ANJOU, TOURAINE
Quand arriva à Angers la nouvelle de la prise de la Bastille et du triomphe de la Révolution, M. Ghoudieu, comme on peut bien le croire, fit appel à tous ses adhérents et les convia chaleureusement à imiter les exploits de leurs frères et amis de la capitale.
On lui répondit par de bruyantes et sympathiques acclamations, et lui, toujours en tête, cette jeunesse turbulente et passionnée courut s'emparer du château d'Angers qui n'était gardé que par une compagnie d'Invalides qui partit bientôt après pour l'île de Rhé. Le lendemain môme de cette très facile victoire, on convint d'aller assaillir le château de Brissac où l'on s'empara de deux pièces de canon que l'on ramena en triomphe à Angers. Il est permis de supposer que M. Ghoudieu avait saisi avec empressement cette occasion de se venger des dédains qu'il croyait avoir essuyés à Paris dans l'hôtel du vieux seigneur qui
avait accueilli sa jeunesse avec des bontés dont une morgue, intempestive et récente avait complètement dégagé la reconnaissance et effacé le souvenir.
A peine de retour à Angers,, M. Ghoudieu, en compagnie de l'avocat Pérard, des frères Delaunay, de l'orfèvre Viot, du musicien Bardou et de plusieurs autres, s'en vint pérorer au milieu de quelques groupes nombreux et bruyants qui s'étaient formés dans le faubourg Saint-Michel et sur la route de Paris. On y disait hautement que, pour se venger de sa défaite, la Cour avait pris le parti de lancer sur les provinces, comme sur une proie, des bandes de brigands et de malfaiteurs qui venaient pour mettre tout à feu et à sang et ne manqueraient pas de menacer tous les patriotes. On ajoutait que notre Anjou était dévolu à la compagnie du contrebandier Hamard, qu'il allait arriver dans la journée môme, et qu'il était urgent de s'armer pour repousser cette odieuse et terrible agression.
Ces bruits mensongers, et méchamment propagés, eurent pour effet d'amener la formation d'une garde nationale ; elle fut constituée à Angers le 22 juillet 1789. M. Choudieu y fut compris en qualité de major des volontaires, et prit dès lors une part active à tout le service et à toutes les manœuvres, malgré les oocupations très graves et très ardentes qui lui survinrent.
A Gholet, l'alarme éclata le jour de la Madeleine, le 22 juillet 1789. Le prétexte dont on se servit fut l'arrivée des Anglais qui mettaient tout à feu et à sang sur leur passage.
Une nouvelle aussi absurbe portait avec elle un tel caractère d'invraisemblance, qu'il ne fallait que le plus simple bon sens pour en sentir toute la fausseté, mais les esprits furent tellement aveuglés, les yeux tellement fascinés, que personne ne découvrit la fraude.
Gomment, en effet, une flotte anglaise eût-elle pu déposer à l'improviste sur nos côtes, une armée assez forte pour porter en tous lieux à la fois la mort et l'incendie ? Mais la réflexion qui devait dissiper cette erreur répandue par cette absurde nouvelle ne se présenta pas même aux plus clairvoyants. Gomment le peuple eût-il pu le faire ? Je me rappellerai toute ma vie ce jour où tous les Français se levèrent à la fois, et s'armèrent, dociles aux impulsions de la révolte, pour servir d'instruments aux projets des séditieux. Nous étions, ce jour, retirés en famille dans le cabinet de mon père, à Mortagne, il était neuf heures du soir, et ma mère, suivant un pieux et ancien usage, faisait à haute voix la prière. Nous répétions après elle dans un grand recueilllement. Nous fûmes tout à coup tirés de notre contention religieuse et nos voix furent interrompues par un coup que l'on frappa dans le contrevent. Il faisait un grand orage, nous crûmes que la foudre venait d'éclater. Les coups redoublèrent.
Surpris de ce bruit imprévu, les domestiques ouvrirent avec précaution. C'était Champagne, le palefrenier de notre oncle de la Ghèze, que son maître envoyait du Roussay pour nous prévenir de l'arrivée prochaine des Anglais.
Cette absurde nouvelle fut bientôt répandue dans toute la ville de Mortagne. Chacun y crut, on sonna
le tocsin, et tous les hommes s'armèrent, les uns de fusils, les autres de piques, de fourches, de faux, et on illumina toutes les fenêtres. Nous ne nous couchâmes point et nous attendîmes avec une grande anxiété la venue du jour. Mon père était alors maire, et à ce titre reçut, vers le minuit, deux députés de Gholet qui venaient demander des secours.
J'étais présent à leur réception et j'entendis mon père leur répondre que Mortagne n'avait point assez de force pour secourir Cholet, et que le peu d'hommes dont il pouvait disposer resteraient dans leurs foyers pour les défendre.
Les deux députés de Gholet étaient armés jusque dans les dents, ils portaient déjà les cocardes tricolores et faisaient de grands gestes ; ils soutenaient que les Anglais arrivaient et qu'ils n'étaient plus qu'à quelques lieues de Gholet, et assuraient positivement qu'ils massacraient les enfants, les femmes et les vieillards.
Cependant le jour reparut, mon père revint, chacun rentra chez soi bien rassuré. On eut honte de s'être laissé effrayer par une fausse nouvelle ; mais le coup était fait, le peuple était armé et tout se disposait à la révolution qu'on voulait opérer.
Suivant une lettre de Tours en date du 24 juillet, le nommé Girard, grand accapareur de grains et de farines, profita du soir des réjouissances, faites à l'occasion de la réunion des trois ordres, pour vouloir faire enlever 3.000 sacs de grains ; mais le public à qui rien n'échappe empêcha cet enlèvement, se saisit dudit Girard, qui, sur-le-champ, fut
assommé à coups de crosse de fusil sur la place Saint- Étienne.
M. Bougler. Mouvement provincial en 1*789 , I. 382.
A. A. Gelusseau. Histoire de Cholet, II. 148. Journal de la Correspondance de Nantes f I. 170. Bulletin de la Correspondance de Bretagne, I. 368.