ASSEMBLEE NATIONALE. 1G
OU que le peuple, poussé à bout, ne laissât la liberté pour un morceau de pain, que les privilégiés ne finissent tout, en renonrant à leur exemption d'impôt; ou bien que la Noblesse, s'unissant au Clergé, ne format (comme on le leur conseillait) une chambre haute. Une telle chambre, qui de nos jours n'a nul rôle que d'être une machine commode cà la royauté, eût été en 89 une puissance par elle-même : elle eut réuni ceux qui possédaient alors la moitié ou les deux tiers des terres du royaume, ceux qui, par leurs agents, leurs fermiers, leurs domestiques innombrables, avaient tant de moyens d'influer sur les campagnes. On venait de voir aux Pays-Bas le formidable accord de ces deux ordres, qui avait entraîné le peuple, chassé les Autrichiens, dépossédé l'Empereur.
Le mercredi 10 juin 1789, Sieyès proposa de sommer une dernière fois le Clergé et la Noblesse, de les avertir que l'appel se ferait clans une heures et qu'il serait donné défaut contre les non-comparants.
Cette sommation dans la forme judiciaire était un coup inattendu. Les députés des Communes prenaient, à l'égard de ceux qui leur contestaient l'égalité, une position supérieure, celle de juges, en quelque sorte.
Cela était sage, on risquait trop à attendre, mais cela était hardi. On a répété souvent que ceux qui avaient tout un peuple derrière eux, une ville comme Paris, n'avaient rien à craindre, qu'ils étaient les forts, qu'ils avançaient sans péril... Après coup, et toute chose ayant réussi, on peut soutenir la thèse. Sans doute ceux qui franchirent
ce pas se sentaient une grande force, mais celte force n'était nullement organisée; le peuple n'était pas militaire, comme il Test devenu plus tard. Une armée entourait Versailles, allemande et suisse en partie (neuf régiments au moins sur quinze); une batterie de canons était devant l'assemblée... La gloire du grand logicien qui formula la pensée nationale, la gloire de l'assemblée qui accepta la formule, fut de ne rien voir de cela, mais de croire à la logique et d'avancer dans sa foi.
La cour, très irrésolue, ne sut rien faire que s'enfermer dans un dédaigneux silence. Deux fois le Roi évita de recevoir le président des Communes; il était à la chasse, disait-on, ou bien, il était trop aflligé de la mort récente du Dauphin. Et l'on savait qu'il recevait tous les jours les prélats, les nobles, les parlementaires. Ils commençaient à s'effrayer, ils venaient s'offrir au Roi. La cour les écoutait, les marchandait, spéculait sur leurs craintes. Toutefois, il était visible que le Roi, obsédé par eux, leur prisonnier en quelque sorte, leur appartiendrait tout entier et se montrerait de plus en plus ce qu'il était, un privilégié à la tête despriviléî^iés. La situation devenait nette et facile à saisir; il ne restait que deux choses, le privilège d'un côté, le droit de l'autre.
L'Assemblée avait parlé haut. Elle attendait de sa démarche la réunion d'une partie du Clergé. Les curés se sentaient peuple et voulaient aller prendre leur vraie place à côté du peuple. Mais les habitudes de subordination ecclésiastique, les intrigues des prélats, leur autorité, leur voix menaçante; la cour, la Reine d'autre part, les tenaient encore