‹ La prise de la BastilleChapitre 28 sur 73 · Ferrières, I · texte numérisé non relu

Ferrières, I

2. Arthur Young, qui dînait avec lui et d'aulres députés, était scandalisé de le voir rire sous cape.

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mot pour un tel homme semblait cruellement dérisoire; un ennemi n'aurait pas dit mieux. Les agents maladroits du prince crurent apparemment que reloge le plus hasardé serait le mieux payé aussi.

Grâce à Dieu, la grandeur, l'immensité du mouvement, épargna à la Révolulion l'indigne médialeur. Depuis le 25, l'élan fut tellement unanime, l'accord si puissant, que les agitateurs emportés euxmêmes durent perdre la prétention de rien diriger. Paris mena ses meneurs. LesCatilinasde salons et de cales n'eurent qu'à se ranger à la suite. Une auto ■ lité se trouva tout à coup dans Paris, que l'on avait cru sans chef et sans guide, l'assemblée des électeurs. D'autre part, les gardes françaises commençant ta se déclarer, on put prévoir que la force ne manquerait pas à l'autorité nouvelle. Pour tout résumer d'un mot, les médiateurs obligeants pouvaient se tenir tranquilles ; si l'Assemblée était captive à Versailles, elle avait son asile ici, au cœur même de la France, et au besoin Paris pour armée.

La cour indignée, frémissante, mais encore plus effrayée, se décida, le 26 au soir, à accorder la réunion des ordres. Le Roi y invitala Noblesse, et pour ménager un moyen de protester contre tout ce qui se faisait, on fit écrire par le comte d'Artois cette parole imprudente (fausse alors) : « La vie du Roi est en danger. »

Le 27 eut donc lieu la réunion tant attendue. La joie fut excessive dans Versailles, insensée et folle. Le peuple fit des feux de joie, il cria : « Vive la Reine! » Il fallut qu'elle vînt au balcon. La foule luidemandaalorsqu'elle lui montrât leDauphin, en signe de réconciliation complète et de raccommo-

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dément. Elle y consenlil encore et reparut avec son enfant. Elle n'en méprisait que plus cette foule crédule, et elle appelait des troupes.

Elle n'avait pris aucune part à la réunion des ordres. Et pouvait-on bien dire qu'il y eût réunion? Celait toujours des ennemis qui maintenant étaient dans une môme salle, se voyaient, se coudoyaient. Le Clergé avait fait expressément ses réserves. Les protestations des nobles arrivaient une à une, comme autant de défis, et remplissaient des séances ; ceux qui venaient ne daignaient s'asseoir, ils erraient, se tenaient debout comme simples spectateurs. Ils siégeaient, mais ailleurs, dans un conciliabule. Beaucoup avaient dit qu'ils partaient, et ils restaient à Versailles; visiblement, ils attendaient.

L'Assemblée perdait le temps. Les avocats, qui y étaient enmajorité,parlaientbeaucoup et longtemps, croyaient trop àla parole. Que la constitution se fît, tout était sauvé, selon eux. Gomme sila constitution peut être quelque chose, avec un gouvernement en conspiration permanente! Une liberté de papier, écrite ou verbale, tandis que le despotisme aurait la force et l'épée! Non-sens, dérision!

^fois ni la cour, ni Paris, ne voulaient de compromis. Tout tournait à la violence ouverte. Les militaires de cour étaient impatients d'agir. Déjà, M. Du Châtelet, colonel des gardes françaises, avait mis à 'l'Abbaye onze de ses soldats qui avaient juré de n'obéir à aucun ordre contraire à ceux de l'Assemblée. Et il ne s'en tint pas là. Il voulut les tirer de la prison militaire, et les envoyer à celle des voleurs, à cet épouvantable égout, prison, hôpital à la fois, qui réunissait sous le même fouet les galériens et

les vénériens*. L'affaire lonible de Latudc, plongé là pour y mourir, avait révélé Bicêlre, jeté une première lueur; un livre récent de Mirabeau avait soulevé les cœurs, terrifié les esprits ^.. Et c'était là qu'on allait mettre leshommes dont le crime était de ne vouloir être que les soldats de la loi.

Le jour même où on va les transférer à Bicêtre, on l'apprend au Palais-Royal. Un jeune homme monte sur une chaise, crie : « A l'Abbaye! allons délivrer ceux qui n'ont pas voulu tirer sur le peuple ! » Des soldats s'offrent; les citoyens les remercient et vont seuls. La foule grossit en route, des ouvriers s'y joignent avec de bonnes barres de fer. A l'Abbaye, ils étaient quatre mille. On enfonce le guichet on brise, à grands coups de maillets, de haches, de barres, les grosses portes intérieures. Les victimes sont délivrées. On sortait, lorsqu'on rencontre des hussards et des dragons qui venaient bride abattue, l'épée haute... Le peuple saute à la bride; on s'explique; les soldats ne veulent pas massacrer les libérateurs des soldats; ils rengainent, ôtent leurs casques, on apporte du vin, et tous boivent ensemble au Roi et à la nation.

Tout ce qui était en prison fut délivré en même temps. La foule mène sa conquête chez elle, à son Palais-Royal. Parmi les délivrés, on portait un vieux soldat qui, depuis des années, pourrissait à l'Abbaye et ne pouvait plus marcher. Le pauvre diable,

1. Croira-t-oa bien qu'en 1790, on PAécutait encore à Bicêtre les vieilles ordonnances barbares qui prescrivaient de faire précéder tout traitement vénL-ricn d'une flagellation ? Le célèbre docteur CuUéricr l'a affirmé à l'un de mes amis.

2. Observations d'un Anglais sur Bicêtre, trad. et commentée? par Mirabeau. 1788.

qui depuis si longtemps n'éprouvait que des rigueurs, était trop ému : « J'en mourrai, messieurs, disait-il, je mourrai de tant débouté! »

Il n'y en avait qu'un de bien coupable, on le ramena en prison. Tout le reste, pêle-mêle, citoyens, soldats, prisonniers, un cortège immense, arrive au Palais-Royal; on dresse une table dans le jardin, on les fait asseoir. La difficulté était de l(3s loger; on les couche au spectacle, dans la salle des Variétés ; et on monte la garde à la porte. Le lendemain, établis en un hôtel qui se trouvait sous les arcades, soldés, nourris par le peuple. Toute la nuit, on avait illuminé des deux côtés de Paris, et autour de l'Abbaye, et dans le Palais-Royal. Bourgeois, ouvriers, riches et pauvres, dragons, hussards, gardes françaises, tous se promenaient ensemble, sans qu'il y eût d'autre bruit que les cris: « Vive la nation! » Tous se livraient au transport de cette réunion fraternelle, àleur jeune coniiance dans l'avenir de la liberté.

Le matin, de bonne heure, les jeunes gens étaient à Versailles^ aux portes de l'Assemblée. Là, ils ne trouvèrent que glace. Une révolte militaire, une prison forcée, tout cela apparaissait à Versailles sous Taspect le plus sinistre. Mirabeau, se tenant à côté de la question, proposa une adresse aux Parisiens pour leur conseiller d'être sages. On s'arrêta à l'avis (peu rassurant pour ceux qui réclamaient l'intercession de l'Assemblée) de déclarer que l'affaire ne regardait que le Roi, qu'on ne pouvait qu'implorer sa clémence.

Celait le 1'' juillet. Le 2, le Roi écrit, non à l'Assemblée, mais à l'archevêque de Paris, que, si les

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coupables rentrent en prison, il pourra faire grâce. La Coule trouva cette promesse si peu sûre, qu'elle alla demander à la Ville, aux électeurs, ce qu'il i'allait croire. Longue hésitation de ceux-ci; mais la foule insiste, elle augmente à chaque instant. A une heure après minuit, les électeurs s'engagent à aller demain à Versailles, à ne point rentrer sans la grâce. Sur leur parole, les délivrés se mirent eux-mêmes en prison, et furent élargis bientôt.

Ceci n'était point de la paix. La guerre enveloppait Paris, tous les régiments étrangers étaient arrivés. On avait appelé pour les commander l'Hercule et l'Achille de la vieille monarchie, le vieux maréchal deBroglie. La reine avait mandé Breteuil, son homme de confiance, ex-ambassadeur à Vienne, homme de plume, mais qui, pour le bruit et les bravades, valait tout homme d'épée. « Son gros son de voix ressemblait à de l'énergie; il marchait à grand bruit, en frappant du pied, comme s'il avait voulu faire sortir une armée de terre... »

Tout cet appareil de guerre réveilla CDfm l'Assemblée. Mirabeau, qui déjà le 27 avait lu, sans être écouté, une adresse pour la paix, en proposa une nouvelle pour l'éloignement des troupes; cette pièce, harmonieuse et sonore, flatteuse a l'excès pour le Roi, fut très goûtée de l'Assemblée. La meilleure chose qu'elle contînt, la demande d'une garde bourgeoise, fut la seule qu'on en ôta*.

1. 11 n'est pas invraisemblable que le duc d'Orléans, voyant qu'on n« sollicitait nullement sa médiation, poussa Mirabeau à parler, afin d'embarrasser la cour, avant qu'elle eut complété ses préparatifs de guerre. M. Droz place ici les premiers rapports de Mirabeau avec Laclos, et l'argent qu'il en aurait reçu.

210 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTIOiS FRANÇAISE.

Les électeurs de Paris qui, les premiers, avaient fait cette demande écartée par l'Assemblée, la reprirent avec force le 10 juillet.

Carra, dans une dissertation fort abstraite, à la Sieyès, posa le droit de la commune, droit imprescriptible, et, dit-il, antérieur même à celui de la monarchie, lequel droit comprend spécialement celui de se garder soi-même. Bonneville, en son nom, au nom de son ami Fauchet, demandait qu'on passât à l'application, qu'on avisât à se constituer en commune, conservant provisoirement le prétendu corps municipal. Gharton voulait déplus que les soixante districts fussetit assem^/es de nouveau, qu'on transmît leurs décisions à l'Assemblée nationale, qu'on s'entendît avec les grandes villes du royaume.

Toutes ces motions hardies se faisaient dans la grande salle Saint-Jean de l'Hôtel de Yille, par-devant un peuple immense; Paris semblait se serrer autour de cette autorité qu'il avait créée, ilnesefiait à nulle autre ; il eût voulu en tirer Tordre de s'organiser, s'armer, d'assurer son salut lui-même.

La mollesse de l'Assemblée nationale n'était pas pour le rassurer. Le 11 juillet, elle reçut la réponse du Roi à l'adresse, et s'en contenta. Quelle réponse cependant! Que les troupes étaient là pour assurer la liberté de l'Assemblée, que si elles causaient ombrage, le Roi la transférerait à Noyon ou à Soissons, c'est-à-dire la placerait entre deux ou trois corps d'armée. Mu^abeau ne put obtenir que l'on insistât pour le renvoi des troupes. Visiblement, la réunion des cinq cents députés du Clergé et de la Noblesse avait énervé l'Assemblée.

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Elle laissa la grande alYaire, et se mil à écouter une déclaration des droits de riiommc que présenta Laiayelte.

Un modéré, très modéré, le philanthrope Guillotin, vint tout exprès à Paris pour communi({uer celte quiétude à l'assemblée des électeurs. Honnête homme, et trompé sans doute, il assura que tout allait bien, que M. Necker était plus solide que jamais. Des applaudissements accueillirent cette excellente nouvelle, et les électeurs, non moins dupes que l'Assemblée, s'amusèrent, comme elle, à l'admirable déclaration des droits, que par bonheur on venait d'apporter de Versailles. Ce jour même, pendant que le bon Guillotin parlait, M. Necker, congédié, était déjà bien loin sur le chemin de Bruxelles.

Quand Necker reçut l'ordre de s'éloigner à l'instant, il se mettait à table, il élait trois heures. Le pauvre homme, qui avait si tendrement épousé le ministère, ne le quitta jamais qu'en pleurant, sut pourtant se contraindre devant ses convives et fit bonne contenance. Après dhier, sans même avertir sa fille, il partit avec sa femme, prenant la route la plus courte pour sortir du royaume, celle des Pays-Bas. Les gens de la Reine, chose indigne, étaient d'avis qu'on l'arrêtât; ils connaissaient si peu Necker, qu'ils avaient peur qu'il ne désobéît au Roi et ne se jetât dans Paris !

MM. de Broglie et de Breteuil, au premier jour qu'on les manda, avaient été eux-mêmes effrayés de voir où l'on s'engageait. Broglie ne voulait pas qu'on renvoyât Necker, Breteuil aurait dit : 4 Donnez-nous donc alors cent mille hommes et

cent millions, » — « Vous les aurez, » dit la Reine. Et ron se mit à fabriquer secrètement une monnaie de papier ^ .

M. de Broglie, pris au dépourvu, lourd de ses soixante et onze ans, s'agitait beaucoup sans agir. Ordres, contre-ordres se croisaient. Son hôtel était un quartier général, plein de commis, d'ordonnances, d'aides de camp prêts à monter à cheval. « On dressait une liste d'officiers généraux; on faisait un ordre de bataille ^ »

Les autorités militaires n'étaient pas trop d'accord entre elles. îln'y avaitpas moins de trois chefs: Broglie qui allait être ministre, Puységur qui Tétait encore, enfm Besenval qui, depuis huit ans, avait le commandement des provinces de l'intérieur, et à qui l'on signifia sèchement qu'il obéirait au vieux maréchal. Besenval lui expliqua la situation, le danger, et qu'on n'était pas en campiigne, mais devant une ville de huit cent mille âmes au dernier degré de l'exaltation. Broglie ne voulut pas l'écouter. Ferme sur sa Guerre de Sept-Ans, ne connaissant que le soldat, que les lorces brutes, plein de mépris pour le bourgeois, il était convaincu qu'à la seule vue d'un uniforme le peuple fuirait. Il ne crut pas nécessaire d'envoyer des troupes à Paris; seulement il l'environna de régiments étrangers, ne s'inquiétant pas d'augmenter par là l'irritation populaire. Tous ces soldats allemands présentaient l'aspect d'une invasion autrichienne ou suisse; les noms barbares de leurs

1. <■ Plusieurs de mes collègues ra'onl dit en avoir vu d'imprimés. » liailly, 1, 325, 331.

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