‹ La prise de la BastilleChapitre 37 sur 73 · Point du Jour, n° 35, t. I, p · texte numérisé non relu

Point du Jour, n° 35, t. I, p

2. Lettres écrites de France à une amie, p. 29, citées dans les notes de Dussaulx, p. 333.

262 HISTOIRE DE LA nÉV0LUT10>^ FRANÇAISE.

Humble et simple oraison funèbre pour des hommes dont la mort donnait la vie à la France...

Tout le monde gardant Paris, personne ne travaillait. Plus d'ouvrage. Peu de subsistance, et chère. L'Hôtel de Ville assurait que Paris avait des vivres pour quinze jours, et il n'en avait pas pour trois. Il fallut ordonner un impôt pour la subsistance des pauvres. Les farines étaient arrêtées par les troupes à Sèvres et à Saint-Denis. Deux nouveaux régiments arrivaient, pendant qu'on promettait le renvoi des troupes. Leshussards venaient reconnaître les barrières. Le bruit courait qu on avait essayé de surprendre la Bastille. Les alarmes étaient enfin telles qu'à deux heures le comité des électeurs ne put refuser au peuple un ordre pour dépaver Paris.

A deux heures, précisément, un homme arrive, haletant, tout prêt de se trouver mal \., Il a couru depuis Sèvres, où les troupes voulaient l'arrêter... Tout est fini, la Révolution est finie, le Roi est venu dans l'Assemblée, il a dit : « Je me ne à vous... » Cent députés partent en ce moment de Yersailles, envoyés par l'Assemblée à la ville de Paris.

Ces députés s'étaient mis sur-le-champ en route ; Bailly ne voulut pas dîner. Les électeurs eurent à peine le temps de courir à leur rencontre, comme ils étaient, en désordre, ne s'étant pas couchés depuis plusieurs nuits. On voulait tirer le canon; il était encore en batterie, on ne put le faire venir. Il n'y en avait pas besoin pour solenniser la fête. Paris était assez beau de son soleil de juillet, de son trouble, de tout ce grand peuple armé. Les

t. Procès-verbal des électeurs, rédigé par Diiveyrier, I, i3\

cent députés, précédés des gardes françaises, des Suisses, des ofliciers de la milice citoyenne, des députés des électeurs, s'avançaient par la rue Saint- Ilonoré au son des trompettes... Tous les bras étaient tendus vers eux, les cœurs s'élançaient.,. De toutes les fenêtres les bénédictions, les fleurs pleuvaient, et les larmes...

L'Assemblée nationale et le peuple de Paris, le serment du Jeu-de-Paume et la prise de la Bastille, la victoire et la victoire venaient s'embrasser!

Plusieurs députés baisèrent en pleurant les drapeaux des gardes-françaises : « Drapeaux de la patrie ! disaient-ils, drapeaux de la liberté ! »

Arrivés à l'Hôtel de Ville, on fit asseoir au bureau Lafayeite, Bailly, l'archevêque de Paris, Sieyès et Clermont-Tonnerre. Lafayctte parla, froidement, sagement, puis Lally-ToUendal avec son entraînement irlandais, ses larmes faciles. C'était à cette même Grève que, trente ans auparavant, l'ancien régime avait bâillonné, décapité le père de Lally; son discours, tout attendri, n'était justement qu'une sorte d'amnistie de l'ancien régime, amnistie vraiment trop précipitée, lorsqu'il tenait encore Paris tout enveloppé de troupes.

L'attendrissement n'en gagna pas moins dans cette assemblée bourgeoise de l'Hôtel de Yille. « Le plus gras des hommes sensibles » , comme on appelait Lally, fut couronné de Heurs, porté plutôt que conduit à la fenêtre, montre à la foule... Résistant tant qu'il pouvait, il mit sa couronne sur la tète de Bailly, du premier président qu'ait eu l'Assemblée nationale. Bailly refusait aussi, elle fut retenue, affermie sur sa tète par la main de l'archevêque...

2 ii HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Étrange et bizarre spectacle, qui faisait bien ressortir le faux de la situation. Le président du Jeu-de- Paume couronné par la main du prélat qui conseilla le coup d'État et qui força Paris de vaincre... La contradiction fut si peu sentie que l'archevêque ne craignit pas de proposer un Te Deum, et que tout le monde le suivit à Notre-Dame... C'était plutôt un De profundis qu'il devait dire à ces morts qu'il avait faits.

Malgré l'émotion commune, le peuple resta dans son bon sens. Il ne souffrit pas volontiers qu'on touchât à sa victoire; cela n'était ni juste, ni utile, il faut le dire; cette victoire n'était pas assez complète pour la sacrifier, l'oublier déjà. L'effet moral en était immense; mais le résultat matériel, faible encore et incertain. Dès la rue Saint-Honoré, la garde citoyenne (alors c'était tout le peuple) amena au-devant des députés, au son de la musique militaire, le garde française qui le premier avait arrêté le gouverneur de la Bastille; il était conduit en triomphe sur la voiture de De Launey, couronné de lauriers, portant la croix de Saint-Louis, que le peuple arracha au geôlier pour la mettre à son vainqueur... il ne voulait pas la garder; toutefois, avant de la rendre, en présence des députés, il s'en para bravement, la montrant sur sa poitrine*... La

1. Camille Desmoulins, si amusant ici et partout, triomphait aussi à sa manière : « Je marchais l'épée nue, etc. » (Gorrespon- Jance, p. 28, 1836.) Il a pris un beau fusil aux Invalides avec une baïonnette et deux pistolets; s'il ne s'en est pas servi, c'est que malheureusement la Bastille a été prise si vite !... II y a couru, mais c'était trop tard. Plusieurs vont jusqu'à dire que c'est lui qui a fait la Révolution (p. 33); lui, il est trop modeste pour le croire.

LA I AUSSE PAIX. 265

l'ouïe applaudit, les députes applaudirent, couvrant de leur approbation ce qui s'était fait la veille.

Autre incident, plus clair encore. Dans les discours qu'on fit à Tllôtel de Ville, M. de Liancourt, bon liomme, mais étourdi, dit que le Roi pardonnait volontiers aux gardes françaises. Plusieurs d'entre eux étaient là qui s'avancèrent, et l'un d'eux : « Nous n'avons que faire de pardon, dit-il. En servant la nation, nous servons le Roi; les intentions qu'il manifeste aujourd'hui prouvent assez à la France que nous seuls peut-être nous avons été fidèles au Roi et à la patrie. »

Bailly est proclamé maire, Lafayette commandant de la milice citoyenne. On part pour le Te Deum. L'archevêque donnait le bras à ce brave abbé Lefebvre qui avait gardé et distribué les poudres, qui sortait pour la première fois de son antre, et était tout noir encore. Bailly était de même conduit par Hullin, applaudi, pressé de la foule, presque à étouffer. Quatre fusiliers le suivaient; malgré la joie de ce jour et l'honneur inattendu de sa position nouvelle, il ne put s'empêcher de songer « qu'il avait l'air d'un homme qu'on mène en prison... » S'il eût pu mieux prévoir, il aurait dit : à la mort!

Qu'était-ce que ce Te Deuin^ sinon un mensonge ? Qui pouvait croire que l'archevêque remerciât Dieu de bon cœur pour la prise de la Bastille ? rien n'avait changé, ni les hommes, ni les principes... La cour était toujours la cour, l'ennemi toujours l'ennemi.

Ce qui était fait était fait. L'Assemblée nationale, les électeurs de Paris, avec leur toute-puissance, ne pouvaient rien sur le passé. Il y avait eu, le li

266 HISTOIUE DE LA RÉVOLUTION FKANÇATSE.

juillet, un vaincu qui était le Roi, un vainqueur qui était le peuple. Gomment donc défaire cela, faire que cela ne fût point, biffer l'histoire, changer 1b réalité des événements accomplis, donner le change au Roi, au peuple, de sorte que le premier se tînt heureux d'être battu, que l'autre, sans défiance, se remît aux mains d'un maître si cruellement provoqué?

Meunier, racontant le 16 dans l'Assemblée nationale la visite des cent députés à la ville de Paris, fit l'étrange proposition (reprise le lendemain et votée à l'Hôtel de Ville), d'élever une statue à Louis XVI sur la place de la Rastille démolie... Une statue pour une défaite, c'était neuf, original... Le ridicule était sensible; qui pouvait-on tromper ainsi? Faire triompher le vaincu, était-ce vraiment assez pour escamoter la victoire?

L'obstination du Roi dans toute la journée du 14 faisait sentir aux plus simples que sa démarche du 15 n'était nullement spontanée. Au moment même où l'Assemblée le ramenait au château, dans ce délire feint ou réel, une femme embrassa ses genoux et ne craignit pas de dire : « Ah! Sire, êtesvous bien sincère? ne vont-ils- pas vous faire changer? »

Le peuple de Paris avait les idées les plus sombres. Il ne pouvait croire qu'avec quarante mille hommes autour de Versailles la cour ne fît rien du tout. Il croyait que la démarche du Roi n'était qu'un moyen d'endormir pour attaquer avec plus d'avantage. Il se défiait des électeurs : deux d'entre eux, envoyés le 15 à Versailles, furent ramenés, menacés comme traîtres, en ^rand péril. Les gardes

LA FAUSSK PAIX. 2G7

françaises craignaient quelque embûche dans leurs casernes, et ne voulaient pas y rentrer. Le peuple s'obstinait à croire que, si la cour n'osait combattre, elle se vengerait par quelque noir attentat, qu'elle pouvait avoir quelque part une mine pour faire sauter Paris.

La crainte n'était pas ridicule, mais plutôt la confiance. Pourquoi se serait-on rassuré? Les troupes, malgré la promesse, ne s'éloignaient pas. Le baron de Falckenheim, qui commandait à Saint-Denis, disait qu'il n'avait pas d'ordre. On arrêta à la barrière deux de ses officiers qui étaient venus observer. Une chose non moins grave, c'est que le lieutenant de police donnait sa dém.ission, l'intendant Berthier avait fui, et avec lui tous les préposés de FAdministration des subsistances. Un jour ou deux de plus, peut-être, la halle était sans farine, le peuple allait à l'Hôtel de Ville demander du pain, et la tête des magistrats. Les électeurs envoyèrent plusieurs des leurs chercher des blés à Sentis, à Vernon, jusqu'au Havre même.

Paris attendait le Roi. Il croyait que, s'il avait parlé bien franchement et de cœur, il laisserait son Versailles et ses mauvais conseillers, se jetterait dans les bras du peuple. Rien n'eût été plus habile, ni d'un plus grand effet le 15; il devait partir pour Paris en sortant de l'Assemblée, se confier, non de parole, mais vraiment et de sa personne, entrer hardiment dans la foule, se confondre à ce peuple armé... L'émotion, si grande encore, tournait tout entière pour lui.

Voilà ce que le peuple attendait, ce qu'il croyait et disait. Il le dit à l'Hôtel de Ville, il le répétait

dans les rues. Le Roi hésita, consulta, différa d'un jour, et tout fut manqué.

Où le passa-t-il, ce jour irréparable? Le 15 au soir, le 16 au matin, il était enfermé encore avec ces mêmes ministres dontl'audacieuse ineptie avait ensanglanté Paris, ébranlé pour jamais le trône. A ce conseil, la Reine voulait fuir, éloigner le Roi, le mettre à la tête des troupes, commencer la guerre civile. Mais les troupes étaient-elles sûres? Qu'arriverait-il si la guerre éclatait dans Tarmée même, entre les soldats français et les mercenaires étrangers? Ne valait-il pas mieux louvoyer, gagner du temps, amuser le peuple?... Louis XVI, entre ces deux avis, n'en eut aucun, ne voulut rien*; il était prêta suivre indifféremment l'un ou l'autre. La majorité du conseil fut pour le second parti, et le Roi resta.

Un maire de Paris, un commandant de Paris, nommés sans l'aveu du Roi par les électeurs, ces places acceptées par des hommes aussi graves que Railly et Lafayette, les nominations confirmées par l'Assemblée, sans rien demander au Roi, ceci n'était plus l'émeute, c'était une révolution, bien et dûment organisée. Lafayette, « ne doutant pas que toutes les communes ne voulussent confier leur défense à des citoyens armés, » proposa d'appeler la mihce citoyenne garde nationale (nom déjà trouvé par Sieyès). Ce nom semblait généraliser, étendre

•i, V Histoire parlementaire a lort de citer une prétendue lettre de Louis XVI au comte d'Artois (t. II, p. 101), lettre apocryphe et ridicule, comme la plupart de celles qu'à publiées miss William, dans la Correspondance inédite, si bien jugée et condamnée par MM. Barbier et Beuchot.

rarmemcnl do Paris à tout le royaume, de môme que la cocarde bleue et rouge de la ville, augmentée du blanc, la vieille couleur française, devint celle (le la France entière.

Si le Roi restait à Versailles, s'il tardait, il hasar dait Paris. Les dispositions, de moment en moment, étaient plus hostiles. Les districts étant invités à joindre leurs députés à ceux de l'Hôtel de Ville pour aller remercier le Roi, plusieurs répondirent « qu'il n'y avait pas lieu de remercier encore. »

Ce fut seulement le 16 au soir que Bailly, ayant vu par hasard Vicq-d'Azyr, le médecin de la Reine, l'avertit que la Ville de Paris désirait, attendait le Roi. Le Roi promit, et le soir môme écrivit cà M. Neckcr pour l'inviter à revenir.

Le 17, le Roi se mit en route à neuf heures, fort sérieux, triste, pale ; il avait entendu la messe, communié, remis à Monsieur sa nomination de lieutenant général, en cas qu'il fût tué ou retenu prisonnier; la Reine, dans son absence, écrivit d'une main agitée le discours qu'elle irait prononcer à l'Assemblée, si l'on retenait le Roi.

Sans gardes, mais entouré de trois ou quatre cents députés, il arriva à trois heures à la barrière. Le maire, lui présentant les clefs, dit : « Ce sont les mômes clefs qui ont été présentées à Henri IV; il avait reconquis son peuple, ici le peuple a reconquis son roi. » Ce dernier mot, si vrai, si fort, dont Bailly même ne sentait pas bien la portée, fut applaudi vivement.

La place Louis XV offrait un cercle de troupes; au centre, en bataillon carré, les gardes françaises. Le bataillon s'ouvrit, se mit en fdes, laissant voir dans

son sein des canons (ceux de la Bastille?). 11 prit la tête du cortège, traînant ses canons... et le Roi après.

Devant la voiture du Roi, allait à cheval, en habit bourgeois, l'épée à la main, la cocarde et le panache au chapeau, le commandant Lafayette. Tout suivait son moindre signe. L'ordre était grand*, le silence aussi ; pas un cri de : Yive le Roi ! De moment en moment, on criait : « Vive la nation î » Du Point-du-Jour à Paris, de la barrière à l'Hôtel de Ville, il y avait deux cent mille hommes sous les armes, trente mille fusils et davantage, cinquante mille piques, et, pour le reste, des lances, des sabres, des épées, des fourches, des faulx. Point d'uniformes, mais deux lignes régulières dans toute cette longueur immense, sur trois hommes d'épaisseur, parfois sur quatre ou sur cinq.

Formidable apparition de la nation armée!... Le roi ne pouvait s'y méprendre; ce n'était pas un parti. Tant d'armes, tant d'habits différents, même âme et même silence !

Tous étaient là, tous avaient voulu venir; personne ne manquait à cette revue solennelle. On voyait même des dames armées près de leurs maris, des filles près de leurs pères. Une femme figurait dans les vainqueurs de la Bastille.

Des moines, croyant aussi qu'ils étaient hommes

1. Sauf un malheureux hasard : un fusil partit, et une lemmo fut tuée. Il n'y avait nulle mauvaise intention pour le Roi. Tout le monde était royaliste, et rAssemhlée, et le peuple. Marat Tétait encore en 1791. Dans une lettre inédite de Robespierre (que M. Dî George m'a communiquée à Arras), il paraît croire à la bonne foi de Louis XVI, dont il raconte la visite à la ville de Paris (23 juillet 1789).

et citoyens, étaient venus prendre leur part de cette p^rande croisade. Les Matlmi'ins étaient en ligne sous la bannière de leur ordre, devenu le drapeau du district des Mathurins. Des capucins portaient sur l'épaule l'épée, le mousquet. Les dames de la place Maubert avaient mis la révolution de Paris sous la protection de sainte Geneviève, et,la veille, offert un tableau oii la sainte encourageait l'ange exterminateur à renverser la Bastille, qu'on voyait croulante, avec des couronnes, des sceptres brisés.

On applaudissait deux hommes, Bailly, Lafayelte; c'était tout. Les députés marchaient autour de la voiture du Roi, l'air triste, agité; il y avait quelque chose de sombre dans cette fête... Ces armes sauvages, ces fourches et ces faulx, ne charmaient point le regard. Les canons qui dormaient là sur ces places, muets, parés de fleurs, semblaient ne pas bien dormir... Sur tous les semblants de paix planait une image de guerre, claire et significative, les lambeaux déchirés du drapeau de la Bastille.

Le Roi descend, et Bailly lui présente la nouvelle cocarde, aux couleurs de la Ville, qui devient celle de la France. Il le prie d'accepter « ce signe distinctif des Français ». Le Roi la mit à son chapeau, et, séparé de sa suite par la foule, il monta la sombre voûte de l'Hôtel de Ville; sur sa tête, les épées croisées formaient un berceau d'acier; honneur bizarre emprunté aux usages maçonniques, qui semblait à double sens, et qui pouvait faire croire que le Roi passait sous les Fourches Gaudines.

Il n'y avait nulle intention de déplaire, ni d'humilier. Loin de là, il fut accueilli avec un attendrisse-

ment extraordinaire. La grande salle, mêlée de notables et d'hommes de toutes classes, présenta un spectacle étrange; ceux qui étaient au milieu se tenaient à genoux, pour ne pas priver les autres du bonheur de voir le Roi, tous, les mains levées vers le trône et les yeux remplis de larmes.

Bailly avait, dans son discours, prononcé le mot à'cdliance entre le Roi et le peuple. Le président des électeurs, Moreau de Saint-Méry (celui qui avait tenu le fauteuil dans les grandes journées, donné trois mille ordres en trente heures) hasarda un mot qui semblait engager le Roi : « Vous venez promettre à vos sujets que les auteurs de ces conseils désastreux ne vous entoureront plus, que la vertu, trop longtemps exilée, restera votre appui. » La vertu voulait dire Necker.

Le Roi, soit timidité, soit prudence, ne disait rien. Le procureur de la Ville émit la proposition de la statue à élever sur la place de la Bastille; votée à l'unanimité. Puis Lally, toujours éloquent, mais trop sensible et pleureur, avoua le chagrin du Roi, le besoin qu'il avait de consolation... C'était le montrer vaincu, au lieu de l'associer à la victoire du peuple sur les ministres qui partaient. » Eh bien, citoyens, êtes-vous satisfaits? Le voilà, ce Roi, e-tc. » Ce Voilà, trois fois répété, fit l'effet d'une triste paraphrase de VEcce homo.

Ceux qui faisaient ce rapprochement l'achevèrent, ie trouvèrent complet, quand Bailly montra le Roi à la fenêtre de rilôtel de Ville, la cocarde à son chapeau. R y resta un quart d'heure, sérieux, silencieux. Au départ, on lui dit tout bas qu'il devrait dire un mot lui-même. Mais on n'en put rien tirer

que la confirmation de la garde bourgeoise, du maire et du commandant, et celte trop brève parole : « Vous pouvez toujours compter sur mon amour, d

Les électeurs s'en contentèrent, mais le peuple non. Il s'était imaginé que le Roi, quitte de ses mauvais conseillers, venait fraterniser avec la ville de Paris. Mais, quoi ! pas un mot, pas un signe!... La foule applaudit cependant au retour; elle semblait avoir besoin d'épancber enfin un sentiment contenu. Toutes les armes étaient renversées en signe de paix. On criait : Vive le Roi ! 11 fut porté à sa voiture. Une femme de la halle lui sauta au col. Des hommes armés de bouteilles arrêtèrent ses chevaux, versèrent du vin au cocher, aux valets, burent avec eux à la santé du Roi. Il sourit, mais il ne dit rien encore. Le moindre mot de bonté, prononcé à ce moment, eût été répété, célébré, avec un effet immense.

Il ne rentra au château qu'à plus de neuf heures du soir. Sur l'escalier, il trouva la Reine et ses enfants en larmes qui vinrent se jeter dans ses bras... Le Roi avait donc couru un bien grand danger en allant visiter son peuple! Ce peuple, était-ce l'ennemi?... Et qu'aurait-on fait de pluspour un Roi délivré, pour Jean ou François I"", sortant de Londres ou de Madrid?

Le même jour, vendredi 17, comme pour protester que le Roi ne faisait rien, ne disait rien à Paris que par force et par contrainte, son frère le comte d'Artois, les Gondé et les Conti, les Polignac, Vaudreuil, Rrogiie, Lambesc et autres, se sauvèrent de France. Ce ne fut pas sans difficulté. Ils trouvèrent

partout l'horreur de leur nom, le peuple soulevé contre eux. Les Polignac et Vaudreuil ne purent échapper qu'en déclamant sur leur route contre Vaudreuil et Polignac.

La conspiration de la cour, aggravée de mille récits populau^es, étranges et horribles, avait saisi les imaginations, les avait rendues incurablement soupçonneuses et méfiantes. Versailles, exalté au moins autant que Paris, veillait le château nuit et jour, comme le foyer des trahisons. Il semblait désert, ce palais immense. Beaucoup n'osaient plus y venir. L*aile du nord, celle des Condé, était presque vide; Taile du midi, celle du comte d'Artois, les sept vastes appartements de madame de Polignac, étaient fermés pour toujours. Plusieurs domestiques du Roi auraient voulu quitter leur maître. Ils commençaient à avoir d'étranges idées sur lui.

(( Pendant trois jours, dit Besenval, le Roi n'eut guère auprès de lui que M. de Montmorin et moi Le 19, tout ministre étant absent, j'étais entré chez le Roi pour lui faire signer l'ordre de donner des chevaux à un colonel qui s'en retournait. Gomme je présentais cet ordre, un valet de pied se place entre le Roi et moi, pour voir ce qu'il écrivait. Le Roi se retourne, aperçoit l'insolent, et se saisit des pincettes. Je l'empêchai de suivre ce mouvement d'une colère très naturelle; il me serra la main pour m'en remercier, et je remarquai des larmes dans ses yeux. »

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