‹ La prise de la BastilleChapitre 38 sur 73 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Aucun pouvoir n'inspire confiance. Le pouvoir judiciaire a perdu la confiance. Club breton. Avocats, basoche. Danton et Camille Desmoulins. Barbarie des lois, des supplices. Jugement au Palais-Royal. La Grève et la faim. Mort de Foulon el de Bcrthier, 22 juillet 1789.

La royauté reste seule. Les privilégiés s'exilent ou se soumettent; ils déclarent qu'ils voteront désormais dans l'Assemblée nationale, subiront la majorité; isolée et découverte, la royauté apparaît ce que depuis longtemps elle était au fond : un néant.

Ce néant, c'était la vieille foi de la France ; et cette foi déçue fait maintenant sa méfiance, son incrédulité; il la rend prodigieusement inquiète et soupçonneuse. Avoir cru, avoir aimé, avoir été depuis un siècle toujours trompé dans cet amour, c'est de quoi ne plus croire à rien.

Où sera la foi maintenant?... On éprouve à cette question un sentiment de terreur et de solitude, comme Louis XVI lui-même au fond de son palais désert... La foi ne sera plus dans aucun pouvoir mortel.

Le pouvoir législatif liii-meme, cette Assemblée chère à la France, elle a maintenant ce malheur d'avoir absorbé ses ennemis, cinq ou six cents nobles et prêtres, et de les contenir dans son sein. Autre mal, elle a trop vaincu, elle va être maintenant l'autorité, le gouvernement, le Roi... Et tout roi est impossible.

Le pouvoir électoral, qui de même s'est trouvé obligé de se faire gouvernement, en quelques jours il est tué; il le sent, il prie les districts de lui créer un successeur. Au canon de la Bastille, il a frémi, il a douté. Gens de peu de foi?... Perfides? Non. Cette bourgeoisie de 89, nourrie du grand siècle de la philosophie, était certaineiient moins égoïste que la nôtre. Elle était flottante, incertaine, hardie de principes, timide d'application; elle avait servi si longtemps!

C'est la vertu du pouvoir judiciaire, lorsqu'il reste entier et fort, de suppléer tous les autres ; et lui, nul ne le supplée. Il fut le soutien, la ressource de notre ancienne France, dans ses plus terribles crises. Au xiv' siècle, au xvi% il siégea immuable et ferme, en sorte que dans la tempête, la patrie presque perdue se reconnaissait, se retrouvait toujours au sanctuaire inviolable de la justice civile.

Eh bien, ce pouvoir est brisé.

Brisé de son inconséquence et de ses contradictions. Servile et hardi à la fois, pour le Roi et contre le Roi, pour le pape et contre le pape, défenseur de la loi et champion du privilège, il parle de liberté et résiste un siècle à tout progrès libéral. Lui aussi, autant que le Roi, il a trompé l'espoir

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du peuple. Quelle joie, quel enthousiasme, quand le Parlement revint de l'exil à l'avènement de Louis XVI ! Et c'est pour répondre à cette coniiance qu'il s'unit aux privilégiés, arrête toute réforme, fait ciiasser Turgot! — En 1787, le peuple le soutient encore, et, pour l'en récompenser, le Parlement demande que les États- généraux soient calqués sur la vieille forme de lôi^, c'est-à-dire inutiles, impuissants et dérisoires !

Non, le peuple ne peut se fier au pouvoir judiciaire.

Chose étrange, c'est ce pouvoir, gardien de l'ordre et des lois, qui a commencé l'émeule. Elle s'essaye autour du Parlement, à chaque lit de justice. Elle est encouragée des sourires du magistrat. Les jeunes conseillers, les d'Esprémenil, les Duport, pleins des souvenirs de la Fronde, ne demandent qu'à copier Broussel et le Goadjuteur. La basoche organisée fournit une armée de clercs; elle a son roi, ses jugements, ses prévôts, vieux étudiants, comme était Moreau à Rennes, brillanls parleurs et duellistes, comme Barnave à Grenoble. La solennelle défense faite aux clercs de porter Tépée ne les rend que plus belliqueux.

Le premier club fut celui que le conseiller Duport ouvrit chez lui, rue du Chaume au Marais. Il y réunit les parlementaires les plus avancés, des députés, des avocats, les Bretons surtout. Le club, transporté à Versailles, s'appela le club breton. Revenu à Paris avec l'Assemblée, et changeant de caractère, il s'établit aux Jacobins.

Mirabeau n'alla qu'une fois chez Duport; il appelait Duport, Barnave etLameth, le TriumgueusaL Sieyès

y alla aussi et n'y voulut pas retourner : « C'est une politique de caverne, disait-il; ils prennent des attentats pour des expédients. » Il les désigne ailleurs plus durement encore : « On peut se les représenter comme une troupe de polissons méchants toujours en action, criant, intriguant, s' agitant au hasard et sans mesure, puis riant du mal qu'ils avaient fait. On peut leur attribuer la meilleure part dans l'égarement de la Révolution. Heureuse encore la France si les agents subalternes de ces premiers perturbateurs, devenus chefs à leur tour, par un genre d'hérédité ordinaire dans les longues révolutions, avaient renoncé à l'esprit dont ils furent agités si longtemps ! »

Ces subalternes doût parle Sieyès, qui succédèrent à leurs chefs (et qui leur sont bien supérieurs), furent surtout deux hommes, deux forces révolutionnaires, Camille Desmoulins et Danton. Ces deux hommes, le roi du pamphlet, le foudroyant orateur du Palais-Royal, avant d'être celui de la Convention, nous n'en pouvons parler ici. Us vont nous suivre, au reste, ils ne nous lâcheront pas. La comédie, la tragédie de la Révolution sont en eux, ou dans personne.

Ils laisseront leurs maîtres tout à l'heure faire les Jacobins, et ils fonderont les Corcleliers. Pour le moment, tout est mêlé; le grand club de cent clubs, jiarmi les cafés, les jeux et les filles, c'est encore le l^alais-Royal. C'est là que, le 12 juillet. Desmoulins cria : a Aux armes ! » C'est là que, la nuit du 13 au 14, se firent les jugements de Flesselle, etdeDeLauney. Ceux du comte d'Artois, des Gondé, des Polignac, leur furent expédiés à eux-mêmes; ils eurent l'é-

tonnant ciïei, qu'on aurait à peine alten(iu de plusieurs batailles, de les faire partir de France. Do là, une prédileclion funeste pour les moyens de terreur, qui avaient si bien réussi. Desmoulins, dans le discours qu'il fait tenir à la lanterne delà Grève, lui fait dire : « Que les étrangers sont en extase devant elle; qu'ils admirent qu'une lanterne ait fait plus en deux jours que tous leurs héros en cent ans *. t>

Desmoulins renouvelle avec une verve intarissable la vieille plaisanterie qui remplit tout le Moyen-âge sur la potence, la corde, les pendus, etc. Ce supplice hideux, atroce, qui rend l'agonie risible, était le texte ordinaire des contes les plus joyeux, Tamusementdu populaire, l'inspiration delabasoche. Celle-ci trouva tout son génie dans Camille Desmoulins. Le jeune avocat, picard, très léger d'argent, plus léger de caractère, traînait sans cause au Palais, lorsque la Révolution le fit tout à coup plaider au Palais-Royal. Pour être quelque peu bègue, il n'était que plus amusant. Les saillies errantes sur sa lèvre embarrassée, s'échappaient comme des dards. Il suivait sa verve comique, sans trop s'informer si la tragédie n'allait pas en résulter. Les fameux jugements de la basoche, ces farces judiciaires qui avaient tantamusé l'ancien Palais, n'étaient pas plus gaies que les jugements du Palais-Royal ^ ; la différence est que ceux-ci souvent s'exécutaient en Grève. Chose étrange et qui fait rêver, c'est Desmoulins, ce po-

1. Camille Desmoulins, Discours de la lanterne aux Parisiens, p. 2. Il insinue cependant assez adroitement que ces jugements rapides ne sont pas sans inconvénient, qu'ils prêtent à quelques méprises, etc.

2. Voy. le jugement de Diival d'Esprémesnil, raconté par G. Desmoulip.s dans ses lettres.

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lisson de génie aux plaisanteries mortelles, c'est ce taureau de Danton qui rugit le meurtre, ce sont eux, dans quatre années, qui périront pour avoir proposé le comité de la clémence!

Mirabeau, Duport, les Lameth, bien d'autres plus modérés, approuvaient les violences; plusieurs disent qu'ils les conseillaient. Sieyès, en 88, demandait la mort des ministres. Mirabeau, le 1 \ juillet, cria : La tête de Broglie! Il logeait cbez lui Desmoulins. 11 marchait volontiers entre Desmoulins et Danton ; ennuyé de ses Genevois, il aimait bien mieux ceux-ci, faisait écrire l'un, parler l'autre.

Un homme très modéré, très sage, une tête froide, Target, était intimement lié avec Desmoulins et donnait son approbation au pamphlet de la Lanterne.

Ceci mérite explication :

Personne ne croyait à la justice, sinon à celle du peuple.

Les légistes spécialement méprisaient la loi, le droit d'alors, en contradiction avec toutes les idées du siècle. Ils connaissaient les tribunaux, et savaient que la Révolution n'avait pas d'adversaire>s plus passionnés que le Parlement, le Ghâtelet, les juges en général.

Un tel juge, c'était l'ennemi. Remettre le jugement de l'ennemi à l'ennemi, le charger de décider entre la Révolution et les contre-révolutionnaires, c'était absoudre ceux-ci, les rendre plus fiers et plus forts, 1er. envoyer aux armées commencer la guerre civile. Le pouvaient-ils? Oui, malgré l'élan de Paris et la prise de la Bastille. Ils avaient des troupes étrangères, ils avaient tous les officiers; ils avaient

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spccialemcnt un corps formidable, qui faisait alors la gloire militaire de la France, les officiers de la marine.

Le peuple seul, dans cette crise rapide, pouvait saisir et frapper des coupables si puissants. « Mais si le peuple se trompe?...» L'objection n'embarrassait pas les amis delà violence. Ils réi:riminaient. « Combien de fois, répondaient-ils, le Parlement, le Gliatelet, ne se sont-ils pas trompés? » Ils citaient les fameuses méprises des Calas et des Sirven; ils rappelaient le terrible mémoire de Dupaly pour trois hommes condanmésà laroue, ce mémoire brûlé par le Parlement, qui ne pouvait y répondre.

Quels jugements populaires, disaient-ils encore, seront jamais plus barbares que les procédures des tribunaux réguliers comme elles sont encore en 89?... Procédures secrètes, faites tout entières sur pièces que l'accusé ne voit pas; les pièces non communiquées, les témoins non confrontés, sauf ce dernier petit moment où l'accusé, sorti à peine de la nuit de son cacbot, effaré du jour, vient sur la sellette, répond ou ne répond pas, voit ses juges pendant deux minutes pour s'entendre condamner* .... Barbares procédures, jugements plus baibares. On n'ose rappeler Damiens écartelé, tenaillé, arrosé de plomb fondu... Peu avant la Piévolution, on brûla un bomme à Strasbourg. Le 11 août 89, le Parlement de Paris, qui meurt lui-même, condamne encore un homme à expirer sur la roue. De tels supplices, qui pour le spectateur même étaient des supplices, troublaient les âmes à fond, les effarouchaient, les ren-

4. Passage vraiment éloquent de Dupaty, Mémoires pour trois hommes conlamnés à la roue, p. 117 (1786, in-i").

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