CHAPITRE PREMIER
Le peuple entier appelé à élire les électeurs, à écrire ses plaintes et ses demandes. On comptait sur l'incapacité du peuple. Sûreté de l'instinct populaire; fermeté du peuple, son unanimilt. On retarde la convocation des États. On retarde les éleolions de Paris. Premier acte de souveraineté nationale. Les électeurs troublés par l'émeute. Émeute Réveillon. Qui y avait intérêt. Les élections s'achèvent. (Janvier-avril 1789.J
La convocation des États généraux de 1789 est Père véritable de la naissance du peuple. Elle appela le peuple entier à l'exercice de ses droits.
Il put du moins écrire ses plaintes, ses vœux, élire les électeurs.
On avait vu de petites sociétés républicaines admettre tous leurs membres à la participation des droits politiques, jamais un grand royaume, un empire, comme était la France. La chose était nouvelle, non seulement dans nos annales, mais dans celles même du monde.
Aussi, quand, pour la première fois, à la fm des temps, ce mot fut entendu : Tous s'assembleront
pour élire S tous écriront leurs plaintes, ce fut une commotion immense, profonde, comme un tremblement de terre ; la masse en tressaillit jusqu'aux régions obscures et muettes, où l'on eût le moins soupçonné la vie.
Toutes les villes élurent, et non pas seulement les bonnes \i\\es, comme aux anciens États; les campagnes élurent, et non pas seulement les villes.
On assure que cinq millions d'hommes prirent part à l'élection.
Grande scène, étrange, étonnante! de voir tout un peuple qui d'une fois passait du néant à l'être, qui, jusque-là silencieux, prenait tout d'un coup une voix.
Le même appel d'égalité s'adressait à des populations prodigieusement inégales, non seulement de position, mais de culture, d'état moral et d'idées. Ce peuple, comment répondrait-il? C'était une grande question. Le fisc d'une part, la féodalité de l'autre % semblaient lutter pour l'abrutir sous la pesanteur des maux. La royauté lui avait ôté la vie municipale, l'éducation que lui donnaient les affaires de la commune. Le clergé, son instituteur obligé, depuis longtemps ne l'enseignait plus. Ils semblaient avoir
1. Voir les actes au premier volume du Moniteur. Les imposés, âgés de plus de vingt-cinq ans, devaient élire les électeurs qui lommeraient les députés, et concourir à la rédaction des cahiers. L^'impôt atteignant tout le monde, au moins par la capitation, c'était la population entière qu'on appelait, excepté les domestiques.
2. Le mot n'est pas impropre. La féodalité était très dure en 1789, plus fiscale que jamais, étant entièrement dans la main des intendants, procureurs, etc. Les noms, les formes, avaient changé, voilà tout.
tout fait pour le rendre incapable, muet, sans parole et sans pensée, et c'est alors qu'ils lui disaient : « Lève-toi maintenant, marche, parle. »
On avait compte, trop compté sur cette incapacité; autrement jamais on n'eût hasardé de faire ce grand mouvement. Les premiers qui prononcèrent le nom des États généraux, les parlements qui les réclamèrent, les ministres qui les promirent, Necker qui les convoqua, tous croyaient le peuple hors d'état d'y prendre une part sérieuse. Ils pensaient seulement, par cette évocation solennelle d'une grande masse inerte, faire peur aux privilégiés. La côur, qui était elle-même le privilège des privilégiés, l'abus des abus, n'avait nulle envie de leur faire la guerre. Elle espérait seulement, des contributions forcées du Clergé et de la Noblesse, remplir la caisse publique dont elle faisait la sienne.
La Reine, que voulait-elle? Livrée aux parvenus, chansonnée par la Noblesse, peu à peu méprisée et seule, elle voulait tirer de ces moqueurs une petite vengeance, les intimider, les obliger de se serrer près du Roi. Elle voyait son frère Joseph essayer aux Pays-Bas d'opposer les petites villes aux grosses villes, aux prélats, aux grands *. Cet exem-
1. Sur la révolution brabançonne, si différente de la nôtre, voy. les documents recueillis par Gachard (1834.), Gérard (1842), et les histoires de Gross-Hoftînger (1837), Borgnet (1844), et Ramshorn (1845). Cette révolution d'abbés, dont les capucins furent les terroristes, trompa ici tout le monde, et la cour, et nos jacobins. Dumouriez seul comprit et dit qu'elle était primitivement l'œuvre des puissants abbés des Pays-Bas. L'ambassadeur d'Autriche, M. Mercy d'Argenteau, crut d'abord et sans doute fit croire à Marie-Antoinette qu'en France le péril était, comme en Belgique, du côté de Taristocratie. De là plusieurs fausses démarches.
13i HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.
pie, sans nul doute, la rendit moins contraire aux idées de Necker ; elle consentit à donner au Tiers autant de députés qu'en avaient la Noblesse et le Clergé réunis.
Et Necker, que voulait-il? Deux choses tout à la fois, montrer beaucoup et faire peu.
Pour la montre, pour la gloire, pour être célébré, exalté des salons, du grand public, il fallait généreusement doubler les députés du Tiers.
En réalité, on voulait être généreux à bon marché *.
Le Tiers, plus ou moins nombreux, ne ferait toujours qu'un des trois ordres, n'aurait qu'une voix contre deux ; Necker comptait bien maintenir le vote par ordre, qui avait tant de fois paralysé les anciens États généraux.
Le Tiers d'ailleurs, dans tous les temps, avait été très modeste, très respectueux, trop bien appris pour vouloir être représenté par des hommes du Tiers. Il nommait souvent des nobles pour députés, le plus souvent des anoblis, gens du Parlement et autres, qui se piquaient de voter avec la Noblesse, contre les intérêts du Tiers qui les avait nommés.
1. Il faut lire sur tout cela les curieux aveux de Necker, son plaidoyer pour le Tiers {Œuvres, VI, 419, 443, etc.). Là, comme dans tous ses ouvrages, on sent toujours un étranger, peu solide en France, un commis toujours commis, qui parle le chapeau à la main devant la Noblesse, un protestant qui voudrait trouver grâce devant le Clergé. Pour rassurer les privilégiés sur ce pauvre Tiers, il le leur présente faible, timide, à genoux; il a l'air de leur faire des signes d'intelligence... Il fait entendre de reste que son client est bon homme, qu'on pourra toujours lui donner le change.
Chose étrange et qui prouve qu'on n'avait pas d'intention sérieuse, qu'on voulait seulement, par cette grande fantasmagorie, vaincre Tégoïsme des privilégiés, desserrer leur bourse, c'est que,dnns ces Étals appelés contre eux, on s'arrangeait néanmoins pour leur assurer une influence dominante*. Les assemblées populaires devaient élire à haute voix. On ne supposait pas que les petites gens, dans un tel mode d'élection, en présence des nobles et notables, eussent assez de fermeté pour leur tenir tête, assez d'assurance pour prononcer d'autres noms que ceux qui leur seraient dictés.
En appelant à l'élection les gens de la campagne, des villages, Necker croyait faire, on n'en peut douter, une chose très politique; autant l'esprit démocratique s'était éveillé dans les villes, autant les campagnes étaient dominées par les nobles et le clergé, possesseurs des deux tiers des terres. Des millions d'hommes arrivaient ainsi à l'élection, qui dépendaient des privilégiés, comme fermiers, métayers, etc., ou qui indirectement devaient être influencés, intimidés par leurs agents, intendants, procureurs, hommes d'affaires. Necker savait, par l'expérience de la Suisse et des petits Gantons, que le suffrage universel peut être, dans certaines conditions, l'appui de l'aristocratie. Les notables qu'il consulta entrèrent si bien dans cette idée, qu'ils
1. Les ordres privilégiés étaient doublement favorisés : 1° Ils. n'étaient pas soumis aux deux degrés d'élection, ils élisaient directement leurs députés; 2° les nobles étaient tous électeurs, et non pas seulement les nobles qui avaient des fiefs, comme aux anciens Étals; le privilège était plus odieux encore, se trouvant étendu à toute une populace de nobles, les prétentions étaient plus ridicules.
voulaient faire électeurs les domestiques même. Nccker n'y consentit pas, l'élection fût tombée entièrement dans les mains des grands propriétaires.
L'événement trompa tout calcul *. Ce peuple, si peu préparé, montra un instinct très sûr. Quand on l'appela à l'élection, et qu'on lui apprit son droit, il se trouva qu'on avait peu à lui apprendre. Dans ce prodigieux mouvement de cinq ou six millions d'hommes, il y eut quelque hésitation, par l'ignorance des formes, et spécialement parce que la plupart ne savaient écrire. Mais ils surent parler; ils surent, en présence de leurs seigneurs, sans sortir de leurs habitudes respectueuses, ni quitter leur humble maintien, nommer de dignes électeurs qui tous nommèrent des députés sûrs et fermes.
L'admission des campagnes à l'élection eut le résultat inattendu de placer dans les députés même des ordres privilégiés une démocratie nombreuse, à laquelle on ne pensait pas, deux cents curés et davantage, très hostiles à leurs évoques. Dans la Bretagne, dans le Midi, le paysan nommait volontiers son curé, qui, d'ailleurs sachant seul écrire, recevait les votes et menait toute l'élection ^
Le peuple des villes, un peu mieux préparé, ayant reçu quelques lueurs de la philosophie du
1. Calculs très incertains. Le Roi avoue, dans la convocation de Paris, qu'il ne sait point le nombre des habitants de la ville la mieux connue du royaume, qu'il ne peut deviner le nombre des élpcteurs, etc.
2. Cependant, dans plusieurs communes, on créa des écrivains jurés, pour écrire les votes. (Duchatellier, la fievolutioji en Bretagne, I, 281.)
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siècle, montra une admirable ardeur, une vive conscience de son droit. Il y parut aux élections, à la rapidité, à la certitude avec laquelle des masses d'hommes inexpérimentés firent ce premier pas politique. Il y parut à l'uniformité des cahiers, où ils consignèrent leurs plaintes, accord inattendu, imposant, qui donna au vœu public une irrésistible force. Ces plaintes, depuis combien de temps elles étaient dans les cœurs !... 11 n'en coûta guère d'écrire. Tel cahier d'un de nos districts, qui comprenait presque un code, fut commencé à minuit, et terminé à trois heures *.
Un mouvement si vaste, si varié, si peu préparé, et néanmoins unanime!,., c'est un phénomène admirable. Tous y prirent part, et (moins un nombre imperceptible) tous voulurent la même chose ^
Unanime! il y eut un accord complet, sans réserve, une situation toute simple, la nation d'un côté, et le privilège de l'autre. Et dans la nation alors, aucune distinction possible de peuple et de bourgeoisie ^; une seule distinction parut, les lettrés et les illettrés; les lettrés seuls parlèrent, écrivirent, mais ils écrivirent la pensée de tous. Ils formulèrent les demandes communes, et ces