Mémoires de Bailly, I
2. La même dans tous les points essentiels. A quoi chaque corporation, chaque ville ajoutait quelque chose de spécial.
3. C'est une erreur capitale des auteurs de VHistoire parlement taire de marquer cette distinction dans ce beau moment, où personne ne la fit Elle ne viendra que trop tôt, il faut attendre. Méconnaître ainsi la succession réelle des faits, les amener de force avant Theure par une sorte de prévision systématique, c'est justement le contraire de Thistoire.
demandes, c'étaient celles des masses muettes, autant et plus que les leurs.
Xh\ qui ne serait touché au souvenir de ce moment unique, qui fut notre point de départ? Il dura peu, mais il reste pour nous l'idéal où nous tendrons toujours, l'espoir de l'avenir !... Sublime accord, où les libertés naissantes des classes, opposées plus tard, s'embrassèrent si tendrement, comme des frères au berceau, est-ce que nous ne vous verrons pas revenir sur cette terre?
Cette union des classes diverses, cette grande apparition du peuple dans sa formidable unité, était l'effroi de la cour. Elle faisait les derniers efforts auprès du Roi pour le décidera manquer à sa parole. Le comité Polignac avait imaginé, pour le mettre entre deux peurs, de faire écrire, signer des princes une lettre audacieuse où ils menaçaient le Roi, se portaient pour chefs des privilégiés, parlaient de refus d'impôt, de scission, presque de guerre civile.
Et pourtant, comment le Roi eùt-il éludé les États? Indiqués par la Cour des aides, demandés par les parlements et par les notables, promis par Brienne et promis par Necker, ils devaient enfin ouvrir le i27 avril. On les ajourna encore au A mai . . . Périlleux délai ! A tant de voix qui s'élevaient, une s'était jointe, hélas! qui fut souvent entendue au XVIII' siècle, la voix de la terre... la terre désolée, stérile, refusant la vie aux hommes!... L'hiver avait été terrible, l'été fut sec et ne donna rien, la famine commença. Les boulangers inquiets, toujours en péril devant la foule ameutée et affamée, dénoncèrent eux-mêmes des compagnies
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qui accaparaient les grains. Une seale chose contenait le peuple, le faisait patiemment jeûner, attendre : Tespoir des États Généraux. VaL;ue espoir, mais qui soutenait; la prochaine assemblée était un Messie; il suifisait qu'elle parlât, et les pierres allaient se changer en pain.
Les élections, tant retardées, le furent encore plus à Paris. Elles ne furent convoquées qu'à la veille des États. On espérait que les députés n'assisteraient pas aux premières séances, et qu'avant leur arrivée, on assurerait la séparation des trois ordres, qui donnait la majorité aux privilégiés.
Autre sujet de mécontentement, et plus grave, pour Paris. Dans cette ville, la plus éclairée du royaume, l'élection était assujettie à des conditions plus sévères. Un règlement spécial, donné après la convocation, appelait comme électeurs primaires, non pas tous les imposés, mais ceux-là seulement qui payaient six livres d'impôt.
Paris fut rempli de troupes, les rues de patrouilles, tous les lieux d'élection furent entourés de soldats. Les armes furent chargées dans la rue devantla foule.
En présence de ces vaines démonstrations, les électeurs furent très fermes. A peine réunis, ils destituèrent les présidents que le Roi leur avait donnés. Sur soixante districts, trois seulement renommèrent le président nommé par le Roi, en lui faisant déclarer qu'il présidait comme élu. Grave mesure, premier acte de la souveraineté nationale. Et c'était elle en effet qu'il s'agissait de conquérir, c'était le droit qu'il fallait fonder. Les questions d'argent, de réformes ne venaient qu'après.
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Les électeurs, créés par ces assemblées de districts, agirent précisément de même. Ils élurent président l'avocat Target; vice-président, Camus, l'avocat du Clergé; secrétaire, l'académicien Bailly. et le docteur Guillotin, un médecin philanthrope*.
La cour fut étonnée de la décision, de la fermeté, de la suite avec laquelle procédèrent vingt-cinq mille électeurs primaires si neufs dans la vie politique. Il n'y eut aucun désordre. Assemblés dans les églises, ils y portèrent l'émotion de la chose grande et sainte qu'ils accomplissaient. La mesure la plus hardie, la destitution des présidents nommés par le Roi, s'accomplit sans bruit, sans cris, avec la simplicité vigoureuse que donne la conscience du droit.
Les électeurs, sous un président de leur choix, siégeaient à l'Archevêché, ils allaient procéder à la fusion des cahiers de districts et a la rédaction du cahier commun ; ils s'accordaient déjà sur une chose, que Sieyès avait conseillée, l'utiUté de placer en tète une déclaration des droits de l'homme. Au milieu de cette délicate et difficile besogne métaphysique, un bruit terrible les interrompit. C'était la foule en guenille qui venait demander la tête d'un de leurs collègues, d'un électeur. Réveillon, fabricant de papier au faubourg Saint-Antoine. Ré-
1. Cette assemblée, si ferme dans ses premières démarches, se composait pourtant de notables, fonctionnaires, négociants ou avocats. Ces derniers menaient rassemblée; c'était Camus, Target, Treilhard, avocat de la ferme générale; Lacretelle aine, Desèze. Les académiciens venaient en seconde ligne, Bailly, Thouin et Cadet, Gaillard, Suard, Marmontel. Puis des banquiers, comme Lecouteulx, des imprimeurs, libraires, papetiers: Panckouckc, Baudouin, Réveillon, etc.
veillon éiait caché; mais le mouvcmont n'en était, pas moins dangereux. On était déjà au 28 avril; les Éials généraux, promis pour le 27, puis remis encore au ht mai, risquaient fort, si le mouvement durait, d'être ajournés de nouveau.
Il avait commencé précisément le 27, et il n'était que trop facile de le propager, le continuer, l'agrandir, dans une population affamée. On avait répandu dans le faubourg Saint-Antoine que le papetier Réveillon, ex-ouvrier enrichi, avait dit durement qu'il fallait abaisser les journées à quinze sols; on ajoutait qu'il devait être décoré du cordon noir. Sur ce bruit, grand mouvement. Voilà d'abord une bande qui, devant la porte de Réveillon, pend son effigie décorée du cordon, la promène, la porte à la Grève, la brûle en cérémonie, sous les fenêtres de THôtelde-Ville, sous les yeux de l'autorité municipale, qui ne s'émeut pas. Cette autorité et les autres, si éveillées tout à l'heure, semblent endormies. Le heutenant de police, le prévôt des marchands Flesselles, l'intendant Berthier, tous ces agents de la cour, qui naguère entouraient les élections de soldats, ont perdu leur activité.
La bande a dit tout haut qu'elle irait le lendemain faire justice chez Réveillon. Elle tient parole. La police, si bien avertie, ne prend nulle précaution. C'est le colonel des gardes française qui de lui-même envoie trente hommes, secours ridicule; dans une foule compacte de mille ou de deux mille pillards et cent mille curieux, les soldats ne veulent, ne peuvent rien faire. La maison est forcée, on brise, on casse, on brûle tout. Rien ne fut emporté, sauf cinq cents
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louis en or*. Beaucoup s'établirent aux caves, burent le vin et les couleurs de la fabrique, qu'ils prirent pour du vin.
Chose incroyable, cette vilaine scène dura tout le jour. Remarquez qu'elle se passait à l'entrée même du faubourg, sous le canon de la Baslille, à la porte du fort. Réveillon, qui y était caché, voyail tout des tours. On envoyait de temps à autre des compagnies de gardes françaises, qui taraient, à poudre d'abord, puis à balle. Les pillards n'en tenaient compte, quoiqu'ils n'eussent que des pierres à jeter. Tard, bien tard, le commandant Besenval envoya des Suisses; les pillards résistèrent encore, tuèrent quelques hommes ; les soldats répondirent par des décharges meurtrières qui laissèrent sur le carreau nombre de blessés et de morts. Beaucoup de ces morts en guenilles avaient de l'argent dans leurs poches.
Si, pendant ces deux longs jours où les magistrats dormirent, où Besenval s'abstint d'envoyer
4. Au dire de Réveillon lui-même : Exposé justipcatif, p. 422 (imprimé à la suite de Ferrières). WHistoire parlementaire est encore inexacte ici. — Elle fait de tout ceci, sans la moindre preuve, une guerre du peuple contre la bourgeoisie. Elle exagère l'étendue du mouvement, le nombre des morts, etc. Bailly, au contraire, et non moins à tort, p. 28 de ses Mémoires, le réduit à rien : « Je ne sache pas qu'il y ait péri personne. » — Un témoignage très grave sur Fémeute Réveillon est celui de l'illustre chirurgien Desault, qui reçut à THôtel-Dieu plusieurs des blessés : « Ils n'avaient l'air que du crime foudroyé; au contraire, les blessés de \a Bastille, etc. » (Voy. l'Œuvré des sept jours, p. 411). — Ce qui montra bien que le peuple ne regardait point le pillage de la maison Réveillon comme un acte patriotique, c'est qu'il faillit pendre le 16 juillet un homme qu'il prit pour l'abbé Roy, accusé d'avoir excité cette émeute (Bailly, H, 51), et d'avoir plus tard offert à la cour un moyen d'égorger Paris. (Procès-verbal des électeurs, II, 46.)
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des troupes, l-e faubourg Saint-Antoine s'étail laissé aller à suivre la bande qui saccageait Réveillon, si cinquante mille ouvriers, sans travail, sans pain, s'étaient mis, sur cet exemple, à piller les maisons riches, tout changeait de lace ; la cour avait un excellent motif pour concentrer une armée sur Paris et sur Versailles, un prétexte spécieux pour ajourner les Etats. Mais la grande masse du faubourg resta honnête et s'abstint; elle regarda, sans bouger. L'émeute, ainsi réduite à quelques centaines de gens ivres et de voleurs, devenait honteuse pour rautoriléqui la permettait. Besenval trouva, à la fm, son rôle trop ridicule, il agit et finit tout brusquement. La cour lui en sut mauvais gré ; elle n'osa le blâmer, mais ne lui dit pas un mot^
Le Parlement ne put se dispenser, pour son honneur, d'ouvrir une enquête, et l'enquête resta là. On a dit, sans preuve suffisante, qu'il lui fut fait défense, au nom du Roi, de passer outre.
Quels furent les instigateurs ? Peut-être personne. Le feu, danscesmoments d'orage, prend bien de luimême. On ne manqua pas d'accuser « le parti révolutionnaire. » Qu'était-ce que ce parti? H n'y avait encore nulle association active.
1. Mémoires de Besenval, II, 347. — Madame de Genlis et autres amis de l'ancien régime veulent que ces Mémoires, si accablants pour eux, aient été rédigés par le vicomte de Ségur. Je le veux bien; il aura écrit sur les notes et souvenirs de Besenval. Les Mémoires n'en appartiennent pas moins à celui-ci. Besenval était, je le sais, peu capable d'écrire; mais, sans ses confidences, l'aimable chansonnier n'eût jamais fait ce livre si fort, tellement historique sous la légèreté des formes; la vérité y éclate, y reluit souvent d'une lumière terrible; il ne reste qu'à baisser les yeux.
14i HISTOIRE DE U RÉVOLUTION FRANÇAISE.
On prétendit que le duc d'Orléans avait donné de l'argent. Pourquoi? Qu'y gagnait-il alors? Le grand mouvement qui commençait offrait à son ambition trop de chances légales, pour qu'à cette époque il eût besoin de recourir à l'émeute. Il était mené, il est vrai, par des intrigants prêts à tout; mais leur plan, à cette époque, était entièrement dirigé vers les États généraux ; seul populaire entre les princes, leur duc, ils s'en croyaient sûrs, allait y jouer le premier rôle. Tout événement qui pouvait retarder les États, leur paraissait un malheur.
Qui désirait les retarder? qui trouvait son compte à terrifier les électeurs? à qui profilait rémeute ?
Lacour seule, il faut l'avouer. L'affaire venait tellement à point pour elle, qu'on pourrait l'en croire auteur. Il est néanmoins plus probable qu'elle ne la commença point, mais la vit avec plaisir, ne fit rien pour l'empêcher, et regretta qu'elle finît. Le faubourg Saint- Antoine n'avait pas alors sa terrible réputation; l'émeute, sous le canon même de la Bastille, ne semblait pas dangereuse.
Les nobles de Bretagne avaient donné l'exemple de troubler les opérations légales des États provinciaux, en remuant les paysans, en lançant contre le peuple une populace mêlée de laquais. A Paris même, un journal, VAmi duRoi, peu de jours avant l'affaire Réveillon, semblait essayer des mêmes moyens : « Qu'importe ces élections ? disait-il hypocritement, le pauvre sera toujours pauvre; le sort de la plus intéressante portion du royaume est oublié, etc. » Gomme si les premiers résultats de la Révolution que ces élections commençaient, la sup-
pression de la dîme, la supj)ression de Toctroi el des aides, la vente à bas prix de moitié desteri'es du royaume, n'avaient pas produit la plus subite amélioration dans le sort du pauvre qu'aucun peuple eût vue jamais!
Le 29 avril, au malin, tout se retrouva tranquille. I/assemblée des électeurs put reprendre paisiblement ses travaux. Ils durèrent jusqu'au 20 mai, el la cour obtint l'avantage qu'elle s'était proposé par cette convocation tardive, d'empêcberla députalion de Paris de siéger aux premières séances des Étals généraux. Le dernier élu de Paris et de la France fut celui qni,dansropinion,était le premier de tous, celui qui d'avance avait tracé à la Révolution une marches! droite et si simple, qui en avait marqué les premiers pas, un à un. Tout avançait sur le plan donné par Sieyès, d'un mouvement majestueux, pacifique et ferme, comme la loi.
La loi seule allait régner; après tant de siècles d'arbrilaire et de caprice, le temps arrivait où personne n'aurait raison conlrela raison.
Qu'ils s'assemblent donc, qu'ils s'ouvrent, ces redoutés États généraux! Ceux qui les ont convoqués, et qui maintenant voudraient qu'on n'en eût parlé jamais, n'y peuvent rien faire. C'est un Océan qui monte; des causes infinies, profondes, agissant du fond des siècles en soulèvent la masse grondante... Opposez-lui, je vous prie, toutes les armées du monde, ou bien le doigt d'unenllint, il n'en fait pas la dilîérence... Dieu le pousse, la justice tardive, l'expiation dupasse, le salut de l'avenir!