‹ La prise de la BastilleChapitre 58 sur 73 · LE PEUPLE VA CHERCHER LE ROI (5 OCTOBRE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE VA CHERCHER LE ROI (5 OCTOBRE

N'était-ce pas une chose étrange et dénaturée, propre à sécher le cœur des rois, que de les tenir dans cette solitude égoïste, avec un peuple artificiel de mendiants dorés pour leur faire ouhlier le peuple? Comment s'étonner qu'ils lui soient devenus, ces rois, étranj^ers, durs et barhares? Sans leur isolement de Versailles, comment auraient-ils atteint ce point d'insensibilité? La vue seule en est immorale : un monde lait exprès pour un homme!... Là seulement,on pouvait oublier la condition humaine, signer comme Louis XIV, l'expulsion d'un million d'hommes ou, comme Louis XV, spéculer sur la famine.

L'unanimité de Paris avait renversé la Bastille. Pour conquérir le Roi, l'Assemblée, il fallait qu'il se trouvât unanime encore. La garde nationale et le peuple commençaient à se diviser. Pour les rapprocher, les faire concourir au même but, il ne fallait pas moins qu'une provocation de la cour. Nulle sagesse politique n'eût amené l'événement; il fallait une sottise.

C'était là le vrai remède, le seul moyen de sortir de l'intolérable situation où Ton restait embourbé. Celte sottise, le parti de la Reine l'eût faite depuis longtemps, s'il n'eût eu son grand obstacle, son embarras dans Louis XVI. Personne ne répugnait davantage à quitter ses habitudes. Lui ôter sa chasse, sa forge et le coucher de bonne heure, le désheurer pour les repaS; pour la messe, le mettre à cheval, en campagne, en faire un leste partisan, comme nous voyons Charles P' dans le tableau de Van Dyk, ce n'était pas chose aisée. Son bon sens lui disait aussi qu'il risquait fort à se déclarer contre l'Assemblée nationale.

D'autre part, ce même attachement à ses habitudes, à ses idées d'éducation, d'enfance, l'indisposait contre la Révolution plus encore que la diminution de l'autorité royale. Il ne cacha pas son mécontentement pour la démolition de la Bastille ^ L'uniforme de la garde nationale, porté par ses gens, ses valets devenus lieutenants, officiers, tel musicien de la chapelle chantant la messe en capitaine, tout cela lui blessait les yeux; il lit défendre à ses serviteurs «de paraître en sa présence avec un costume aussi déplacée).

Il était difficile de mouvoir le Roi, ni dans un sons, ni dans l'autre. En toule délibération, il était fort incertain, mais dans ses vieilles habitudes, dans ses idées acquises, invinciblement obstiné. La Reine même, qu'il aimait fort, n'y eût rien gagné par persuasion. La crainte avait encore moins d'action sur lui; il se savait l'oint du Seigneur, inviolable et sacré; que pouvait-il craindre?

Cependant la Reine était entourée d'un tourbillon de passions, d'intrigues, de zèle intéressé; c'étaient des prélats, des seigneurs, toute cette aristocratie qui l'avait tant dénigrée, et maintenant se rapprochait d'elle, remplissait ses appartements, la conjurait à mains jointes de sauver la monarchie. Elle seule, à les entendre, elle en avait le génie et le courage; fille de Marie-Thérèse, il était temps, elle devait se montrer... Deux sortes de gens encore, tout différents, donnaient courage à la Reine : d'une part, de braves et dignes chevaliers

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