Déposition de Maillard, Moniteur, l, p
Le sage huissier voulait un amener sans scandale, pour dire comme le Palais. A l'entrée de Versailles, pour bien constater l'intention pacifique, il donna le signal aux femmes de chanter l'air d'Henri IV.
Les gens de Versailles étaient ravis, criaient : Vivent nos Parisiennes! Les spectateurs étrangers ne voyaient rien que d'innocent dans cette foule qui venait demander secours au Roi. Un homme peu favorable à la Piévolution, le Genevois Dumont,qui dînait au Palais des Petites-Écuries, et regardait d'une fenêtre, dit lui-même : « Tout ce peuple ne demandait que du pain. »
L'Assemblée avait été, ce jour-là, fort orageuse. Le Roi ne voulant sanctionner ni la Déclaration des droits, ni les arrêtés du 4 août, répondait qu'on ne pouvait juger des lois constitutives que dans leur ensemble, qu'il y accédait néanmoins, en considération des circonstances alarmantes, et à la condition expresse que le pouvoir exécutif reprendrait toute sa force.
« Si vous acceptez la lettre du Roi, dit Robespierre, il n'y a plus de Constitution, aucun droit d'en avoir une. » Duport, Grégoire, d'autres députés parlent dans le même sens. Pétion rappelle, accuse l'orgie des gardes du corps. Un député, qui lui-même avait servi parmi eux, demande, pour leur honneur, qu'on formule la dénonciation, et que les coupables soient poursuivis. ;) Je dénoncerai, dit Mirabeau, et je signerai, si l'Assemblée déclare que la personne du Roi est la seule inviolable. 7> C'était désigner la Reine. L'Assemblée entière recula; la motion fut retirée; dans un pareil jour, elle eût provoqué un meurtre.
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Mirabeau lui-même n'était pas sans inquiétude pour ses tergiversations, son discours pour le veto. Il s'approche du président, et lui dit à demi-voix : « Mounier, Paris marche sur nous... Croyez-moi, ne me croyez pas, quarante mille hommes marchent sur nous... Trouvez-vous mal, montez au château et donnez leur cet avis, il n'y a pas une minute à perdre. — Paris marche? dit sèchement Mounier (il croyait Mirabeau un des auteurs du mouvement). Eh bien, tant mieux, nous serons plus tôt en république. î
L'Assemblée décide qu'on enverra vers le Roi, pour demander l'acceptation pure et simple de la Déclaration des droits. A trois heures, Target annonce qu'une foule se présente aux portes sur l'avenue de Paris.
Tout le monde savait l'événement. Le Roi soûl ne le savait pas. Il était parti le malin, comme à l'ordinaire,pour la chasse; il courait les bois de Meudon. Ouïe cherchait; en attendant, on battait la générale; les gardes du corps montaient à cheval, sur la place d armes, et s'adossaient à la grille; le régiment de Flandre, au-dessous, à leur droite, près de l'avenue de Sceaux, plus bas encore, les dragons; derrière la grille, les Suisses. M. d'Estaing, au nom de la municipalité de Versailles, ordonne aux troupes de s'opposer au désordre, de concert avec la garde nationale. La municipalité avait poussé la précaution jusqu'à autoriser d'Estaing à suivre le Roi, s'il s'éloignait, sous la condition singulière de le ramener à Versailles le plus tôt possible. D'Estaing s'en tint au dernier ordre, monta au château, laissa la garde nationale de Versailles s'arranger comme
elle voudrait. Son second, M. de Gouvernet, laisse aussi son poste et va se placer parmi les gardes du corps, aimant mieux, dit-il, être avec des gens qui sachent se battre et sabrer. Lecointre, le lieutenant-colonel, resta seul pour commander.
Cependant Maillard arrivait à l'Assemblée nationale. Toutes les femmes voulaient entrer. Il eut la plus grande peine à leur persuader de ne faire entrer que quinze des leurs. Elles se placèrent à la barre, ayant à leur tête le garde française dont on a parlé, une femme qui au bout d'une perche portail un tambour de basque, et au milieu le gigantesque huissier, en habit noir déchiré, l'épée à la main. Le soldat, avec pétulance, prit la parole, dit à l'Assemblée que le matin, personne ne trouvant de pain chez les boulanj^ers, il avait voulu sonner le tocsin, qu'on avait failli le pendre, qu'il avait dû son salut aux dames qui l'accompagnaient. « Nous venons, dil-il, demander du pain, et la punition des gardes du corps qui ont insulté la cocarde... Nous sommes de bons patriotes; nous avons sur notre route arraché les cocardes noires... Je vais avoir le plaisir d'en déchirer une sous les yeux de l'Assemblée. » A quoi l'autre ajouta gravement; (( Il faudra bien que tout le monde prenne la cocarde patriotique. » Quelques murmures s'élevèrent.
(( Et pourtant nous sommes tous frères! » dit la sinistre figure.
Maillard faisait allusion à ce que la municipalité de Paris avait déclaré la veille : Que la cocarde tricolore ayant été adoptée comme signe de fraternité. elle était la seule que dût porter le citoyen.
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Lesfemmes, impatientes, criaientloutesensemble: « Du pain ! du pain ! » — Maillard commença alors à dire riiorrihle situation de Paris, les convois interceptés par les autres villes ou par les aristocrates. « Ils veulent, dit-il, nous faire mourir. Un meunier a reçu 200 livres pour ne pas moudre, avec promesse d'en donner autant par semaine. J) — L'Assemblée : « Nommez! nommez! » — Celait dans l'Assemblée même que Grégoire avait parlé de ce bruit qui courait; Maillard l'avait appris en route.
« Nommez! » Des femmes crièrent au hasard : — « C'est l'archevêque de Paris. »
Dans ce moment où la vie de beaucoup d'hommes ne tenait qu'à un cheveu, Robo-picrrc prit une grave initiative. Seul, il appuya Maillard, dit que l'abbé Grégoire avait parlé du fait, et sans doute donnerait des renseignements*.
D'autres membres de l'Assemblée essayèrent des caresses ou des menaces. Un député du Clergé, abbé ou prélat, vint donner sa main à baiser à l'une des femmes. Elle se mil en colère et dit : « Je ne suis pas laite pour baiser la patte d'un chien. » Un autre député, militaire, décoré delà croix de Saint- Louis, entendant dire à Maillard que le grand obstacle à la constitution était le Clergé, s'emporta et lui dit qu'il devrait subir sur l'heure une punition exemplaire. Maillard, sans s'épouvanter, répondit qu'il n'inculpait aucun membre de l'Assemblée, que sans doute le Clergé ne savait rien de tout cela, qu'il croyait rendre service en leur donnant cet avis.
1. Tout cela défiguré, tronqué par le Moniteur. Plus tard, heureusement (à la fin du 1*=" volume), il donne les dépositions. Voy. aussi V Histoire des deux amis de la liberté, Ferrières, etc., etc. RÉVOLUTION. I. — 23
Pour la seconde fois, Robespierre soutint Maillard, calma les femmes. Celles du dehors s'impatientaient, craignaient pour leur orateur; le bruit courait parmi elles qu'il avait péri. Il sortit et se montra un moment.
Maillard, reprenant alors, pria l'Assemblée d'inviter les gardes du corps à faire réparation pour l'injure faite à la cocarde. — Des députés démentaient... Maillard insista en termes peu mesurés. — Le président Mounier le rappela au respect de l'Assemblée, ajoutant maladroitement que ceux qui voulaient être citoyens pouvaient l'être de leur plein gré... C'était donner prise à Maillard ; il s'en saisit, répliqua : a II n'est personne qui ne doive être fier de ce nom de citoyen. Et, s'il était dans cette auguste Assemblée quelqu'un qui s'en fît déshonneur, il devrait en être exclu. L'Assemblée frémit, applaudit : « Oui, nous sommes tous citoyens. »
A l'instant on apportait une cocarde aux trois couleurs de la part des gardes du corps. Les femmes crièrent : « Vive le roi ! vivent messieurs les gardes du corps! )) Maillard, qui se contentait plus difficilement, insista sur la nécessité de renvoyer le régiment de Flandre.
Mounier, espérant alors pouvoir les congédier, dit que l'Assemblée n'avait rien négligé pour les subsistances, le Roi non plus, qu'on chercherait de nouveaux moyens, qu'ils pouvaient aller en paix.
Maillard ne bougeait, disant : « Non, cela ne suffit pas. y>
Un député proposa alors d'aller représenter au Roi la position malheureuse de Paris. L'Assemblée
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le décréta, et les femmes, se pa-enant vivement à cette espérance, sautaient au col des députés, embrassaient le président, quoi qu'il fit. « Mais où donc est Mirabeau? disaient-elles encore, nous voudrions bien voir notre comte de Mirabeau! »
Meunier, baisé, entouré, étouffé presque, se mit tristement en route avec la dépntafion, et une foule de femmes qui s'obstinaient ù le suivre. « Nous étions àpied, dans la boue, dit-il; il pleuvait à verse. Nous traversions une foule mal vêtue, bruyante, bizarrement armée. Des gardes du corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop. » Ces gardes, voyant Meunier et les députés avec l'étrange cortège qu'on leur faisait par bonneur, crurent apparemment voir là les chefs de l'insurrection, voulurent dissiper cette masse et coururent tout au travers *. Les inviolables échappèrent comme ils purent, et se sauvèrent dans la boue.
Qu'on juge de la rage du peuple, qui se figurait qu'avec eux il était sûr d'être respecté!...
Deux femmes furent blessées, et même de coups de sabre, selon quelques témoins ^ Cependant le peuple ne fit rien encore. De trois à huit heures du soir, il fut patient, immobile, sauf des cris, des huées quand passait l'uniforme odieux des gardes du corps. Un enfant jeta des pierres.
On avait trouvé le roi; il était revenu de Meudon, sans se presser.
Meunier, enfin reconnu, fut reçu avec douze femmes. Il parla au Roi de la misère de Paris, aux
1. Voy. Mounier, à la suite de V Exposé justificatif. "2. Si le roi dcfondit d'agir, comme on l'aflirme, ce fut plus Lard, et trop lard.
ministres de la demande de l'Assemblée, qui attendait l'acceptalion pure et simple de la Déclaration des droits et autres articles constitutionnels. Le Roi cependant écoutait les femmes avec bonté. La jeune Louison Ghabry avait été chargée de porter la parole, mais devant le Roi son émotion fut si forte, qu'elle put à peine dire : « Du pain! » et elle tomba évanouie. Le Roi, fort touché, la fit secourir, et lorsqu'au départ elle voulut lui baiser la main, il l'embrassa comme un père.
EUe sortit royaliste et criant : Vive le Roi ! Celles qui attendaient sur la place, furieuses, se mirent à dire qu'on l'avait payée; elle eut beau retourner ses poches, montrer qu'elle était sans argent ; les femmes lui passaient au col leurs jarretières pour l'étrangler. On l'en tira, non sans peine. Il fallut qu'elle remontât au château, qu'elle obtînt du Roi un ordre écrit pour faire venir des blés, pour lever tout obstacle à l'approvisionnement de Paris.
Aux demandes du président, le Roi avait dit tranquillement : « Revenez sur les neuf heures. » Meunier n'en était pas moins resté au château, à la porte du conseil, insistant pour une réponse, frappant d'heure en heure, jusqu'à dix heures du soir. Mais rien ne se décidait.
Le ministre de Paris, M. de Saint-Priest, avait appris la nouvelle fort tard (ce qui prouve combien le départ pour Versailles fut imprévu, spontané). Il proposa que la Reine partît pour Rambouillet, que le Roi restât, résistât, et au besoin combattît; le seul départ de la Reine eût tranquillisé le peuple et dispensé de combattre.
M. Nccker voulait que le Roi allât à Paris, qu'il
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se conliat au peuple, c'csl-à-dire qu'il l'ùL l'ranc, sincère, acceptât la Révolution.
Louis XVf, sans rien résoudre, ajourna le conseil, afin de consultei' la Reine.
Elle voulait bien partir, mais avec lui, ne pas laisser à lui-même un homme si incertain; le nom du Roi était son arme pour commencer la ouerre civile. Sainl-Priest, vers sept heures, apprit que M. de Lafayette, entraîné par la garde nationale, marchaitsur Versailles. « Il faut partirsui-le-champ, (lit-il. Le Roi, en lete des troupes, passera sans difficulté. » Mais il était impossible de le décider à rien. Il croyait (et bien à tort) que, lui parti, TAsseniblée feiait roi le duc d'Orléans. l\ répugnait aussi à fuir, il se promenait à grands pas, répétant de temps en temps : « Un Roi fugitif! un Roi fugitif M » La Reine, cependant, insistant sur le départ, l'ordre fut donné pour les voilures. Déjà il n'était plus temps.
i. Voy. Neclier, et sa fille, madame de Staël, Considérations.