Etienne Dumotit, Souvenirs, p
LE PEUPLE UAMKNE LE llOI (G OCTOLllE 178'Jj. 40Î)
Vers onze heures, averti de l'invasion de l'Hôtel de Ville, il s'y rendit, trouva la foule écoulée, et se mit à dicter une dépêche pour le Roi. La garde nationale, soldée et non soldée, remplissait la Grève; de rang en rang, on disait qu'il fallait aller à Versailles. Beaucoup d'ex-gardes-françaises, particulièrement, regrettaient leur ancien privilège do garder le Roi; ils voulaient s'en ressaisir. Quelquesuns d'entre eux montent à la Ville, frappent au bureau où était Lalayclte; un jeune grenadier de la plus hellengure,etquiparlaità merveille, lui dit avec fermeté :
a Mon général, le peuple manque de pain, la misère est au comble; le comité de subsistances ou vous trompe, ou est trompé. Celte position ne peut durer; il n'y a qu'un moyen, allons à Versailles!... On dit que le Roi est un imbécile, nous placerons la couronne sur la tôle de son fils ; on nommera un conseil de régence, et tout ira mieux. »
M. de Lafayetle était un homme très ferme et très obstiné. La foule le fut encore plus. R croyait à son ascendant, avec raison; il put voir toutefois qu'il se l'était exagéré. En vain, il harangua le peuple; en vain, il resta plusieurs heures dans la Grève sur son cheval blanc, tantôt parlanl, tantôt imposant silence du geste, ou bien, pour faire quelque chose, flattant de la main son cheval. La difficulté allait augmentant; ce n'était plus seulement ses gardes nalionauxqui le pressaient, c'étaient des bandes des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau; ceux-là n'entendaient à rien. Ils parlaient au général par des signes éloquents, préparant pour lui la lanterne, le couchant enjoué. Alors il descend de che-
val, veut rentrer à l'Hôtel de Ville; mais ses grenadiers lui barrent le passage : « Morbleu ! général, vous resterez avec nous, vous ne nous abandonnerez pas. »
Par bonheur, une lettre descend de l'Hôtel de Ville; on autorise le général à partir, « vu qu'il est impossible de s'y refuser ». — a Partons, » dit-il à regret. — 11 s'élève un cri de joie.
Des trente mille hommes de garde nationale, quinze mille marchèrent. Ajoutez quelques milliers d'hommes du peuple. L'outrage à la cocarde nationale était pour l'expédition un noble motif. Tout le monde battait des mains sur le passage. — Une foule élégante, sur la terrasse de Teau, regardait, applaudissait. A Passy, où le duc d'Orléans avait loué une maison, madame de Gcnlis était à son poste, criant, agitant un mouchoir, n'oubliant rien pour être vue.
Le mauvais temps qu'il faisait ralentit beaucoup la marche. Beaucoup de gardes nationaux, ardents tout à l'heure, se refroidissaient. Ce n'élail plus là le beau 14- juillet. Une froide pluie d'octobre tombait. Quelques-uns restaient en route; les autres pestaient, et allaient. « Il est dur, disaient de riches marchands, pour des gens qui dans les beaux temps ne vont à leurs maisons de campagne que dans leurs voitures, de faire quatre lieues par la pluie... » D'autres disaient : a Nous ne pouvons faire une telle corvée en vain. » Et ils s'en prenaient à la Reine; ils faisaient des menaces folles, pour paraître bien méchants.
Le château les attendait dans la plus grande anxiété. On pensait que Lafayette faisait semblant
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d'être Ibrcé, mais qu'il prorit(3rail de la circonstance. On voulut voir encore à onze heures si, la Ibule étant dispersée, les voitures passeraient par la grille du Dragon. La garde nationale de Versailles veillait, et ferma le passage.
La Reine, au reste, ne voulait point partir seule. Elle jugeait avec raison qu'il n'y avait nulle part de sûreté pour elle, si elle se séparait du Roi. Deux cents gentilshommes environ, dont plusieurs étaient députés, s'oiïrirent à elle pour la défendre, et lui demandèrent un ordre pour prendre des chevaux de ses écuries. Elle les autorisa, pour le cas, disait-elle, où le Roi serait en danger.
Lafayette, avant d'entrer dans Versailles, fît renouveler le serment de fidélité à la loi et au Roi. R l'avertit de son arrivée, et le Roi lui répondit : Qu'il le verrait avec plaisir, qu'il venait d'accepter sa Déclaration des droits.
Lafayette entra seul au château, au grand étonnement des gardes, et de tout le monde. Dans l'Œil-de-Bœuf, un homme de cour dit follement : c( Yoilcà Gromwell. » Et Lafliyetle très bien : « Monsieur, Cromwell ne serait pas entré seul. »
(( R avait l'air très calme, dit madame de Staël ( qui y é(ait) ; personne ne l'a jamais vu autrement; sa délicatesse souftrait de l'importance de son rôle. » R fut d'autant plus respectueux qu'il scnriblait plus fort. La violence, au reste, qu'on lui avait faite à lui-même, le rendait plus royaliste qu'il ne l'avait jamais été.
Le Roi donna à la garde nationale les postes extérieurs du château; les gardes du corps conservèrent ceux du dedans. Le dehors môme ne fut pas entiè-
rement confié à Lafayelle. Une do ses patrouilles voulant passer dans le parc, la grille lui fut refusée. Le parc était occupé par des gardes du corps et autres troupes; jusqu'à deux heures du matin ^ elles attendaient le Roi, au cas qu'il se décidât enfiu à la fuite. A deux heures seulement, tranquillisé par Lafayelte, on leur fit dire qu'ils pouvaient s'en aller à Rambouillet.
A trois heures, l'Assemblée avait levé la séance. Le peuple s'était dispersé, couché, comme il avait pu, dans les églises et ailleurs. Maillard et beaucoup de femmes, entre autres Louison Chahry, étaient partis pour Paris, peu après l'arrivée de Lafayette, emportant les décrets sur les grains et la Déclaration des droits.
Lafayette eut beaucoup de peine à loger ses gardes nationaux; mouillés, recrus, ils cherchaient à se sécher, à manger. Lui-même enfin, croyant tout tranquille, alla à l'hôtel de Noailles. dormit, comme on dort après vingt heures d'efforts et d'agitations.
Beaucoup de gens ne dormaient pas. C'étaient surtout ceux qui, partis le soir de Paris, n'avaient pas eu la fatigue du jour précédent. La première expédition, où les femmes dominaient, très spontanée, très naïve, pour parler ainsi, déterminée par les besoins, n'avait pas coûté de sang. Maillard avait eu la gloire d'y conserver quelque ordre dans le désordre même. Le crescendo naturel qu'on observe toujours dans de telles agitations ne permettait
i. Jusqu'à cette heure, on y songea, si Ton en croit le téinoi gnage de M. de la Tour-du-Pin, Mémoires de Lafayette, II.
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guère de croire que la seconde cxpédiliou se passut ainsi. Il eslvrai qu'elle s'élai' faite sous les yeux de la garde nationale et comme d'accord avec elle. Néanmoins, il y avait là des hommes décidés à agir sans elle ; plusieurs étaient de furieux fanatiques qui auraient voulu tuer la Reine*; d'autres, qui se donnaient pour tels et sem])laient les plus violents, étaient tout simplement d'une classe toujours surabondante dans l'affaiblissement de la police, des voleurs. Ceux-ci calculaient la chance d'une invasion du château. Ils n'avaient pas trouvé à la Bastille grand'chose qui fût digne d'eux. Mais ce merveilleux palais de Versailles, où les richesses de la France s'entassaient depuis plus d'un siècle, quelle ravissante perspective il ouvrait pour le pillage!
A cinq heures du matin, avant jour, une grande foule rôdait déjà autour des grilles, armée de piques, de broches et de faulx. Ils n'avaient pas de fusils. Voyant des gardes du corps en sentinelle aux grilles, ils forcèi'ent des gardes nationaux de tirer sur eux; ceux-ci obéirent, ayant soin de tirer trop haut.
Dans cette foule qui errait ou se tenait autour des feux qu'on avait faits sur la place se trouvait un petit bossu, l'avocat Verrières, monté sur un grand cheval; il passait pour très violent; dès le
1. Je ne vois pas dans VAmi du peuple qu'on puisse; renvoyer à Marat riniliativc des violences sanguinaires. Ce qui est sûr, c'est qu'il s'agita beaucoup : « M. Marat vole à Versailles, revient conune l'éclair, fait lui sîul autant de bruit que les quatre trompettes du Jugenicut dernier, et nous crie : 0 morts! levez-vous! » Camille Desmoulins. Révolutions de France et de D valant, III, 359.
soir on l'attendait, disant qu'on ne ferait rien sans lui. Lecointre était là aussi qui pérorait, allait, venait. Les gens de Versailles étaient peut-être plus aiiiniés que les Parisiens, enragés de longue date contre la cour, contre les gardes du corps; ils avaient perdu la veille l'occasion de tomber sur eux, ils la regrettaient, voulaient leur solder leur compte. Ils avaient parmi eux nombre de serruriers et forgerons (de la manufacture d'armes?), gens rudes et qui frappent fort, qui, de plus, toujours altérés par le feu, boivent fort aussi.
Yers six heures, ces gens mêlés de Versailles et de Paris escaladent ou forcent les grilles, puis s'avancent dans les cours, avec crainte, hésitation. Le premier qui fut lue l'aurait été par une chute, à en croire les royalistes, en glissant dans la cour de marbre. Selon l'autre version, plus vraisemblable, il fut tué d'un coup de fusil, tiré par les gardes du corps.
Les uns se dirigeaient à gauche, vers l'appartement de la Pleine, les autres à droite, vers l'escalier de la chapelle, plus près de l'appartement du Roi. A gauche, un Parisien qui courait des premiers, sans armes, rencontre un garde du corps qui lui donne un coup de couteau; on tue le garde du corps. A droite, allait en avant un milicien de la garde de Versailles, un petit serrurier, les yeux enfoncés, fort peu de cheveux, les mains gercées par la forge*. Cet homme et un autre, sans répondre au garde qui était descendu de quelques marches et lui parlait sur l'escalier, s'efforçaient de