‹ La prise de la BastilleChapitre 72 sur 73 · LE PEUPLE RAMÈNE LE ROI (6 OCTOBRE · texte numérisé non relu

LE PEUPLE RAMÈNE LE ROI (6 OCTOBRE

Lafayetlc, trop lard éveillé, arrivait alors à cheval. Il voit un i>ar(lc du corps qu'on avait pris, qu'on avait mené près du corps d'un de ceux que les gardes avaient tués, pour le tuer par représailles. i( J'ai donné ma parole au roi de sauver les siens. Faites respecter ma parole. » Le garde fut sauvé. Lalayelte ne l'était pas. Un furieux cria : « Tuez-le. » Il ordonna de l'arrêter, et la foule obéissante le traîna en effet vers le général, en lui frappant la lete contre le pavé.

Il entre. Madame Adélaïde, tante du roi, vient l'embrasser : « C'est vous qui nous avez sauvés. » Il court au cabinet du Roi. Qui croirait que l'étiquette subsistât encore? Un grand officier l'arrête un moment, et puis le laisse passer : a Monsieur, dit-il sérieusement, le Roi vous accorde les grandes entrées. »

Le Roi se montre au balcon. Un cri unanime s'élève : « Vive le Roi ! vive le Roi ! »

(( Le roi à Paris! » c'est le second cri. Tout le peuple le répète, toute l'armée fait écho.

La Reine était debout, près d'une fenêtre, sa fille contre elle; devant elle, le Dauphin. L'enfant, tout en jouant avec les cheveux de sa sœur, disait : « Maman, j'ai faim ! » Dure réaction de la nécessité î... La faim passe du peuple au Roi !... 0 Providence ! Providence!... Grâce ! Celui-ci, c'est un enfant.

gnagos, elles partirent le matin môme; selon d'autres, peu avant le Roi, et par conséquent en présence de Lafayette, ce qui est peu vraisemblable. Les gardes du corps avaient tué cimj hommes du peuple ou gardes nationaux de Versailles, ceux-ci sept gardes du corps.

A ce moment, plusieurs criaient un cri formidable : « La Reine ! » Le peuple voulait la voir au balcon. Elle hésite : « Quoi ! toute seule? — Madame, ne craignez rien, » dit M. de Lafayette. Elle y alla, mais non pas seule, tenant, une sauvegarde admirable, d'une main sa fille et de l'autre main son fils. La cour de marbre était terrible, houleuse de vagues irritées; les gardes nationaux, en haie tout autour, ne pouvaient répondre du centre; il y avait là des hommes furieux, aveugles, et des armes à feu. Lafayette fut admirable: il risqua, pour cette femme tremblante, sa popularité, sa destinée, sa vie; il parut avec elle sur le balcon et lui baisa la main^ .

La foule senlit cela. L'attendrissement fut unanime. On vit la femme et la mère, rien de plus... « Ah! qu'elle est belle !... Quoi ! c'est là la Reine?... Comme elle caresse ses enfants !... » — Grand peuple ! que Dieu te bénisse, pour ta clémence et ton oubli !

Le Roi était tout tremblant quand la Reine alla au balcon. La chose ayant réussi : « Mes gardes, dit-il à Lafayette, ne pourriez-vous pas faire quel- ■que chose aussi pour eux? — Donnez-m'en un. »

1. La déposition la plus curieuse de beaucoup est celle de la femme La Varenne, celle vaillante portière dont nous avons parlé. On y voit parfaitement commont une légende commence. Cette femme est témoin oculaire, acteur; elle reçoit une blessure en sauvant un garde du corps; et elle voit, entend tout ce qu'elle a dans l'esprit; elle l'ajoute de bonne foi. « La reine a paru au balcon; M. de Lafayette a dit : « La reine a élé trompée... » Elle |iromct d'aimer son peuple, d'y être attacbée, comme Jésus-Clu-ist l'est à son Église. Et en signe de probalion, la reine, ver?ant des larmes, a levé deux fois la main. Le Roi a demandé grâce pour SCS gardes, etc. »

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— Lafayctte le mène sur le balcon, lui dit de prêter serment, de montrer à son chapeau la cocarde nationale. Le garde l'embrasse. Ou crie : a. Vivent les gardes du corps ! » Los grenadiers, pour plus de sûrelc, prirent les bonnets des gardes, leur donnèrent les leurs; mêlant ainsi les coiffures, on ne pouvait plus tirer sur les gardes sans risquer do tirer sur eux.

Le Roi avait la plus vive répugnance à partir de Voisailles. Quitter la résidence royale, c'était pour lui la môme chose que quitter la royauté. Il avait, quelques jours auparavant, repoussé les prières de Malouel et autres députés, qui, pour s'éloigner de Paris, le priaient de transférer l'Assemblée à Gompiègne. Et maintenant, il fallait laisser Versailles pour s'en aller à Paris, traverser cette foule terrible... Qu'arriverait-il à la Reine? On n'osait presque y penser.

Le Roi fit prier l'Assemblée de se réunir au château. Une fois là, l'Assemblée et le Roi, se trouvant ensemble, avec l'appui de Lafayette, des députés auraient supplié le Roi de ne point aller à Paris. On eût présenté au peuple cette prière comme le vœu de l'Assemblée. Tout le grand mouvement finissait; la lassitude, l'ennui, la faim, peu à peu chassaient le peuple; il s'écoulait de lui-même.

W y eut dans l'Assemblée, qui commençait à se réunir, hésitation, fluctuation.

Personne n'avait de parti pris, d'idée arrêtée. Ce mouvement populaire avait pris tout le monde à l'improviste. Les esprits les plus pénétrants n'y avaient rien vu d'avance. Mirabeau n'avait rien prévu, ni Sieyès. Celui-ci dit avec chagrin, quand

il eut la première nouvelle : « Je n'y comprends rien, cela marche en sens contraire. »

Je pense qu'il voulait dire : contraire à la Révolution. Sieyès, à cette époque, était encore révolutionnaire, et peut-être assez favorable à la branche d'Orléans.

Que le Roi quittât Versailles, sa vieille cour, qu'il vécût à Paris, au milieu du peuple, c'était sans aucun doute une forte chance pour Louis XVI de redevenir populaire.

Si la Reine (tuée ou en fuite) ne l'eût pas suivi, les Parisiens se seraient très probablement repris d'amour pour le Roi. Ils avaient eu de tout temps un faible pour ce gros homme qui n'était nullement méchant, et qui, dans son embonpoint, avait un air de bonhomie béate et paterne, tout à fait au gré de la foule. On a vu plus haut que les dames de la halle l'appelaient un bon papa; c'était toute la pensée du peuple.

Cette translation à Paris, qui effrayait tant le Roi, effrayait en sens inverse ceux qui voulaient affermir, continuer la Révolution, encore plus ceux qui, pour des vues patriotiques ou personnelles, auraient voulu donner la lieutenance générale (ou mieux) au duc d'Orléans.

Ce qui pouvait arriver de pis à celui-ci, qu'on accusait follement de vouloir faire tuer la Reine, c'était que la Reine fût tuée, que le Roi, seul, délivré de cette impopularité vivante, vînt s'établir à Paris, qu'il tombât entre les mains des Lafayette et des Bailly.

Le duc d'Orléans était parfaitement innocent du mouvement du 5 octobre. Il ne sut qu'y faire, ni

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commenl en profiler. Le 5 et la nuit suivante, il s'a!:;ita, alla, revint. Les dépositions établissent qu'on le vit paitout, entre Paris et Versailles, et qu'il ne fit rien nulle part *. Le 6 au matin, entre huit et neuf, si près des assassinats, la cour du château étant souillée de sang-, il vint se montrer au peuple, une cocarde énorme au chapeau, une badine à la main, dont il jouait en riant.

Pour revenir à l'Assemblée, il n'y eut pas quarante députés qui se rendissent au château. La plupart étaient déjà à la salle ordinaire, assez incertains. Le peuple, qui comblait les tribunes, fixa leur incertitude; au premier mot qui fut dit d'aller siéger au château, il poussa des cris.

Mirabeau se leva alors, et, selon son habitude de couvrir d'un langage fier son obéissance au peuple, dit « que la liberté de l'Assemblée serait compromise, si elle délibérait au palais des rois, qu'il n'élait pas de sa dignité de quitter le lieu de ses séances, qu'une députation suffisait ».

Le jeune Barnave appuya. Le président Mounier contredit en vain.

Enfin, Ton apprend que le Roi consent à partir pour Paris; l'Assemblée, sur la proposition de Mirabeau, décide que, pour la session actuelle, elle est inséparable du Roi.

Le jour s'avance, il n'est pas loin d'une heure...

1. Tout ce qu'il paraît avoir fait, ce fut d'autoriser, le soir du 5 octt/ore, le buvetier de l'Assemblée à fournir des vivres au peuple qui était dans la salle. — Rien n'indique qu'il ait agi beaucoup, du I-i juillet au 5 octobre, sauf une gauche et maladroite tentative que Danton fit en sa faveur près de Lafayette. Voy. les Mémoires de celui-ci.

422 HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRATs'ÇAÎSE.

Il faut partir, quitter Versailles... Adieu, vieille monarchie !

Cent députés entourent le Roi, toute une armée, tout un peuple. Il s'éloigne du palais de Louis XIV pour n'y jamais revenir.

Toute cette foule s'ébranle, elle s'en va à Paris, devant le Roi et derrière.

Hommes, femmes, vont, comme ils peuvent, à pied, à cheval, en fiacre, sur les charrettes qu'on trouve, sur les affûts des canons. On rencontra avec plaisir un grand convoi de farines, bonne chose pour la ville affamée.

Les femmes portaient aux piques de grosses miches de pain, d'autres des branches de peuplier, déjà jaunies par octobre. Elles étaient fortjoyeuses, aimables à leur façon, sauf quelques quolibets à l'adresse de la Reine. « Nous amenons, criaientelles, le boulanger, la boulangère, le petit mitron. »

Toutes pensaient qu'on ne pouvait jamais mourir de faim, ayant le Roi avec soi. Toutes étaient encore royalistes, en grande joie de mettre enfin ce bon papa en bonnes mains; il n'avait pas beaucoup de lete, il avait manqué de parole; c'était la faute de sa femme ; mais une fois à Paris, les bonnes femmes ne manqueraient pas, qui le conseilleraient mieux.

Tout cela, gai, triste, violent, joyeux et sombre à la fois.

On espérait, mais le ciel n'était pas de la partie. Il avait plu. On marchait lentement, en pleine boue. De moment en moment, plusieurs, en réjouissance, ou pour décharger leurs armes, tiraient des coups de fusil.

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La voiture royale, oscorlée, LalaycLle à la portière, avançait comme un cercueil.

La Reine était inquiète. Était-il sûr qu'elle arrivât? Elle demanda à Lafayeltc ce qu'il en pensait, et lui-même le demanda à Morcau de Saint-Mcry, qui, ayant présidé l'Hôtel de Ville aux fameux jours (le la Bastille, connaissait bien le terrain. Il répondit ces mois significatifs : « Je doute que la Reine arrive seule aux Tuileries; mais, une fois à rilôtel de Ville, elle en reviendra. »

Voilà le Roi à Paris, au seul lieu où il devait être, au cœur même de la France. Espérons qu'il en sera digne.

La révolution du 6 octobre, nécessaire, naturelle et légitime, s'il en fut jamais, toute spontanée, imprévue, vraiment populaire, appartient surtout aux femmes, comme celle du 1 i juillet aux hommes. Les hommes ont pris la Bastille, et les femmes ont pris le Roi.

Le 1" octobre, tout fut gâté par les dames de Versailles.

Le 6, tout fut réparé par les femmes de Paris.

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