‹ La prise de Québec et ses conséquences [microforme]Chapitre 13 sur 19 · EF · texte numérisé non relu

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à tour de rôle en s'accusant les uns les autres. Bigot et Vaudreuil se ehargèrent mutuellement ; tous furent unanimes à dénoncer Cadet. Vaudreuil, comme on le sait déjà, fut acquitté. Bigot fut banni de France à perpétuité, ses biens furent confisqués, et il fut condamné à payer quinze cents mille francs par voie de restitution. Cadet fut banni de Paris pour neuf années et condamné à rembourser six millions ; pour d’autres, les sentences variaient de trente mille à huit cent mille francs avec ordre de les retenir en prison jusqu'à ce que l'argent fût payé. Sur vingt-un mis en jugement, dix furent condamnés, six furent acquittés, trois subirent l’admonition, et deux furent renvoyés faute de preuves; trente-quatre firent défaut de comparaitre; sept de ceux-ci furent condamnés par défaut, et jugement fut réservé contre les autres. (1) Ceux mêmes qui échappèrent à la justice profitèrent peu de leurs péculats, car, À moins de les avoir tournés prématurément en biens-fonds ou en quelque autre valeur substantielle, ils les perdirent par la dépréciation d'un papier qui n'avait plus de cours ou de lettres de change déshonorées.

Tandis que le continent américain assistait aux dernières scènes du drame de la guerre, les hostilités se poursuivaient avec plus de fureur que jamais en Europe. L'Angleterre était ex pleine voie de succès, mais son grand allié, Frédéric de Prusse, semblait courir à sa ruine. Dans l'été de 1758, sa gloire avait atteint l'apogée. Français, Autrichiens, Russes, tous

[1] Jugement rendu souverainement et en dernier ressort dans l'affaire du Canada. Papiers du Châtelet de Paris, cités par Dussieux.

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avaient fui devant ses armes. Mais l'automne lui avait apporté des revers ; le général autrichien Daun, à la tête de forces écrasantes, avait gagné sur lui une victoire partielle, que la savante stratégie de Frédéric avait rendue infructueuse.

Ce n'était qu'un répit momentané. Son royaume était épuisé par ses propres triomphes. Ses meilleurs généraux étaient morts, ses meilleurs soldats avaient péri ou n'étaient plus que des invalides, ses ressources étaient à peu près épuisées, jusqu'aux candélabres de son palais qui avaient été monnayés ; enfin, toute l'Europe était en armes contre lui. Jusqu'ici les envahisseurs avaient été tenus en respect par la valeur disciplinaire des troupes prussiennes, sous la direction souveraine de son intrépide roi ; mais désormais le dénouement paraissait proche. Frédéric ne pouvait être partout à la fois : lorsqu'il fermait le passage d'un côté, le torrent pénétrait sur un autre point. Les Russes firent un autre mouvement en avant, défirent le général Wedell, qu'il avait envoyé contre eux, et opérèrent leur jonction avec les Autrichiens. En août 1759, il attaqua leurs forces réunies à Kunersdorf, mis en pièces leur aile gauehe, leur prit cent quatre-vingts canons, fit perdre pied à leur centre, mais après une furieuse mêlée de quelques heures il se voyait finalement écraser. En vain tenta-t-il d'arrêter la déroute. Les balles tuèrent deux chevaux sous lui, lacérèrent ses vêtements, brisant une tabatière en or dans la poche de son gilet. “N'y aura-t-il pas unef..….balle pour me tuer?” s'écria-t-il avec rage, pendant que ses aides-de-camp l'entraînaient hors du champ de bataille. 11 eut quelques jours de découra-

gement, mais reprit bientôt son triste poste ; le sourire aux lèvres, l'angoisse dans l'âme, il surveilla l'ennemi, dirigea les manœuvres, engagea de nouveaux combats avec le stoïque Courage du désespoir. Peu après sa défaite, il écrivait à son ami D'Argens : ‘La mort est douce en Comparaison d'une vie comme la mienne. Prenez-moi en pitié comme elle ; croyez que je garde pour moi seul les pires choses, ne voulant pas en affiger ni en dégoûter les autres ; je ne vous conseillerais pas à vous-même de fuir ce malheureux pays, ne me restât-il qu'une lueur d'espérance. Adieu, mon cher!” Ce fut un bonheur pour lui et pour la Prusse que les dissensions et les tergiversations de ses ennemis, qui servirent ainsi involontairement sa cause. Mais sa coupe d'amertume n'était pas encore pleine. Dresde lui fut enlevé, huit des généraux qui lui restaient furent capturés avec douze mille hommes à Maxen, et ‘cette infernale campagne,” comme il disait, se termina dans d'épaisses ténèbres.

‘# Je m'enveloppe tant que je peux dans mon stoïcisme, écrivit-il à V'taire. Si vous me voyiez, vous me reconnaitriez à peine ; je suis vieux, cassé, tout gris et tout plissé. Pour peu que cela continue, il ne restera plus guère de moi que la manie de faire des vers et un inviolable attachement à mes devoirs et aux quelques hommes vertueux que je connaisse. Mais vous ne verrez Pas ma main signer la paix, à moins que les conditions n’en soient honorables pour ma nation. Votre peuple, gonflé d'orgueil et de folie, peut compter là-dessus.”

La campagne de Frédéric en 1760 fut marquée

par le mime héroïque entêtement contre des éléments écrasants, la même intrépide résolution, la même subtile stratégie, la même adresse à éluder les coups et la même foudroyante promptitude à en porter, A Liegnitz, trois armées, chacune égale en nombre à la sienne, le cernaient, et il les mit toutes en fuite. Pendant qu'il se battait en Silésie, les alliés marchèrent sur Berlin, s'en emparèrent, y séjournèrent pendant trois jours, mais évacuèrent la place à son approche. Pour lui, il n'y avait pas de paix. ‘‘Pourquoi vous ennuyer des détails de mes labeurs et de mes chagrins? écrit-il de nouveau à son fidèle D’Argens. Mes esprits m'ont abandonné ; toute joie est enterrée avec les êtres chéris et nobles auxquels était lié mon cœur.” Il avait perdu sa mère et sa dévouée sœur Wilhelmine. ‘ Disciple d’Epicure, vous attachez du prix à la vie; pour rroi, j'envisage la mort de l'œil des stoïciens. Je vous l'ai dit, et je le répète, jamais ma main ne signera une paix humiliante. Je finirai cette campagne, résolu à tout oser, à triompher ou à trouver une fin glorieuse.” C'est alors que vint la victoire de Torgau, la dernière et l'une des plus désespérées de ses batailles ; succès chèrement acheté, qui du reste n'apportait ni repos ni sécurité. Il écrit encore à D'Argens : ‘ Adieu, cher marquis ; écrivez-moi quelquefois. N'oubliez pas un pauvre diable qui dix fois le jour maudit sa fatale existence... Je mène une vie de moine soldat. Du travail sans relâche, et quelque consolation avec mes livres. J'ignore si Je survivrai à cette guerre ; si cela m'arrive, j'ai la ferme résolution de passer le reste de mes jours dans la solitude, au sein

18e LA PAIX DE PARIS

de la philosophie et de l'amitié. Votre nation, vous le voyez, est plus aveugle que vous ne le pensiez,. Les fous ! qui perdent le Camada et Pondichéry pour faire plaisir à la Reine de Hongrie et à la Tzarine.” La campague de 1761 fut plutôt défensive de la part de Frédéric. Dans l'épuisement de ses ressources, il ne pouvait plus espérer trouver les moyens de Poursuivre la lutte. ‘La hasard seul, dit le royal sceptique, peut me retirer de !a situation où je me trouve. Je m'en échappe en contemplant l'univers dans toute sa magnitude, comme si je l'observais de quelque lointaine planète. Toutes choses alors m'apparaissent si infiniment petites que pour un peu je prendrais mes ennemis en pitié, de ce qu'ils se donnent tant de peines Pour si peu. Je lis beaucoup, je dévore mes livres. Sans leur compagnie, je crois que Bedlam m'aurait déjà pour pensionnaire. En Somme, cher marquis, nous vivons en des temps agités et au milieu de situations exaspérantes. J'ai toutes les aptitudes d'un héros de théâtre, toujours en danger, toujours sur le point de périr."'(1) Dans un autre moment: ‘Je commence à éprouver, comme disent les Italiens, que la vengeance est Je plaisir des dieux. Ma philosophie est usée par la souffrance. Je ne suis Pas un saint, et j'avoue que je Mourrais content si je pouvais seulement infliger aux autres une partie des misères que j'endure.”? Pendant que Frédéric défendait ainsi sa vie et Sa Couronne, il se produisit en Angleterre un événement qui devait avoir une grande influence sur la

[rj Ces extraits sont traduits d'une traduction de Carlyle dans son Histoire de Frédéric II de Prusse.

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guerre. Walpole le relate ainsi dans une lettre à George Montagu le 25 octobre 1760 : ‘*Mon homme Harry me rapporte toutes les nouvelles amusantes. [ m'a d'abord fait part de la mort du feu Prince de Galles, puis aujourd'hui de celle du Roi : je dois donc vous dire tout ce que je sais de la défunte Majesté. Il s'est mis au lit hier au soir en bonne santé, s'est levé à six heures ce matin comme d'habitude, s'est assuré, je suppose, que tout son argent était dans sa bourse, et a demandé son chocolat. Peu après sept heures il est entré dans le cal inet ; le valet de chambre allemand entendit dr bruit, accourut, et trouva le héros d'Oudenarde et 1e Dettingen sur le plancher avec une incision à la tempe droite qu'il s'était infligée en tombant sur l'angle d'un bureau. [1 essaya de parler, ne le put, et expira. Le gros ventricule du cœur s'était crevé. Quelle fin enviable !"”

Le vieux roi eut pour successeur son petit-fils Georges III, un modèle de vertus domestiques, conciencieux, têtu, étroit. Son avènement précipita les changements poiitiques qui se préparaient depuis un certain temps. Le grand-père, allemand de cœur, aimant son royaume continental de Hanovre, s'était montré favorable à toute mesure tendant à le défendre et à le préserver. Pitt aussi, dans ces derniers temps, avait vigoureusement appuyé la guerre continentale, disant qu'il voulait conquérir l'Amérique en Allemagne. Ainsi, à des points de vue différents, le roi et le ministre avaient collaboré à la même politique. Mais George III était anglais de naïssance, de langue et d'inclination. Sa passion dominante fut

d'asscoir et d'accroître son autorité personnelle, I] n'aimait pas Pitt, le représentant du peuple. Il était cordialement opposé à la guerre, dont la continuation rendait le grand commoner nécessaire ct par conséquent puissant ; aussi aspirait-il à Ja Paix, qui lui donnerait ses coudés franches dans ses plans d'affermissement de la prérogative. Il n'était pas isolé dans ce mouvement pacifique. Les ennemis de ce hautain ministre, habitué à chevaucher haut la main sur la tête d'hommes d'un rang plus élevé que lui, étaient fatigués de son ascendant, et ne voyaient plus d'autre moyen d'y mettre fin qu'en mettant fin à la guerre. Ainsi se forma le parti de la paix, dont le jeune roi devint, sinon tout d'abord ouvertement, le véritable patron.

Le parti tory, depuis longtemps enterré, donna des signes de résurrection. Il ÿ avait parmi ses membres des hommes disposés à reconnaître et à admirer, même dans un roi de la dynastie détestée de Hanovre, le même esprit de domination arbitraire qui distinguiit jadis leurs idoles déchues, les Stuarts ; ils se joignirent aux mécontents whigs dans leur Opposition à Pitt. Les horreurs de la guerre, les bienfaits de la paix, le fardeau des impôts, l’accroissement de la dette nationale, tels furent les cris de ralliement du nouveau parti; mais au fond le principal ressort de leur zèie était leur aversion commune pou le grand ministre. Ses propres collègues eux-mêmes trépignaient sous ses airs de despote ; les chefs de l'opposition brâlaient d'hériter de sa puissance ; le roi, de son côté, l'avait pris en grippe dès le premier jour, voyant en lui un obstacle Sur son chemin. Pitt

tint bon dans ses projets, sans se préoccuper de l'orage qui se formait. Son objet, tel que l'avouaient ses partisans, était d'assurer une paix durable et solide, ce qui signifiait la réduction de la France à un degré assez bas pour qu'elle ne füt plus un danger pour sa rivale. Il avait en cela la sympathie du grand corps de la nation.

De bonne heure en 1361, le Roi, fanatique sur le ch:oitre de la prérogative, mit ses batteries en action. Les élections au nouveau parlement furent manœuvrées à son profit. Si Pitt Jui déplaisait comme représentant de la volonté populaire, n'aimait guère mieux son collègue l'évasif et mobile New- Castle, représentant d'une noblesse trop puissante, Aussi introduisit-on des éléments hostiles à l'un et à l'autre dans le cabinet et dans les places d'honneur. Le favori du Roi, le comte de Bute, supplanta Holdernesse comme secrétaire d'Etat pour le département du Nord ; Charles Townshend, un adversaire de Pitt, devint secrétaire de la Guerre ; Levve, Chancelier de l'Echiquier, fut remplacé par le vicomte Barrington, une créature du Roi ; On fit place dans le cabinet au duc de Bedford, l'un des rares personnages qui osassent tenir tête au formidable ministre, Ce fut la politique du Roi et de sa suite de lâcher la Prusse, jusque-là soutenue par les subsides britanniques, de lier amitié avec l'Autriche et la Russie à son détriment, et de conclure la paix à part avec la France,

La France était en grand besoin de paix. L'infatuation qui lui avait fait oublier ses propres intérèts

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Pour servir les caprices de Marie-Thérèse et de la Tzarine Elizabeth lui avait valu l'humiliation de ses armes et la ruine de ses finances. L'abbé de Bernis, ministre des affaires étrangères, avait perdu la faveur de Madame de Pompadour, et avait été supplanté par le duc de Choiseul. C'était en faisant sa cour à la favorite que le nouv. au ministre avait obtenu sa place ; il sut s'y maintenir par Sa propre habileté, servie par les exigences de la situation. L'Anglais Stanley, que Pitt envoya pour négocier avec lui, le peint en ces termes : “I] peut avoir des supérieurs, non seulement dans l'expérience des affaires, mais aussi en profondeur et en raffinement comme homme d'Etat ; c'est tout de même un esprit tout aussi hardi et Entreprenant qu'aucun de nos meilleurs hommes où de ceux de son pays. Pour tous les Courtisans et ministres avant lui, madame Pompadour était une Sorte de divinité tutélaire, sans laquelle ils parais- Saient ne pouvoir subsister et dont l'accès leur était tout aussi interdit que si elle eût été d'une classe d'êtres supérieurs ; ce nouveau ministre se subordonne si peu à son influence qu'il a saisi la première Occasion de lui enlever non seulement part égale, mais même la moindre part au pouvoir, en la rédui- Sant à la nécessité de s'adresser à lui, pour les faveurs mêmes qu'elle demande Pour sa propre maison et ses protégés. Il a accompli cette importante réforme, que personne dans l'intimité de la cour n'aurait Jamais cru possible, non Par rouerie, flatterie ou intrigue, mais haut-la-main, employant fréquemment la raillerie, le sarcasme d'une manière qui eût été

fatale à tout autre ; en un mot, il s'est montré esprit Supérieur et d'une rare résolution.” (1)

Choiseul avait de la vivacité, de l'éclat, du coup d'œilet de la pénétration ; ne croyant à rien, ne craignant rien, il était de morale faciie, allié peu sûr, ennemi des prêtres, léger, inconstant ; avec cela, patriote en son genre, brûlant de servir la France et de réparer ses revers.

Îl ne se faisait pas d'illusion. ‘Puisque nous ne Savons comment faire la guerre, dit-il, faisons la paix ;”” (2) et il émit l’idée d'un congrès de toutes les puissances belligérantes à Augsbourg. En même temps, puisque la guerre d'Allemagne était distincte du conflit maritime et colonial de la France et de l'Angleterre, il proposait des négotiations séparées avec la cour britannique afin de régler les questions en litige entre elles à titre de préliminaires à la pacification générale. Pitt consentit, et Stanley alla à Versailles comme envoyé; M. de Bussy se rendit à Londres au même titre et, au nom de Choiseul, offrit des conditions de paix dont la première était l'entier abandon du Canada à l'Angleterre. (3)

Mais cette offre était accompagnée d'une demande d'admission de l'Espagne comme partie aux négociations, et l'Espagne avait des griefs particuliers contre l'Angleterre ; on demandait même qu'elle eût, dans une certaine mesure, le rôle de médiateur, Pitt repoussa l'idée avec un dédain

[1] Stanley à Pitt, 6 »-ûr 1761, Grensille Con respondence. i, 367. [2] Flassan, Diplomatie Française V, 376 [Paris 1809.] [3] Pour ces propositions, voir Entick, V, 161.

indigné. ‘Il sera temps de traiter de tout cela, monsieur, lorsque la Tour de Londres aura été prise l'épée à la main.” (1) 1 maintint son point avec la ténacité qui ne lui manquait jamais, même avec une suprême arrogance, jusqu'au point d'exiger que la forteresse de Dunkerque fût rasée, non qu'elle fût désornm. is un danger pour l'Angleterre, mais Parce que la nation verrait dans sa destruction l'éternel emblême du joug imposé à la France. (2)

Choiseul répondit par des contre-propositions moins humiliantes pour sa nation. Lorsque la question de les rejeter ou de les accepter vint devant le ministère anglais, l'opinion de Pitt prévalut à la majorité d'une voix, et les pourparlers furent rompus, au grand désappointement de Bute et du Roi.

Choiseul, de nouveau précipité dans les aventures d'une guerre, avait prévu le cas et y avait pourvu. Ferdinand VI d'Espagne était mort, et Charles III lui avait succédé sur le trône. Là comme en Angleterre, changement de roi entraîna changement de politique. Pendant qu'il négociait vainement avec Pitt, le ministre français négociait secrètement, et avec succès, avec Charles ; le résultat fut le traité connu sous le nom de pacte de famille, ayant pour objet l’union des divers membres de la Maison de

[1] Beatson, Æ/i/ilarvy Memoirs, ii, 434. ‘The Count de Fuentes to the Earl of Egremont, 25 décembre 1761 : Entick V, 264.

[21 Pour ces négociations, voir Mémoire historique sur la Négociation de la France et de l'Angleterre [Paris 1761], publication du gouvernement français contenant les pièces de part et d'autre, Le ministère anglais publia aussi les documents qu'il jugea à propos, sous le titre : Papers relating Lo the suplure rwvtth Spain. Confronter Adolphus, George LIST 31-39.

Bourbon dans une Commune résistance à l'ascendant croissant de l'Angleterre. Il y était stipulé que dans toute guerre future les rois de France et d'Espagne agiraient comme un seul homme à l'égard des puissances étrangères, de sorte que l'ennemi de l'un fût l'ennemi de l'autre ; et les princes Bourbons d'Italie furent invités à se joindre à cette ligue. (1) Ce qui touchait plus au présent, c'est qu'une Convention spéciale se concluait le même jour, par laquelle l'Espagne s’eng geait à déclarer la guerre à l'Angleterre à moins que celle-ci ne fit la paix avec la France avant le 1er mai 1762. Pour la sécurité de ses colonies et de son commerce, l'Espagne se croyait intéressée à se joindre à la nation voisine Pour mettre un frein à l'énorme expansion de la Puissance maritime de Ja Grande-Bretagne. Elle Pouvait fournir une centaine de vaisseaux de guerre

en aide à la marine ruinée de la France, et les

richesses des Indes au service de son trésor épuisé.

Pitt devina le traité secret, et ne tarda pas à en avoir la confirmation. I] résolut de demander des explications immédiates à l'Espagne et, faute de réponse satisfaisante, de l'attaquer chez elle et ailleurs avant qu'elle eût le temps de se garer. Le 2 octobre, il exposa son plan devant un conseil de Cabinet tenu dans une maison rue Saint-James. Etaient présents Je comte de Bute, le duc de Newcastle, le comte Granville, le comte Temple, et d'autres membres du ministère. Pitt plaida sa cause avec une extrême chaleur. I] s’écria : ‘Cest le

[2] Flassan, Diplomatie Française, V, 317 [Paris 1809].

moment d'humilier la Maison de Bourbon toute entière !” (1) Son beau-frère Temple l'appuya, Newcastle garda le silence. Bute dénonça le projet et les autres furent de son avis. 45: c'est là ce qui doit être fait, dit Pitt, c'est la dernière fois que je puis siéger ici. J'ai été appelé à l'administration des affaires par la voix populaire ; c'est au peuple que je me suis toujours considéré responsable de mes actes ; je ne puis donc rester davantage dans une situation qui me rend responsable de mesures qu'il m'est impossible de diriger plus longtemps.” Il ne pouvait y avoir de langage plus offensant pour George III et ses partisans.

Le vétéran Carteret, comte Granville, répondit avec humeur : ‘‘ Je vois que Monsieur est déterminé à nous laisser ; je ne saurais dire que j'en suis fâché, puisque autrement c’est certainement lui qui nous aurait forcés à le quitter. Si c’est son intention de prendre sur lui-même la responsabilité d'aviser Sa Majesté et de diriger les opérations de la guerre, Pourquoi sommes-nous convoqués en conseil ? En se disant responsable au peuple, il tient le langage de la Chambre des Communes ; il oublie qu'ici il n'est responsable qu'au Roi. Ila pu se convaincre lui-même de sa propre infaillibilité ; mais il faudra quelque chose de plus, c'est de nous en convaincre à notre tour avant de nous faire abdiquer notre libre arbitre devant sa volonté et de nous amener à appuyer la mesure qu'il propose. (2)

[1] Beatson, ii, 438.

[2] Annual Register, 1761, p. 44. Adolphus, George III, 40. Thackeray, Life of Chatham, i, 592.

Pitt démissionna, à Ja joie de ses collègues, (1) Le pouvoir tomba aux mains de Bute et des Tories, et grande fut la chute, La masse de la nation était avec le ministre déchu. Le jour du lord-mayor, comme Bute et Barrington passaient devant Saint- Paul, la foule, Prenant leur équipage Pour celui de Pitt, se mit à applaudir avec frénésie ; Un spectateur, regardant par la portière, cria aux autres : “Ce n'est pas Pitt; c'est Bute, 479 be damned Lo him !”” Les applaudissements se changèrent en huées, aux cris de “Pas de "ute! Pas de saumon Newcastle ! Pitt à jamais !” es poignées de boue s’abattirent sur la voiture ; le jabot de Barrington en fut souillé. (2)

La chute de Pitt fut comme Île glas funèbre de Frédéric de Prusse. C'était l'abandon de son unique allié, la perte des subsides qui étaient sa principale ressource, Les ténèbres s’épaisissaient tout autour de lui, et il ne semblait plus rien avoir à espérer, lorsque

la lumière émergea de l'ombre. Le plus féroce de ses eunemis, la Tzarine Elizabeth, celle qu'il avait baptisée “l’infâme catin du Nord,” ven Son neveu Pierre III lui succédait. Là encore, comme en Angleterre et en Espagne, nouveau Souverain, nouvelle ‘politique. Le jeune Tzar, naïf et enthousiaste, était l’admirateur du roi de Prusse, voyait en lui l'idéal du héros, se proclamait Son ami. ]] n’eut pas plus tôt pris place sur le trône que la Russie

ait de Mourir, et

[1] Walpole, George LIL, i 80, et note de sir Denis Le Marchant, 8o-

[2] Nuthall to Lady Chatham, 18 novembre 1761, Pondence, i, 166.

Chatham corres-

faisait volteface. D'ennemie de Frédéric, elle devenait son alliée et, à l'ouverture de la campagne de 1762, l’armée qui devait aider à son écrasement se rangeait à ses côtés. Ce retour de fortune était trop diamétral, trop brusque pour durer, Mal équilibré et excessif en tout, Pierre se précipita tête baissée dans un tas de réformes, exaspéra le clergé et l’armée, s’aliéna sa femme Catherine, qui avait espéré régner à l'abri de son nom, et qui se voyait désormais supplantée par une maîtresse. Six mois après, il était déposé et étranglé. Catherine, dont l’un des amants avait participé à l'assassinat, prit les rênes à sa place, et se rendit remarquable par les désordres sans frein de sa vie privée, mais en même temps par une puissance intellectuelle qui la désigne comme la plus grande des femmes-rois de l’histoire. Si elle ne partagea pas l’enthousiasme de son époux pour F rédéric, elle n’épousa point davantage la haine que lui avait portée Elizabeth. De son côté, assagi par les rudes leçons de l’expérience, Frédéric se la concilia au lieu de la provoquer ; elle le laissa tranquille.

La paix avec la Russie entraîna la paix avec la Suède, et l'Autriche resta seule contre lui avec l'Empire Germanique. La France n'avait pas trop de toutes ses forces pour se maintenir contre les armées coalisées d'Angleterre et d'Allemagne que commandait Ferdinand de Brunswick dans les pays du Rhin. Elle tenta de spasmodiques efforts pour s'emparer du Hanovre, maïs n’aboutit qu’à une humiliante défaite.

En Angleterre, George III poursuivait son rêve d’affermissement de prérogative ; jaloux de l’aristo-

cratie whig, il l'attaqua dans la personne de Newcastle. C'était en vain que le vieux politique avait

se démettre de son siège dans Je cabinet ; Bute, l’obséquieux instrument de la volonté royale, le remplaça comme premier lord de la Trésorerie. La tâche de poursuivre la £Uerre ne pouvait guère tomber en mains plus débiles et plus mal disposées : cependant, la nation, grisée de triomphes et de projets belliqueux, ne cessait de demander aux gouvernements de nouveaux sacrifices, de nouvelles victoires. Pitt s'était montré bon prophète; ses ennemis étaient dans la confusion, car l'attitude de l'Espagne força

ils se montraient timides, sans force, pendant que les armées et la marine anglaises sentaient encore Ja forte impulsion que leur avait imprimée la main dictatoriale de Pitt ; l'esprit indomptable qu'il leur avait insufflé y dominait encore.

Cette impulsion les avait portées de victoire en victoire. En Aie, elles avaient délogé les Français de Pondichéry et de toutes leurs possessions dans les Indes ; en Afrique, elles leur avaient arraché Ja Gorée et le pays du Sénégal; dans cs Indes Occidentales, elles avaient pris la Guadeloupe et Domingue; dans les mers européennes, elles avaient

[1] Déclaration de Buerre au roi d'Espagne, 4 janvier 1962,

pris navire sur navire, mis en déroute et abîmé la grande flotte de l'amiral Conflans, saisi Belle-Isle et fait échouer un hardi coup de main sur l'Irlande, La marine française était réduite À l'impuissance. Pitt, avant de résigner, avait projeté toute une série d’opérations nouvelles, qui consistaient à attaquer la Martinique, ainsi que les autres îles des Indes Occidentales qui restaient à la France, après quoi on se tournerait sur les possessions espagnoles de la Havane, de Panama, de Manille et des Philippines. Jamais la guerre n’était plus manifestement apparue sous son véritable aspect. C'était une guerre de suprématie maritime et coloniale ; et l'Angleterre avait à faire face à ses deux grandes rivales à la fois. L'amiral Rodney fit voile pour la Martinique, et le brigadier Monckton le joignit à la tête de troupes d'Amérique. Avant le milieu de février, l’île entière était entre leurs mains ; la Grenade, Sainte-Lucie, Saint-Vincent eurent bientôt le même sort. Le comte d’Albemarle et l'amiral sir George Pococke partirent au commencement du printemps avec une mission pius importante ; en juin, ils débarquaient près de la Havane avec onze mille soldats, et donnaient l'assaut au château de Moro, la clef de la ville. L'impitoyable soleil de l'été tropical versait ses torrents de feu sur les rochers desséchés où les soldats travaillaient aux retranchements. La terre manquait tellement qu'on avait peine à en trouver assez pour fixer les fascines. Les Ouvrages de siège n'étaient à vrai dire qu’une masse de fagots desséchés, et lorsqu'après un travail épuisant, la grande batterie put enfin être mise en action contre les défenses espa-

gnoles, le feu prit dans les fascines, les consuma, et il fallut les renouveler. L'eau fraiche manquait, les soldats mouraient de soif par douzaines ; la fièvre se mit de la Partie, en tua un grand nombre, et désarma près de la moitié de l'armée. La mer était couverte de cadavres flottants, des nuées d'oiseaux de proie planaient sur les cimetières encombrés et sur les camps infectés. Le siège n'en continua pas moins; une formidable sortie fut repoussée, le château de Moro enlevé d'assaut, et finalement, deux mois et huit jours après le débarquement des troupes, la Havane tombait en leurs mains. (1) En même temps, l'Espagne était attaquée aux antipodes, et la perte de Manille et des Philippines lui fit regretter de nouveau son imprudente alliance avec la France. Elle n'était guère plus heureuse dans son propre voisinage ; elle avait envoyé une armée pour envahir le Portugal, qui était du côté de l'Angleterre, mais une petite armée anglaise, sous les ordres du brigadier Burgoyne, fit manquer l'affaire, et força les Espagnols à se retirer.

Cette série de succès anglais eut un moment d'interruption à Terreneuve, où une escadre française attaqua Saint-Jean et s'en empara avec sa garnison de soixante hommes. La nouvelle fut transmise à Ambherst à New-Vork ; Son frère le lieutenant-colonel Ambher it *fut envoyé sur les lieux, Saint-Jean fut repris, et ses derniers maîtres faits prisonniers de guerre.

La situation financière de la France était déses-

[1] Journal of the siege by the chief Engineer, Beatson Mante, 398-465. Entick, V, 363-383.

» li, 544.

pérée. Son peuple était accablé d'impôts, ses dettes s'accumulaient, et sa dépense annuelle était près du double de ses revenus. Choiseul comprit le besoin d'une paix immédiate ; George III et Bute ne la désiraient pas moins, pour détourner le danger du retour de Pitt au pouvoir ct aussi Pour donner coudées franches à leurs projets d'affermissement de prérogative, Aussi les négotiations étaient-elles reprises en septembre 1762. Le duc de Bedford fut envoyé à Paris pour arrêter les préliminaires, et le duc de Nivernois se rendit à Londres avec une mission analogue. La Populace tenait toujours pour la guerre. Bedford fut sifflé lorsqu'il traversa les rues de Londres, et un rassemblement de peuple fit entendre des huées lorsque le minuscule Nivernois débarqua à Douvres.

La grosse question était: Rendrait-on le Canada ? Laisserait-on à la France un dernier piedà-terre sur le continent nord-américain ? Depuis la Capitulation de Montréal, une nuée de pamphlets s'étaient abattus sur cette grosse question. Quelquesuns soutenaient que l'acquisition du Canada n'avait pas été l'objectif Premier de la guerre ; que la colonie était de minime valeur et devait être rendue à ses premiers maîtres ; qu’il valait beaucoup mieux garder la Guadeloupe, le commerce sucri de cette île étant de bien plus grande importance que le trafic de pelleteries du Canada ; enfin, que les colonies auglaises, n'étant plus tenues en échec par la France, s'étendraient sur le Continent, apprendraient à se subvenir à elles-mêmes, et deviendraient dangereuses

en atteignant à l'indépendance, Cet aspect de ja question n'était pas confiné à l'Angleterre, [ne manquait pas d'observateurs étrangers qui prévoyaient nettement que le lien qui unissait la Grande-Bretagne à ses colonies serait un Jour brisé par l'extinction de la puissance française en Amérique,

Choiseul prévint Stanley ‘‘qu'elles ne

Manqueraient pas de secouer le joug dès la cession du Canada”; treize ans auparavant, le Voyageur suédois Kalm n'avait-il pas déclaré que Ja présence des Français en Amérique donnait à Ja Grande-Bretagne les meilleures Saranties de suzeraineté sur ses propres colonies ? (1) Le plus fort arsument à l'encontre fut celui de Franklin, dont les paroles devaient avoir une si étrange résonance quelques années plus tard. I] affirmait que les colonies étaient si Jalouses les unes des autres qu'elles ne se Coaliseraient jamais contre l'Angleterre. ‘S; elles n'ont pu s'entendre pour se battre contre les Français et les Sauvages, peut-on raisonablement Supposer le danger de leur coalition contre leur propre nation, à laquelle, on le sait, elles Portent beaucoup plus d'attachement qu'elles n’en éprouvent les unes pour les autres ? J'irai jusqu’à dire que, loin d’être même probable, leur union dans un pareil but est absolument impossible ; à moins, ajoute-t-il Prudemment, qu'il n'arrive des actes de tyrannie et d'oppression Monstrueuse”, rappelant e ‘“‘régime Sanglant d'Alva dans les Pays Bas.” (2)

[1] Kaïlm, Voyages dans l'Amérique du Nord, i, 207. [2] Znterest of Great Britain in regard lo her Colonies [Londres, 1760]. Lord Bath prêche la retenue du Canada, [A {etter adressed to two

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Pitt, eût-il été en office, aurait imposé des conditions absolument ruineuses pour la puissance maritime et coloniale de la France ; Bute fut moins exigeant. En novembre, les plénipotentiaires d'Angleterre, de France :t d'Espagne s'entendirent sur des préliminaires de paix dont voici les points essentiels. La France cédait à la Grande-Bretagne le Canada et toutes ses possessions sur le continent nord-américain à l'Est du fleuve Mississippi, à l'exception de la ville de la Nouvelle-Orléans et du petit district adjacent. Elle renonçait à ses droits sur l'Acadie, et rendait au conquérant l'Ile du Cap- Breton, avec toutes les autres îles du golfe et du fleuve S nt-Laurent. L'Est agne reprenait la Havane, cédait en échange la Floride, avec toutes ses autres possessions à l'Est du Mississippi. La France, sauf certaines restrictions, gardait la liberté de faire la pêche dans le golfe Saint-Laurent et au large d'une partie des côtes de Terreneuve, et les deux minuscules îles de Saint-Pierre-Miquelon lui étaient données comme stations de pêche à la condition de ne pas les fortifier ni d'y tenir garnison. Dans les Indes Occidentales, l'Angleterre remettait ses captures de la Guadeloupe, de Marie Galante, de la Désirade et de la Martinique, et la France cédait Grenade et les Grenadines ; il était en même temps

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pamphlet intitulé : Æemarks on the Letter to two Great Men [1760]. Le Gentleman's Magazine de 1759 contient uu article ironique intitulé : Reasons for restoring Canada to the Fr ench, En 1761, parutun pamphlet contre la restitution sous le titre : /mportance of Canada considered in lwo Lellers to a Noble Lord. Ce ne sont là que quelques-uns des écrits publiés sur la question.

convenu que les iles soi-disant neutres, Saint-Vincent, San Domingue, Tobago, appartiendraient à l'Angleterre et Sainte-Lucie à la France, En Europe, de part et d'autre on s'engageait à ne plus donner d'assistance à ses alliés respectifs dans la guerre d'Allemagne. La France rendait Minorque, et l'Angleterre remettait Belle-Isle ; la France se désistait des parties d'Hanovre qu'elle avait occupées, et évacuait certaines forteresses appartenant à la Prusse, s'engageant en même temps à démolir, sous les yeux d'ingénieurs anglais, sa propre forteresse maritime de Dunkerque. En Afrique, la France cédait le Sénégal, et recevait en échange la petite ile de Gorée. Dans les Indes, elle perdait tout ce qu'elle avait gagné depuis la Paix d'Aix-la-Chapelle ; elle recouvrait certains postes de trafic, mais renonçait au droit d'ériger des forts ou de maintenir des troupes dans le Bengale.

Le jour même de la signature des préliminaires, la France conciuait un pacte secret avec l'Espagne, par lequel elle se dépouillait de son dernier pied-àterre sur le continent nord-américain. A titre de come pensation pour la Floride, que sa malheureuse alliée avait perdue dans la mêlée, elle transféra à la couronne d'Espagne la ville de la Nouvelle-Orléans, et sous le nom de Louisiane lui céda tout le vaste territoire s'étendant à l'Ouest du Mississippi jusqu'au Pacifique.

Le 9 décembre, les préliminaires furent soumis aux deux chambres du Parlement pour approbation. Le débat fut long aux Communes. Pitt n'était pas présent, souffrant de la goutte, dit-on ; à une heure

avancée ce jour-là, la Chambre fut mise en émoi par

des acclamations répétées du dehors. Les portes if s'ouvrirent, et le ministre déchu entra porté dans les bras de ses domestiques, et suivi d'une foule enthou- H siaste. Ses gens le mirent sur ses pieds à la barre de la Chambre, et à l'aide d’une béquille il gagna faiblement son siège. ‘Cette apparition, dit Walpole, qui était présent, avait à la fois quelque chose de très solennel et de théâtral. Le moment était habilement calcu'é ; la grandeur du personnage, l'importance de ses états de services, son visage pâli par la maladie, sa mise savamment étudiée pour l'occasion, il y avait en tout cela de quoi frapper les esprits Patriotiques, tout en prêtant quelque peu à rire aux blasés. [1 était vêtu de velours noir, avait les jambes enveloppées de flanelles jusqu'aux cuisses, les pieds chäussés de brodequins en drap noir, et les mains chaudement gantées.” Ce n'était pas la première fois qu'il exploitait dramatiquement sa maladie. Il prononça un discours de trois heures, tantôt debout, tantôt assis ; parfois avec de courts éclairs d'énergie, le plus souvent sur le ton de la souffrance et de l'épuisement. Il approuva fortement la retenue du Canada, mais dénonça la part de pêcherie laissée à la France, de même que les autres avantages qui tendaient à la résurrection de sa puissance maritime. Les Communes l'écoutèrent, mais ratifièrent les préliminaires de paix par une majorité considérable.

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Ces préliminaires furent incorporés dans le traité définitif conclu À Paris le 10 février 1763. La paix entre la France et l'Angleterre entraîna la paix entre

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les nations belligérantes du continent. L'Autriche, privée de ses alliés, épuisée par ses vains eorts pour

écraser Frédéric, abandonna la Futie en dés: spoir de cause, et signa le traité de abertsbour:. La

guerre de Sept Ans avait pris fin.

RÉSULTATS DE LA GUERRE — L'ALLEMAGNE—LA FRANCE—L'ANGLETERRE—LES PROVINCES BRITANNIQUES.

E fut, dit le comte Granville sur son lit de CG mort, la guerre la plus glorieuse et la paix la plus triomphale que l'Angleterre eût jamais connue.” Cette satisfacticn fut loin d’être générale ; beaucoup croyaient avec Pitt que la Maison Bourbon aurait dû être forcée de vider la coupe d'humiliation jusqu'à la lie. Il n'en reste pas moins établi que le Traité de Paris marque une époque à laquelle nulle autre n’est comparable au point de vue de l'importance des résultats. Un nouveau chapitre s'ouvrait dans les annales du monde. Pour emprunter les paroles d'un éminent écrivain, ‘il n'est pas exagéré de dire que trois des nombreuses victoires de la guerre de Sept Ans fixèrent pour plusieurs siècles à venir les destinées de l'humanité. La victoire de Rossbach fut la renaissance de l'Allemagne ; celle de Plassey fit éclater l'influence de l'Europe sur les peuples de l'Orient pour la première fois depuis les jours d'Alexandre ; avec le triomphe de Wolfe sur les Hauteurs d'Abraham commença l'histoire des Etats-Unis.” (1) Pour ne parler, cependant, que de la guerre livrée

[1] Green, History of the English People, IX. 193 [Londres, 1880],

dans les contrées germaniques, il semble à première vue que ce ne fût qu'une infernale débauche de sang et de rapines, sans autre dénouement que l'épuisement de combattants. Les ravages avaient été terrifiants. D'après les chiffres du roi de Prusse, 850,000 soldats des diverses nations engagées avaient perdu la vie, sans compter des centaines de mille non-combattants qui avaient péri de faim, de froid, de maladie ou de violence. Et, malgré cette horrible extermination, pas une ligne de frontière n'avait été déplacée. La rage des deux impératrices et le vaniteux dépit d'une concubine avaient été entièrement déjoués. Frédéric avait tenu tête à tout cela, et sortait de la mêlée intact dans ses propres domaines héréditaires et maitre de tout ce qu'il avait enlevé à l’'Impératrice- Reine ; la Prusse elle-même, morcelée et partagée entre ses ennemis à titre de dépouilles, était, il est vrai, réduite à l'inanition, presque affaiblie à mort, mais tout de même couronnée de gloire, et à l'aurore d'une carrière qui devait la conduire, à travers l'agitation et l'adversité, à la tête d'une Atlemagne confédérée.

À travers des siècles de luttes et de vicissitudes, la monarchie française avait triomphé de la noblesse, du parlement et du peuple, concentré en elle-même toutes les forces de l'Etat, brillé d'une splendeur illusoire sous Louis-le-Grand, et jeté des phosphorescences de décadence sous son méprisable successeur ; désormais, dénuée de prestige, ployant sous les dettes, rongée par la corruption, elle roulait de plus en plus rapidement vers le précipice et la ruine.

Si cette guerre précipita l'écroulement inévitable de la monarchie française, elle produisit d’autres effets encore plus considérables. La France, sous Colbert, s'était embarquée dans une vaste série d'entreprises maritimes et coloniales, et l'avait Poursuivie avec une activité et une vigueur qui Promettaient d'en faire une formidable puissance des mers. C'est elle qui avait battu la marche dans l'Orient, elle avait la première appris aux indigènes à se battre sous ses drapeaux, et inauguré ce système compliqué de diplomatie et de force militaire qui, imité par sa rivale, permettait à une poignée d'Européens de gouverner 1 inde entière. Dans l'Amérique du Nord, l'“ttadue de ses immenses possessions réduisait toutes les autres nations À une apparence de pygmées. Elle avait bâti une marine puissante et créé un commerce extérieur énorme. Tout cela se trouvait désormais changé. Dans les Indes, elle se voyait réduite sans retour à l'infériorité, avec perspective de ruine totale dans un avenir plus ou moins éloigné; de toutes les immenses contrées qu'elle avait possédées dans l'Amérique du Nord, il ne lui restait plus que deux rochers entourés d'eau sur la côte de Terreneuve, que le vainqueur lui avait laissés pour faire sécher son poisson. De toute sa marine, à peine une quarantaine de navires lui restaient ; tous les autres avaient été pris ou détruits. Elle comptait encore au premier rang Sur € continent, mais comme puissance mondiale son heure était passée.

En Angleterre comme en France, la bataille incessante entre les différents corps de l'Etat, qui

durait depuis les débuts de la vie nationale, avait eu Pour résultat, non la suprématie sans frein de la Couronne, mais un engrenage de forces équilibrées et dans lequel le Roi, la Noblesse et les Communes avaient leurs places marquées et leur part respective d'autorité. C'est ainsi que dans la guerre qui venait de se terminer on avait vu deux puissants éléments de succès : un peuple imbu du sens d'une liberté bien ordonné, et un bras de fer pour diriger l'énergie populaire,

Tout ce que la France avait perdu, j'Angleterre l'avait gagné, et même davantage. Pour la première fois dans son existence, elle était sans conteste la plus grande des puissances maritimes et coloniales. Le Portugal et la Hollande, jadis ses précurseurs sur les mers, étaient depuis longtemps distancés Sans espoir. Des deux rivales restantes, elle en avait humilié une et chassé l'autre de ses parages. L'Espagne, avec ses vastes possessions américaines, roulait rapidement sur la pente de l'abime, et sa chute est l’un des phénomènes de l'histoire moderne ; d'autre part, la France, jusque-là redoutable concurrente, avait en désespoir de cause abandonné la partie. L'Angleterre se voyait maîtresse des mers ; le monde entier était ouvert à ses marchands, à ses explorateurs, à ses colonisateurs. Ce fut peu d'années après le traité que Cook entreprit sa mémorable série de voyages, visita tant de terres étranges et barbares qui avec le temps devaient se transformer en autant d'Angleterres, de vigoureux rejetons de cette grande mère de nations. À la vérité, un coup terrible allait lui être porté ; mais c'est à sa propre

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folie qu'elle dut la perte de l'aîné et du plus grand de ses enfants. Rien ne peut cependant lui enlever la gloire d'avoir donné le jour aux Etats-Unis ; malgré la sécession politique, cette progéniture géante n'en a pas moins été une source de puissance et de prospérité pour la mère patrie, à laquelle l'unit le triple lien des lois, de la langue et du sang. La guerre, ou série de guerres, qui se dénoua par le Traité de Paris ouvrait la route aux forces nationales qui ont répandu la civilisation anglaise dans tous les climats, et semé la terre de garnisons et de comptoirs britanniques.

L'histoire mouvementée de la Nouvelle France prenait fin avec le Traité de Paris : histoire qui aurait été plus digne de ce nom si les vices de sa constitution, la bigoterie et la folie des gouvernants ne l'avaient réduite aux proportions d'un épisode. Histoire remarquable par ses éclats et ses ombres ; par le zèle désintéressé du fondateur de Québec ; par l'admirable abnégation de ses premiers missionnaires martyrs et l'audacieux esprit d'aventures de ses explorateurs ; par un vasselage spirituel et temporel auquel on n'échappait qu'en s’enfonçant dans les solitudes sauvages ; enfin par un état de corruption éhontée, résultat naturel de l’idée de gouverner, de l'autorité absolue d’un maître trônant au-delà de l'Atiantique, un peuple encore ignorant des premiers bienfaits de la liberté civile.

(Ici l’auteur ajoute quelques commentaires que nous croyons devoir passer sous silence; il ne faut pas oublier que Francis Parkman était protestant.)

À peine ce peuple était-il libre du joug français, que les provinces britanniques donnaient elles-mêmes des signes de révolte. Les mesures métropolitaines qui provoquèrent ce soulèvement étaient pourtant d’un caractère beaucoup moins oppressif que les lois de navigation que la colonie avait subies depuis longtemps ; cette résistance soudaine à des impôts votés par le Parlement n'avait d'autre cause qu’un principe : l'impôt venait en conflit avec les droits d'hommes libres. Ce ne fut pas, comme il arriva par la suite aux provinces hispano-américaines, un cas de rupture avec une métropole décrépite et décadente ; avec une audace stupéfante, les colonistes américains bravèrent la colère de l'Angleterre à l'heure même de ses triomphes, oubiièrent leurs propres querelles et leurs dissensions, se tendiren la main pour la cause commune, se battirent et souffrirent ensemble, et enfin gagnèrent leur point. Ces colonies désunies devinrent les Etats-Unis. Ce cordon de provinces discordantes échelonnées sur la côte de l'Atlantique est devenu un peuple puissant, cimenté par une union que le: sinistres de la guerre civile n’ont fait que resserrer et consolider davantage. Ces peuples, qui, jusque-là affaiblis par la discorde, avaient toujours compté sur l'assistance de l'Angleterre contre les sauvages qui désolaient leurs frontières, sont aujourd'hui une nation capable de défier tout ennemi autre que le plus dangereux de tous : elle-même, Un majestueux avenir l'attend, pour peu qu’elle ne se laisse pas perdre par l’excès et la perversion des principes qui l'ont faite grande; qu’elle se rengorge moins contre les ennemis du passé, et s’'arme mieux contre ceux du moment :

qu'elle résiste à la démagogie et à la populace comme elle sut tenir tête au Parlement et au Roi; qu détourne ses énergies du culte du veau d’or et de la

Tépose Sa prospérité; pourvu efin qu'elle tourne sa vaste mentalité, dans une Proportion au moins, sur d’autres objets que le progrès matériel et que l’agiotage des partis politiques. Elle a dompté un continent sauvage, peuplé les déserts, amassé des richesses sans

donner au monde une civilisation tout aussi mûre, tout aussi féconde, des idées aussi fortes, aussi vivi fiantes, des types d'humanité aussi élevés, aussi Supérieurs qu'aucun des Systèmes qu’elle se fait gloire d’avoir supplantés.

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