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La Galette, était le fort Lévis, construit l'année d’auparavant sur un ilot au milieu du chenal. Amherst pouvait passer outre sous ses batteries sans grandes pertes, et continuer son voyage sans lui faire l’honneur d’un siège, et c'est ce que les commandants français craignaient qu’il ne fit. “ Nous serons heureux, écrit Lévis à Bourlamaque, si l'ennemi s'amuse à s'en emparer. Ma grande inquiétude est de voir Ambherst atteindre Montréal avant que nous n’ayons le temps de concentrer nos forces pour attaquer Haviland ou Murray.” Eût-il mieux connu le commandant anglais, Lévis aurait deviné qu’il n’était pas homme à laisser pour aucune raison un poste ennemi derrière lui; Amherst avait un autre motif pour désirer voir la garnison dans ses mains, car il comptait y trouver les pilotes dont il avait besoin pour guider ses bateaux dans la descente des rapides. Il investit donc le fort, et le 23, le bombarda de ses vaisseaux, de la terre ferme et des îles voisines. Le fort avait pour commandant Pouchot, l’ex-commandant de Niagara, fait prisonnier dans la dernière campagne, et depuis échangé. Comme il y avait peu de terre sur cet îlot rocheux, les défenses, bien qu’assez massives, étaient surtout faites de billots qui volèrent en éclats sous les boulets. Les Français firent cependant une intrépide résistance. Le feu dura toute la journée, fut repris le lendemain matin, et se prolongea pendant deux jours de plus; enfin Pouchot, dont les retranchements n'étaient plus que des ruines, se rendit avec sa garnison. Alors, les Sauvages de Johnson s'apprétèrent à tuer les prison-
niers ; comme on les força à se désister, les troisquarts d’entre eux, enragés, s'en retournèrent chez eux. (1)
Alors commençait la partie périlleuse de l’expédition, la descente des rapides. On franchit successivement, sans grandes pertes, les Galops, le Rapide Plat, le Long Saut, le Côteau du Lac, jusqu’au passage des Cèdres, du Buisson et des Cascades, où les flots tumultueux, indisciplinés, bondissaient au soleil, terribles et beaux comme de jeunes tigres prenant leurs ébats. L'un après l’autre, les bateaux étaient emportés sur leur dos écumeux, dans une course folle à travers ce torrent. Quarante-six firent naufrage, dix-huit furent avariés, et 84 hommes périrent noyés. (2) La Corne gardait les rapides avec un corps considérable de Canadiens ; on s'explique mal qu’un chef audacieux et aventureux eomme lui n'ait pas cherché à embarrasser l’armée dans la descente de passes aussi dangereuses. Enfin, le dernier rapide fut franchi, et la flottille, glissant doucement sur la nappe unie du Lac Saint-Louis, put atterrir sur l'Ile Perrot, à quelques lieues de Montréal. Dans la matinée du 6 septembre, les troupes se rembarquèrent, descendirent sans obstacle à Lachine, à neuf milles de la ville, sur laquelle elles marchèrent sans retard, pour aller camper sous ses murs.
[1] Pour la capture de Fort Lévis, Amherst à Pitt, 26 août 1760. Ambherst à Monckton, même date. Pouchot, ii, 264-282. Knox, ii, 405- 413. Mante, 303-306. A4// Canada in the hands of the English {Boston, 1760]. Journal of Colonel Nathariel Woodhull.
[2] Ambherst à Pitt, 8 septembre 1760,
Montréal, à cette époque, n'était qu’une longue et étroite haie de maisons en pierre et en bois, à un ou deux étages, au-dessus desquelles se dressaient les tours pointues du Séminaire, les flèches de trois églises, les murs de quatre couvents, avec les arbres de leurs jardins ; à l'extrémité d'en bas, il y avait très en vue un tertre élevé surmonté d'une redoute armée de quelques canons. Le tout était entouré d'un fossé de peu de profondeur et d'un mur bastionné en pierre, construit pour servir de défense contre les Sauvages, mais non à l'épreuve des canons. (1)
Le lendemain du jour où Amherst établissait son camp en haut de la ville, dans la matinée, Murray descendait à terre pour camper de l'autre côté, et Vaudreuil pouvait voir, sur la rive opposée du fleuve, les tentes de la petite armée de Haviland. Bourlamaque, Bougainville et Roquemaure, abandonnés par toute leur milice, avaient traversé à Montréal avec le peu de troupes réglées qui leur restaient. La ville était encombrée de non-combattants cherchant refuge. Il y avait aussi à peu près tout ce qui restait des forces du Canada, soit 2,200 soldats de la ligne et une couple de cents coloniaux, car alors tous les Canadiens avaient regagné leur foyers. Beaucoup de réguliers, surtout ceux des troupes coloniales, avaient aussi déserté ; ce qui
1] An East view of Montreal, drawn on the spot by Thomas Patten (King's Maps, British Museum,] //an 07 Montreal, 1759, À description of Montreal, en différentes revues du temps. Une récente publication canadienne, intitulée Le vieux Montréal, manque absolument d'exactitude quant à la force numérique des troupes anglaises et à la position de leurs camps.
restait manquait tellement de discipline que Îles officiers étaient réduits à Supplier au lieu de commander. Les trois armées Campées autour de la ville S'élevaient à 17,000 hommes. (1) Ainherst amenait de Lachine son artillerie, contre laquelle le mur d'enceinte de la ville n'aurait pas tenu une heure. Le soir de l'arrivée d'Amherst, le gouverneur Convoqua un conseil de Suerre. (2) [Il y fut décidé que, vu la défection des milices entières et d'un grand nombre de réguliers, vu aussi que les Sauvages alliés de la France étaient passés à l'ennemi, toute résistance était désormais impossible, Vaudreuil Soumit aux officiers assemblés un long document qu'il avait rédigé, contenant cinquante-cing articles de capitulation à Proposer aux Anglais ; tous furent approuvés à l'unanimité. (3) Dans la matinée, Bougainville alla les porter à la tente d'Amherst, qui en agréa la majeure partie, en modifia quelques-uns, rejeta carrément les autres. Ce à quoi les officiers français attachaient le plus d'importance, c'était la clause stipulant que les troupes sortiraient avec leurs armes et leurs canons, et avec les honneurs de la guerre ; à quoi il fut répondu : “La garnison entière de Montréal et toutes les autres troupes françaises
[1] À ist of the Forces employed in the Æ£xpedition against Canada, voir Smith, History of Canada, i. Vaudreuil écrit à Charles Langlade, le 9, que les trois armées se Composaient de 20,000 hommes, et porte le Chiffre à 32,000 dans une lettre du lendemain adressée au Ministre. Berniers dit 20,000 ; Lévis, Pour des motifs qui se comprennent, exagère jusqu’à 40,000.
EP] Vaudreuil au Ministre, 10 septembre 1760.
[3] Procès-verbal de la Délibération du Conseil-de-guerre tenu à Montréal, 6 septembre 1760,
en Canada mettront b:s les armes et ne serviront plus pendant la présente guerre." Cette exigence fut jugée inacceptable. Le gouverneur renvoya Bougainville faire de nouvelles réprésentations, mais Ambherst se montra inflexible. Alors, Lévis tenta de l'ébranler en lui envoyant un officier avec la note suivante : ‘‘J'envoie à votre Excellence M. de la Pause, assistant quartier-maître de l'armée, au sujet du trop rigoureux article que vous dictez aux troupes par la capitulation, et auquel il nous serait impos- Sible de nous soumettre.” Amherst répondit à l'envoyé : ‘A raison du rôle infâme que les troupes de France ont joué en incitant les Sauvages à perpétrer les actes de barbarie les plus horribles et les plus inouïs pendant tout le cours de la guerre, ainsi que d’autres tricheries ouvertes et manquements flagrants à la foi jurée, c'est ma ferme résolution de montrer au monde entier, par cette capitulation, que je déteste semblables pratiques.” Et il congédia La Pause avec une courte note, refusant de rien changer aux conditions.
Le lendemain matin, 8 septembre, Vaudreuil cédait et signait la capitulation. Par ce document, le Canada et toutes ses dépendances passaient à la Couronne britannique. Les officiers français, civils et militaires, avec les soldats et marins français, devaient être ramenés en France à bord de vaisseaux anglais. On assurait au peuple de la colonie le libre exercice de sa religion, et les communautés religieuses conservaient leurs possessions, droits et privilèges. Toutes les personnes qui désiraient retourner en France en avaient la permission, et les Canadiens
devaient rester en pleine jouissance des propriétés seigneuriales et autres, ÿY Compris la propriété des esclaves noirs et sauvages. (4)
La grande crainte des habitants était d'être exposés aux violences de la part des Sauvages alliés aux Anglais, et Vaudreuil avait demandé qu'il fût POUrvu au renvoi immédiat de ces dangereux ennemis dans leurs bourgades. On refusa en disant : ‘Il n'y a jamais eu de cruautés commises par les Sauvages de notre armée.” En même temps, on prit de sévères mesures de précaution, non seulement contre les quelques Sauvages que la ferme attitude de Johnson au Fort Lévis n'avait pas éloignés, mais aussi contre les anciens alliés des Français, qui leur devenaient maintenant dangereux. La conséquence fut qu'il n'y eut pas un homme, ni femme, ni enfant, de molesté. Ambherst, dans ses ordres généraux, exprime l'espoir ‘‘que les troupes ne se déshonoreront pas par le moindre acte d’inhumanité, ni par aucune tentative de pillage indigne d'un soldat, et que les Canadiens, étant devenus sujets britanniques, sentiront les heureux effets de Ja protection de Sa Majesté.” De fait, ceux-ci furent traités avec une bonté qui parut les étonner eux-mêmes.
Lévis était tellement furieux de voir qu'on exigeait que les troupes missent bas les armes et s'engageassent à ne plus servir pendant la guerre, qu'avant que la Capitulation fût signée, il logea un
[4] Articles of Capitulation, 8 sptembre 1760. Amherst à Pitt, même date,
protèt en forme (1) en son propre nom et en celui des officiers français, et insista même sur la rupture complète des négociations. ‘Si, ajoute-t-il, le marquis de Vaudreuil, pour des motifs politiques, se croit obligé de livrer la colonie sur-le-champ, nous demandons la permission de nous retirer avec les troupes de ligne sur l'Ile de Sainte-Hélène, afin d'y soutenir, pour notre propre compte, l'honneur des armes du Roi.” Cette proposition fut comme de raison rejetée, et Lévis savait qu’elle le serait ; lui et les officiers reçurent ordre de se conformer à la capitulation. Lorsque Vaudreuil fut rentré en France, trois mois plus tard, il eut la mortification de recevoir du ministre des colonies une lettre où il était dit: ‘‘ Bien que Sa Majesté fût parfaitement au courant de la situation du Canada, néanmoins, après les assurances que vous aviez données, il ne s'attendait pas à apprendre sitôt la reddition de Montréal et de toute la colonie. Etant donné même que la capitulation fût une nécessité, Sa Majesté n'en à pas été moins désagréablement surprise des conditions si peu honcrables auxquelles vous vous êtes soumis, surtout après les représentations qui vous ont été faites par le Chevalier de Lévis. (2) Le frère de Vaudreuil s'étant plaint au ministre du ton de cette lettre, le ministre répondit: ‘‘Je vois avec regret, monsieur, que vous êtes chazrin de la
[1] Protêt de M. Lévis à M. de Vaudreuil contre la Clause dans les Articles de Capitulation qui exige que les troupes mettront bas les armes, avec l'Ordre de M. de Vaudreuil au Chevalier de Lévis de se conformer à la Capitulation proposée. Vaudreuil au Ministre de la Marine, 10 septembre 1760. Lévis au Ministre de la Guerre, 27 novembre 1760.
[2] Le Ministre à Vaudreuil, 5 décembre 1760.
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lettre que J'ai écrite à votre frère, mais je ne pouvais me disnenser de Jui répéter ce que le Roi m'avait fait l'honneur de me dire ; et il lui eût été désagréable de se l'entendre dire Par quelque autre personne.(3)"
Il est vrai que Vaudreuil s'était dans une certaine mesure attiré ce reproche par ses vantardises à Propos des batailles qu'il entendait livrer ; le déplaisir royal était cependant immérité. Le SOuverneur n'avait d'autre alternative que de livrer la colonie, car Amherst le tenait et savait Pouvoir lui dicter les conditions qu'il lui plairait. Une plus longue résistance n'aurait pu avoir d'autre dénouement qu'une reddition à discrétion, et la protestation de Lévis n'était qu'une feinte Pour sauver sa réputation et celle des Officiers français ses frères d'armes. Vaudreuil avait servi le Roi et la colonie Avec une certaine habileté, toujours avec un zèle inaltérable ; il aimait son Pays natal avec un dévouement jaloux sui ne contribue pas peu à racheter ses tristes défauts. C'est le Roi lui-même, non les sujets qu'il avait abandonnés à leur sort, qui était respon- Sable de la perte de la Nouvelle-France.
D'un trait de plume, la moitié d'un continent venait de changer de mains. Le gouverneur Bernard, du Massachusetts, proclama un jour d'actions de grâces pour célébrer ce notable événement, et les journaux de Boston rendirent compte de la fête à laquelle il donna lieu, parade des Cadets et des autres corps de volontaires, grand diner à Faneuil
[7] Le Ministre au Vicomte de Vaudreuil, frère du Gouverneur, 21 décembre 1760.
Hall, musique, feux-de-joie, illumination, salves d'artillerie, et, pardessus tout, sermons dans toutes les églises de la province ; car le cœur de la Pi. tive Nouvelle-Angleterre trouva toujours un écho jans la chaire sacrée. J'ai sous les yeux une liasse de ces sermons, tirés de la poussière des ans, barbouillés en première page des noms de leurs possesseurs depuis longtemps disparus; pauvres fascicules rongés des vers, jaunis par la moisissure du temps, exprimant dans leur bizarre orthographie les émotions d'une époque enfouie dans l'oubli. Chaque ligne respire le triomphe, la satisfaction, l'espérance, sans animosité toutefois, à l'égard de l'ennemi tombé. Thomas Foxcroft, pasteur de la ‘* Vieille Eglise de Boston,” prit pour texte : ‘ Le Seigneur a fait pour nous de grandes choses, et nous en sommes réjouis." ‘* Bien longtemps, dit-il, n'y eut-il qu’une opinion : delenda est Carthago, il fallait conquérir le Canada, sans quoi nous ne pouvions espérer une paix durable en ce pays ; aujourd’hui, par la main bienfaisante de notre Dieu, nous assistons à la réalisation de ce vœu. Nous voyons les troupes victorieuses de Sa Majesté maîtresses des places fortes de l'ennemi, leur dernière forteresse livrée, leur pays tout entier rendu au Koi de Bretagne dans la personne de son général, l'intrépide, le calme et heureux Amherst.”
Le loyal John Mullen, pasteur de la Seconde Eglise de Lancaster, s'écrie sans s'inquiéter des er.ges à venir : ‘‘Craignons Dieu, honorons le Roi, soyons les paisibles sujets d’un gouvernement paternel et heureux. Et puissent les bénédictions du cie) reposer à jamais sur ces ennemis de notre pays,
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aujourd'hui soumis à Ja Couronne d'Angleterre, et Puissent-ils, d'accord avec le serment qu'ils ont prêté, mener une vie tranquille en tout bien tout honneur." 11 prédit que l'Amérique, désormais ouverte à la colonisation britannique, sera dans un siècle et demi peuplée de soixante millions d'âmes ; prophétie qui devait plus que se réaliser.
‘* Dieu nous a donné de chanter en ce jour la chute de la Nouvelle-France, cette Babylone de l'Amérique du Nord, la rivale de la Nouvelle-Angleterre,” ainsi parle Eli Forbes à sa congrégation de paisibles fermiers et de sages matronnes dans le rustique village de Brookfield. Comme beaucoup de ses ouailles, il avait &uerroyé, ayant fait deux années de service comme chapelain du Ruggles' regiment du Massachusetts ; aussi son discours respire-t-il un air tant soit peu martial. Il vasse en revue les événements de chaque Campagne, jusqu'au dénouement viectorieux. ‘‘Ainsi, dit-il, Dieu fut notre salut, notre force ; Lui qui dirige tous les hauts faits de guerre n'a pas voulu cependant que notre joie fût Sans mélange, puisque nous avons eu à déplorer la perte ‘lu vaillant et bon général Wolfe, dont la mort appelle une larme aux yeux de tout Anglais, un Soupir dans tous les cœurs protestants. Est-il vraiment mort? Je me le demande. De tels héros sont immortels ; son nom vit dans toutes les bouches loyales ; son souvenir vit dans tous les cœurs reconnaissants, et la charité me commaïde de lui donner une place parmi les princes du ciel.” Le pasteur n'oublie pas non plus de faire l'éloge d'Ambherst, ‘ce renommé général, digne du plus honorable de
tous les titr?s, celui de héros chrétien, car il aime ses ennemis, et tout en les réduisant il les rend heureux. Il transplante la liberté britannique dans un sol où elle était encore inconnue. Son rôle est celui de général, de Breton, de conquérant et surtout de chrétien. Quelles espérances découlent de la jouissance paisible et sans dispute de ce beau pays, avec la bénédiction du bon Dieu par dessus tout! 11 me semble voir les villes grandir, les établissements se multiplier, et les sauvages déserts devenir un champ fructueux béni du Seigneur; et, pour compléter le tableau, je vois les églises se dresser et prospérer dans la grâce chrétienne là où était le siège de Satan et de l'idolâtrie sauvage."
Nathaniel Appleton, de Cambridge, salue en ces termes l'aurore d'une ère nouvelle: ‘‘Qui peut dire les grandes et glorieuses choses que Dieu destine au monde, surtout à ce monde d'Amérique? Oh!
vienne le temps où ces déserts, qui dans la nuit des âges n'étaient que les régions des ténèbres et le royaume de la barbarie, seront illuminés du flambeau du triomphant Evangile, et où cette partie du monde, naguère entièrement inconnue, fera la gloire et la joie de la terre !"”
La guerre ayant pris fin sur le continent américain, les colonistes britanniques respirèrent pour un temps, bien qu'entraînés sans s'en renure compte vers de plus rudes combats. Ils avaient sans doute appris de rudes leçons. Leurs jalousies mutuelles et leurs disputes, les querelles de leurs gouverneurs et de leurs assemblées, le manque d'organisation militaire générale, l'absence d'esprit martial chez la
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plupart d'entre eux, tout cela, joint à une conception mesquine de leurs intérêts F vés, en faisait de Mauvais soldats pour la guerre offensive. On ne saurait dire non plus que les troupes britanniques envoyées au début pour les protéger fussent remarquables au point de vue de la discipline et du commandement. A l'ouverture des hostilités, l’armée de la Grande-Bretagne était si faible en nombre qu'elle méritait à peine ce nom. On dût en créer une nouveile ; c'est ainsi que l'inexpérimenté Shirley, l'incapable =oudon, avec le frivole Newcastle derrière eux, avaient contre eux, contre leur propre impuissance, le désavantage de troupes improvisées et d'officiers à moitié formés ; sans compter qu'ils avaient À faire face à un ennemi qui, malgré sa faiblesse numérique, avait de son côté la force d’une Organisation militaire Savamment centralisée, des Commandants sachant leur métier et armés d’une autorité absolue et incontestée, des troupes aguerries et une population non seulement brave, mais en général rompue à Ja guerre.
La nature du Pays était une autre cause contribuant à l'issue des hostilités. ‘ La géographie, dit Von Molke, voilà les trois quarts de l’art militaire.” Jamais on ne vit plus éclatante confirmation de cette vérité. Le Canada avait une formidable ligne de défense dans ses Sauvages forêts, ses n.:rais et ses montagnes, à travers lesquels les seuls chemins étaient des cours d’eau bloqués de cataractes. Jamais la mobilisation d'une armée, avec ses lourds bagages et Son artillerie, n'avait été un plus rude problème. La difficulté était moins de se battre que d'arriver
jusqu’ à l'ennemi. Quelques chemins praticables à travers ces immenses solitudes auraient abrégé la guerre et en auraient modifié le caractère.
Pour ces raisons entre autres, la supériorité numérique des Anglais était à un certain point de peu d'utilité. Cette supériorité, tout exagérée qu'elle ait été par les écrivains français, était énorme si l'on tient compte du nombre d'hommes appelés sous les armes; mais une partie seulement pouvait être utilisée pour les opérations offensi:es. Le reste servait de garnison dans les forts et les blockhaus, et gardait la ligne extrême de frontière depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu’à la Caroline du Sud, où un ennemi, rusé, farouche et silencieux comme le destin, choisissant son heure et son point d'attaque, tombant à l'improviste sur les endroits les moins gardés, tenait des milliers d'hommes, disséminés sur d'innombrables points de défense, dans une alerte perpétuelle contre les assauts de quelques centaines de maraudeurs sauvages. (Ce service absorbait comme il faut ia moitié des levées coloniales et un grand nombre de réguliers.
L'avantage du nombre fut souvent du côté des Français dans les principaux engagements, à raison de leur facilité relative à concentrer leurs forces sur un point donné. Sur les dix sièges et combats importants de la guerre, cinq — sans compter le terrible combat sous bois où les Sauvages défirent Braddock—furent des victoires françaises ; et dans quatre de ces éventualités —Oswego, Fort William- Henry, Montmorenci et Sainte-Foy — l'avantage fut décidément du côté de la France.
Ajoutons que, dans cette guerre, la plus pittoresque et la plus dramatique des guerres d'Amérique, rien n'est plus remarquable que l’habileté des chefs français et canadiens à tirer parti des circonstances ; que l'esprit indomptable qui animait ces hommes, délaissés et abandonnés à leurs propres ressources, et qui leur fit accomplir des prodiges contre tant d'obstacles ; et que l'intrépidité avec laquelle ils furent également secondés par les réguliers et les milices. En dépit de quelques défaillances occasionnelles, la défense du Canada mérite un tribut d'admiration.
ONFORMÉMENT aux termes de la capitulation de Montréal, les officiers militaires français, ainsi que tous les soldats qui
purent êtr rassemblés et tous les principaux fonctionnaires civils de la colonie, rentrèrent en France à bord de navires fournis par les conquérants. Ils furent volontairement suivis des principaux membres de la noblesse canadienne et de plusieurs négociants qui ne voulurent pas jurer allégeance au Roi George. Les paysans et les plus pauvres des colons restèrent au pays pour commencer une nouvelle existence sous un nouveau drapeau.
Bien que cet exode de la classe dirigeante du Canada dût êtreen partie différé à l’année suivante, et bien que le nombre de personnes à rapatrier fût réduit par la désertion de beaucoup de soldats français qui avaient pris femme au pays, les autorités anglaises u’en furent pas moins dans un grand embarras lorsqu'il fallut trouver assez de vaisseaux pour toute cette multitude de passagers. Lorsqu’enfin le convoi de transports se fut mis en route, une succession de furieuses tempêtes d'automne se déchaîna sur eux. Le vaisseau qui portait Lévis échappa avec peine au naufrage, et celui où se trouvaient Vaudreuil et son
épouse fut à peine mieux traité. (1) Le pire sort de tous fut celui de l’Auguste, à bord duquel se trouvait le brave mais cruel partisan Saint-Luc de la Corne, avec son frère, ses enfants et un groupe d'officiers Canadiens, ainsi que des femmes, des marchands «à des soldats. Un digne ecclésiastique a rendu compte de l'épisode ; il représente le malheureux vaisseau Comme une Babylone flottante et voit dans son naufrage le doigt vengeur de la Providence. (2) Dans ses dernières années, la Nouvelle-France S’était fort émancipée; mais l'Auguste n'était pas encore sorti du Saint-Laurent qu’il se faisait rudement ballotter et secouer par les vagues, son pont était balayé par des paquets de mer, inondé -..r l’eau du ciel, au point d'enlever tout charme à <- que le péché à de plus séduisant ; aussi ces terribles journées furent-elles pour les voyageurs un temps de repentance plutôt que de frivolité.
La tempête éclata dans toute sa violence à l'entrée du navire dans le golfe ; puis, lorsque vint l’accalmie, le feu se déclara dans la partie des cuisines. Au prix d’etforts désespérés, l'équipage et les Passagers purent éteindre les flammes ; mais de ce moment leur unique nourriture fut du biscuit sec. Un autre ouragan les attendait au large du Cap Breton. Ils perdirent leur route et se laissèrent aller au gré de la ten ‘::, Les matelots, épuisés, désespérés, se jetèren. .s leurs hamacs, d’où rien ne put les arracher, ni les ordres de leurs chefs ni même les Coups ; au milieu d’une scène
[1] Lévis à Belleisle, 27 novembre 1760, [2] Faillon, Wie de Mademoiselle Le Ber, 363-370.
de larmes, de gémissements, de prières et de vœux au Ciel, l’Auguste fut poussé au rivage, toucha fond et roula sur le côté. La Corne et six autres purent gagner terre ; à la nuit tombante, ils virent le navire se rompre en deux, et comptèrent cent quatorze cadavres qui roulèrent le long du rivage. Grâce à l’aide de Sauvages et d'officiers anglais, La Corne se fraya un chemin à la raquette le long de la rivière Saint-Jean, et par un effort qui tient du miracle atteignit Québec avant la fin de l'hiver. (1)
Les autres vaisseaux résistèrent aux Ouragans de novembre et déposèrent leurs passagers sur les côtes de France, où quelques-uns trouvèrent un désagréable accueil ; ils furent pris et jetés dans la Bastille. Ce furent Vaudreuil, Bigot, Cadet, Péan, Bréard, Varin, LeMercier, Penisseault, Maurin, Corpron et autres, accusés d'avoir trempé dans les fraudes et les péculats qui avaient contribué à la ruine du Canada. Tous eurent leur procès l'année suivante, soit par acte de pure justice, soit par tactique, pour détourner du gouvernement l'indignation publique. En décembre 1761, les juges chargés de l'affaire ouvrirent leurs sessions au Châtelet, et une prodigieuse masse de preuves écrites leur fut soumise. Cadet, après avoir commencé par protester de son innocence avec une effronterie sans pareille, finit par faire une confession complète et honteuse. Bigot nia tout, jusqu'à ce que sur tous les points on lui fermât la bouche par la production de pièces portant sa propre signature. Les prisonniers se défendirent
[1] Journal du voyage de M. Saint-Luc de la Corne ; son propre récit.
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