‹ La prison de verre, romanChapitre 1 sur 8 · RUE GARANCIÈRE · texte numérisé non relu

RUE GARANCIÈRE

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Ce roman est la suite de

Champ i-Tortu.

tisP7

Drolls de reproduction et de traduction réservés j.our tous pays.

M. Aristide Chevallier n'était pas un nomme d'action ; mais, quand il se décidait à agir, il entendait qu'on le remarquât.

Le cercueil du petit Christian devait partir de Niort aussitôt la cérémonie terminée.

Madame Ernest Chevallier, tout à sa douleur, avait demandé à son beau-père de s'occuper des formalités. M. Aristide avait répondu de la main, selon son habitude, lorsqu'il n'entamait pas un de ses discours de réserve et, gravement, en possession de tous ses moyens, dans l'attitude d'un père noble qui n'entend pas galvauder son chagrin par des signes de second choix et qui ie porte comme un ostensoir, il avait fait remettre au chef de gare sa carte : « M. Aristide Chevallier prie M. le chef de gare de lui accorder une audience spéciale pour une affaire urgente. » — Affaire urgente, souligné ; audience spéciale, aussi.

A peine dans le bureau, il avait jeté un coup d'oeil vers la porte, pour faire comprendre qu'il désirait ne pas être dérangé.

— Monsieur le chef de gare, j'ai l'honneur de me faire connaître : Monsieur Aristide Chevallier, de Forgault.

Il s'était incliné, pour engager le chef de gare à s'incliner de son côté.

— Monsieur le chef de gare, je vous informe que mon petit-fils, Christian Chevallier... douze ans... élève au lycée...

Il prit un temps pour respirer, hocha la tête et continua :

— ...est mortî... Quand l'heure des responsabilités sera venue, nous saurons placer l'État en face des siennes...

— L'État?...

Le chef de gare, ahuri, se demandant si un accident s'était

produit sur la ligne, l'avait interrompu. M. Aristide pinça les lèvres et, appuyant sur les mots, poursuivit :

— Monsieur le chef de gare, je m'explique : mon petit-fils, Christian Chevallier, élève au lycée de Niort, vient de succomber à une méningite..., disent les médecins...

Le chef de gare eut un soupir, rassuré.

— A une méningite... à une méningite?... Enfin nous verrons, n'est-ce pas?... Je sors de chez le proviseur : nous avons fixé le service à après-demain matin, dimanche. Il faut que le corps de ce malheureux enfant soit à Forgault avant trois heures. L'inhumation aura lieu le jour même...

Sa figure se contracta :

— Madame Aristide Chevallier et moi, monsieur, nous sommes dans la plus profonde affliction.

Il ouvrit une toute petite parenthèse, un peu désinvolte :

— Ma bru de même, évidemment...

Il serra encore les lèvres et reprit :

— Cet enfant, monsieur, était notre dernier espoir ; son père est mort, il y a deux ans. Nous voilà seuls !... La vieillesse, pour moi et pour madame Aristide Chevallier, sera dorénavant bien noire... Les Chevallier s'éteindront avec nous !

A ce moment, il s'aperçut que son interlocuteur ne l'écoutait plus !

Piqué au vif, il mit les mains derrière le dos et attendit.

Surpris par ce brusque silence, le chef de gare dressa la tête mais M. Aristide, dont la douleur ne pouvait pas bannir le naturel, eut un léger sourire, qui n'était point le sourire d'un vieillard abattu par un deuil, et il glissa vertement :

— Ne vous dérangez pas pour moi !

Le chef de gare, lui aussi, eut un léger sourire en tendant la feuille sur laquelle il avait griffonné :

Prière de retenir un fourgon spécial pour dimanche, à destination de Forgault, — à la disposition de M...

— De monsieur Chevallier, n'est-ce pas?

— Parfaitement !... de monsieur Aristide Chevallier.

Le chef de gare acheva la phrase ; puis il sonna, se leva et, donnant la feuille à un employé, il lui dit :

— Conduisez monsieur chez le sous-chef pour qu'on établisse la demande.

M. Aristide voulait des renseignements, voulait encore s'expliquer, voulait surtout affirmer qu'on avait affaire à M. Aristide Chevallier, de Forgault, mais le chef de gare, s'obstina doucement à se diriger vers la porte.

M. Aristide passa devant lui, salua d'un petit coup de tête sec, et s'en fut, plein de morgue, raide, les lèvres cadenassées. Il n'avait pas fait trois pas qu'il dit à l'employé :

— Pas si vite, mon ami !

Et, comme l'employé se maintenait à sa hauteur, M. Aristide laissa couler, d'un filet de voix aigre, pour avoir son compte de revanche :

— Vous allez ! vous allez !... C'est curieux que vous ne puissiez pas vous fourrer dans la tête que les voyageurs ne sont pas oDligés de vous suivre... qu'ils méritent des égards... et certains, du respect !... et qu'ils ne sont pas vos domestiques !... Vous ne le savez pas?...

L'employé le regarda, faillit lui envoyer une insolence, mais il secoua les épaules et, à grandes enjambées, se dirigea vers le bureau du sous-chef, où il disparut et d'où il sortit un instant après en disant : « C'est c'monsieur ! » au moment où M. Aristide survenait, furieux, les poings crispés, une grimace à la bouche, répétant que :

« Ça ne se passerait pas comme ça !... »

Il se découvrit :

— Je suis monsieur Aristide Chevallier, de Forgault, monsieur !

Le sous-chef le salua :

— C'est pour un transport, monsieur?

Cela n'arrêta point M. Aristide :

— Oui, monsieur ; c'est pour un transport, mais auparavant je proteste contre... contre la grossièreté de vos employés...

L'enterrement?... la mort de Christian Chevallier?... L'amour-propre de M. Aristide devait être placé avant l'enterrement, avant la douleur, avant tout, avant tout !...

Rien ne pouvait réduire cet homme ; peut-être parce que rien de ce qui désoriente, de ce qui amollit, de ce qui détraque, ni de ce qui rend meilleur, ne parvenait à le pénétrer. Il avait l'air d'accueillir les peines et elles ne lui étaient que des prétextes pour exagérer la sévérité de son allure ; quant aux joies, qu'il paraissait rejeter avant même d'en avoir discuté la qualité, il les happait sournoisement et les savourait avec toutes les ressources du formidable égoïsme dont il était armé.

On disait de lui : « Monsieur Aristide, c'est un homme de bien, un homme intègre, un brave homme qui cache son bon cœur... » Nul n'avait éprouvé son intégrité ou sa bonté, mais il est des hommes qui semblent faits pour certaines vertus ;

par l'attitude et par le visage, M. Aristide s'accommodait de celles qu'on lui prêtait. Lorsqu'il se trahissait, c'était sous la griffure directe qui labourait son orgueil. Alors, avant qu'il eût réagi, pendant quelques instants, il n'avait plus de mesure : il fallait qu'il eût raison, ou bien il en était malade.

A Forgault, il avait toujours raison, parbleu ! Tout concourait à affermir son autorité : la grille de son jardin, — si longue ! — sa maison, ses idées, son silence, son isolement volontaire. Il ne se montrait pas vingt fois par an ; les jours où il avait traversé une rue, on s'abordait pour se confier que monsieur Aristide était sorti. C'était un événement. •

Son prestige était personnel ; sa femme en profitait à peine. On la rencontrait trop souvent, à droite, à gauche, chez les Juigné, chez les Delafosse, dans les plus petites boutiques, se chamaillant pendant des heures pour avoir un sou de rabais. On avait pour elle la considération qu'on a pour la femme d'un personnage d'importance, mais elle était trop bavarde, elle se remuait trop, elle s'intéressait trop à tout ce qui passionnait les autres : on n'éprouvait pas pour elle le respect que commandait M. Aristide qui, lui, ne faisait jamais de visites, n'était membre d'aucune société, ne votait pas, ne desserrait les dents que pour un monosyllabe ou pour un discours, ne donnait pas aux quêtes, par principe, toujours par principe.

Il vivait à coups de principes, dans un farouche isolement : aussi ne le tenait-on ni pour un ours, ni pour un mauvais citoyen, ni pour un vieux grigou, jamais les gamins de la ville, au retour de l'école, n'auraient tiré sa sonnette, jamais ils n'auraient lancé de trognons de choux par-dessus son mur ; jamais les ménagères n'auraient fait de potins sur lui. Son attitude le garantissait de toutes les avanies. Il jouissait de l'estime qu'on a pour les gens qui ne font rien de leurs dix doigts, qui sont tous les jours vêtus en costume du dimanche, non pas à la façon des messieurs qui prennent la vie gaiement, mais à la façon de ces magistrats qui s'ennuient à crever, qui se sont modelé un masque sévère, sabré de rides, et qui le portent partout. Ils affectent un tel dégoût pour la vie et un tel mépris pour tout ce qui n'est pas laid ou triste, que les plus irrespectueux deviennent déférents lorsqu'ils les approchent et les tiennent pour des sages.

M. Aristide était ainsi.

Malheureusement, hors de Forgault, un ne pouvait savoir

qu'on avait devant soi un tel personnage. On le traitait comme un autre, et c'était lui manquer gravement.

A la gare des marchandises, le surlendemain matin, lorsque arriva le cortège, il y avait, derrière le cercueil, la haute silhouette noire de M. Aristide Chevallier. Il allait seul, les yeux à terre, les bras pendants. Après lui, venaient M. le proviseur et M. le censeur, l'économe, les professeurs, les surveillants, trois dames enfouies dans leur grand deuil, les quatre cornettes blanches des sœurs de l'infirmerie et de la lingerie, et, fermant la marche, le bataillon scolaire du Lycée.

M. Aristide avait tenu fermement à ce que personne ne se plaçât à ses côtés : il voulait que la famille du petit Christian qu'on portait en terre se résumât tout entière en lui.

En avant, les tambours du lycée qui roulaient lugubrement ; la croix, l'aumônier, les enfants de chœur, le corbillard où était chargé le cercueil d'un enfant de douze ans, que suivait un vieillard, le grand-père — le grand-père, M. Aristide Chevallier, de Forgault ! à qui il ne plaisait pas d'être coude à coude avec des fonctionnaires de l'État.

On entendit : « Bataillon !... halte ! » Ensuite les sections se rangèrent sur le quai, devant le fourgon et portèrent les armes.

Des voyageurs accouraient, demandant : « Qu'est-ce que c'est? »

— C'est un élève du lycée qui est mort !

Un frisson les parcourait.

On regardait ces menus bonshommes en tunique qui manœuvraient sérieusement, comme de vrais soldats qu'on aurait vus par le gros bout d'une lunette, mais les moins aguerris avaient des larmes qui coulaient sur les joues et les autres, les courageux, fronçaient les sourcils, pas fiers ! Songeaient-ils à ce doux camarade qu'un mois avant ils fouaillaient, qu'ils torturaient, qu'ils appelaient « Champitortu » et qui était là, dans ces boîtes de bois et de plomb, sous des fleurs, étendu pour le grand voyage, ayant déjà fini sa vie?...

L'aumônier commença une prière ; les fusils des petites classes oscillaient ; quelques-uns avaient des sursauts continus comme si l'on sanglotait en dessous.

Des femmes qui allaient faire bénir leur buis à Saint- Hilaire, des familles endimanchées qui descendaient des

trains pour passer gaiement leur dimanche des Rameaux à Niort, s'arrêtaient, stupéfaites.

Le censeur s'avança pour lire le discours du proviseur, empêché par un enrouement.

Le censeur parlait ; le proviseur faisait : « Oui, oui ! » de la tête, ayant l'air d'affirmer : « C'est moi qui ai écrit cela... parfaitement !... c'est très bien !... Ah ! le pauvre enfant !... mais non, il ne connaissait pas encore l'existence !... A douze ans, on n'est pas près de la connaître... Louons-le et disons avec Caïus Plinius : Ad suam quisque -porlionem... Chacun en proportion de ses vertus... Hélas ! Residet in corpore nullus sensus... Mais, bien sûr : nous garderons votre souvenir, Christian Chevallier... Je pourrais chanter longtemps encore votre grande âme, vos admirables sentiments : l'heure me presse... » Il se retourna pour jeter un coup d'œil à l'horloge.

Le censeur continuait :

— ... T2ç èv TU7tw, [/,■/] Si' àxpiêiiaç eïpvjsOxi... Iv ttk cuvsÀwv A^yw.. .

« Ce qui signifie à peu près : en résumé, sans détail, je ne dirai plus qu'un mot... : Tu es venu, on t'a aimé, tu es parti !... Et saluons ta famille éplorée... »

Le proviseur se cassa en deux, vers M. Aristide qui lui répondit de la tête.

M. le proviseur était content de lui, content d'avoir mêlé le grec d'Aristote à celui de Thucydide, content d'avoir pillé Pline et Cicéron, content de ses phrases, content de tout. Il considéra les élèves, à la façon d'un lutteur de foire après une belle passe : « Et mine enidimini!... »

Pauvre Christian qui, vivant, n'entendait pas le grec et guère mieux le latin !

Quand le censeur eut plié son paquet de feuillets, il se recueillit un peu et, posément, ajouta :

— Après ce que vient de dire monsieur le proviseur, je devrais me taire ; qu'il me permette cependant de satisfaire à ma tristesse.

Le proviseur acquiesça, de la tête et des deux mains : « Parfaitement !... comment donc ! »

— Christian Chevallier, reprit le censeur, nous vous avons trop peu connu. Vous nous êtes apparu comme un exemple. Que vos compagnons d'hier qui vous entourent, et qu'enfin vous avez émus, se souviennent de vous et qu'ils se gravent mes paroles dans la mémoire : vous leur avez montré ce qu'étaient la bonté et la résignation. Cela pourra leur servir plus tard,... cela leur servira...

Le ton était sévère et la mercuriale résonna comme une observation dans les couloirs du lycée.

Le proviseur faisait de la tête : « Oui, oui... c'est bien ; ça n'est pas mal... » Mais il était déjà ailleurs, le brave homme, à un tas de légumes, à un marché de viande, à un état trimestriel.

— ...Reposez en paix, Christian Chevallier. Nos cœurs sont avec celui, meurtri, de votre tendre chère maman que vous aimiez, qui vous aimait plus que sa propre vie !

M. le censeur se retira, la gorge sèche, les paupières closes intensément, une grimace aux lèvres. Il n'en pouvait plus.

Rien pour M. Aristide, qui regardait en l'air, dans le bleu que traversaient des vols d'hirondelles, et qui guettait un éloge de son chagrin.

De la grosse madame Aristide, on n'apercevait que le mouchoir qui montait et descendait sous le voile.

Madame Chevallier était accotée au fourgon, défaite, inerte.

Alors, sortit des rangs un petit élève fluet, très blanc, très crâne, avec des gestes de petit aristocrate. C'était Dijo.

Derrière le bâtiment une locomotive sifflait, des wagons roulaient sur une plaque tournante.

Dijo, maître de lui, attendit que le tintamarre se fût apaisé et commença :

— Christian, si tu me vois, tu dois penser que c'était moi, de toute la classe, qui devais t'envoyer notre adieu. Je ne sais pas si je vivrai longtemps, mais je sais que tu seras toujours à mes côtés. Nos camarades ont été méchants pour toi. Tant pis pour eux! Ils sont punis aujourd'hui...

Le proviseur, brusquement réveillé par cette révélation, regarda le censeur, et faillit courir sus au trouble-fête pour lui arracher son papier, mais Dijo poursuivit, sans flancher :

— Ce n'était pas ce que je devais te lire. Je n'ai pas voulu te parler pour que tu ne me comprennes pas. Adieu, Christian...

Et, comme les hommes qui vont dans les cimetières palabrer sur le bord des fosses fraîchement ouvertes, il ajouta, sans ridicule, parce qu'il se sentait grandi :

— Que la terre te soit légère !

Puis il rentra dans le rang, orgueilleux de s'être révolté, déchirant l'oraison funèbre à la manière de Massillon qu'on lui avait composée et qu'il s'était refusé à débiter.

Madame Chevallier était déjà sur lui et l'embrassait. Cette mère, dans sa douleur, avait entendu ce vaillant petit homme.

M. Aristide avait tin léger balancement du buste et ses joues se gonflaient. Il pensait : « C'est du propre ! » Il était très satisfait.

Le proviseur gesticulait avec animation près du censeur qui, paisiblement, tentait de le calmer.

Mais, serré dans son dolman qui avait été noir, autrefois, et qui ne l'était plus guère que sous les brandebourgs, le professeur d'instruction militaire fit trois pas en avant, un demi-tour réglementaire et commanda : « Ouvrez le ban ! » ; puis, quand la batterie eut fini de ronfler, à toute voix, en détachant les syllabes : a Pré-seu-tez les arrmes ! »

Les chefs de section répétèrent : « Présentez... armes! » comme au régiment, tandis que le porte-drapeau venait se placer face au cercueil.

Alors le professeur d'instruction militaire, chef suprême des troupes du lycée, qui avait des galons et des étoiles jusqu'au-dessus du coude, et des feuilles de chêne et d'olivier brodées sur le képi, — amiral, général, empereur, vice-roi d'opérette — leva son épée, le bras tendu, et lui fit décrire une grande courbe, jusqu'à terre.

C'était son discours.

Comédie ! émouvante comédie 1

Ensuite, il lança : « Fermez le ban ! » Après : « Portez les armes ! » Et aussitôt, comme soulevé par un souffle de gloire : « Pour le défilé!... Par le flanc droit, par file à gauche, en avant!... Arrrche ! »

Et le lycée commença de défiler, tambour battant ; mais, dès les premiers pas, les « petits » louchèrent vers le drap mortuaire sur lequel un uniforme et un képi étaient disposés.

Un flottement se produisit : des rangs se heurtèrent, un vide se creusa, des fusils s'entre-choquèrent.

L'ordre était rompu.

Les camarades de Christian Chevallier se retournaient sans souci des punitions, troublés par cette idée qu'ils abandonnaient un compagnon, qui avait cette auréole dont la mort semble nimber le souvenir des disparus.

Et ceux à qui le jardin de chez eux, la caresse maternelle, le chien de la maison manquent toujours et qui ne se consolent pas de ne voir les nuages que dans les cadres des murs crépis du lycée, ne pouvaient plus quitter du regard ce wagon qui bâillait au-dessus de la bière.

Chevallier partait pour un long voyage. Il ne reviendrait plus à la « boîte ». Plus de leçons pour lui, plus de piquet,

plus de retenues ! Plus de serrements de cœur à l'étude du samedi soir, au moment de la lecture des notes ! Plus rien !

Plus rien !

Ah ! les fusils, l'alignement, les tambours tout là-bas, derrière le professeur d'instruction militaire, qui avançait, le jarret tendu, le torse bombé, la tête haute, « les yeux à quinze pas », si sûr que derrière lui son bataillon marchait comme un seul homme !...

Quand le dernier rang eut défilé, le proviseur s'avança vers madame Chevallier et la salua, puis il salua madame Aristide qui, harassée, poussait de petits cris parmi de gros soupirs, et enfin il vint à M. Aristide qui, la main ouverte, oubliant un instant qu'il s'adressait à un fonctionnaire de la République, articula :

— Monsieur, en mon nom personnel et au nom de la famille, je vous remercie des paroles que vous avez fait lire par monsieur le censeur.

Sa lucidité était si complète qu'il aurait pu lui conseiller un remède pour son enrouement.

Tandis que les professeurs de Christian se présentaient à madame Chevallier, le proviseur chercha Dijo. Il le vit près du censeur, les rejoignit et laissa tomber :

— Mon intention est d'infliger à cet élève une punition exemplaire... Il conviendrait, même, de faire un rapport à monsieur l'inspecteur d'académie.

— Je m'en charge ! répondit le censeur.

Mais dès que le proviseur eut le dos tourné, il mit la main sur l'épaule de Dijo et lui dit gravement :

— Si je ne vous connaissais pas, je croirais que vous avez voulu faire la mauvaise tête. Je sais pourquoi vous avez agi ainsi : c'est très bien et c'est très mal... C'est très mal !... Vous mériteriez une retenue de promenade. Vous aurez mille lignes, mais... - gardez cela pour vous — vous ne les ferez que plus tard.

Avec la famille, il ne restait plus sur le quai d'embarquement que le censeur, les six élèves qui devaient assister à la cérémonie de Forgault, les sœurs et madame Dijo qui soutenait madame Chevallier. Tout autour, il y avait des marchandises : un gros tas de peaux de lapins, des cuirs, des balles de laine, des bidons, des cages de poulets, et là, parmi ces échantillons des commerces de la ville, ce petit cercueil et ces fleurs.

Les manœuvres de la gare avaient déjà repris leur besogne : ils descendaient de petites voitures chargées de paco-

l6 LA PRISON DE VERRE

tille, que les colporteurs attendaient. Un ménage d'Italiens prenait livraison d'un orgue et de bâtons qui retenaient des grappes de ballons.

Des halètements de machines sous pression, des appels, un sifflet, les sonnailles des chevaux d'omnibus, les cloches de Saint-Hilaire, les castagnettes des marchands d'oubliés, une légère brise fraîche qui emportait la poussière par-dessus les toits d'ardoises... On ne pouvait déjà presque plus s'imaginer qu'un petit cadavre reposait sous ces couronnes.

Madame Dijo entraînait doucement madame Chevallier. M. Aristide suivait, sa femme au bras, et, derrière eux, la délégation des élèves.

Ils sortirent de la gare des messageries et traversèrent la cour.

Devant la boutique de librairie, madame Dij o fit ses adieux.

Madame Chevallier, qui enfoui sous ses voiles, tenait, serré contre elle le petit Dijo, demanda de ne pas s'en séparer jusqu'à Forgault, et ils se dirigèrent ensemble vers une salle d'attente où elle s'assit dans un coin, les yeux clos, voulant s'imaginer que c'était Christian qu'elle enlaçait, Christian, bien en vie, et qu'ils revenaient, tous les deux, après les obsèques d'un jeune camarade.

Madame Aristide, qui avait disparu depuis un instant, survint essoufflée :

— Jeanne ! Par où êtes-vous entrée? Je vous cherchais... Ah ! ma chère fille !... Ah !...

Et, changeant de ton :

— Vous n'avez pas faim?

Mais, rappelée à la gravité de l'heure, elle pleura en ânonnant :

— Vous devriez... boire un bouillon,... n'importe quoi !... Vous êtes rompue ! Il faut vous soutenir... nous ne serons pas à Forgault avant midi...

Et, comme c'était une ménagère prévoyante, elle ne put se dispenser d'ajouter encore :

— Adèle nous attend. Je lui ai envoyé une dépêche hier soir, dès que j'ai su qu'il y avait une délégation du lycée. Vous pensez !... cette fille, si nous étions arrivés comme ça, sept de plus!... Ces enfants ne peuvent pas déjeuner à l'hôtel !... Et monsieur le censeur !... Ça ne serait pas convenable... Aristide m'a dit que j'avais bien fait. N'est-ce pas que j'ai bien fait?... Où est-il donc, Aristide?

Elle courut à la porte, sortit et revint, un instant après, suffoquée toujours, geignant, se mouchant :

— Mon Dieu!... Ah! mon Dieu!... Le wagon est fermé! c'est fini !... J'ai trouvé Aristide : il est avec le chef de gare... Pauvre homme ! il s'en donne, un mal !... Il ne l'aura plus son Christian!... Ah! ma chère fille!... Dites, Jeanne?... vous ne voulez rien prendre?... Vous avez tort !... Un bouillon,... bien chaud!... Allons?... Moi, j'en ai pris un. J'avais l'estomac aux talons !

Elle s'effondra dans un fauteuil, dévisagea les voyageurs et, ses manies d'ordre ne l'abandonnant pas, elle se releva, poussa du pied, jusque dans la cheminée, un morceau de papier qui traînait sur le parquet et aligna des chaises. Elle agissait avec autant d'aisance que chez elle. Les funérailles, comme les mariages, les premières communions, les banquets et, en général, les motifs qu'elle avait de se réunir à d'autres personnes pour se désoler ou se réjouir en commun, la transformaient à ce point qu'elle prenait possession, en maîtresse, des lieux publics qu'elle traversait à ce moment. A un repas de noce dans un hôtel, l'hôtel lui appartenait et tous les autres invités agissaient comme elle : ils circulaient dans les couloirs, pénétraient dans la cuisine, ouvraient les chambres, visitaient les écuries, questionnaient les garçons, leur donnaient des conseils et regardaient les clients comme des intrus.

Madame Chevallier, le dos à la cloison, ne bougeait pas. Le sourire des voyageurs qu'amusait le manège de sa bellemère, la dispute de deux marchands qui se menaçaient dans la salle des troisièmes classes, elle ne voyait rien, n'entendait rien. Elle n'était plus là, dans cette gare où l'odeur de fumée de charbon se mêlait au relent des paniers de marée. Elle était à l'infirmerie, le front appuyé au fer d'un lit, contemplant la menue figure immobile et calme de son fils. Elle percevait le glissement discret de la sœur infirmière, la cloche du lycée, le ronflement des couloirs aux heures de « mouvements »...

Pourtant, lorsqu'on appela la ligne de Forgault, elle se dressa et, les yeux clos, elle se mit en marche automatiquement, un bras passé autour du cou de Dijo.

Dans le compartiment, elle écarta son voile.

C'était comme une belle aveugle blonde, idéalisée par une grande souffrance, une image de la douleur même. Ses cheveux, tordus d'un seul coup, à pleins doigts, éclataient en or cendré, puissants et sains, sous le crêpe qui les couronnait, et sa peau, blêmie par les nuits de veille, illuminait tout son deuil.

l8 LA PRISON DE VERRE

On fermait les portières quand madame Aristide, qui n'était pas encore montée, cria :

— Attendez, voyons ! monsieur Aristide est avec le chef de gare !

Et l'on vit sortir d'un bureau M. Aristide, flottant dans sa longue redingote. Il aperçut sa femme qui gesticulait vers lui, et, paisiblement, la figure rageuse, il lui répondit de la main : « J'ai le temps ! j'ai le temps !... on ne partira pas sans moi !... »

En l'abordant, il eut un mauvais rire et marmonna son :

— Ça ne se passera pas comme ça !

Elle lui demandait :

— Qu'est-ce qu'il y a?... Aristide, qu'est-ce qu'il y a? M. Aristide était déjà installé dans le compartiment que

madame Aristide, empêtrée dans son châle, ne parvenant pas à poser le pied sur la première marche, bougonnait encore :

— C'est insensé !... il n'y a pas un employé, il n'y a personne, ici, personne pour m'aider !

Un voyageur vint à son secours.

— Il y a, dit M. Aristide lorsque, enfin, elle se fut assise, que j'ai adressé une réclamation soignée! Avant-hier on avait été grossier à mon endroit. Sais-tu ce que le commissaire de surveillance a mis sur le registre?... Absence de témoignage!...

Alors il venait de rédiger, contre l'instruction de la première réclamation, une nouvelle réclamation, la « réclamation soignée ».

— Si on n'a pas d'égards pour les voyageurs ordinaires, qu'on en ait au moins pour ceux qui sont plongés dans le deuil !

— Plongés dans le deuil!... Oh! oui! c'est honteux! faisait madame Aristide.

Elle quêta l'approbation de son mari, comptant qu'il allait continuer, mais M. Aristide, stupéfait, contemplait sa bru qui étreignait Dijo.

Il se tourna lentement vers sa femme, paraissant dire : « Qu'est-ce que c'est que ces façons?... » Et madame Aristide, qui jusqu'ici n'avait pas trouvé critiquable la conduite de sa bru, haussa les sourcils et parut répéter, elle aussi : « Qu'est-ce que c'est que ces façons?... »

Tandis que le train s'ébranlait, elle tapota un genou de l'enfant et, se penchant, lui dit, dans un sourire rapetissé :

— Vous n'êtes donc pas avec vos camarades?... Monsieur le censeur ne se fâchera pas?...

LA PRISON DE VERRE ig

— J'ai l'autorisation, — intervint madame Chevallier, excédée.

Elle avait levé les paupières. Ses yeux injectés de sang, brûlés par les larmes, desséchés, étaient comme des globes de feu. Son visage eut une crispation, et elle retourna au mensonge de l'illusion qu'elle s'était donnée.

M. Aristide prit sa face de bois. Sa femme se mit à pousser des soupirs, puis, sans penser à rien, abrutie, elle finit par regarder la campagne qui fuyait, coupée en tranches par les poteaux télégraphiques.

A Forgault, M. Aristide descendit le premier, s'avança vers le censeur qui faisait débarquer la délégation, et le pria de partager leur déjeuner.

Madame Chevallier ne parut pas à table.

Madame Aristide présidait. Elle avait quitté son châle à pointe et son voile, mais elle avait gardé son chapeau de crêpe, non point par genre, uniquement parce qu'elle s'était dit que, tout à l'heure, il faudrait le replanter sur sa tête pour se rendre à la gare, et que cela ferait de nouveaux trous dans la coiffe.

Les six élèves étaient silencieux, gênés par la présence de M. Aristide bien plus que par celle du censeur. Un d'eux, cependant, oubliant le lieu, redemanda du gigot, et ses camarades pouffèrent de rire.

— Ah ! c'est très bien ! fit madame Aristide. J'aime qu'on ait de l'appétit.

Par politesse, les autres acceptèrent qu'on les resservît, mais Dijo ne mangeait pas. Son voisin lui poussa le coude, articula, sans agiter les lèvres, la bouche de travers : « Ta part ! » Et, tandis que madame iVristide donnait des ordres à Adèle, le voisin échangea les assiettes.

M. Aristide exposait au censeur ses idées sur l'éducation de la jeunesse : l'histoire sainte d'abord, ensuite des principes, beaucoup de principes : les enfants n'en avaient jamais assez.

— Il faut les armer pour la vie.

Le censeur écoutait, très triste, sans répliquer.

Là-haut, dans une chambre, une mère pleurait son fils, nourri, peut-être, des principes du grand-père qui l'avait « armé pour la vie ».

Au dessert, tout à coup, madame Aristide s'exclama en désignant un des jeunes convives :

— Ah ! mon pauvre petit ! tenez !... vous avez le couvert de Christian !

L'élève demeura la cuillère en l'air, sans pouvoir avaler sa crème.

M. Aristide eut un sévère : « Voyons ! ma chère amie, voyons ! » et tenta de reprendre son cours sur l'éducation, mais le petit mort évoqué était entré dans la pièce. Le déjeuner s'acheva en débandade.

Lorsqu'on se fut levé, le censeur sollicita pour les élèves la permission d'aller dans le jardin.

Le grand bête de jardin de M. Aristide était en joie. Le buis et les primevères embaumaient les allées ; les abeilles bourdonnaient autour de deux maigres amandiers en fleurs ; de grands papillons planaient au-dessus des carrés de légumes. Au fond, à l'un des coins, se creusait l'ouverture sombre de la tonnelle, couverte de vigne vierge et de jasmin qui prenait ses feuilles. Les pruniers donnaient un peu d'ombre et les treilles bourgeonnaient. Le soleil tapait déjà dur.

Les lycéens marchaient à la queue-leu-leu, interdits, sollicités par l'envie de faire « une partie » et retenus par ce deuil qui était derrière eux. Autour, par-dessus les maisons, planait le silence des mornes dimanches de la petite ville, pendant lesquels on n'a courage à rien.

Brusquement le premier coup de vêpres éclata ; ensuite, un glas s'égoutta.

Décidément, ils ne pouvaient pas jouer. Ils continuèrent de tourner dans le jardin, cherchant en vain les endroits où s'amusait celui qu'ils allaient conduire au cimetière ; mais il n'y avait pas un vestige de jouet, pas un manche de fouet, pas une roue de petite charrette, pas une place sur le mur où les balles de carabine ont marqué, pas un terrassement, rien. Tout cela était sérieux, strict, vieillot, pénible, ennuyeux comme un parloir de couvent. A quoi pouvait-il donc passer ses journées?...

Au croisement de deux allées principales, ils s'arrêtèrent devant un socle de pierre, examinant curieusement le petit canon de bronze qui y était scellé.

Un d'eux approcha la main, mais, à l'instant, une voix cria sèchement :

— Ne touchez pas à ça !

M. Aristide accourait à grandes enjambées. Le plus déluré lui demanda :

— C'est le canon de Chevallier?

M. Aristide répéta dédaigneux :

— Le canon de Chevallier !

Il ajouta doctement :

— Vous ne savez pas ce que c'est qu'un cadran solaire? Et, en termes pompeux, il se mit à expliquer le jeu de la

loupe et de la poudre.

— Alors, à midi, ça part tout seul? dit un des enfants.

— Dame ! firent les autres.

— Et ça ne part qu'une seule fois?

Une seule fois!... Comme ils étaient bouchés, ces drôles! Qu'est-ce qu'on leur apprenait donc au lycée?

— C'était à Chevallier?

A la fin, M. Aristide s'irrita :

— A Chevallier! à Chevallier!... Vous en avez, des manières !... Non, c'est à moi !

Mais il sentit sur lui l'injure des regards incrédules de ces gamins qui ne pouvaient pas se persuader qu'un vieillard eût des amusements pareils. Il leur jeta orgueilleusement :

— C'est un instrument de précision.

Au pied de la maison, le censeur allait et venait, en compagnie d'un monsieur tout rasé qui avait un pardessus déboutonné dans les poches duquel il enfonçait les bras jusqu'aux coudes.

Le censeur parlait, sans gestes, contre son habitude, et tous les deux avaient les yeux à terre.

Au moment où le censeur disait : « Voilà!... », comme interrompant une confidence, M. Aristide survenait, la mine compassée, avec un : « Bonjour, docteur ! » et le docteur Métayer lui serra la main, silencieusement, l'air absent.

Madame Chevallier apparut, un bras sur l'épaule de Dijo.

— Tenez, fit le censeur, voici le meilleur camarade de votre petit Christian !

Le docteur Métayer vint à lui, l'embrassa et, en se redressant, il se trouva si près de madame Chevallier qu'il l'embrassa aussi.

Les cinq élèves s'avançaient, intrigués.

Madame Aristide surgit avec des : « Ah ! mon pauvre docteur !... » et ses habituels petits cris exténués ; mais M. Aristide consulta sa montre, s'approcha de sa bru et, à voix basse, lui conseilla de ne pas s'imposer la fatigue de la cérémonie au cimetière :

— Dans votre état !...

Ne pas aller au cimetière?... Et qui donc accompagnerait son fils?

Alors, sans que personne donnât l'ordre de partir, on se mit doucement en route pour la gare.

M. Aristide avait sa femme au bras ; madame Chevallier venait ensuite, soutenue par le docteur Métayer; le censeur marchait de l'autre côté d'elle, une main sur l'épaule de Dijo. Derrière, la délégation chuchotait, comme à l'étude.

Le petit cortège sombre suivait la grande rue. Des portes s'ouvraient et se refermaient vite, pour se rouvrir aussitôt, et un homme, une femme sortait et courait se placer derrière la famille Chevallier. A travers les vitrines des boutiques, on devinait des curieux qui s'étaient donné rendez-vous pour le spectacle toujours neuf, toujours passionnant, d'une famille en deuil.

Les lycéens produisaient grand effet.

En avant, des gens se pressaient, craignant d'être en retard. Ceux qu'on croisait, saluaient : M. Aristide les reconnaissait à leur ombre, à leurs chaussures ou à leur bas d'habillement, mais il ne levait pas les yeux.

Il évaluait le nombre probable des assistants, et l'idée que tout Forgault serait là lui était bienfaisante : il en pleura. Sa femme lui serra le bras et, sous la peine délicieuse qui lui fit éclater le cœur, il se retourna, fit signe au censeur et, comme s'il s'était agi de traverser une foule innombrable, il lui glissa :

— Avec tout le monde que nous aurons, il faudra faire attention aux élèves !

Au moins, ça, c'était un enterrement : un vrai grand enterrement, sans discours, sans ronflement de tambours ni manœuvres de bataillon scolaire, mais avec des pleureurs partout et des gens qui se confiaient tout haut : « Pauvre monsieur Aristide !... »

Quand la cérémonie fut terminée, le censeur conduisit les élèves dans la campagne, pour les faire promener en attendant le dîner, qu'ils devaient encore, prendre chez M. Aristide. Le docteur Métayer était avec lui.

Après la dernière maison, lorsqu'il n'y eut plus, en bordure du chemin, que les fossés d'herbe et les haies d'épine noire, le docteur Métayer demanda :

— Enfin, pour vous?...

— Pour moi, fit le censeur, c'est la lettre qui est cause de tout. Il y a vu que sa mère était la maîtresse de monsieur Colonna, que monsieur Colonna devait la retrouver le soir même... dans le petit appartement qu'elle avait loué à cinq minutes du lycée... où son fils et elle prenaient leurs repas, les jours de sortie de faveur... Et voilà que Chevallier décou-

Vrait que monsieur Colonna... son chef monsieur Colonna !... était l'amant de sa mère !... Un cerveau de douze ans ne résiste pas à des coups pareils !... Il a dominé la tempête un moment, et, un peu plus tard, au dortoir, à l'heure où Colonna s'est levé pour aller à son rendez-vous, il s'est levé aussi, il l'a suivi... Ah ! ce qui devait se brasser dans cette petite tête !... Il l'a suivi... Colonna a sauté le mur... A l'endroit qu'il avait choisi, il y a le portique du gymnase : Colonna hissait jusqu'à la plate-forme la planche d'escrime dont il se faisait un pont... et le tour était joué ! Pauvre garçon !... Cette nuit-là qu' est-il arrivé?... Nous avons réfléchi longtemps là-dessus, le docteur Lepère, le veilleur et moi, et nous nous sommes arrêtés à cette supposition que l'accident avait dû se produire au retour de Colonna. Vous savez que le jour de la mi-carême nous avons eu de la neige? A-t-il glissé sur la planche?... je l'ignore...

— Mais Christian?...

— Eh bien, voilà !... Une fois dans ce coin de la cour, il a sans doute aperçu la planche qui reliait le portique au mur et, poussé par cette idée que son maître avait disparu de ce côté, il a gravi l'échelle, il est parvenu sur la plate-forme et il est resté là, à bout de forces, dans la neige, où il s'est affalé... Nous l'avons ramassé, au matin, sans connaissance... Il n'avait sur lui que son pantalon et sa chemise... J'ai cru qu'il était mort... En bas dans la neige, il y avait Colonna qui, lui, venait de se briser la colonne vertébrale... La planche d'escrime était à quelques pas de là...

Le docteur Métayer s'était arrêté, saisi, tout pâle.

— Mais oui, mais oui ! dit le censeur, il était mort... C'en a été une nuit, allez !... Si on savait ce qui s'est passé !... Dans un lycée, dans un établissement de l'État !... On en ferait une musique ! Gardez ça pour vous !... D'ailleurs, que gagnerions-nous à l'ébruiter?... La justice s'en mêlerait, l'inspecteur d'académie, le ministère... On enquêterait... Et puis?... On découvrirait qu'un surveillant avait une maîtresse, qui était la mère d'un de ses élèves, qu'il découchait pour aller la voir, que le petit avait tout appris, que... que... Ça ne ferait pas revivre les morts, n'est-ce pas?... Au premier moment, je n'ai rien compris. Sur la plate-forme, votre malheureux Christian et, au-dessous, le grand corps inerte de cet autre malheureux, encore chaud... Ma raison chavirait. J'ai failli crier « au secours », envoyer prévenir le proviseur, le commissaire, le procureur de la République, n'importe qui, pour qu'il y eût du monde, pour

qu'on perçât tout de suite ce mystère... Je n'avais que le veilleur avec moi. C'est lui qui, en faisant sa dernière ronde, avait entendu un cri : il était accouru, et il avait découvert le maître de la cinquième étude, étendu dans la neige... Il avait essayé de le soulever, mais vous savez ce que pèse un mort ! Il l'avait lâché et, au galop, il était venu sonner chez moi... Bon Dieu ! quand j'y songe !... Le veilleur n'avait pas vu Chevallier ; il n'avait vu que Colonna, la tête retournée... Lorsque je suis arrivé devant ce cadavre, tombé là on ne savait d'où, à côté de cette grande planche, j'ai levé les yeux vers le portique... C'est alors que j'ai aperçu un pied, qui dépassait la plate-forme... Je suis monté par l'échelle... Tenez ! j'aurai toute ma vie ce spectacle présent à la mémoire!... Chevallier était couché sur le côté, les deux bras le long du corps, les jambes repliées... Il était glacé !...

Le censeur se prit le front.

— ...Nous l'avons porté à l'infirmerie... J'ai fait prévenir votre confrère, et puis je suis revenu à Colonna, avec le veilleur : nous l'avons empoigné à nous deux. — Ah!... dans ces couloirs, la nuit, sans lumière !... Et dans l'escalier !... Les oreilles me bourdonnaient. Je croyais avoir commis un crime !... — Nous nous sommes faufilés à l'infirmerie, comme des malfaiteurs, et nous l'avons couché... Je ne comprenais toujours rien ! Sérieusement, je n'étais pas sûr de ne pas rêver. Je me disais : « Allons ! Colonna a sauté le mur : bien !... il est tombé !... Mais Chevallier... le petit Chevallier? Qu'est-ce qu'il est venu faire?... » Alors, en attendant le docteur je suis allé au cinquième dortoir, à pas de loup... Le lit du surveillant était maquillé : le traversin était sous les draps... Je me suis glissé jusqu'au lit de Chevallier : il était défait. Je l'ai tâté : il était froid, et c'est en le tâtant que j'ai trouvé la lettre... Je suis sorti et je l'ai lue... Pour le coup, j'y voyais clair !... Si clair que je croyais être au grand jour et qu'il me semblait que j'avais cent personnes autour de moi qui m'épiaient... J'ai caché la lettre, et, quand le docteur Lepère est arrivé, que j'ai été fixé sur le sort de Colonna, que j'ai eu l'assurance qu'il était mort, bien mort, ma décision a été prise... J'ai fait jurer au veilleur de ne dire que ce qu'on aurait convenu... — c'est un vieux serviteur, il ne parlera pas — et nous avons résolu, le docteur Lepère et moi, d'informer le proviseur que monsieur Colonna s'était plaint pendant la nuit, que le veilleur l'avait entendu, qu'il m'avait averti et que nous l'avions porté à l'infirmerie, où il venait de rendre le dernier soupir... Voilà.!... Le docteur

Lepère a rédigé un bulletin : « Rupture d'anévrisme » et j'ai un rapport... Voilà !... Quant au petit Christian, il était dans le coma. La sœur infirmière et le veilleur le frictionnaient... Je ne pensais pas à ce qui pouvait s'ensuivre. Je me répétais qu'il ne fallait pas de scandale, à aucun prix : c'est tout ! tout !... Depuis, je m'attends, à chaque instant, à en voir éclater un. Est-ce qu'on sait?... Je réponds du veilleur; je réponds de la sœur infirmière : c'est une vieille baderne ; elle ignore ce que c'est qu'une rupture d'anévrisme, allez ! Mais est-ce qu'on sait?... Et puis... et puis, ça m'est égal! Que le scandale éclate ! Je sauterai : je m'en contre-fous ! Au moins j'aurai tenté de garder une mère de cette salissure. Je l'ai vue près du lit de son fils : elle a été... ah ! la malheureuse !... elle a été admirable ! Pendant ces quinze jours, elle ne s'est pas couchée deux fois !... Et une volonté !... et un dévouement !... et une force d'illusion !... Dès le lendemain de... appelez ça comme vous voudrez... de l'accident... votre confrère a cru devoir la mettre en face de la vérité ; il l'a fait doucement, mais clairement : la méningite s'était déclarée, la tête du petit était rejetée en arrière, le... Enfin, tous les symptômes... Eh! bien non! elle n'a pas compris, ou elle n'a pas voulu comprendre. Quand on lui disait : « C'est très grave!... » elle répondait, obstinément : « Je le soignerai... » La sœur infirmière en avait des crises de colère. Elle marmonnait : « Elle est donc aveugle?... » Non, non! elle n'était pas aveugle ! mais elle ne voulait pas douter d'elle-même... Quelquefois elle collait ses lèvres sur la tempe de son enfant et elle chuchotait suppliante : « Christian !... je suis là !... Mon petit Christian !... réponds-moi ! » et elle s'éloignait un peu pour contempler le figure de son fils, guettant un frémissement de paupières, un rien qui lui aurait prouvé que ses paroles avaient pénétré jusqu'au cerveau... Une autre aurait désespéré. Elle?... je vous affirme qu'à la dernière minute elle escomptait encore la guérison !... C'est insensé!... C'est insensé, et c'est admirable!... Il n'y a qu'une vraie maman pour atteindre à cet aveuglement !...

Il s'arrêta, ouvrit les bras :

— Maintenant, vous savez tout ce que je sais. Hier encore, je me suis entretenu avec le docteur Lepère. Je lui ai demandé s'il fallait tout vous avouer. Lepère m'a dit : « Je connais Métayer ; c'est le seul ami que madame Ernest Chevallier ait à Forgault ; nous sommes des camarades d'École ; dites-lui tout... » Voilà!... Depuis quand se voyaient-ils?.. Vous n'en avez aucune idée !... Oui ! oui ! qu'est-ce que

qu'on perçât tout de suite ce mystère... Je n'avais que le veilleur avec moi. C'est lui qui, en faisant sa dernière ronde, avait entendu un cri : il était accouru, et il avait découvert le maître de la cinquième étude, étendu dans la neige... Il avait essa}'é de le soulever, mais vous savez ce que pèse un mort ! Il l'avait lâché et, au galop, il était venu sonner chez moi... Bon Dieu ! quand j'y songe !... Le veilleur n'avait pas vu Chevallier ; il n'avait vu que Colonna, la tête retournée Lorsque je suis arrivé devant ce cadavre, tombé là on ne savait d'où, à côté de cette grande planche, j'ai levé les yeux vers le portique... C'est alors que j'ai aperçu un pied, qui dépassait la plate-forme... Je suis monté par l'échelle... Tenez ! j'aurai toute ma vie ce spectacle présent à la mémoire!... Chevallier était couché sur le côté, les deux bras le long du corps, les jambes repliées... Il était glacé !...

Le censeur se prit le front.

— ...Nous l'avons porté à l'infirmerie... J'ai fait prévenir votre confrère, et puis je suis revenu à Colonna, avec le veilleur : nous l'avons empoigné à nous deux. — Ah !... dans ces couloirs, la nuit, sans lumière!... Et dans l'escalier!... Les oreilles me bourdonnaient. Je croyais avoir commis un crime !... — Nous nous sommes faufilés à l'infirmerie, comme des malfaiteurs, et nous l'avons couché... Je ne comprenais toujours rien ! Sérieusement, je n'étais pas sûr de ne pas rêver. Je me disais : « Allons ! Colonna a sauté le mur : bien !... il est tombé !... Mais Chevallier... le petit Chevallier? Qu'est-ce qu'il est venu faire?... » Alors, en attendant le docteur je suis allé au cinquième dortoir, à pas de loup... Le lit du surveillant était maquillé : le traversin était sous les draps... Je me suis glissé jusqu'au lit de Chevallier : il était défait. Je l'ai tâté : il était froid, et c'est en le tâtant que j'ai trouvé la lettre... Je suis sorti et je l'ai lue... Pour le coup, j'y voyais clair !... Si clair que je croyais être au grand jour et qu'il me semblait que j'avais cent personnes autour de moi qui m'épiaient... J'ai caché la lettre, et, quand le docteur Lepère est arrivé, que j'ai été fixé sur le sort de Colonna, que j'ai eu l'assurance qu'il était mort, bien mort, ma décision a été prise... J'ai fait jurer au veilleur de ne dire que ce qu'on aurait convenu... — c'est un vieux serviteur, il ne parlera pas — et nous avons résolu, le docteur Lepère et moi, d'informer le proviseur que monsieur Colonna s'était plaint pendant la nuit, que le veilleur l'avait entendu, qu'il m'avait averti et que nous l'avions porté à l'infirmerie, où il venait de rendre le dernier soupir... Voilà!... Le docteur

Lepère a rédigé un bulletin : « Rupture d'anévrisme » et j'ai un rapport... Voilà !... Quant au petit Christian, il était dans le coma. La sœur infirmière et le veilleur le frictionnaient... Je ne pensais pas à ce qui pouvait s'ensuivre. Je me répétais qu'il ne fallait pas de scandale, à aucun prix : c'est tout ! tout !... Depuis, je m'attends, à chaque instant, à en voir éclater un. Est-ce qu'on sait?... Je réponds du veilleur; je réponds de la sœur infirmière : c'est une vieille baderne ; elle ignore ce que c'est qu'une rupture d'anévrisme, allez ! Mais est-ce qu'on sait?... Et puis... et puis, ça m'est égal! Que le scandale éclate ! Je sauterai : je m'en contre-fous ! Au moins j'aurai tenté de garder une mère de cette salissure. Je l'ai vue près du lit de son fils : elle a été... ah ! la malheureuse !... elle a été admirable ! Pendant ces quinze jours, elle ne s'est pas couchée deux fois !... Et une volonté !... et un dévouement !... et une force d'illusion !... Dès le lendemain de... appelez ça comme vous voudrez... de l'accident... votre confrère a cru devoir la mettre en face de la vérité ; il l'a fait doucement, mais clairement : la méningite s'était déclarée, la tête du petit était rejetée en arrière, le... Enfin, tous les symptômes... Eh ! bien non ! elle n'a pas compris, ou elle n'a pas voulu comprendre. Quand on lui disait : « C'est très grave!... » elle répondait, obstinément : « Je le soignerai... » La sœur infirmière en avait des crises de colère. Elle marmonnait : « Elle est donc aveugle?... » Non, non! elle n'était pas aveugle ! mais elle ne voulait pas douter d'elle-même... Quelquefois elle collait ses lèvres sur la tempe de son enfant et elle chuchotait suppliante : « Christian !... je suis là !... Mon petit Christian !... réponds-moi ! » et elle s'éloignait un peu pour contempler le figure de son fils, guettant un frémissement de paupières, un rien qui lui aurait prouvé que ses paroles avaient pénétré jusqu'au cerveau... Une autre aurait désespéré. Elle?... je vous affirme qu'à la dernière minute elle escomptait encore la guérison !... C'est insensé!... C'est insensé, et c'est admirable!... Il n'y a qu'une vraie maman pour atteindre à cet aveuglement !...

Il s'arrêta, ouvrit les bras :

— Maintenant, vous savez tout ce que je sais. Hier encore, je me suis entretenu avec le docteur Lepère. Je lui ai demandé s'il fallait tout vous avouer. Lepère m'a dit : « Je connais Métayer ; c'est le seul ami que madame Ernest Chevallier ait à Forgault ; nous sommes des camarades d'École ; dites-lui tout... » Voilà!... Depuis quand se voyaient-ils?.. Vous n'en avez aucune idée !... Oui ! oui ! qu'est-ce que

— Si vous saviez les jours que cette malheureuse a passés là dedans!... Douze années durant...

La vieille Adèle vint ouvrir.

En se dirigeant vers le perron, le docteur Métayer ajouta entre ses dents :

— Avec un mari qui était... un alcoolique, un noceur... Et un beau-père !... Et une madame Aristide !... Elle l'avait acheté depuis longtemps, son bonheur!... Jusque-là, elle avait été la plus honnête des femmes...

— Elle l'est encore.

— Pour nous.

— Pour tout le monde, allez !

— Pour tout le monde... hum!... Si ceux qui sont ici apprenaient que leur bru a eu un amant !... ah ! je les connais!... ils auraient vite oublié la mort de leur petit-fils... ils ne verraient plus que leur vengeance à satisfaire !

M. Aristide apparaissait.

— Voilà!... voilà!... marmonnait encore le censeur. Avant de rentrer, il se tourna vers les élèves, les lâcha

dans le jardin, et la délégation s'éclipsa pour griller de nouvelles cigarettes.

Adèle confia au docteur Métayer que madame Chevallier était en haut, chez elle. 11 y monta et redescendit presque aussitôt pour prier le censeur de venir.

Ils la trouvèrent en compagnie de Dijo, devant un secrétaire où il y avait des lettres de Christian, des cahiers de classe, des albums coloriés par lui.

Elle leur montra tous ces souvenirs, posément, sans révolte. Elle les conduisit dans la chambre de son fils, leur montra son lit à grands rideaux de perse, la table où il faisait ses devoirs de vacances et son étagère où il y avait des livres de contes... Tout cela était puéril, doux, ridicule, émouvant. Des dessins : Pyrame, le chien du laitier ; un bateau de pêche, avec cette légende : « Le B élisait e, au père Bénite. Fait d'après nature, à Saint-Georges, par Christian Chevallier » ; un coquillage, placé sur un carton où une date était inscrite.

Elle parlait d'un timbre égal, pareille à une religieuse préposée à la visite des reliques.

Le soir tombait lentement.

Lorsqu'on annonça que le dîner était servi, M. Aristide reparut et, sur ses pas, madame Aristide. Le charme était rompu.

Madame Chevallier prit un coffret en fer où il y avait des lettres, — les siennes, que le petit conservait précieusement.

Elle en tira un écrin où reposait une montre en or, la montre de Christian ; elle la caressa, un instant, et, comme M. Aristide répétait que le dîner froidissait, elle ferma l'écrin, attira Dijo à elle, l'embrassa bien fort et lui dit :

— Vous la garderez en souvenir de lui, n'est-ce pas, mon petit Dijo?

M. Aristide fit un vilain mouvement, les deux mains en avant ; mais il y avait là M. le censeur et le docteur Métayer : il se contint et, regardant sa femme en branlant la tête, il lui fit comprendre « qu'il ne manquerait plus que ça et qu'il l'aurait gardée, lui, cette montre !... »

Madame Aristide desserra les lèvres; mais M. Aristide, prévoyant une sottise, tout miel, pria le docteur Métayer de partager leur repas. 11 insista :

— A la fortune du pot !

Madame Chevallier dit simplement :

— Restez, docteur.

Et il resta...

Dès le dessert, elle disparut de la salle à manger...

Quand tout le monde fut dans le vestibule, pour les adieux, on l'y trouva, ensevelie sous ses voiles, prête à sortir.

A madame Aristide qui lui demandait où elle allait, elle répondit :

— Jusqu'à la gare.

Les soirs de sortie, elle accompagnait Christian : ce soir, usant son énergie à retenir cette fragile illusion que son petit était toujours là, elle s'imaginait qu'elle l'accompagnerait encore.

Le docteur Métayer et le censeur, qui la devinaient, troublés par cet amour d'une mère qui prolonge au delà du tombeau les attentions dont le réseau couvre la vie de l'enfant, ne soufflaient mot.

Madame Aristide proposa de sortir aussi, mais son mari la rappela aux convenances :

— En un pareil jour, ma chère amie !...

Ce furent les dernières paroles que le censeur emporta de cette maison desséchée, et la petite troupe s'enfonça dans la nuit, madame Chevallier tenant Dijo contre elle, le docteur et le censeur marchant coude à coude et les lycéens suivant, égrenés, essayant d'allumer des cigarettes.

Après que les falots d'arrière du train se furent évanouis au tournant, madame Chevallier quitta le quai de la gare et se dirigea vers la maison Aristide avec le docteur, en répé-

tant, à voix basse d'abord, et, insensiblement, toujours plu haut :

— Fini... fini... fini.... fini...

Oui, c'était fini !

Avant-hi'jr, hier, il y avait le petit cadavre qui était de vant elle et qu'à force de contempler elle avait animé ; tou à l'heure encore, il y avait Dijo qu'elle serrait dans ses bra et qu'elle appelait, en elle-même : « Christian, mon peti Christian... » Ce soir, c'était fini, tout à fait.

Comme elle approchait de la maison Aristide, un besoii de confession lui monta aux lèvres :

— Docteur !...

Elle voulait parler, mais les mots lui manquaient : il y ei avait si long à dire !....

— Je suis une grande coupable, docteur !

— Chut !... chut ! fit-il, très vite.

On venait ouvrir. Il lui prit les mains, les serra longue ment, et il s'éloigna, à bout de courage, lui aussi.

Dans la salle à manger, elle trouva monsieur et madame Aristide, qui se turent en la voyant entrer.

Madame Aristide se mit aussitôt à pousser de petits sou pirs. M. Aristide se leva, se promena de long en large et pui: autour de la table, rageusement.

L'affaire de la montre ne passait pas.

Un autre jour, il n'aurait pas hésité ; mais, tout de même de voir sa bru prostrée dans un fauteuil, écioulée sous de; voiles, le chapeau sur la tête, comme tombée là par hasard il n'osa pas.

On n'entendait plus que les plaintes de madame Anstic! ■ ; bientôt des lambeaux de phrases s'y mêlèrent et elle commença paisiblement à parler de la cérémonie, du mondt qu'il y avait, des couronnes...

M. Aristide s'arrêta, face à sa femme et à sa bru, s'adressant à elles deux :

— Si je n'avais pas été là, fit-il, le malheureux enfant Serait peut-être encore à la gare de Niort.

lame Chevallier ne put réprimer un sursaut d'effroi, comme si le petit avait surgi devant elle.

— Tout cela se réglera, reprit-il. J'ai adressé une réclamation... Il faudra bien qu'on me réponde, ou qu'on dise pourquoi !

— Tu as raison, Aristide... C'est une bande de sauvais !...

Et ils s'excitèrent mutuellement à la vengeance,

LA PRISON DE VERRE $î

Madame Chevallier n'en revenait pas.

Pendant ces deux dernières semaines, ce qui s'était fait autour d'elle ne l'avait pas même effleurée ; mais, à cet instant, sa douleur en fut cinglée. Elle se dressa, les joues brûlantes, les nerfs trépidants, concentrant toute son énergie pour ne pas fuir ce lieu où la mort laissait si peu de traces...

Madame Aristide s'était levée pour l'embrasser. Elle haletait :

— Ah ! ma chère fille !... Ah ! Seigneur ! vous devez être rompue ! Allez vous reposer... Montez donc un peu de rhum et du sucre... ou de l'eau de mélisse...

Dans l'escalier, madame Chevallier avait l'impression de débarquer, pour quelques jours, chez des parents éloignés, qu'elle n'avait pas revus depuis des années, qu'elle s'était imaginés tout autres et qu'elle découvrait tels qu'ils étaient, horribles !

Quand elle fut dans sa chambre, avec une seule bougie pour l'éclairer, la désolation de son deuil lui apparut.

Il n'y avait plus rien devant elle, qu'une immensité où l'œil s'égarait, une fin de cauchemar où l'on n'aperçoit ni arbres ni bêtes, ni sol ni ciel, où les bruits éclatent sans déceler leur source, où les mouvements qu'on fait se propagent indéfiniment et s'en vont, loin de vous, troubler des ténèbres, où ce qu'on respire n'a pas d'odeur, où l'on étouffe, où l'on grelotte, où l'on se sent devenir fou...

La glace lui renvoya sa figure qui semblait voguer sur un drap noir.

Elle ouvrit la fenêtre et s'accouda.

C'était une nuit de printemps sans étoiles, molle, chargée de senteurs de terre et d'herbe, une de ces nuits décomposées pendant lesquelles les plantes se gavent de sève.

Une pendule sonna aigrement dans une maison, et, presque aussitôt, l'horloge du clocher répondit, en basse.

Un meuble qui craqua la fit se retourner brusquement. Elle ferma la fenêtre ; mais, au moment de se déshabiller, elle songea intensément à son petit Christian qui n'était plus à Niort, au lycée, qui n'était pas non plus ici, à côté d'elle, qui était à Forgault... la-bas, au bout du faubourg, derrière la rangée de peupliers, dehors, dans la terre...

Dans la terre !

Cela lui parut monstrueux.

Et elle qui s'apprêtait à se mettre dans un lit tiède !

Si elle n'avait pas craint d'être arrêtée en route, elle serait descendue pour courir au cimetière, s'étendre sur le sol.

Elle se jeta sur le plancher, se mordit les poings, se laboura le visage à coups d'ongles, et puis, se calmant soudain, comme si elle avait pris une résolution, elle quitta ses vêtements et se coucha devant la cheminée, sur le marbre...

C'est là que la vieille Adèle la trouva le lendemain, claquant la fièvre.

On la roula dans des couvertures, on la hissa sur le lit et on alla quérir le docteur Métayer qui accourut, s'installa silencieusement à son chevet et fit allumer un grand feu.

Toute la matinée, elle délira ; ensuite vinrent des heures d'abattement, et, après, elle eut une excitation lucide qui la forçait à parler, sans pouvoir se reposer.

Madame Aristide, qui n'entendait rien à son état, ne savait que lui répéter :

— Jeanne!... voyons! taisez- vous, ma chère fille, vous vous tuez à bavarder !...

A bavarder ! Elle ne se doutait pas de ce qui harcelait cette âme trouble !

Mais, comme la nuit tombait, que le docteur Métayer avait été appelé pour une jambe cassée et que M. Aristide s'impatientait, tout seul, au rez-de-chaussée, madame Aristide dit à sa bru :

— Savez-vous ce que vous feriez, si vous étiez gentille? Eh bien ! il y a sœur Saint-François qui ne dort jamais beaucoup : elle viendrait ce soir... Je n'ai qu'à la faire prévenir... Ça lui est égal de veiller : elle a des insomnies... Voulezvous?

Madame Chevallier regarda sa belle-mère, un bon moment sans comprendre.

C'était une garde qu'on lui proposait?... Elle fit : « Non », de la tête et se tourna vers la ruelle.

Après le dîner, le docteur Métayer vint aux nouvelles : 3 adame Aristide lui expliqua qu'elle était montée plusieurs fois voir sa belle-fille et que celle-ci dormait.

En effet, madame Chevallier l'avait entendue ouvrir sa porte et aussitôt elle avait fermé les yeux, préférant l'affreuse solitude à cette compagnie qui était toujours à cent lieues d'elle...

Toute la nuit elle se raconta sa peine et se répéta sa faute, revivant, pour se mortifier, les quelques heures d'admirable amour qu'elle avait eues, disant à son amant : « Christian est mort !... Christian est mort !... » Dans son hallucination, elle les discernait tous deux à travers des brumes, gravissant un sentier qui finissait, très haut, dans une lumière splendide. M. Colonna tenait Christian par l'épaule. De temps à autre, ils se retournaient pour la regarder. Elle était en bas, rivée à la terre ; elle les appelait, leur tendait les bras, mais ils ne paraissaient pas l'entendre, et pourtant leurs voix lui parvenaient, distinctes, nettes, comme s'ils avaient été à quelques pas... Et ils étaient loin, loin, presque perdus dans ce soleil immense vers lequel ils montaient toujours, calmes, sans crainte, ayant subi la grande épreuve... Pourquoi ne redescendaient-ils pas? Pourquoi ne la délivraient-ils pas de ses entraves?...

Au matin, Adèle, qui vint tirer les rideaux et ouvrir les volets, lui sourit en lui demandant comment elle avait dormi.

Le mouvement qu'elle fit pour répondre faillit lui arracher un cri. Elle arrivait d'un autre monde et elle était si lasse qu'elle souhaitait ne plus agir, retourner à son sommeil, lentement, s'y enfoncer, n'en jamais sortir, et passer ainsi dans le domaine élyséen que toutes les religions promettent en dédommagement aux éprouvés, auquel nul ne croit quand il est heureux, auquel chacun aspire quand il est meurtri : — légende pour les petits et pour les grands, pour les faibles et pour les forts, qui réapparaît dans votre mémoire aux heures graves ; légende que le matérialiste se fait conter quand il se sent près d'abandonner sa matière, mensonge bienfaisant inventé par les premiers hommes et que le dernier se récitera encore.

Cependant, lorsque Adèle fut partie, madame Chevallier aurait voulu ne pas être seule. Elle recherchait ses morts et ne les trouvait plus. Le chemin avait disparu, la grande lumière s'était évanouie. Tout était noir autour d'elle : son Ut, ses draps, les chaises, la table, les murs, sa vie...

Sa vie !

Ses minutes de joie surgissaient, menaçantes. Elle se revoyait, la nuit de cette mi-carême, dans sa petite chambre d'amour, à Niort, répétant à son amant : « Mais la lettre !... qu'a-t-on pu faire de la lettre?... » Et M. Colonna, confiant, glorieux, qui lui fermait la bouche de ses lèvres et qui affirmait : « On me la remettra demain, voilà tout !... Je t'en

34 tA PRISON DE VERRE

conjure, ne gâchons pas nos heures qui sont si belles !... » Et dire que, le lendemain, elle était revenue à Forgault sans un pressentiment, ayant foi en leur étoile qui luisait si haute, si claire, si calme !... De son compartiment, elle avait aperçu les toits du lycée et elle avait pensé, le cœur gonflé d'allégresse : « Ils sont là tous les deux !... » A ce moment, déjà, l'un était mort L. Et, en arrivant ici, elle était joyeuse!... Misérable ! Oui, comme elle avait vu qu'elle était une misérable, le lendemain, en lisant ce que lui écrivait le censeur 1

Madame, voulez-vous venir? Votre fils est indisposé. Ce ne sera -probablement rien; nous préférerions cependant...

Elle n'avait pas été plus loin...

Ah! les menaces de certains mots paisibles!... Elle se revoyait courant à sa valise qu'elle avait à peine défaite, et la refaisant, en hâte, nerveusement, déchirant une chemise dont la dentelle s'était accrochée à la clef, écrasant une boîte, mettant pêle-mêle ce qui lui tombait sous la main, tandis que M. Aristide déduisait, de ce ton calme d'un homme que la sensibilité n'a jamais gêné : « Avant-hier, il n'avait rien... Bon!... Vous l'avez quitté avant-hier soir; il était bien portant... Donc, ça n'est rien ! » Et soupçonneux : « En somme, que dit-il, au juste, le censeur? » La lettre traînait par terre : « Eh bien !... Votre fils est indisposé... Indisposé : c'est une indigestion... Ce ne sera probablement rien... Ce ne sera rien! Vous êtes à l'envers pour ça?... Si j'étais vous, j'enverrais une dépêche... » Mais, sans l'entendre, elle était repartie, tandis que M. Aristide l'avertissait aigrement qu'elle avait tort : « Ma chère amie, vous allez, vous venez... On ne rencontre plus que vous sur la ligne !... On parlera !... » Ah! que lui importait!... Elle avait perçu ce que cachait l'encre de ces lignes : Indisposé... nous préférerions cependant.

Dès le seuil du lycée, ce mot de « méningite » l'avait heurtée.

Et puis, elle avait senti un autre drame, tout près d'elle, — si bien senti, si fortement, qu'elle n'avait pas pu articuler le nom de M. Colonna. Elle était restée figée, comme un gibier sous le mufle du chien, entre le coup de dent et le coup de fusil... Ce remue-ménage dans la pièce voisine, ces gens qui chuchotaient, cette odeur d'encens et de planches neuves... Ah ! si elle n'avait pas eu là ce petit être, plus cher que tout, à qui elle était prête à tout sacrifier, comme elle se serait trahie !

Lorsque, enfin, on avait dit devant elle que M. Colonna

était mort, elle avait cru que tout s'effondrait... Elle s'était tue ; puis, insensiblement, elle avait mêlé cette douleur infinie à ses angoisses de mère, et elle s'était persuadée qu'elle était assez punie et que, maintenant, Christian ne pouvait pas mourir. — Il ne pouvait pas mourir?... A chaque minute qui tombait, elle aurait dû s'apercevoir qu'il lui glissait des doigts... Elle espérait toujours, âprement, farouchement... Et, pendant ce corps-à-corps, chaque fois que la pensée de l'autre la visitait, elle ouvrait démesurément les yeux sur le visage de ce fils, pour ne voir que lui, lui seul !... Elle s'emplissait de ses traits, faisant inconsciemment sa provision d'images, cherchant à percer les ténèbres qui s'étendaient au-dessus de cette tête, demeurant des heures en contemplation, jusqu'à ce qu'une vague d'espoir plus violente l'arrachât de son extase : alors elle renouvelait la glace, préparait les remèdes, et, tendue vers la guérison, gravissait une à une les marches de son calvaire.

Madame Aristide entra, lançant des soupirs, et se laissa choir dans un fauteuil, les jambes coupées. Ah ! cet escalier 1 ah ! son cœur !... Mais non, mais non, ce n'était pas l'escalier, c'était sa peine :

— Jeanne, ma chère fille ! Hein !...

Et, sans transition, plus gaillarde :

— Savez-vous qui était en bas, tout à l'heure?... Monsieur le curé 1... Il passait par là, il est entré. Quel brave homme I

La bonne nouvelle imprévue qu'on annonce aux agonisants !

— Dans notre deuil, c'est bien naturel ! Il a demandé s'il pouvait vous faire une petite visite, un de ces jours... demain ou après-demain... aujourd'hui... Ça ne le dérangera pas...

Madame Chevallier ne répondait pas. Elle paraissait dormir... Non, non, non, elle ne voulait pas voir cet homme qui ne parlait que de Dieu, toujours de Dieu, de ce qu'on faisait au ciel, et jamais du bonheur qu'on pouvait souhaiter sur la terre.

Des pas sonnaient dans le couloir.

Madame Chevallier eut un halètement et cria :

— Je ne veux pas de lui !

C'était le docteur Métayer.

Dès qu'il fut devant elle, comme si le besoin de confesser son trouble avait recommencé de la miner, elle lui fit signe de demeurer.

Le docteur posa son chapeau sur le guéridon et dit à madame Aristide :

— Je viens vous relayer... J'ai rencontré monsieur Aristide : il est bien défait, le pauvre homme ! Secouez-le un peu...

Madame Aristide descendit.

Sans perdre une seconde, sans plus réfléchir, dans la hâte de se décharger définitivement du poids qui l'étouffait, madame Chevallier commença :

— Docteur !... il faut que vous m'écoutiez !... Je ne peux pas vivre plus longtemps comme ça... et... si je mourais, je ne voudrais pas emporter ce secret avec moi... Vous êtes mon ami, vous avez été le grand ami de...

Elle n'osa pas prononcer le nom de son' fils et reprit :

— Il faut que vous m'écoutiez!... Approchez-vous!... Je suis une misérable ! J'ai eu... J'ai eu un amant !

Elle s'arrêta, brisée, inerte, soulagée.

Le docteur Métayer lui prit la main, et, d'une voix tendre et comme mouillée de larmes :

— Ma chère amie, les femmes telles que vous, qui ont souffert en silence, pendant trop longtemps, ont droit à un dédommagement... et vous, vous avez assez souffert sans crier...

Elle crut qu'il se trompait, et, dans un souffle, comme se parlant à elle-même, elle dit amèrement :

— Je ne l'ai plus !

— Je le sais, fit-il ; je vous plains.

Et, les yeux dans les yeux, il ajouta gravement :

— C'était un garçon charmant...

Elle était stupéfaite.

— Allez, ma pauvre amie, parlez ! vous en avez besoin. D'un sursaut, elle se trouva sur le coude, angoissée, une

question aux lèvres...

— Oui, je le sais, reprit le docteur Métayer. Pas depuis longtemps : d'avant-hier. Mais ne vous tourmentez pas : celui qui me l'a confié est un brave homme, qui n'est pas bavard.

Elle eut un geste des deux bras : que lui importait!...

Que lui aurait importé, s'il ne lui avait pas semblé que les propos du monde auraient maculé sa douleur !

Cependant, rassurée, elle s'apaisa et se mit à verser des larmes, les premières, sur celui de qui elle tenait ses plus belles heures de femme, durant lesquelles, ivre d'espace, de lumière, de gaieté, elle avait épuisé son arriéré de joies,

s'élevant très haut, croyant que c'était fini de souffrir, qu'il n'y avait plus qu'à oublier et à aimer, oublier le passé noir, aimer le présent adorable, aimer son fils, aimer son amant.

Son amant ! son amant !... Le plus beau mot qui soit, un mot qu'elle se répétait chaque fois que sa pensée allait vers M. Colonna... un mot qui la gonflait d'orgueil !...

Son amant !

Son amant, dont le souvenir gisait maintenant, comme une petite chose sans éclat, au milieu de son jardin saccagé par une bourrasque !

— Docteur ! mon bon docteur !...

Elle se recueillit, sans savoir si elle aurait la force d'aller jusqu'au bout, et, dans une grande poussée de courage, elle se libéra :

— J'étoufferais!... Tenez, docteur, voici!... Un jour de sortie de Christian, à Niort, monsieur Colonna est arrivé... J'étais seule,... il est entré... et, brusquement, je n'ai plus vu que lui dans la chambre... je n'ai plus vu que lui dans ma vie... Il y avait longtemps que nous nous aimions... sans nous l'être avoué... Il ne m'a pas prise : nous nous sommes donnés... Cette fois-là, je suis restée trois jours à Niort... C'était pour lui !... J'y suis revenue, pour la sortie suivante... et puis... oh ! docteur, je suis une misérable !... et puis, à la mi-carême ! Christian voulait aller à une matinée d'enfants... mais je n'ai pas fait le voyage que pour le pauvre enfant !... Je suis une misérable !... Je ne les ai jamais séparés dans mon esprit. Docteur !... Ils s'aimaient comme des camarades!... Il était bon, il était doux, il l'aimait! C'était un grand frère pour lui... Si vous saviez !... Vous ne pouvez pas...

Le docteur Métayer faisait : « Si ! si !» de la tête.

— Non, mon bon docteur! J'ai des lettres de lui, là... des lettres qu'il écrivait à Christian pendant les vacances, de son pays, de Corse... Je vous les montrerai : vous verrez !...

Elle voulait expliquer, la malheureuse ! ce que les philosophes n'ont jamais expliqué, ces folies divines qui jettent des êtres l'un vers l'autre, qui les plongent, d'un coup, dans les plus grands bonheurs, les plus grandes douleurs, les plus insensés enthousiasmes ou les abattements absolus !

— Où en étais-je?... Ah!

Et défaillante, avec une voix de petite fille qui récite des litanies, obstinément, elle reprit :

— Nous étions restés tout l'après-midi ensemble... Il était à peine parti que Christian est rentré, à l'improviste...

38 LA PRISON t>E VERRE

Tl a vu le lit qui était défait!... Il s'est douté de quelque chose... C'est épouvantable !... Alors, docteur, j'ai été comme... Je ne sais plus... M. Colonna devait revenir pendant la nuit : je lui ai écrit que je ne voulais pas le revoir, que... — mon Dieu !... mon Dieu !... — et, en allant reconduire Christian, j'ai remis la lettre au concierge. Ah ! cette lettre, docteur!... Il ne l'a pas reçue... et il est venu!... Il m'a quittée, le matin, à quatre heures, et à huit heures j'ai repris le train, et je suis arrivée ici, ne sachant rien, heureuse !... C'est honteux! oui, heureuse!... Ensuite..., je ne sais plus !... C'est tout !

Elle se rejeta sur son oreiller, mordant ses draps, secouée de tremblements et subitement, avant que le docteur pût l'empêcher, elle se redressa encore et, de toutes ses forces, elle cria :

— Cette lettre !...

Et elle continua, plus doucement, brisée :

— Oh !... oh !... docteur ! cette lettre !... Je m'imagine que c'est moi qui ai tué mon enfant !... Christian !... Oh ! oh ! oh! docteur... Christian!...

Son intonation était molle; les mots arrivaient, incessants, comme ces roulements qui suivent un grand éclat de tonnerre.

Tout à coup, exaspérée de ne pouvoir rien contre ce qui était, se ramassant sous une nouvelle morsure, elle aspira frénétiquement à des supplices de pénitence :

— Je mériterais d'être écartelée...

Le parquet du couloir gémit : le docteur courut à la porte : Madame Aristide, intriguée par le bruit, était derrière et demandait :

— Qu'est-ce qu'elle a?

— N'entrez pas ! chuchota le docteur ; elle divague.

Il poussa silencieusement le verrou, revint à madame Chevallier et voulut la calmer.

Elle lui avait pris les mains, suppliant :

— Docteur !... cette lettre... cette lettre !...

Le docteur Métayer se dégagea, fit : « Chut!... chut! » chercha dans son portefeuille, tira la lettre, mit un doigt sur les lèvres et dit :

— La voici... Chut !... C'est le censeur qui me l'a remise avant-hier; vous savez où il l'a trouvée !... Sur la table de monsieur Colonna...

Il la lui présentait.

Elle était comme une morte. Elle aperçut : Mon adoré.., ne viens pas...

Le docteur Métayer dit encore :

— Chut ! chut !... Voulez-vous?...

Il lui désignait la cheminée. Elle eut un « oui » de la tête.

Il s'approcha du foyer, s'accroupit, et, comme s'il accomplissait un rite, il tendit le papier à la flamme et l'abandonna.

La lettre se consumait... Un souffle l'enleva : elle disparut dans la cheminée, puis elle redecsendit, en lamelles de cendres.

Alors madame Chevallier respira plus doucement.

Elle s'étendit tout à fait, se plaça les mains sur les yeux et resta ainsi, tandis que ses affres s'apaisaient.

Il lui parut qu'elle revêtait une âme nouvelle, moins souillée que l'autre.

Ah ! si le sommeil éternel l'avait gagnée, à cet instant de béatitude brûlante qu'elle prolongeait, immobile, comme elle l'aurait béni !... Oui, elle les voyait encore dans le même sentier, ensemble ! lui, aidant son petit Christian, tous les deux faisant halte pour jeter en arrière un même regard vers elle, un même sourire... Et, là-haut, la lumière merveilleuse qui les nimbait !...

Elle s'endormit ainsi, vaincue par cette douceur vivifiante...

Le docteur Métayer la contemplait : entre ses doigts, posés en écran, les rides qui balafraient son front s'effaçaient une à une ; ses admirables cheveux blonds diffusaient leur jeunesse jusque sur ses lèvres.

Lorsqu'il fit un mouvement pour se lever, elle s'éveilla et le regarda longuement.

Il lui dit, en vieux bonhomme qui a eu sa part de chagrin dans la vie :

— Quand vous voudrez parler d'eux, je serai là. Elle lui saisit une main.

Il fit son « chut ! chut ! » de bon papa qui ne veut pas se laisser gagner par l'émotion, la couvrit de son drap, jusqu'au menton, et il sortit sur la pointe des pieds.

Madame Aristide monta un peu après, suivie de M. Aristide. Il y avait quelqu'un derrière eux.

Madame Chevallier s'obstinait à fermer les paupières.

Elle devina qu'on avançait un fauteuil, qu'on apportait des fioles.

Il lui sembla que monsieur et madame Aristide se retiraient.

Puis, elle entendit dévider un rosaire, et elle comprit que c'était sœur Saint-François.

Elle s'efforça de ne pas remuer.

Elle pensait qu'elle avait deux morts à pleurer, deux morts qu'elle ne devait plus séparer, et cela lui faisait un bien immense.

A un moment, les grains du rosaire ne cliquetèrent plus et elle perçut un ronflement.

Elle ouvrit les yeux : sœur Saint-François se rattrapait de ses insomnies.

A la première heure, le lendemain, elle partait pour le cimetière.

Madame Aristide l'aborda :

— Jeanne, vous sortez à jeun... Ça n'est pas raisonnable ! Prenez quelque chose pendant que je m'habille... Je vous accompagne.

Mais, sans un mot, madame Chevallier s'éloigna.

Sur le perron, elle eut une sorte d'éblouissement. Il lui paraissait que le sol se creusait sous ses pieds, qu'elle était entraînée et qu'elle n'aurait jamais la force de faire un mouvement pour se retenir.

Un bruit la projeta en avant :

M. Aristide descendait l'escalier, paisiblement, selon sa coutume.

Elle traversa le jardin, tête baissée, et son existence de femme en deuil commença.

A cette heure, les maisons de la ville, éveillées depuis longtemps, achèvent leur toilette.

D'un bout à l'autre de la rue pavée, on surprend des museaux de balais qui poussent de petits nuages au delà des portes et des ménagères qui mettent les crochets à leurs volets et bavardent, pour inaugurer la journée comme elles l'ont terminée la veille, et la termineront le lendemain, à moins de grande pluie.

Les chiens courent les bourriers (i), actifs, ou suivent la baladeuse de la poissonnière.

(i) En Poitou, tas d'ordures ménagères disposé sur la chaussée, devant la maison.

Aux fenêtres, les caisses de volubilis, de pyramides et de géraniums s'égouttent et font de grandes traînées d'eau sur le mur.

Les petits boutiquiers sont sur leur seuil, les mains dans les poches, le crayon à l'oreille, guettant le courrier.

On n'a pas commencé son travail, chacun se donne des raisons pour reculer l'instant de l'empoigner. Les femmes ont nettoyé leur cuisine ; les odeurs de la nuit se sont évaporées. On sent la fumée des foyers, les parfums de lait et de soupe.

C est un moment où il semble qu'on soit un peu plus possesseur de ce qui vous appartient.

Madame Chevallier n'avait pas fait cent pas qu'on l'avait déjà saluée vingt fois.

Alors elle regarda les pavés, suivant obstinément le milieu de la chaussée où ses yeux voyaient une ligne qui la conduisait droit à Christian. Elle entendait résonner le choc de ses talons et les froissements de sa jupe, et cela ressemblait au bruit de la masse d'eau qui tombe sur la roue d'un moulin en marche.

Derrière elle, on s'agitait. Des femmes, retenant leur bonnet à deux mains, galopaient d'un trottoir à l'autre pour s'accouder à une fenêtre où une autre femme se penchait ; il n'y avait pas assez d'yeux pour regarder cette forme noire.

Pensez !... Hier, on colportait que madame Chevallier était à la mort, et voilà qu'aujourd'hui elle surgissait brusquement !

La Dutiers, qui avait perdu un oncle au commencement de l'année, se découvrit le besoin de faire un tour, au cimetière ; une voisine lui chuchota :

— Attendez-moi !

Il n'y a pas de bonne partie chez les morts, si l'on n'est pas au moins deux.

Quand madame Chevallier aperçut la terre meuble à la place du trou au fond de quoi elle avait vu descendre Christian, elle eut une révolte comme à une profanation. Elle crispa les poings, courut au petit tertre, s'y laissa tomber sur les genoux et y enfonça les deux mains, se retenant de toutes ses forces pour ne pas crier.

Ce fut le calme du lieu qui eut raison de son mouvement.

Près d'elle, à droite, il y avait une tombe devant laquelle, depuis deux ans, elle était venue prier, à jours fixes, poli-

ment, aux anniversaires et à la fête des Morts. C'était la tombe de M. Ernest Chevallier, son mari, l'étranger à qui elle avait pardonné toutes les tristesses qu'il lui avait fait connaître. Mais il s'agissait bien de lui I Christian était là, devant elle, sous elle, enfoui!....

Elle se rappelait que, petite fille, elle avait assisté à un enterrement et qu'elle avait vu glisser la bière dans un caveau.

A Forgault, et dans tout le pays, il n'y avait pas de caveau. Les morts étaient mis à même la terre et l'usage voulait que chaque assistant jetât sa « motte » sur le cercueil, comme si tous devaient contribuer à faire l'oubli sur le trépassé. Les femmes prenaient une poignée de terre et la lançaient dans la fosse ; mais certains hommes ne se baissaient même pas : ils poussaient du pied ce qu'ils rencontraient...

Elle entendait encore résonner le cercueil... et cela fit faire à son esprit un bond vers le passé : elle s'imagina le petit, sanglé dans sa tunique à boutons de cuivre, la tête un peu inclinée à droite, calme, doux, comme elle l'avait vu pour la dernière fois. Elle l'appela tout bas :

— Christian !... Christian !...

Puis elle posa une joue sur la terre, et resta là, inerte, à goûter la fraîcheur végétale qui montait vers elle et s'infiltrait jusque dans son cerveau.

Si près de lui, elle l'évoqua vivant, précis, et elle en goûta une joie immense. Ils se promenaient ensemble, dans un chemin qui les conduisait, par les champs, à la maison de M. Aristide. Ils revenaient tous les deux, en flânant, songeant chacun qu'ils étaient tels qu'ils souhaitaient d'être, seuls dans le monde, à s'aimer. Arrivés au mur de M. Aristide, ils se regardaient, et, complices, sans rien se dire, du même mouvement, ils retournaient en arrière, et s'asseyaient sur le talus d'un fossé, à un endroit d'où l'on ne voyait que des palisses et les noyers de la campagne... Qu'ils l'avaient faite souvent, cette promenade !... Puis elle se retrouvait, avec lui, à Saint-Georges, dans la maison des vieux Bénite, et puis sur la plage...

La douceur des souvenirs l'avait endormie... Des bruits de voix lui firent ouvrir les yeux.

Elle reconnut la tombe de son mari, devant elle, et ne bougea pas, pensant qu'on ne la découvrirait pas, qu'elle resterait là, à revivre les jours heureux, longtemps, toujours...

Mais quelqu'un disait :

— Elle est évanouie !... Il faut prévenir monsieur Aristide !

— Allez-y, vous ! Moi, je vais sonner le gardien !... D'une grande secousse, elle sortit de sa paix et fut

debout.

Une femme se hâtait vers la grille, une autre vers le pa-' villon du gardien.

Dans un accès de colère, elle rabaissa son voile et, sans prendre le temps de se signer, elle partit, outrée.

En franchissant la grille, elle croisa un autre groupe de femmes qui se dépêchaient et qui s'arrêtèrent, hésitantes. Madame Juigné, qui était parmi elles, s'avança en disant :

— Ma pauvre dame!... comment allez-vous?... Justement, voyez, nous allions prier sur la tombe de votre fils !

Madame Chevallier fit un signe de remerciement et s'éloigna... Qui donc leur avait permis de prier sur la tombe de son fils?

Depuis douze ans qu'elle était à Forgault, elle aurait cependant dû savoir qu'il n'y a pas de tristesses, pas de plaisirs, qu'on puisse goûter sans le voisin. Chacun se tapit derrière sa porte pour boire son vin et manger son fricot, comme les bêtes qui s'isolent pour dévorer leur proie et qui grognent dès qu'on approche ; mais, quand il s'agit de sentiments, il n'y a jamais assez de témoins pour les partager, et madame Juigné, froissée par l'accueil, mais qui tenait à sauver sa fierté, dut expliquer aux femmes qui l'accompagnaient :

— Je le savais!... Madame Aristide m'avait dit qu'elle était comme folle!...

Et elles firent tout de même leur tour de cimetière, bavardant là-dessus parmi les morts.

Le soir, madame Aristide, qui « revenait de ville », courut à sa bru, les bras écartés, des exclamations plein la bouche, et l'embrassa en geignant :

— Comment, Jeanne! vous vous êtes trouvée mal au cimetière ce matin?... Ah !

Madame Chevallier eut beau protester, madame Aristide ne voulut pas l'entendre. Elle poussait des soupirs, et répétait :

— Ma pauvre enfant I... ma chère fille !

C'est ça qui était bien! Se trouver mal au cimetière!... Comme elle en aurait souvent fait autant, si elle avait su la manière 1

Elle chercha M. Aristide pour lui faire part de la nouvelle :

— Tu sais, dit-elle, Jeanne est allée au cimetière ce matin : elle s'est évanouie sur la tombe de Christian!... C'est la femme Dutiers et une autre qui sont venues à son secours !...

M. Aristide faisait :

— Ah ! c'est très bien ! C'est très, très bien !... Je n'aurais pas cru ça d'elle !

— Et elle ne s'en est pas vantée ! ajouta madame Aris-

C'était excessif. Il eut le : « Hooputh ! » de l'homme à qui l'on n'en conte pas ; mais l'évanouissement lui causait une grande joie. Il dit même :

— Tu devrais faire prévenir Métayer, parce qu'enfin ça n'est pas naturel.

A la cuisine, madame Aristide donna l'ordre à Flavie, la femme de chambre, de courir chez le docteur :

— Quand on pense, confiait-elle à Adèle, quand on pense que madame Ernest s'est trouvée mal au cimetière, ce matin, sur la tombe de monsieur Christian !...

Puisque M. Aristide en avait paru satisfait, il fallait que tout le monde apprît que madame Chevallier s'était évanouie au cimetière.

Elle pleurait, madame Aristide, — d'enthousiasme ! Elle ouvrit la porte et cria :

— Jeanne ! Jeanne !... Vous ne voulez rien prendre? Ma chère enfant, vous devriez vous soutenir !

C'était une héroïne que sa bru : il fallait la soigner en conséquence.

Le lendemain matin, cependant, madame Chevallier retourna au cimetière, mais, cette fois, par les champs.

A la grille, elle s'arrêta : les ccups de son cœur se répercutaient jusque dans sa gorge.

Devant elle, le domaine des morts s'étendait, piqué d'ifs, semé de dalles, de pierres droites et de croix de pauvres, semblable à ces carrières ou à ces chantiers abandonnés où poussent, de-ci, de-là, au petit bonheur, des arbres rabougris, des genévriers et des touffes de ronces et d'épines.

Quand elle fut sûre qu'elle serait seule, elle se dirigea vers son cher petit mort ; mais, au moment de s'agenouiller, ce fut bien une autre affaire 1 La terre, piétinée, était souillée d'empreintes crayeuses...

Comment?... On ne respectait donc rien, ici?

Elle enleva ses gants et, religieusement, ratissa le sol.

Dans un coin, vers la tête de la tombe, elle découvrit des herbes qui pointaient... — Déjà ! — et un scrupule la retint de les arracher.

Il semble qu'une grande douleur vous engage à tout laisser en état. Libre aux graines, bonnes ou mauvaises, de germer. On n'ose plus agir, comme si le moindre de vos mouvements devait déchaîner d'autres deuils.

Elle resta là longtemps, dans l'air frais, parfumé de résine, à quelques pas d'un cyprès. Elle pensait à la mort, à Christian, qui y était entré : où était-il?

Mais vite, pour se cacher le néant qui l'effrayait, elle se dit : « Il est là... Il est là!... »

Elle revint par le même chemin, calmée, une fois encore. Elle longea le mur blanc de M. Aristide, où son ombre se plaquait, précédée de la fuite des petites « rapiettes » et des gros lézards.

En mettant la clef dans la serrure, elle vit son beau-père qui arrivait du fond du jardin, son journal déplié sous les bras et se frottant les mains...

Il y avait encore des journaux après la mort de Christian !

— Quel temps 1 soupira M. Aristide.

Puis il demanda si Montgenet avait passé au cimetière.

— Montgenet?

— L'entrepreneur !

— Je ne sais pas... Mais on a piétiné le sol, on a marché sur Christian : c'est honteux !

— Ça doit être Montgenet, réfléchit-il à haute voix. Je l'ai envoyé prendre des mesures.

Et après un temps :

— A propos, ma chère amie, je me suis fait concéder à perpétuité tout le terrain qui va de la tombe d'Ernest à la tombe Duvallier... Il y a cinq places, largement, et de quoi faire un jardinet devant, à moins que nous ne nous décidions à une construction. Nous verrons, n'est-ce pas?

Et, tout aussitôt, tirant sa montre :

— Montez vite vous déshabiller ! Il est onze heures moins le quart : le déjeuner est prêt.

Cinq places au cimetière : deux d'occupées, une pour elle dans les trois à prendre, et le déjeuner était servi ! M. Aristide pensait à tout.

Un peu avant midi, madame Chevallier avait quitté la table, courbatue et l'esprit émietté par le verbiage de sa belle-mère.

Depuis la veille, madame Aristide ne cessait de parler. Elle avait rencontré les Bertrand... Quelles braves gens !... Ils avaient dit : « Cette pauvre madame Ernest!... Ce pauvre monsieur Aristide!... » Et les Delafosse !... Ils l'avaient conjurée d'inviter madame Ernest à se ménager un peu : « Qu'elle se fasse une raison... ; monsieur Aristide aussi, et vous, madame Aristide, vous aussi... ! » Quelles braves gens!... A propos de beurre, d'œufs, de poulets, de balayage, de lessive, c'étaient des rappels au deuil, à l'enterrement et à la délégation du lycée : « On a trouvé ça très bien ! C'est vrai que c'était bien l » Et, pour faire oublier les mines longues qu'ils avaient faites au petit Dijo, elle répétait :

— Je leur ai dit : « Vous avez vu le lycéen qui tenait la « brunette » de droite, la dernière, à la queue du corbillard?... C'était l'ami de Christian, monsieur Dijo... »

M. Aristide mangeait. Adèle, à chaque plat qu'elle apportait faisait : « Ah ! mon Dieu ! »

Il n'y avait pas à tenter de se recueillir et d'oublier qu'on prenait un repas : il fallait participer à l'apparence de la douleur commune.

Madame Aristide bavardait pour la famille, et, ce matinlà, entraînée par tant de soupirs et tant d'allégresse mortuaire, elle avait proposé, presque joyeusement, « une prune à l'eau-de-vie » après le café. Elle avait aux lèvres, on le sentait, son : « Ça n'est pas toujours fête 1... »

Madame Chevallier s'était sauvée dans sa chambre. Elle y était depuis un instant, lorsqu'une détonation la fit sursauter.

Le canon de midi venait de partir, et cela l'indigna, non point à cause du bruit même qui semblait éparpiller le recueillement nécessaire à sa douleur, mais à cause de la persistance de cette manie, qui réapparaissait, si tenace, après la grande secousse qui aurait dû bouleverser la vie de cette maison.

Non, il n'y avait rien de bouleversé ! Du train dont allait l'existence, dans trois mois on ne se souviendrait plus que de l'événement qui subsisterait à la façon d'un repère. Les paroles qui le rappelleraient retentiraient creuses, menteuses, et la bouche qui les prononcerait ne se crisperait pas, la gorge resterait paisible. On dirait : « ... C'était avant la mort

de ce pauvre Christian », comme on disait : « ...C'était pendant l'hiver qui a précédé la fameuse sécheresse... »

Elle songea que ce désert du cœur lui serait intolérable et qu'elle le fuirait. Elle irait n'importe où — la Terre était vaste ; au loin, elle serait plus près de son petit mort.

Alors elle réapprit à s'isoler, ainsi qu'autrefois, quand elle voulait mettre à l'abri des mots secs de M. Aristide et des exclamations de madame Aristide ses peines ou ses menus bonheurs...

Chaque matin, elle se rendait au cimetière. Les gens, qui s'étaient habitués à la voir, disaient qu'elle était « touchée », qu'elle était exemplaire ou qu'elle « avait trouvé son devoir ».

Son devoir !... Elle pensait bien à son devoir !

Si elle avait eu, dans cette maison, le calme qu'elle aurait souhaité, peut-être n'en serait-elle pas sortie, trop heureuse d'y retrouver les bribes de la vie d'autrefois, si pitoyables, si désirables pourtant aujourd'hui ! Mais c'étaient de perpétuelles allées et venues de madame Aristide qui, à l'improviste, la surprenant dans sa chambre, pliée en deux, la tête dans les mains et qui lui conseillait de se redresser à cause des crampes d'estomac ; elle, encore, qui ouvrait les fenêtres toutes grandes pour faire entrer le soleil, ou qui les fermait parce qu'il faisait gris ; c'était M. Aristide qui regardait les plans de monuments funéraires et qui faisait des devis...

— Avec des larmes sculptées dans la pierre, on peut compter cinq mille.

Et madame Aristide qui se fâchait :

— C'est trop cher, Aristide !... Et avec moitié moins de larmes?...

— Évidemment, mais ça sera maigre... Autant n'en pas mettre du tout !

— Et le monument de fonte dont tu parlais !

— La fonte, bien sûr I...

Mais la fonte était moins respectueuse pour les morts :

— La pierre, avec des larmes, ce qu'il faudra de larmes sculptées, et un dôme byzantin.

Madame Chevallier n'entendait rien à ces douleurs qui se manifestaient avec de la pierre ou de la fonte et des devis d'architecte. Elle allait au cimetière cultiver la sienne sans penser à son devoir, auquel toutes les femmes de Forgault pensaient pour elle, sans même penser à prier. Elle n'avait que l'idée de se rapprocher de cet enfant et de revivre, un à un, devant sa tombe, les jours qu'il avait remplis ; mais, dès les premiers mois, des paquets de semaines entières lui échap-

pèrent... Cependant elle seule l'avait élevé, heure par heure, sans jamais le quitter ! Qui donc l'aiderait à faire rentrer dans sa mémoire ce qui en était sorti, puisqu'il n'avait été dorloté que par elle, puisqu'il n'avait intéressé qu'elle dans le monde?... Qui donc?...

Elle se martyrisa pour stimuler la paresse de son cerveau, s'accusa d'avoir été une mauvaise maman....

Les mamans ne se doutent pas, au milieu de leur bonheur, que le geste, le sourire, le bégaiement qui les ravit chez l'être issu de leur chair, sera effacé par un autre geste, un autre sourire, un autre effort vers la langue qu'ils parleront plus tard. Elles s'imaginent que tout cela restera fixé en elles, à jamais. Elles ne repassent pas leur livre de souvenirs ; des feuillets disparaissent, les lettres se brouillent, et, un jour, trop tard, quand elles veulent enfin relire la belle histoire de la création de l'homme qui est né d'elles, il n'y a plus que des dates et la table des matières : la nourrice, le sevrage, les culottes, l'alphabet, quelques mots... rien ! C'est l'enfant qui se rappellera, lui, comment on le prenait, comment on l'embrassait, ce qui l'amusait, ce qui l'ennuyait, la chaise où il s'asseyait pour entendre l'histoire de Peau d'Ane, ses regards sous le lit pour s'assurer si le nain ne s'y était pas blotti, le bruit des pincettes dans le foyer, un jour de fièvre, l'ondée sur les vitres ou le premier rayon de soleil dans quoi dansaient des molécules lumineuses ; des parfums, des peurs, des joies, des attentes, toute l'impalpable poussière de sa petite existence d'oiseau en duvet, dans le nid... Mais le nid déserté,... l'enfant mort?...

Madame Chevallier recherchait les bribes de l'histoire de son fils, la poitrine étreinte par cette conviction qu'elle ne pourrait plus rebâtir ce qui venait de s'effondrer. Elle se tournait vers la tombe voisine, pour implorer secours :

Ci-gît M. Ernest Chevallier, arraché à l'affection des siens à la fleur de l'âge. Son père désolé, sa mère, sa femme, son fils...

C'était M. Aristide qui avait fait libeller cela.

« Arraché à la fleur de l'âge ! »

Elle retrouvait vaguement cet être qui avait été rongé par la noce, à qui elle s'était dévouée pendant douze années — oui, alors, par devoir... Maintenant ils étaient quittes. Pas un regret, pas de haine. D'ailleurs, elle n'y voyait pas si loin 1 La pierre était vieille de deux ans, les pluies l'avaient

verdie par places : elle ne se souvenait de lui qu'en faisant un effort.

Mais, à venir chaque jour ici, voilà que sa mémoire s'éclaircit, que le détestable personnage de son triste roman se dessina, avec sa figure cireuse, sa barbe clairsemée, son front têtu, anguleux aux tempes, mordu de taches brunes, et ses deux bosses osseuses qui saillaient à la base du crâne !... Il lui réapparut dans leur chambre, le matin, quand il était au lit et qu'elle sortait du cabinet de toilette, fraîche, parfumée ; il l'appelait : « Jeanne ! » et, profitant de ce qu'elle était près de lui, il l'attirait brusquement... Elle sentait ses doigts de fer lui pénétrer dans les bras, l'attouchement de ses lèvres sur sa bouche... Et la voix qui, elle aussi, remontait, brisée, basculant au milieu d'un mot, hachée de hoquets !... Et ses trahisons, ses mensonges d'homme coureur de filles, ses maladies fardées de noms avouables, jaillissaient de l'oubli où elle les avait jetés. Comment était-elle sortie indemne de tout cela?

Et, plus elle alla, et plus s'embruma la douce et tendre figure de son petit Christian. Elle avait beau tourner le dos à l'autre tombe, se boucher les oreilles, se répéter : « Christian ! Christian ! » le voisin se dressait et lui pesait sur les épaules.

Un matin, tandis qu'elle était là, un chariot s'arrêta.

Des ouvriers la saluèrent, firent glisser de grandes pierres sur des rouleaux, en s'interpellant comme au chantier.

Elle partit. Mais, le jour suivant, quand elle revint, elle crut rêver : à la place du tertre où pointaient les herbes, il y avait des pierres taillées, les unes entrées en terre, les autres de guingois, et une grande dalle sur laquelle traînaient des baquets, des truelles, des pics et des sacs de ciment.

Un des maçons lui dit :

— Bonjour, madame Chevallier. Approchez, allez !... C'est l'heure où on se repose.

Elle fit quelques pas, s'agenouilla, mais tout près, ces hommes cassaient la croûte et parlaient de leurs petites affaires ; l'odeur de vinasse lui arrivait avec celle de fromage et d'ail.

Elle se leva et leur demanda quand ils comptaient finir leur besogne.

— Oh ! répondit l'un d'eux, c'est pas long. Demain soir on en verra le bout.

Elle se retira et ne reparut pas le lendemain.

M. Aristide lui dit au déjeuner :

— Vous n'êtes pas allée au cimetière, ce matin, Jeanne? Elle fit :

— Les ouvriers y sont : ça me met hors de moi !

M. Aristide se tut et regarda sa femme, qui répliqua vite :

— J 'irai ce soir, moi ! Avec ces oiseaux-là, il faut veiller au grain.

Voilà!...

Lorsque, deux jours plus tard, Mme Chevallier poussa la porte du cimetière, qu'elle aperçut de loin les pierres blanches, elle pressa le pas, avide de retrouver le calme ; mais, au détour de l'allée, elle vit un homme qui, accroupi, la pipe à la bouche, tapait sur la dalle à coups de marteau.

Elle courut à lui, les dents serrées, prête à crier : « Vous n'avez pas honte?... Il y a un mort là-dessous! » Mais l'homme la devança :

— Bonjour, madame Chevallier, je vas vous laisser, un moment.

Il posa ses outils à terre et, comme pour faire la place aux prières, de sa balayette il épousseta la tombe.

Celui-ci en avait pour longtemps. Il n'abattait pas beaucoup de travail par jour, mais c'était un vieux bonhomme bien poli. Dès que Mme Chevallier se montrait, il prenait son époussetoir.

D'abord, quand, de loin, elle entendait le maillet, elle s'enfuyait dans la campagne, à grandes enjambées, éperdue, comme si l'on avait frappé sur son petit ; et puis elle avait fini par ne plus tant s'irriter : elle se contait que Christian avait connu le vieux et que c'était un brave homme.

Elle lui donna cinq francs.

Mais ensuite il y eut le plombier, qui gueulait à son apprenti :

— Rouquin, amène-toi ici, nom de Dieu !... Mets du charbon !

Buel recueillement !

n jour, c'était pour la croix; un autre jour, pour l'entourage.

Le plombier disait :

— C'est provisoire. Monsieur Aristide a des plans. Avec M. Aristide, rien n'était définitif. Dans sa maison,

il y avait des rideaux provisoires depuis trente ans; une fontaine de zinc, provisoire depuis le même temps et qu'on rafistolait tous les deux ou trois ans ; une échelle pour monter

au grenier, dans les chambres de domestiques, en attendant l'escalier. Cet homme, gonflé d'orgueil, remuait des projets inlassablement. Il donnait à entendre « qu'il ferait faire un bassin, qu'il ferait édifier une serre, qu'il organiserait sa vie pour voyager, dorénavant, pendant l'automne... » Pas de bassin, pas de serre, jamais de voyage, mais les gens de Forgault se confiaient : « Monsieur Aristide va se faire faire un bassin », et c'était bien mieux que s'ils avaient dit, une bonne fois : « Monsieur Aristide s'est fait faire un bassin. » On n'en aurait jamais reparlé.

On passa près de deux mois à la tombe de Christian. Elle était composée d'une grande pierre plate, au bout de laquelle se dressait une autre pierre surmontée d'une croix de fonte. En arrière, il y avait une petite construction de fer qui supportait un châssis vitré, pour abriter les couronnes.

A cette occasion, l'on avait fait cadeau à M. Ernest Chevallier, le voisin, d'une même construction de fer et de vitres.

C'était pitoyable. Il y en eut, néanmoins, pour onze cents francs, et l'inscription restait à faire.

Mme Chevallier ne s'occupait de rien. Les travaux semblaient s'effectuer automatiquement.

L'inscription, à elle seule, coûta deux cents francs. L'artisan qui la burina avait installé une tente verte. Des curieux le visitaient : il leur distribuait, avec des cartes de visite où il s'adjugeait le titre d' « Artiste lithotique », son catalogue d'inscriptions où étaient consignées plus de trois cents façons de s'éplorer ou d'exalter les mérites d'un mort ; à la fin du catalogue, il y avait des citations latines et des vers empruntés aux « meilleurs poètes français », ainsi que des lambeaux de prières de toutes les religions connues, pour les gens à court d'inspiration.

La première fois qu'il vit Mme Chevallier, il lui en présenta un exemplaire ; mais elle ne revint plus, à cause de la tente verte sous laquelle elle devait s'agenouiller tandis que « l'artiste lithotique » burinait. Il eut d autres visiteurs, et, souvent, M. Aristide.

Le soir, à table, on s'entretenait de lui, et Mme Aristide répétait ses mots. C'était un homme d'une conscience admirable : on racontait qu'il avait regratté toute une pierre tombale, achevée, pour un B dont le renflé ne le satisfaisait pas. Il disait beaucoup de bien du grain de la dalle de Christian, qui était « homogène, très fin et dans lequel

on ne rencontrait pas de ces sales petits coquillages qui vous démolissent un effet en cinq sec !... » Enfin, il était accrédité près « le Saint-Père, les diocèses et les chefs des principales religions reconnues », et il n'y avait que lui pour « tourner la gothique ».

Lorsque la tente fut démontée, Mme Chevallier retourna au cimetière.

Elle crut mourir de honte. Au-dessous des dates de naissance et de décès de Christian, elle lisait :

J'ai déjà fait ma vie. Bon fils, j'ai voulu rejoindre papa dans le domaine de Dieu dont je vous ouvrirai les portes.

Il y eut, à ce sujet, des propos aigres chez les Aristide, — les premiers depuis la mort de l'enfant.

Mme Aristide, à qui sa bru n'avait pu cacher sa stupéfaction, avait répondu :

— Je n'ai pas remarqué... Bien sûr qu'Aristide n'y est pour rien, allez !... Voyons, voyons ! qu'est-ce qu'il y a d'écrit?

— Il y a : J'ai voulu rejoindre papa... Vous l'avez entendu dire qu'il voulait mourir?

Non, jamais, au grand jamais, Mme Aristide n'avait entendu rien de pareil ! Certainement qu'Aristide ignorait cela.

— Qu'est-ce que vous avez toutes les deux? demanda M. Aristide, qui survenait.

— Il y a que Jeanne n'est pas contente. Tu l'as vue, toi, cette inscription? fit sa femme, pour tâter le terrain.

Il ouvrit la bouche, balança la tête et, prenant son sourire sarcastique, il riposta vertement à sa bru qu'elle aurait dû, dans ce cas, se servir elle-même :

— ...C'est vrai! Vous vous retirez dans votre désespoir! Je comprends, je comprends!... Pourtant, nous aussi, nous avons notre désespoir. Nous sommes bien obligés de le secouer pour nous occuper du nécessaire... Qui est-ce qui a commandé la tombe?... et l'enterrement?... Et tout, et tout !... Hé ! ma chère amie, vous ne trouvez pas l'inscription de votre goût? Le « lithotique », qui est un artiste, n'est pas de cet avis, et la preuve, c'est qu'il a rabattu vingt francs en échange du droit, que je lui ai accordé, de porter l'inscription à son catalogue...

Mme Chevallier eut une révolte ; mais, aussitôt, elle s'apaisa. Après tout, que lui importait l'inscription, le monument, la concession à perpétuité !... Dessous, il y avait son fils : voilà !

Elle se tut, écœurée.

— Ah ! faisait Mme Aristide, l'ouvrier a rabattu vingt francs?

— L'artiste.

— L'artiste a rabattu vingt francs?... Et il a mis ça sur son catalogue?... Vous entendez, Jeanne?

Mme Delafosse, qui visita ces dames, glissa précieusement :

— Je suis allée prier sur la tombe du petit... J'ai lu l'inscription. Elle est très chrétienne !... Et c'est d'une netteté !... pas une bavure.

Mme Poulain, s'extasiant sur tout ce qu'on admirait autour d'elle, dit à son tour à Mme Aristide :

— Ah ! on la regarde, votre inscription, oui !... A la bonne heure, au moins, ça signifie quelque chose !... C'est rudement bien !

Mme Chevallier n'avait plus le droit de se révolter.

Elle retourna au cimetière, ferma les yeux ; mais elle évoquait de moins en moins Christian. Trop de gens qui scellaient, raclaient les pierres, qui buvaient, fumaient, juraient, avaient passé ici ; ils avaient chassé la chère petite image. Il n'y avait plus que son mari qui, maintenant, lui apparaissait avec précision, attiré, semblait-il, par ces bruits, ces jurons, ces odeurs de pipe et ces relents de vin. Elle le sentait à son côté et elle n'osait lever les paupières, comme si elle avait redouté que, devant elle, la dalle, subitement devenue un miroir, ne lui renvoyât son fantôme.

Elle en fut affolée et, pour se protéger, elle appela le souvenir de son amant, de toutes ses forces intérieures.

Sur ces entrefaites, un matin qu'elle traversait la grande allée pour gagner la concession de famille, elle fut arrêtée par le curé qui se détacha d'un groupe dans lequel il y avait deux gendarmes en tenue.

On exhumait le corps d'une femme morte depuis quelques années : le mari avait hérité, il avait acquis un terrain à l'angle de deux chemins, jugeant que, dans sa situation, il était désormais séant d'avoir une belle demeure pour l'éternité.

Mme Chevallier regardait les fossoyeurs.

Soudain la bière apparut, sale, pourrie, minable.

Chacun donnait son ordre ou son conseil : « Doucement !... là!... Posez-la ici... non, plus près!... Doucement! » Tout à. coup, tandis que tout le monde criait : « Doucement ! » la bière, tirée d'un seul côté, heurta une grille, chavira,

s'échappa de la corde, et le bois vermoulu, qui était un bois de pauvre que l'héritage n'avait pas encore consolidé, s'cmietta, lâchant sur le sol des os, des lambeaux de vêtements et de la terre...

Mme Chevallier poussa un cri, courut à la tombe de Christian, se jeta à genoux, répétant : « Oh! mon Dieu!... oh ! mon Dieu ! » les mains sur la figure, pour essayer de se cacher ce qu'elle verrait désormais de son petit Christian. Mais l'image persista et se transforma : c'était un squelette, ballottant dans un uniforme de lycéen...

Elle quitta ce lieu maudit où l'on évoquait les morts au-dessus de leur pourriture, où les prières ne tombaient que sur des os et des loques, et elle rentra par les routins des champs, en tournant autour de la ville pour faire évaporer ce cauchemar.

Au bout de la petite côte, elle s'assit sur un tas de cailloux, lasse, perdue. Sous ses yeux, il y avait le toit d'ardoises de M. Aristide, si grand et si luisant près des autres toits de tuiles, qu'il semblait commander ; sur les buissons d'aubépine qui environnaient les premières maisons, séchaient des lessives. Autour d'elle, les avoines et les blés ondulaient, ■ verts encore. Dans cette gaieté raisonnable de la campagne en culture, sa tristesse lui sembla si accablante que, sur le point de s'y abandonner, elle tenta un retour sur elle-même, très loin, jusqu'à ses premiers souvenirs.

C'est la consolation de ceux qui souffrent de revenir aux pantins des années de l'enfance, au chien maxt3'r avec qui l'on partageait les croûtes, les biscuits, la soupe ou le chocolat, aux manies d'une grand'maman, aux vieilles bouches édentées des domestiques qui vous tutoyaient, au marronnier autour duquel le sol, foulé par des centaines de petites galoches, était lisse comme du ciment, aux « marelles » du parvis... On retrouve la buanderie où l'on se balançait sur un madrier, quand il pleuvait ou que le soleil était trop ardent ; on retrouve la tête vernie des poupées ; on retrouve l'odeur aigre et poivrée de l'épicerie où l'on achetait les sucres d'orge ; on retrouve tout ce qui garde de nous nos fragiles empreintes, les babioles, les riens qui surnageaient dans notre mémoire et conservaient, pour nous seuls, le parfum apaisant des premières sensations de la vie.

Mais, pour elle, il n'y avait pas de coins où se reposer,

{)as de figures de vieux, pas de feux de bois dont une flamme ui était restée dans la mémoire, pas de jardin où elle avait eu son arbre, sa bordure de buis et son « fourre-tout *, pas

de bancs où elle avait joué des parties d'osselets : rien que des déplacements, une bousculade de meubles en pitchpin, de chaises de rotin, de petits lits "de camp sans rideaux, et... une ville nouvelle, un appartement nouveau, des têtes nouvelles, une nouvelle pension, de nouvelles petites amies, un galon ou une décoration de plus sur l'uniforme de son père ! Une trêve... et une autre bousculade de meubles... Elle avait oublié un cerceau à Marseille, une poupée à Lille : c'est tout ce qui constituait sa réserve pour les années futures,

Mme Chevallier redescendit doucement vers Christian. Elle le retrouva bien vivant, avec son sourire de travers et ses gestes affectueux qui le rapprochaient d'elle. Jamais elle ne l'avait vu si nettement au milieu de l'appareil de croix, de dalles, de colonnes brisées, de couronnes de perles ou de zinc émaillé, et de toute cette navrante pacotille de bazar sous laquelle on enfouit les morts qu'on veut honorer...

Dans l'après-midi, fenêtres ouvertes, elle relut des lettres de Christian, et, le soir, à la lampe, avant de se coucher, elle fouilla dans le tiroir où elle avait serré la correspondance de M. Colonna.

Cette fois, elle les avait, ses morts, là, près d'elle, tels qu'elle les voulait.

Le lendemain, à son heure de cimetière, elle sortit et fit un grand tour dans la campagne...

Quelques jours plus tard, elle souleva le couvercle de la malle qu'on lui avait renvoyée du lycée, où elle n'avait jamais osé legarder.

Il y avait les chères affaires du petit : son linge, ses livres particuliers, ses cahiers de classe, son plumier, un... un paquet de cigarettes... Elle en eut pour un? grande semaine à tripoter tout cela, et encore elle n'avait pas touché aux cahiers. Dès le premier qu'elle feuilleta, elle découvrit : « II faut avoir beaucoup d'énergie dans la vie... » Et, tout le long des pages, il y avait de ces maximes puériles où l'on devine l'effort de la pensée qui se libère du chaos. Entre un résumé du règne de Philippe Auguste et un cours de physique, il y avait : Je vois, mais ce que je vois le mieux est ce qui n'est pas là... Ailleurs, un dessin maladroit de la maison de Forgault, et, dans un atlas, les pages d'une écriture microscopique, presque illisible : Mon journal.

Le journal d'un enfant !... Le problème d'une vie, qui

s'énonce. Des vérités, des mensonges, des crudités, des

extases, des doutes, des certitudes invraisemblables, des aspirations à la justice, des théories — à onze ans, oui : jamais on n'en aura de plus belles, jamais on n'en aura tant, jamais on ne se sentira plus de courage pour les défendre ; des projets : « Je serai officier. J'aurai une maison ; maman sera là. Dijo aussi, M. Colonna... »

M. Colonna ! Le cahier était plein de lui.

Au bout de quelque temps, Mme Aristide dit :

— Vous n'allez donc plus au cimetière, Jeanne? Elle répondit :

— Je n'en ai plus la force.

— Ah ! ma chère fille, fit Mme Aristide, il faut la prendre. On commence déjà à parler !...

Elle fit comme si elle n'avait pas entendu, mais M. Aristide, que sa femme tenait au courant de tout ce qui se passait, réfléchit et devint inquiet... Il raisonnait :

— Elle ne va plus au cimetière, elle est bien portante... Ma parole, on jurerait qu'elle n'a pas perdu son fils !...

Ce fut comme une révélation. Il marmonna, angoissé : — Elle va nous claquer dans la main !

Non ! Il ne fallait pas que Mme Chevallier les quittât.

M. Aristide en avait décidé ainsi.

Il ne le fallait pas ! Du reste, elle n'avait pas de famille, et ses morts étaient ici : où serait-elle allée?

Christian vivant, c'était lui qui était le lien entre eux et elle. Maintenant, l'envie pouvait la prendre de partir, d'aller habiter Niort ou Poitiers... Il ne le fallait pas !

— Tu entends, toi? 77 ne faut pas!... faisait M. Aristide, hachant les mots pour les faire pénétrer dans la dure caboche de sa femme. Il ne faut pas; je ne veux pas, à longue journée.

De temps en temps, à voix basse, il ajoutait :

— Sans quoi... je ne sais pas ce qui arriverait!... Il y aurait partage, il y aurait...

Il y aurait partage : on serait obligé de vendre les Hortillés, de rendre des comptes, de combler les trous faits à la dot de « Mme Ernest », de réduire le train...

Réduire son train ! Il n'y a pas de déchéance plus profonde en province.

Ces prévisions l'affolaient...

Depuis dix ans, il déchargeait le jeune ménage des soucis d'argent, c'est-à-dire qu'il faisait des placements, vendait, achetait, trouvait, au trafic, le double plaisir de manier des capitaux et d'annihiler les personnalités de son fils et de sa bru. Ils n'existaient plus pour lui : c'étaient des enfants qu'on entretient, à qui l'on donne quelques pièces pour les amuser ou pour leur montrer que « tout va bien » et de qui l'on canalise les désirs pour ne pas avoir à leur refuser des fantaisies.

Il avait si bien brassé dans le même tiroir leur fortune et la sienne que les deux ne faisaient plus qu'une, qui lui appartenait, et lui-même n'aurait pas su reconnaître s'il avait payé les prairies des Hortillés avec son argent ou celui de sa bru.

Non ! Il ne fallait pas que sa belle-fille les quittât, il ne fallait pas qu'il y eût partage !

M. Aristide était prêt aux sacrifices, mais il sentait bien que ce n'était pas avec des sacrifices qu'il obtiendrait ce qu'il souhaitait et à certaines minutes, une angoisse intolérable l'étreignait.

Ah ! s'il avait eu une femme de tête !...

Mais Mme Aristide n'était qu'une brave femme, dans le sens le plus large de l'expression, capable d'exécuter, aveuglément, ce que son mari lui commandait, une canaillerie, même un crime, peut-être aussi une bonne action, si son mari avait jamais pu songer à faire une bonne action : c'était une machine.

M. Aristide s'était souvent réjoui qu'elle ne fût que cela : mais d'autres fois, après une bonne gaffe, il envoyait un coup de poing sur une table, ou il empoignait une chaise pour la briser, rageur, marmonnant :

— Bûche !... sacrée bûche !...

Mme Aristide avait paru cependant comprendre la gravité de la situation, mais son mari savait bien qu'elle n'en était pas intimement persuadée ; il aurait fallu qu'elle pût suivre un raisonnement : c'était au-dessus de ses forces. Elle n'avait jamais raisonné, elle ne pouvait pas raisonner. Elle admettait tout ce qu'on voulait, sur l'heure, répétait : « Fichtre ! en effet, Aristide !... » et, la minute d'après, pour changer les idées de son mari, qui étaient par trop noires, elle haussait les épaules : « Bast ! où irait-elle? » ou bien elle répétait son péremptoire et stupide : « En somme, tu ne lui dois rien. La dot d'Ernest a été mangée : c'était à elle d'y veiller. »

Avant d'entrer en ménage, Ernest l'avait déjà mangée, sa dot, et pas chez saint Joseph : Mme Aristide l'avait bien su, autrefois, quand il avait fallu qu'elle s'entremît pour dissimuler les dettes de son fils, mais, bavarde, à force de ressasser ses bêtises, elle avait fini par oublier la vérité.

Ce matin-là, au fond du jardin, M. Aristide arpentait l'allée qui, de la tonnelle au coin au cerfeuil, courait le long des treilles.

Il marchait vite, vite, le dos voûté, les poings serrés, la face verrouillée, puis, insensiblement, son allure se ralentissait comme s'il avait été las de poursuivre vainement l'idée qui s'obstinait à le fuir ; ensuite il recommençait à marcher vite, sous la colère qui l'aiguillonnait.

Enfin il s'arrêta, se redressa, cligna des yeux, regarda le bleu du ciel où de petits nuages paressaient, souffla et lâcha tout haut :

— Çà, est-ce que je deviens fou?

Il était en nage.

Il s'en fut à la tonnelle, et se laissa tomber sur le banc, les mains au front, dans une position qui ne lui était pas habituelle.

Par terre, de petites bêtes, à décor égyptien, rouge et noir, s'avançaient en file vers le mur où le soleil se plaquait. La caravane se glissait par les défilés de cailloux, serpentait disparaissait...

Sa fortune s'évanouirait ainsi!

De temps à autre, il faisait : « Voyons ! voyons I... »

Le courage ne venait pas.

Sa bru n'allait plus au cimetière !

Il l'avait épiée.

Chaque matin, elle sortait, pour s'asseoir sur le talus d'un champ, ou bien elle s'enfonçait dans la campagne.

Il se répétait : « Elle prend l'air, elle s'éloigne de ses morts », et il concluait : « Elle va partir ! Ça y est ! »

M. Aristide, qui n'était pas psychologue, avait pourtant deviné confusément ce qui germait dans l'esprit de Mme Chevallier, à l'insu d'elle-même..

Il était là, absorbé dans la contemplation de la colonne des mercenaires égyptiens qui transportaient son argent, lorsqu'il perçut un pas dans l'allée. Il eut un soubresaut ; à travers les branches, il aperçut sa belle-fille et faillit se lever. Mais, tout à coup, un rôle lui fut révélé.

Il remit sa tête dans l'étau de ses mains, crispa les pouces sur les oreilles, et il attendit.

Mme Chevallier s'avançait, paisiblement.

Les pas se rapprochaient, accompagnés d'un froissement d'étoffes ; une ombre rampa jusqu'à l'entrée de la tonnelle...

Un cri !

M. Aristide avait sursauté !

- Ma chère amie, dit-il en se passant les mains sur le front, je vous demande pardon de vous avoir fait peur !

Et sur un mouvement qu'elle fit pour se retirer, il ajouta en soupirant :

— Non, non, vous ne me dérangez pas !... Restez, allez !... Je vous en prie, restez !

Il se détourna, se tamponna la figure avec son mouchoir, rapidement, plutôt pour la barbouiller que pour essuyer des larmes et, la voix mal assurée, il offrit une place :

— Asseyez-vous là, Jeanne. Vous n'êtes pas si pressée, que diable !

Et, comme elle hésitait, il pleura presque :

— Ah ! ma chère amie ! Voilà où nous en sommes ! Trois sous le même toit, et chacun de son côté !... On jurerait que notre peine commune nous épouvante !

Mme Chevallier était stupéfaite de ce qu'elle entendait.

■ — Je ne suis pas très ouvert, voyez-vous, Jeanne !... J'en souffre !... C'est ma faute, mais je ne peux pas me faire violence... Et puis... votre belle-mère... Elle m'affole, cette pauvre femme !... Du matin au soir, ce sont des : « Sors donc î Je ne veux pas que tu te laisses abattre!... Qu'est-ce qui arrivera si tu n'as pas de courage?... » Je ne peux pas !

Mme Chevallier, qui ne savait que penser, crut poli de dire :

— Elle a raison. Il ne faut pas se laisser abattre !

M. Aristide, amer, souriant à la façon d'un condamné stoïque, répéta :

— Il ne faut pas !... Il ne faut pas !... Il lui tapota doucement les mains.

— Il ne faut pas !... Vous êtes jeune, vous, Jeanne !... Il ne faut pas!... Vous pouvez, vous!... Vous avez l'âge!... Moi, c'est fini !... La lumière vacille. Ça ne m'effrayerait pas, si je laissais derrière moi mon monde armé pour la vie...

Mme Chevallier écoutait son beau-père, interdite, et rien de l'homme qui avait été son geôlier, et qui s'en était à peine caché, rien n'apparaissait plus pour lui faire découvrir qu'on la bernait.

Le timbre, l'attitude, le geste... Il n'y avait plus de M. Aris-

Il se tourna tout à fait vers elle :

— Votre belle-mère... Vous ne la connaissez pas, la pauvre femme ! C'est une chiffe !... rien de rien ! Le jour où elle ne nous aura plus, vous vous imaginez qu'elle sera capable de se tirer d'affaire?... Ah ! ma chère amie !... Ce sera la proie du premier qui rôdera ! On la mettra sur la paille !

Il s'arrêta un peu et reprit, les yeux ailleurs, sachant bien que dans ce miroir les plus maladroits voient clair :

— Jeanne !... elle n'a plus que nous! Il ne faut pas que nous lui manquions! Vous ferez ce que vous voudrez... Je vous répète que c'est une chiffe : elle ne sera pas gênante. Vous voyez qu'elle ne prend pas beaucoup de place, ici?... Avec vous, ce sera la même chose... Laissez-moi parler, Jeanne, je vous en prie ! 11 n'est que temps. Plus tard, quand je ne serai plus là, vous vous rappellerez ce que je vous dis aujourd'hui. Si!... si!... Laissez-moi parler...

Il lui sembla qu'on marchait du côté de la maison. Il se pencha, ne vit personne, mais il baissa pourtant la voix, tapota encore deux ou trois fois la main de Mme Chevallier et lâcha la grande pièce :

— Ma chère fille, vous pensez bien que vous représentez pour nous ceux que nous pleurons!... Nous n'avons plus que vous !... Vous êtes notre fille !... C'est bien le moins que je vous...

Il se leva tout à coup, fit :

— Chut !... Je crois qu'on vient !... Il ne faut pas qu'elle nous voie ensemble!... Ne bougez pas!...

Et il s'échappa, content d'avoir un prétexte pour terminer subitement l'entretien.

Mme Chevallier se sentait prise de vertige. Elle... nous... Que lui voulait-on?

Là-bas, au bout de l'allée, se dressait le coin de la maison, sec, coupant, revêche.

Mme Aristide surgit et inspecta le jardin d'un coup d'oeil.

Elle avait son chapeau de paille noire, un panier et un couteau à la main.

— Tiens ! Aristide ! fit-elle.

M. Aristide la frôla, lentement, la tête inclinée, grand, si grand près de sa femme !

Elle le regardait et, comme s'il lui avait glissé un ordre, elle posa son panier, jeta son couteau dedans, s'essuya les mains et s'apprêtait à le suivre, curieuse, quand M. Aristide, se retournant, lui lança un :

— Imbécile 1

LA PRISON DE VERRE 6l

Alors, docilement, elle reprit son panier et, se dirigeant vers un carré de légumes, dit très fort, de façon à ce que cela parvînt jusqu'à la tonnelle :

— J'allais cueillir de la « broussette ». Mme Chevallier ne la vit plus.

Elle la retrouva un peu avant le dîner, assise dehors, à l'ombre, confectionnant deux couronnes de buis, de chèvrefeuille et de rognures de laurier, — des couronnes à l'économie : quelques fleurs et beaucoup de garniture.

Sur la fenêtre de la cuisine, il y avait cinq ou six géraniums nouvellement plantés dans des pots.

Mme Aristide soupira :

— Tout est grillé, là-bas ! Ah ! ma chère fille, si vous voyiez !... J'avais recommandé à Lormois d'arroser, mais c'est comme si on chantait Femme sensible! Lormois, arroser !... Ah bien ! il aime mieux faire des éperviers !... Faire des éperviers à la porte d'un cimetière!... C'est honteux, ma foi ! Ça ne l'empêche pas de réclamer ses pièces... Ah ! ma chère fille !... Ah !... Nous irons demain porter ces couronnes, voulez-vous? J'enverrai Adèle et Flavie en avant, avec ces pots de géraniums. Et puis...

Elle cligna les paupières :

— Voyez donc ce qu'il y a derrière le banc... Il y avait un arrosoir tout neuf, à long goulot. Mme Aristide souriait, ravie :

— N'est-ce pas qu'il sera commode pour le cimetière? A table, elle fut empressée, prévenante, mais maladroite.

M. Aristide la repêchait à chaque instant.

Il avait repris sa figure fermée, disait quelques mots, par-ci, par-là, comme à l'ordinaire. Cependant, au dessert, il devint bavard : il n'avait pas le ton de l'après-midi, mais pas, non plus, celui de tous les jours. A l'improviste il proposa un tour de jardin et Mme Aristide courut chercher des pèlerines, malgré qu'il fît une chaleur étouffante, pour avoir le plaisir de dire à chaque instant :

— Vous n'avez pas froid, Jeanne?... J'ai votre pèlerine. Dans la grande allée, devant le cuveau de réserve où des

grenouilles sautèrent dans l'eau, Mme Aristide geignit : — « Y en a-t-il ! » avec l'inflexion qu'elle aurait eue pour dire : « Quel malheur ! »

— Il n'y en aura jamais de trop, affirma M. Aristide.

— Des grenouilles ; mais des crapauds !

— Des crapauds aussi.

Elle eut un frisson d'horreur :

— Tu n'as peur de rien, toi, Aristide ! Mais elle s'écria tout de suite :

— Dieu ! qu'il fait chaud !

Et, s'arrêtant pour respirer profondément, elle jeta les deux pèlerines sur le canon de midi.

M. Aristide poussa un petit soupir, haussa les épaules et les enleva.

Ils s'entretinrent ensuite des raisins qui grossissaient, des légumes qui avaient besoin d'eau, et puis ils se turent, allant et venant dans l'allée du fond.

On sentait l'épais parfum des jacinthes.

Mme Chevallier mâchonnait une vrille de vigne qu'elle avait cueillie au passage, sans qu'on la vît, car Mme Aristide lui aurait dit, comme à une petite fille : « Jeanne ! vous allez vous faire mal à l'estomac ! »

— Si on apportait des chaises? risqua M. Aristide. La bonne idée ! Des chaises I

Mme Aristide appela Flavie et lui cria :

— Prenez trois chaises dans la salle à manger !... Nous sommes au fond du jardin!...

On entendit une course, et Flavie et Adèle arrivèrent, croyant à une catastrophe.

Des chaises au fond du jardin ! Mon Dieu, mon Dieu 1 C'était bien la première fois qu'on donnait un tel ordre !

— Je ferai mettre un banc, dit M. Aristide. Mme Aristide eut un éclat de joie :

— J'en suis !... Un banc, hein? Qu'en dites-vous, Jeanne?... On en fait de si jolis !... En osier, alors?

■ — En osier, si tu veux !

M. Aristide acceptait un banc en osier ! il l'aurait proposé en bois, mais enfin !

— Je ne peux plus me sentir sous la tonnelle ! ajouta-t-il. C'est si sombre, si...

— C'est humide ! plaça Mme Aristide.

Elle était décourageante, cette femme !

Il poursuivit :

— C'est si sombre, si triste !... Autrefois je m'y trouvais bien, mais maintenant...

— Ah! oui, c'est vrai que c'est triste!... Humide aussi, mais triste !

Mme Aristide avait fini par comprendre, ce qui ne l'em-

Eêcha pas d'oublier vite le jeu. Des volets claquèrent, une arre de fer grinça.

— Voilà Gautier qui ferme, dit-elle.

Neuf heures sonnèrent comme pour lui faire plaisir.

Ensuite une rainette chanta derrière le jardin et on ne perçut plus que le grésillement uniforme des « grelets » et quelques pituitements de cailles qui tombaient en gouttelettes, précis, nets, à quoi il n'y avait rien à reprendre.

— Dans huit jours, on fauchera, fit Mme Aristide.

Au bout d'un moment, elle bâilla : elle n'en pouvait plus de sommeil.

Devant eux, sur l'écran glabre de la maison, une fenêtre s'éclaira.

Les bonnes montaient « faire la couverture ».

Tout était calme, calme. C'était la quiétude sans saveur et accablée de cette nature qui, en plein jour, semblait à peine éveillée.

Mme Chevallier pensait à M. Colonna, tendrement, à pleine mémoire, chérissant le silence qui s'était fait en elle. Ses membres s'étiraient, courbaturés encore mais sûrs d'eux, sûrs de leurs souvenirs. Quand elle se coucha, elle possédait claires et vivantes les images de son fils et de son amant ; plus belles, plus pures, plus religieuses, de s'être, enfin, libérées des traits de la mort.

Lorsque le lendemain, à huit heures, Mme Aristide vint la prendre pour aller au cimetière, elle s'enveloppa de son châle, disposa ses voiles et partit, reposée, tout autre et pleine de courage pour commencer la journée.

En bas, au pied de l'escalier, elles rencontrèrent M. Aristide, qui ouvrit de grands yeux.

— Nous allons Là-bas, fit Mme Aristide.

Il se tut, réfléchit une seconde et, simplement, comme s'il avait eu des semaines d'habitude, il décrocha son chapeau, boutonna son vêtement et dit :

— Je vous accompagne.

Les pots de géraniums et le petit arrosoir à long goulot étaient rangés sur la tombe.

On disposa les fleurs, on les arrosa.

Ce fut une manière d'inauguration.

Mme Aristide admirait l'agencement du parterre, lançait une exclamation, admirait encore.

M. Aiistide, lui aussi, montrait un chagrin assez bavard. Il exposa ses projets de monument funéraire :

— Il faut que ce soit simple et spacieux et que les fonda-

tions soient solides. J'avais eu l'idée d'une coupole... C'est bien démodé. De plus, je suis d'avis qu'il faut y voir et que les fleurs puissent pousser... Il y aura des verrières...

Une façon de jardin d'hiver !

Pour revenir, ils avaient pris la campagne, lorsque, au croisement de deux chemins, le bruit d'une voiture les fit se retourner. C'était le cabriolet du docteur.

M. Aristide prononça gravement :

— Voilà un homme de bien.

Jamais il n'en avait tant dit de qui que ce fût.

La voiture se rapprochait. A un détour, elle les rejoignit et le docteur Métayer, sautant à terre pour se dégourdir les jambes, M. Aristide s'exclama :

— Comme vous êtes jeune, mon cher docteur!... Mais quel métier ! Toujours en route, toujours... C'est très beau !... Avez- vous des épidémies?

Pas d'épidémie : alors M. Aristide se fit encore plus cordial.

— A la bonne heure ! dit le docteur, en regardant bien droit Mme Chevallier, vous avez, enfin, la mine que je vous souhaitais !

— N'est-ce pas? fit M. Aristide.

Et pourtant ce deuil qu'elle portait n'était pas fait pour lui donner de la mine ! A Paris, dans les grandes villes, on fait des deuils aimables, qui ont des modes et qui en changent. Un ruche, un bouillonné, de grosses épingles, des voiles coquets, un peu de blanc dès que le deuil commence à s'éteindre, — et les morts n'en vont pas plus mal. Mais en province, pas de fantaisie, pas de coquetterie, pas d'arrangement, rien : le deuil y est terrifiant. Un châle qui tombe en double pointe, des jupes de sœur converse, un corsage dont le col a la hauteur d'un doigt et qui bâille. La simplicité même est bannie de la tenue : les plis qui partent droit sont coupés par des biais ; si une jolie ligne apparaît, on la brise ; on atteint aux dernières limites du grotesque et les barbouillis et les costumes des sauvages ne sont rien près de cet uniforme désolant dont on habille indifféremment les fausses et les vraies douleurs.

Ce qui sauvait du ridicule Mme Chevallier, c'était sa chevelure, si jeune, si saine, si joyeuse, qu'elle éclairait, du haut en bas, son amas d'étoffes noires — sa chevelure et la lumière qui émanait de sa peau. Lorsqu'on était devant elle, il était impossible qu'on s'intéressât à son accoutrement : on était hypnotisé par ce flot de cheveux et par cette peau

sous laquelle on devinait que la vie battait largement, à grandes ondes généreuses.

Le soir de ce jour-là, M. Aristide prit sa femme à part et lui glissa, d'un ton mi-bourru, mi-triomphant :

— Ce n'est pas plus difficile que ça ! Il n'y a qu'à lui rappeler ses devoirs... Tâche de l'envoyer là-bas souvent; de temps en temps, tu l'accompagneras.

Puis, ayant manœuvré pour rencontrer sa bru seule, il lui confia tristement, avec sa voix de la tonnelle :

— Je suis très content de m'être ouvert à vous, Jeanne, très content !... Je me suis débarrassé d'un poids !...

Quelques instants plus tard, Mme Aristide survint et dit :

— Jeanne, il paraît que Mercier a des pensées, en veux-tu, en voilà, prêtes à repiquer. J'en achète pour les bordures. Nous pourrions peut-être aussi en mettre là-bas?...

Et on acheta des pensées pour les bordures du jardin et pour là-bas, et, une fois qu'elles furent plantées, il fallut bien les arroser.

Mme Aristide accompagnait sa bru, emmenait Flavie, qui portait un petit bouquet, une bouture, du terreau, enveloppé dans un journal, ou de la cendre pour faire un rempart contre les « loches » et les « lumas ».

Il arriva, une semaine, que Mme Aristide se crut enrhumée : elle ne sortit pas, mais Mme Chevallier qui, elle, n'était pas enrhumée, continua d'assurer seule le service des tombes.

Ensuite, Mme Aristide ne se rendit plus au cimetière que le dimanche, après la messe, et le jeudi. C'était des tournées d'inspection.

Les sépultures Chevallier, ratissées, arrosées, avaient l'air de jardinets d'expériences. Il ne leur manquait que des piquets et des étiquettes.

Mme Chevallier accomplissait sa tâche sans émoi, sans ennui, rompue par l'habitude, en fonctionnaire, et cela ne la rapprochait ni ne l'éloignait de son petit mort. Elle ne lisait pas l'inscription, elle ne prêtait même pas attention à la dalle ; elle pinçait les fleurs, grattait la terre, fichait un tuteur, nouait un lien de raphia. Elle se serait livrée à la même besogne dans le jardin Aristide.

Une fois l'arrosoir accroché aux branches du cyprès où on le dissimulait, elle se dirigeait vers la porte, lentement, les yeux à terre Elle n'aurait pas su nommer une seule des

tombes qui bordaient l'avenue qu'elle avait coutume de suivre.

Mais, dès qu'elle était hors du cimetière, les arbres, les ires en pierres sèches des champs, le coteau qui fermait l'horizon, tout ce qui l'environnait, servait de cadre à sa rêverie.

C'était là, au grand air, que ses souvenirs se coloraient et que le goût pour la vie lui revenait.

Lorsqu'elle rentrait, M. Aristide, qui la sondait de ses regards sérieux de vilain oiseau de proie, voyait bien que le traitement ne donnait pas les résultats qu'il avait souhaités : des craintes le lancinaient, imprécises mais opiniâtres, par longs spasmes qui montaient lentement et décroissaient, comme une fièvre. 11 s'obstinait cependant au régime des amabilités, sans obtenir d'autre résultat qu'une sorte d'attendrissement sur lui-même : il s'empêtrait dans ses propres filets, mais ce n'était jamais pour longtemps.

Un matin, en chargeant son canon de midi, il dit à sa bru qui passait :

— Je suis dé-sem-pa-ré !

Et, déposant l'écouvillon, la boîte à poudre et les bourres, il lui parla de la mort — à laquelle il ne pensait pas du tout — et des avertissements qui la précédaient : il était « dé-sempa-ré ! »

Elle tenta de lui faire reprendre courage, vaillamment, oubliant ses anciennes rancunes devant un pareil désarroi, si bien que M. Aristide, ne pouvant contenir son dépit, lui lâcha, de sa voix cinglante, de sa vraie voix :

— Vous... si vous étiez carrément touchée !...

Mme Chevallier en fut toute chavirée, mais, aussitôt, il redevint doux et comme convalescent.

Aux repas, on faisait des plats fins pour elle, et M. Aristide veillait à ce qu'on ne commît pas la maladresse de les lui présenter à la façon que connaissent les vieux parents de qui on cultive l'héritage. Quand Mme Aristide s'oubliait jusqu'à dire : « Ma chère amie, c'est pour vous! » vite son mari reprenait en souriant : « Elle ne vous avoue pas qu'elle ferait une lieue pour en manger. »

Il se transformait et devenait un brave bonhomme.

Dans la coulisse, c'était une autre affaire ! Si Mme Aristide disait, triomphalement : « Hein ! », il haussait les épaules rageusement, et, contenant les éclats de sa voix, il rabattait cet enthousiasme de grosse femme bête : « Regarde donc sa mine, tiens !» et il souriait méchamment pour ajouter « ...et ses cheveux 1 »

Ses cheveux !... Voilà aussi ce qui le tracassait !

Mme Aristide restait interloquée, la face étirée par la moue qui précédait d'ordinaire son flux de sanglots, mais M. Aristide la fouettait d'un : « Quoi?... quoi?... Que veux-tu que j'y fasse?... Ça n'avance pas de faire des simagrées... Est-ce que je pleurniche moi?... Continuons, voilà tout! »

Elle continuait, poussée, retenue, bousculée, marchant tout de même à peu près selon la volonté de son mari.

Par intervalles, on voyait le docteur Métayer. M. Aristide lui faisait toujours bon accueil, mais il n'aimait pas le laisser seul avec Mme Chevallier ; du reste, il en avait informé sa femme, qui lui avait répondu sottement :

— Oh ! Aristide ! Le docteur... Oh !...

M. Aristide l'aurait tuée!... Jamais, non, mon Dieu! jamais cette triple bûche ne comprendrait !

— Tu te figures peut-être que je m'imagine que Métayer va l'enlever ou la demander en mariage?

Et aussitôt :

— Bûche! bûche! bûche!...

Mme Aristide pleurait déjà.

Il lui avait saisi les poignets, l'avait secouée comme un prunier et, nez à nez, les yeux rivés aux siens, il lui avait mâché l'explication :

— Tu sais pourtant, nom d'un chien de sacré nom d'un chien ! que Métayer n'a pas les idées de tout le monde... et qu'elle l'écoute?... Bûche!... Bûche!... Nom de...! Dans ce cas, fiche-moi la paix!...

Et il l'avait repoussée, démoralisée mais convaincue.

Aussi on surveilla les visites du docteur ; mais cela n'empêcha pas, un matin, le docteur de demander à Mme Chevallier :

— Comment ça va-t-il?

Et Mme Chevallier de lui répondre, saisissant bien qu'il

ne s'agissait pas de sa santé :

— Je m'ennuie.

Il leur semblait qu'ils s'entretenaient journellement de

leurs misères, à travers les murs, les rues, les maisons et toutes les barrières qui les séparaient.

— Vous ne faites rien?

Rien! Elle ne faisait rien, n'avait de courage à rien...

— Lisez, travaillez un peu... Occupez-vous, occupez- vous, sinon...

Mme Aristide était survenue.

Lire?... lire quoi?... Travailler..,

Elle réfléchit et se dit qu'elle travaillerait.

Elle broda des mouchoirs. Les mouchoirs finis, elle broda des chemises.

Du matin au soir, en dehors de la promenade du cimetière, elle était à la fenêtre de sa chambre, ou sur le perron, du côté du jardin, ou sous la tonnelle et voilà que M. Aristide, content peut-être de la voir se perdre les yeux sur du blanc dans quoi courait son aiguille, voilà que M. Aristide s'inquiéta.

Mme Aristide lui rapportait qu'elle brodait des chemises, qu'elle ajourait des draps, qu'elle se faisait un cachecorset...

— Ah çà, mais... c'est un trousseau qu'elle entreprend! finit par découvrir M. Aristide.

Qu'elle travaillât, « passe encore » — au moins, on savait où elle était ; mais qu'elle travaillât pour elle, qu'elle ne travaillât que pour elle... Il fallait qu'elle eût une idée de derrière la tête.

Il recommença de se répéter : « Voyons ! voyons !... » en essayant de choisir une nouvelle ligne de conduite.

Il s'en allait, un peu courbé, les yeux au sol, les doigts gourds, en vieillard qui se ratatine, mais de brusques accès de colère dénonçaient sa verdeur.

— Ah ! ma chère amie, dit-il un jour à sa belle- fille, ne travaillez donc pas tant que cela !... Vous vous tuez !

Il s'assit près d'elle, garda le silence longtemps et, comme s'il en avait été à la conclusion d'un long raisonnement, tout à coup il étendit la main et dit :

— Tenez !... Voulez-vous mon avis, ma chère Jeanne?.., Eh bien, nous nous ensevelissons !

Il ajouta :

— Ça n'est pas chrétien, ce que nous faisons. Moi, je deviens... je deviens... je ne sais pas ! Il faut nous secouer...

Dix minutes après, très droit, tout gaillard, les lèvres étirées, minces... minces !... il se frottait les mains devant Mme Aristide :

— Tu vas me faire le plaisir d'aller chez les Juigné aujourd'hui même... Écoute, je te prie! Tu leur laisseras entendre qu'ils devraient venir nous voir. Tu saisis?... Ce n'est pas une visite que tu leur fais : tu es en deuil. Tu entres che2 eux par le magasin et tu leur dis : « On ne vous voit plus !.. Passez donc à la maison de temps en temps : monsieur Aristide serait content de faire un brin de causette avec vous. I! est si triste !... Tenez !... Venez après votre dîner, ce soir, pai

hasard, de façon qu'il ne se doute de rien !... » Tu as compris?... As-tu compris?

« Oui, oui, oui!... Elle avait compris! »

Elle n'avait rien compris du tout. Enfin peu lui importait : elle avait la consigne, c'était l'essentiel.

Le soir vers huit heures, les Juigné apparurent, « par hasard : ils passaient !... »

M. Aristide dit :

— Je suis touché de votre attention.

Mme Chevallier abandonna son ouvrage, mais Mme Juigné voulut se rendre compte de ce qu'elle faisait, et, comme elle n'était pas femme à oublier, hors de son magasin, qu'elle était commerçante, elle parla d'une toile qu'elle avait reçue :

— Une toile d'une finesse!... Si je n'avais pas toujours à bouriner de tous les côtés, moi aussi, je voudrais faire de la broderie !... En voilà une toile qui ferait de la jolie lingerie !...

— Vous me la montrerez ! dit Mme Aristide.

— Je vous l'enverrai demain.

— Jeanne, reprit Mme Aristide, si elle vous convient, je vous l'offre.

La brave Mme Aristide !... Elle avait un sourire heureux : elle croyait faire le jeu de son mari !

Elle le regarda.

Ah ! bien !... Il l'examinait, narquois, amer : il finit par lever les yeux au plafond.

Mme Aristide en resta muette.

Quand les Juigné furent sur le point de se retirer, M. Aristide les remercia encore et ajouta :

— Savez-vous? Les soirées allongent : vous devriez venir ici, quelquefois... quand ça vous ferait plaisir... sans cérémonies !... Vous pensez bien que, dans notre deuil, nous ne voulons pas faire de cérémonies !... Nous ferions signe aux Poulain, auxBertrand et aux Delafosse, parbleu !... On bavarderait un peu, on prendrait une tasse de quelque chose...

La bonne idée !

Mme Aristide était transportée de joie. Jamais elle n'avait été à pareille fête. Mais qu'est-ce que M. Aristide pouvait bien manigancer?... Elle en oubliait de serrer la main à ses invités.

Lorsque Mme Juigné s'accroupit pour passer sous la devanture de leur magasin, elle dit à son mari, en parlant de M. Aristide :

— Il est rudement malheureux, cet homme !

— C'est vrai! fit Juigné, qui accrochait la barre inté rieure ; on ne s'amusera peut-être pas beaucoup tout d<, suite. C'est égal !... Qui est-ce qui aurait pensé à ça !...

C'étaient des gens ravis.

Leur première occupation du lendemain fut d'annonce aux Bertrand, aux Poulain et aux Delafosse qu'il y aurai des soirées chez M. Aristide.

Cela fit comme une révolution.

Un à qui on ne songea pas, ce fut au docteur Méta3'er.

M Aristide avait, sur la plupart des hommes, cette supé riorité de n'être jamais sincère, de le savoir formellement e de toujours s'appliquer à ce qu'il n'en parût rien.

C'était un acteur qui jouait pour lui-même, satisfait immensément, lorsqu il pouvait seul applaudir à soi triomphe.

Il était constamment en représentation et il finissait pa ne plus se plaire qu'ainsi. Il ne riait point lorsqu'il avai envie de rire, ne semblait pas triste lorsqu'il était triste et ne manifestait, en général, aucun des sentiments qu'i éprouvait.

Il était le personnage le plus considérable de Forgault en marge de la population. Les deux mille habitants de 1; commune lui auraient obéi s'il avait voulu les commander

On savait qu'il était attaché aux anciens régimes, oi ignorait ses convictions mais on persistait à se confier qu c'était « un convaincu ».

Il n'était convaincu que de l'infériorité de son entourage

Quand on l'approchait, on était toujours à ses pieds et i considérait de haut ces échines courbées, tirant des plan sans se presser.

Il n'avait pas d'amitiés ; il n'avait que des relations dont il se servait comme de facteurs dans une opératioi d'arithmétique. Avait-il besoin de Juigné, avait-il besoii de Bertrand? Il « posait » Juigné et Bertrand, et faisai l'opération.

Il s'était avisé que si sa belle-fille se persuadait de soi ennui, elle partirait.

Il ne fallait pas qu'elle s'ennuyât ; il ne fallait probablement pas, non plus, qu'elle s'amusât : l'ennui pouvait la chasser d'ici, mais le plaisir pouvait lui donner le désir d'en goûter ailleurs.

Il était nécessaire qu'elle ne gênât personne, qu'elle ne souhaitât rien et qu'elle s'endormît dans cette quiétude absolue de la petite province où les joies et les drames sont pareils aux joies et aux drames des couvents.

Et la maison s'était ouverte aux Bertrand, aux Juigné, aux Poulain et aux Delafosse.

Quelle affaire dans Forgauit !

Après dîner, on se mettait sur le pas de la porte pour voir passer les « invités ».

Les premières fois, les élus marchaient comme des fidèles ;qui vont recevoir la communion et qui n'osent pas trop ' regarder comment on prend la chose autour d'eux.

Ils arrivaient, inclinés, avec le « Bonsoir, monsieur Aris- : tide ! » des petits fermiers qui ont conscience de leur indii gnité ou qui, redoutant de ne pouvoir payer leur fermage, tentent de gagner les bonnes grâces du propriétaire.

M. Aristide leur répondait : « Bonsoir, Juigné... Bonsoir, Delafosse... », aimablement, mais avec ce brin de condescendance qui est un des secrets des bons diplomates.

Et ce n'était pas si aisé de les accueillir ainsi, tous les soirs, à la même heure, sans avoir plus à leur dire que la veille en se quittant !

Au coup de sonnette, M. Aristide avait une crispation. Ah ! la volupté de tenir un solide gourdin, d'administrer une volée aux gêneurs, une raclée à leur casser les reins !...

Mme Aristide faisait : « Les voilà ! », joyeuse, et elle disposait les chaises devant la cheminée comme si on eût dû adorer les cendres. Mme Chevallier attirait plus près d'elle sa corbeille à ouvrage, et la porte s'ouvrait :

— Bonsoir, monsieur Aristide !

En huit jours, cependant, chacun eut ses habitudes : le demi-cercle des chaises s'était rompu. « Ces dames » étaient autour du foyer ; « ces messieurs », un peu plus loin.

Ces dames : Mme Delafosse, Mme Bertrand, Mme Juigné.

Mme Poulain manquait trois fois sur quatre. C'était une ancienne domestique, qui n'avait pas encore pu s'habituer à prendre place parmi les maîtres. Elle était ronde, sotte, brave femme et soufflait toujours, un peu comme Mme Aristide : « Fait-i' chaud, hein? » après le : « bonjour, la com-

pagnie ! » qu'elle lançait dès le seuil. Elle entrait la dernière et fermait la porte.

En bonne ménagère qu'elle était, le spectacle du désordre la mettait à l'envers. Où qu'elle se trouvât, même dans la maison Aristide, si par hasard le petit balai du foyer était dans le coin de la cheminée au lieu d'être à sa patère, elle s'agitait, se mouchait, toussait, se tapotait les cheveux, et, tout à coup, elle quittait sa chaise pour accrocher la balayette à la patère ; ensuite elle se rasseyait, souriante — et calmée;

Elle nommait son mari : « Poulain », tout court et, si on: riait de quelque chose, elle riait aussi, mais fortement, comme un vrai charretier, et elle criait : « T'entends, Poulain? »

Poulain entendait et il se mettait à l'unisson, vite, avec; un coup d'épaule de portefaix.

Chez eux, les vitres tremblaient du matin au soir.

C'était un ménage de braves gens qui devaient leur fortune à l'épicerie qu'ils avaient fondée en se mariant, et à deux ou trois petits héritages qui avaient fini par les tirer tout à fait d'embarras.

Ils n'étaient plus épiciers, ils étaient rentiers, mais Poulain, à part le temps qu'il consacrait à son potager, sis hors ville, et au milieu duquel il y avait un pavillon chinois et des boules de verre, était toujours fourré à l'épicerie : d'abord, c'avait été pour dresser son successeur et pour ne; pas déshabituer les pratiques ; et puis parce que le comptoir luisant sur quoi les mains ont plaisir à glisser lui aurait manqué et que, sans la bonne odeur de cannelle, de moutarde et de café brûlé, la vie lui aurait paru insipide. Il jurait des : « Ben ! fi d'ioup ! » à tout bout de phrase, sauf chez M. Aristide où il se contenait, le pauvre Poulain, tant qu'il pouvait. C'était comme s'il avait eu un faux col trop étroit ; toutefois, il éprouvait une indéfinissable satisfaction à être là. Lorsque, vers neuf heures, à l'heure de la fermeture des boutiques, il commençait de somnoler, il se revoyait confusément petit garçon épicier, derrière des bocaux de sucre candi et de pastilles bariolées ; sa tête dodelinait, dodelinait un peu plus fort... ; brusquement, il levait les paupières et se trouvait au cœur même de la « société » de Forgault, chez M. Aristide.

Le joli songe ! Sa grosse bourgeoise ne le goûtait pas comme lui : elle avait assez à faire à se surveiller, et, lorsque Adèle; et Flavie entraient, portant de la vaisselle qu'elles rangeaient dans le buffet, l'envie de les aider la démangeait... An 1 à la

cuisine ! C'est cela : elle aurait souhaité venir dans cette maison, mais à la cuisine !... Elle suivait les bruits qui venaient de là, comme un chien qui entend son maître s'équiper pour la chasse. Les assiettes cliquetaient, l'eau tombait dans la souillarde, on récurait les casseroles... La belle musique !... Comment voulait-on qu'elle fût à la conversation?...

Quand Mme Delafosse parlait, cela n'avait aucune importance qu'elle ne suivît pas ce qu'on disait : elle pouvait être alors à tous les bruits de la maison. Mme Delafosse était un moulin à paroles ; un mot n'attendait pas l'autre. « Rapapapa... rapapapa... » sur les sœurs, le curé, l'évêque, le pape, les offices, et, sous le prétexte qu'elle « était de messe » tous les matins, « de prière commune » tous les soirs, « de communion » tous les dimanches, cette harpie s'octroyait la liberté de parler des soutanes, des cornettes, des mitres, 'des rochets comme bon lui semblait et d'éreinter ce qu'il y avait dessous. Ses frisettes noires s'agitaient sur ses tempes et ses yeux fulguraient derrière le lorgnon. Elle avait à son compte le déplacement de trois curés et d'une douzaine de bonnes sœurs, — les uns pour manque de conviction religieuse, les autres pour des raisons d'ordre civil. Elle avait son cabinet noir, ses agents bénévoles, tout un attirail pour sauver les dogmes, — ses dogmes, qui n'avaient qu'une parenté fragile avec les vrais. Si on avait pu lui démontrer que le Christ était un grand artiste, un homme épris d'un prodigieux rêve de bonheur universel, un poète, elle l'aurait sabré comme un simple curé de Forgault, pour lui apparaître si différent de l'image qu'elle s'était faite de lui, et elle aurait crié que la religion catholique était une religion de saltimbanques. Sa religion, à elle, n'avait ni joie, ni rêve, ni beauté ; c'était une religion hideuse. A propos de rien, elle vous jetait l'Enfer et le Purgatoire à la tête. Quant au Paradis qu'elle décrivait, c'était un Paradis où l'on devait bâiller tout le long du jour, où il y avait des offices à chaque instant, où l'on n'entendait que des tintements de cloches, où l'on ne sentait que l'odeur des cierges et le parfum désolant de l'encens, où les fleurs étaient de papier doré, où chaque élu avait son petit banc de prière et son lit de sangle dans une cellule nue, — un Paradis glacé où il était juste qu'on souhaitât souvent les flammes de l'Enfer qui, en vous grillant les membres, vous rappelleraient, du moins, un peu la vie terrestre.

Près de ce dragon hystérique qu'était Mme Delafosse,

son mari, s'il avait habité constamment Forgault, serait devenu fou. Heureusement, il avait ses affaires ailleurs. Il voyageait cinq jours sur sept et ne revenait que le dimanche soir, pour éviter les obligations dominicales, mais il n'évitait pas les veillées !... Ah ! les veillées d'Emile Delafosse !... Courbé sous la suspension qui l'inondait de lumière, il recopiait de sa belle écriture anglaise, sur de grandes feuilles au coin desquelles on collait des têtes de saints, les actions de grâces que Mme Delafosse composait et qu'elle distribuait aux femmes du pays, aux fillettes et aux « drôles ». Pauvre Delafosse, si cocasse avec son nez de Don Quichotte, pauvre Delafosse, qui revenait du grand air, qui abandonnait la liberté, pour se reposer dans la paix du ménage!... Des quatre hommes invités c'était lui qui avait le plus de motifs de bénir les soirées Aristide. Il se moquait bien de ce que sa femme y disait !... Depuis le temps qu'ils étaient mariés, il connaissait son répertoire.

Il bavardait à mi-voix avec « Poulain-Rigolo », bouche retournée, yeux ailleurs, en collégien.

Quelquefois M. Aristide les relançait :

— Poulain, Delafosse, ça n'est pas votre avis?

— Oh ! si, monsieur Aristide, si !

■ Ils ignoraient de quoi il s'agissait, mais ils avaient entendu cet « imbécile de Juigné » faire :

— Pour « le » sûr, monsieur Aristide !

Cet imbécile de Juigné!... Était-il bête, vraiment!... Tout le monde était d'accord là-dessus, mais on ne pouvait pas se passer de lui. Il n'avait pas son pareil pour faire les commissions. Il était de corvée tout le temps et ne s'en plaignait jamais, paraissant remplir sa fonction naturelle. Dans son magasin, c'était le commis de ses employés. Il était subalterne à la façon dont M. Aristide était omnipotent.

Où qu'il se trouvât, il semblait environné de ses draps, coutils et autres marchandises. C'était un modèle de petit commerçant qui, bon an, mal an, mettait de côté les deux tiers des gains de la maison, et Mme Juigné, cette bonne pièce, gaffeuse, enragée de potins, en avait un orgueil immense. Elle attendait l'inventaire de décembre, muette d'impatience, et la balance n'était pas plus tôt arrêtée que la rue d'abord, tout Forgault ensuite, jusqu'à la limite des champs, apprenait que les Juigné s'offriraient « un petit Suez », un « petit Chemins de fer russes », « un petit Chargeurs-Réunis ». La joie de Mme Juigné tenait dans le clin d'ceii dont elle accompagnait la confidence. Loui«, Louis

Juigné se contentait de sourire, niaisement, le crayon à l'oreille, prêt à s'arracher de son contentement béat pour courir à la porte, pour monter au grenier ou pour descendre à la cave.

Une année, ils avaient un commis qui se nommait Louis ; mais, quand Mme Juigné disait : « Louis, voilà la poissonnière ! » pas de confusion possible : c'était Louis Juigné qui, la figure épanouie, apportait une assiette.

Sa femme, elle, avait perpétuellement un méchant petit sourire aux lèvres et, qu'elle fût arrêtée ou qu'elle marchât, elle avait toujours la tête de biais, comme aux écoutes : elle traquait les potins. Dès qu'elle en avait flairé un, elle était comme un vieux chasseur de bécasses : elle « s'attelait à la bête », suivait les traces, revenait sur ses pas quand elle les avait perdues, reprenait le vent, pistait doucement, écartait les branches, arrêtait son chien devant le fourré, se postait et disait : « Allez 1 » Son chien avançait... le potin partait.

Son chien, c'était Louis, — docile, stupide, mais si bien dressé qu'il endormait le défiance. Avec lui, elle ne ratait pas souvent son gibier.

D'ailleurs, une fois l'animal tombé, elle était précisément comme certains de ces vieux chasseurs dont le plaisir s'arrête un peu plus loin que le coup de fusil, à l'annonce de leur bonne fortune aux camarades, et qui gaspillent leur prise. Elle ne savourait pas longuement la sienne : elle n'avait pas le temps ; aussitôt, elle se mettait à la recherche d'une autre piste.

On se répétait qu'elle aurait fait battre des montagnes ; chacun se gardait d'elle, les Bertrand autant que n'importe qui, malgré qu'ils étaient, déclarait-on, inattaquables.

Les Bertrand étaient falots, « honnêtes » et placés, dans l'opinion publique, immédiatement au-dessous de M. Aristide, qui, lui, était « intègre ».

Bertrand était un homme mou, avec des bouffissures flasques sur toute la face. 11 avait l'air paterne et faux, parlait peu, s'agitait doucement et paraissait constamment absorbé. Son étude de notaire était prospère \ — on le disait.

Quant à sa femme, maigie et diaphane, elle traversait l'existence tristement, sans bruit, coudes au corps, — pour tenir le moins de place possible ou comme si un mal, dont elle ne pouvait se débarrasser, s'était incrusté en elle et la minait. Mme Delafosse disait que c'était une femme qui o portait sa croix ».

L'un et l'autre avaient la peau souple : la peau des meu-

niers affinée par la fleur de farine qui vole dans le moulin

On leur avait connu une fille, qui s'était mariée à l'improviste, loin du pays, à un homme dont les allures rappelaient celles de Bertrand. Un peu après, on avait su que sor. mari était compris dans un coup de filet, mais les mailles du filet étaient larges : les oiseaux s'étaient envolés. Qu'étaient-ils devenus?... On ne les avait jamais revus.

C'était peut-être cette croix-là que portait Mme Bertrand. Elle devait, cependant, en avoir une autre, une donl son mari lui assurait la charge tous les jours. Le bruit avail couru, autrefois, que cet homme, aux dehors paisibles, la battait comme plâtre. Était-ce si sûr?... Jamais on ne lu: avait vu de traces de coups et jamais, à travers leurs volets on n'avait perçu de disputes : le silence de la maison avail eu raison des racontars.

Très souvent on avait surpris Mme Bertrand les yeux baignés de larmes, mais il n'y avait pas de sanglots pour les faire choir, pas de contractions du visage : c'était, probablement, une sorte d'affection sans importance...

La vérité, c'est que Bertrand travaillait assidûment l'écriture des autres, qu'il imitait à peu près toutes les signatures et que sa femme était fixée depuis longtemps sur ce qu'il faisait devant son bureau, le soir, après la fermeture de l'étude, éclairé par trois lampes dont la lumière était aveuglante. Elle avait une maladie de cœur et, à certaines échéances financières, elle était prise d'attaques aiguës qu: auraient dû la coucher pour toujours. /

Si, dans l'échelle sociale de Forgault, les Bertrand venaient après les Aristide Chevallier, M. Aristide faisail pourtant passer avant eux Mme Delafosse, chrétienne professionnellement et intransigeante. Sollicitait-il une approbation? il s'adressait à elle : « Eh bien, madame Delafosse que dites-vous de cela?... » Mme Delafosse se taisait un instant, baissait les paupières, hochait la tête, gravement, et. subitement partait, à fond de train, dans une diatribe è tout casser.

Delafosse, pendant ce temps, se payait de bonnes minutes avec « Poulain-Rigolo ». Il se moquait du pape, lui, de l'évêque de Poitiers, du curé de Forgault, des jésuites et de l'armée des religieuses aux régiments disparates qui servenl le même Dieu sous tant de costumes !

Assis dans le grand fauteuil qui lui était réservé, ou arpentant la pièce à la façon d'un pion devant sa chaire, M. Aristide promenait son regard sur ce petit monde. Quand on le

croyait tout au sujet du papotage, il était loin de là, à son problème dont il ne voyait toujours pas la solution.

Il guettait les mouvements de la nuque blonde de sa bru, mais il pouvait dire tant qu'il voulait : « Eh bien, madame Delafosse?... » Mme Chevallier ne levait pas le nez de son ouvrage. Quelquefois elle faisait : « Ah? » ou : « Allons donc!... »

Si elle avait surpris, alors, les yeux de M. Aristide !...

C'était un pêcheur à la ligne occupé à surveiller une touche : le poisson ne mordait pas franchement.

Mme Delafosse, elle aussi, épiait Mme Chevallier, pardessus son lorgnon. Elle se demandait quelles pensées roulaient dans cette tête, toujours penchée sur la broderie.

M. Aristide lui avait confié, un soir qu'il la reconduisait :

— Vous devriez la catéchiser un peu, madame Delafosse. Je devine qu'elle ne sort pas de son chagrin. Emmenez-la donc avec vous ! Qu'elle suive des offices, qu'elle devienne croyante, qu'elle... Ça la distrairait.

Mais Mme Delafosse, pincée, avait répondu, mitigeant la leçon d'un sourire :

— Monsieur Aristide, la foi n'est pas faite pour se distraire. Et puis, à mon avis...

Elle s'était arrêtée. Elle avait failli dire : « Ce n'est pas son chagrin qui la tracasse. »

M. Aristide l'avait comprise ; il avait hasardé pourtant :

— Vous lui ouvririez les yeux... Qui sait? Ils en étaient restés là.

Mme Delafosse, dès le lendemain, s'était toutefois décidée à glisser :

— Madame Chevallier?... Vous n'allez à la messe que le dimanche?

Mais le ton était si hostile que M. Aristide, craignant une explication, s'était empressé de répondre pour elle.

On se plaignit, ce soir-là, de n'avoir pas un curé éloquent. Mme Delafosse lança carrément :

— Est-ce qu'on a besoin d'avoir un curé éloquent? Il s'agit d'avoir un saint homme.

— Et toi, Poulain, t'es un saint homme? chuchota Delafosse.

— Oui, j'suis un saint homme ! fit Poulain en riant.

— C'est bon ! Tu seras nommé curé.

Personne ne les entendait. M. Aristide discutait, Mme Delafosse répliquait. Mme Chevallier ne se laissait toujours pas gagner par la conversation. Son aiguille courait, hésitante

ou rapide, entraînant son rêve que M. Aristide ne connais sait pas, que nul ne connaissait.

Lorsque Mme Poulain se risquait à paraître, elle s'appro chait de Mme Chevallier, pour examiner son travail. Et ell avait des : « Ah! c'est-i'... Dieu! c'est-i' bien fait! » En s relevant, la figure congestionnée, elle éclatait :

— Hein, Poulain!... Regarde voir un peu ce qu'elle tra vaille !

« Elle », Mme Chevallier.

Poulain se penchait, pour lui faire plaisir :

— Ben oui !... Regarde toi aussi, vieille, et tâche moyei de voir à t'rappeler !

Elle riait, la grosse mère Poulain ! Se rappeler?... Ah ouiche !... elle était trop bête !...

Mme Delafosse plissait les lèvres, finement, en femme su périeure ; Mme Juigné gloussait méchamment. Mme Ber trand ne se déridait pas. Quant à Mme Aristide, elle s'écriait

— Cette Mme Poulain!...

Mme Chevallier ne bronchait pas, mais elle finissait pa: éprouver un peu de sympathie reconnaissante pour cettt grosse Poulain, si simple et dévouée comme un chien M. Aristide la devina, et, un soir, sur le ton dont il avaii parlé à Mme Delafosse, il dit à Mme Poulain :

— Ma bru vous aime beaucoup, vous savez !... Ne nous manquez donc pas si souvent !... Elle s'ennuie... Tenez vous devriez la prier de vous donner des leçons de broderie Ça la distrairait... Taisez- vous ! Je le demanderai poui vous ! Chut !... Pas un mot à Poulain !... ni à personne !... A demain !

En revenant, il pouffa devant sa femme et sa bru :

— Cette Mme Poulain !... Elle ne doute de rien, sapristi !... Figurez- vous... non ! figurez-vous qu'à l'instant, elle m'a avoué qu'elle serait contente de savoir broder comme vous, ma chère fille !... Et mieux : que, si elle osait, elle vous demanderait de lui donner des leçons !... Vous voyez ça?

Et il riait!

Mme Chevallier répliqua sérieusement :

— Je lui donnerai des leçons si elle veut.

— Oh ! oh ! oh ! protesta Mme Aristide. Ça n'est pas de votre situation !

— La « situation »... la « situation! » fit M. Aristide de sa voix aigre, qu'est-ce que la « situation » vient faire là dedans?... Ça n'est pas ma « situation » qui m'empêche de recevoir Mme Poulain?... Elle n'a pas inventé la poudre,

non ! C'est une brave femme, c'est tout... Mais... c'est une brave femme !

Et il se mit à rire encore, en s'adressant à sa bru :

— Ah !... vous lui en feriez un plaisir ! Le roi ne serait pas son cousin.

Alors, aux réunions, on vit, sous la lampe, près de Mme Chevallier, la femme Poulain qui, attentive, suait à grosses gouttes et sortait un bout de langue épais, écarlate — pour mieux comprendre. La main en l'air, l'aiguille perdue entre ses doigts gourds, elle prenait des élans qui n'aboutisisaient pas souvent. Mme Chevallier chuchotait :

— Vous voyez ! pour le plumetis, il faut bourrer le point... Là! vous voyez?... Les premières fois, c'est toute une histoire... Après, ça vient tout seul... Là !...

Mme Poulain regardait, mais elle ne voyait rien. Ah ! si elle avait pu, d'emblée, broder des mouchoirs à Poulain : ', — L. P. entrelacés, avec une couronne de fleurs et une co- ' lombe au-dessus !

Mme Chevallier la conseillait :

— Non, non ! pas de fleurs ni de colombe. Les initiales, simplement. C'est mieux et vous y arriverez plus vite.

— Vous avez raison, m'ame Ernest. J'y entends rien; j'suis qu'une bête.

Elle s'essaya aux L. P. ; mais les lettres paraissaient faites en corde, torchées, épaisses, avec des accidents, des bosses et des manques.

— Et ce travail? demandait parfois M. Aristide.

— J'vas vous dire : c'est les yeux ! expliquait Mme Poulain.

C'étaient les yeux, les mains, la tête qui n'allaient pas.

— N'y a que l'tricot qui me va !

Le tricot, ça, c'était son fort. Elle en aurait fait à moitié endormie.

Mme Chevallier elle-même perdit patience et finit par la prier d'apporter son tricot :

— Vous m'apprendrez.

La grosse Mme Poulain exultait ... « Apprendre à Mme Chevallier ! » Poulain, lui-même, en sentait tout l'honneur. Elle montra comment on tenait les aiguilles d'os :

— Voilà!... Après on passe la laine par-dessus... A c't'heure, on tire et pis on fait ça.

Les doigts gourds s'activaient, subitement devenus agiles. En une semaine, Mme Chevallier était « au fait du courant ». Mme Bertrand venait voir, bonne, meurtrie, désolée

toujours, laissant tomber d'une voix dolente et morne :

— Ah ! que vous êtes adroite !

Cette gale de Mme Juigné trouvait que c'était « quasiment à la machine ».

Mme Aristide, stylée, chauffée, poussait des : « Eh bien !... » admiratifs.

— Vous ne savez pas ce que vous devriez faire, ma chère fille? lui dit-elle, un jour que « la compagnie » venait de partir et qu'elles étaient seules. Vous ne savez pas?... Des mitaines pour Aristide! Ce serait une surprise... Le pauvre homme !... Je ne lui donne jamais rien !

Mme Chevallier fit des mitaines.

Le soir où elle les présenta, M. Aristide fut comme transformé. Il parla, parla, et, ce jour étant un dimanche, les invités étant au complet, il se tourna vers Mme Aristide, au moment où on servait le tilleul, et dit :

— Il y a un pot de prunes à l'eau-de-vie que tu pourrais bien nous faire goûter...

Ce fut une fête. Les langues se délièrent. Delafosse poussa le coude de Poulain :

— Ça va te soûler, vieux !

Poulain marmonnait, en regardant leur hôte :

— Monsieur Aristide !... Delafosse est déjà soûl... Et un tas de bêtises, tout bas, entre eux, pour eux Tout à coup, on entendit :

— Silence ! Écoutez !...

M. Aristide se leva, souriant :

— Mesdames, je veux vous faire part d'un projet. Il y a longtemps que je le caresse ; il est mûr : je vous l'offre.

Cela fit un effet !

Mme Chevallier était haletante. Il y avait derrière elle, si près encore, tant de misères qu'elle devait à cet homme, que sa méfiance n'était pas complètement endormie.

— Mesdames, à vous voir assemblées ainsi, commença M. Aristide, il m'est venu l'idée que vous pourriez vous grouper pour soulager des infortunes. Le pays n'en manque pas.

Il eut deux ou trois phrases sur les mendiants, qui étaient indignes d'intérêt, sur les pauvres, qui étaient trop fiers pour solliciter des secours, et il poursuivit :

— Je mets donc aux voix la proposition suivante : « On se réunira tous les soirs, chacun travaillera à sa guise, mais tout le travail sera pour les pauvres de la ville... »

Il ajouta :

LA PRISON DE VERRE 8l

— De cette façon, nous passerons un moment agréable, et, autour de nous, il y aura des...

On battit des mains avant la fin.

Il régnait une animation de réunion publique.

M. Aristide cria :

— Silence!... Il ne s'agit pas de s'amuser!... Voyons! aux voix !... Madame Bertrand?

Elle eut un : « J 'accepte ! » digne mais si timide, si réduit, si humble !

Mme Delafosse inclina le buste, les yeux au parquet, et fit :

— Monsieur Aristide, où il y a une bonne action à faire, vous êtes toujours là ! Moi, j'accepte ! Seulement, je désire...

Il y eut un froid.

— ...Je désire qu'on spécifie. Ainsi, pour l'attribution des dons...

On tremblait. Delafosse se demandait anxieusement ce qu'elle allait sortir.

— ...Il va de soi que ce qui sera confectionné ici sera destiné aux pauvres de la ville?... Oui, mais exclusivement aux catholiques?...

Voyons !... Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute !... Les pauvres catholiques !... Il ne pouvait être question que de ces pauvres-là !

— Pour qui nous prenez-vous? fit M. Aristide, un peu bourru.

— Bien, bien, bien! Dans ces conditions, j'accepte des deux mains, et j'adresse mes félicitations à monsieur Aristide.

Mme Poulain adhéra gaillardement :

— Pour le sûr !... J'en suis aussi !... Je tricoterai des gilets, des bas, des chaussettes, tout ce qu'on voudra...

Mme Juigné susurra des : « Mais certainement, mais certainement... », accompagnés d'un vilain sourire biscancoin.

Quant à Mme Aristide, elle se dressa, émue à en pleurer, et saisit son mari à pleins bras !

— Cet Aristide!... sous ces dehors comme ça... quel cœur !

Mme Chevallier, toute désorientée, acquiesça vite et M. Aristide déclara péremptoirement :

— Maintenant, mesdames, souffrez que je m'entretienne avec ces messieurs. Il faut aborder le chapitre des crédits : ça nous concerne.

Mme Bertrand pâlit un peu en regardant son mari.

— Le premier point,... fit M. Aristide en les entraînant à l'écart ; le local !...

Le premier point, en effet, parce qu'il en avait par-dessus la tête d'avoir constamment ces Bertrand, ces Juigné et les autres! Il laissa Juigné faire une proposition bien stupide : sur-le-champ, le projet d'un vaste édifice avec campanile avait germé dans cette cervelle de rouennier. Juigné voyait de la pierre de taille, des grilles de fonte et une ou deux statues.

— T'entends? glissait Delafosse à Poulain, on mettra des statues. Vlà une occasion de faire faire ta trombine.

Poulain lança joyeusement :

— On mettra le buste de Delafosse, hein?

— Messieurs, messieurs ! soyons sérieux ! fit M. Aristide. L'idée de Juigné est belle ; malheureusement, c'est une utopie.

Ils ne savaient pas ce que c'était une utopie. Delafosse et Poulain consultaient Juigné, qui cachait à peine sa satisfaction d'avoir fait une utopie.

Le brouhaha de fête était à son comble. Ces dames parlaient à tort et à travers. Mme Aristide gloussait :

— Cet Aristide, hein?... Ah!

Mme Delafosse tentait bien d'enrayer la joie commune, mais il lui en jaillissait des yeux.

Il y avait un petit éclair de bonheur sur la figure de Mme Bertrand, et cela rendait son accablement encore plus pitoyable.

Mme Chevallier, perdue dans ses réflexions, se demandait où l'on allait.

— Les François, citait Mme Delafosse, en voilà qui sont malheureux !

Eh bien ! on leur donnerait des chaussettes, ou les essais de broderie de Mme Poulain, pour étouffer la chanson de leur estomac.

— Mesdames!... un peu de silence 1 M. Aristide s'avança :

— Mesdames ! vous discuterez tout à l'heure !... Écoutez !... Nous avons agité la question du local. Elle est résolue !... ou il ne dépend que de vous qu'elle le soit... Ma maison... non !... Il faut songer à l'avenir... Votre société prendra de l'extension... Enfin vous devez être chez vous, n'est-ce pas?

On fit : « Oui, oui », poliment.

— Je vous répète que nous trois, ici, nous ne sommes pas en cause ; mais il est nécessaire que vous soyez chez vous, à l'aise. Eh bien ! nous avons votre affaire !

Il s'arrêta, prit un temps :

— ...La maison Simonet... en face de la croix d'Orgevault.

— Ah ! ah î...

— Oui, objecta Mme Delafosse, mais elle n'est pas meublée!...

— Nous la meublerons ! hurla Poulain.

M. Aristide se tut et, mains au dos, immobile, leva les yeux au plafond.

On finit par le regarder et par faire silence.

— J'attends..., dit-il; j'attends votre réponse!

Mais comment donc! La maison Simonet?... acceptée à l'unanimité.

— Alors...

Il hésita.

— Alors, madame Delafosse, j'ai besoin de vous entretenir en particulier.

Poulain dut envoyer une bonne bêtise à Delafosse, dans le creux de l'oreille, mais M. Aristide était trop occupé pour y prendre garde :

— Parlez, mesdames, parlez !... Ne vous occupez pas de nous.

Cela ressemblait à un jeu de salon.

Au bout d'un instant, il revint, et, au milieu de l'attention frémissante, il commença :

— Mesdames, je vous annonce que vous aurez la maison Simonet. C'est moi qui vous l'offre. Je charge Bertrand des démarches près du propriétaire.

L'enthousiasme fut indescriptible. Mme Aristide se tam ponnait les joues et embrassait son mari.

— Maintenant, reprit M. Aristide, j'ai le regret d'avoir échoué d'un autre côté. J'ai prié Mme Delafosse d'assumer la présidence de l'œuvre. Elle a refusé. Je lui donne la parole.

— J'ai refusé, dit-elle en s'efforçant de rendre aimable son sourire pointu, parce qu'il y a quelqu'un à qui la présidence revient de droit... C'est à vous, madame Ernest !

Mme Chevallier fut si surprise qu'elle se leva. Tout le monde cria : « C'est à vous ! c'est à vous !... » M. Aristide avait arrangé l'affaire à sa façon. Il avait dit à Mme Delafosse :

— C'est vous qui devriez être présidente ; en fait, vous le

serez. Vous serez même mieux que cela : vous serez directrice. Vous aurez la haute main sur tout... Présidente?... Ça n'est qu'un titre. Je le sollicite pour ma bru.

Ce fut une de ces soirées dont le souvenir vous reste toute la vie planté dans la mémoire, raide comme un piquet.

L'Œuvre de la Croix d'Orgevault était fondée.

Le pot de prunes faillit y passer tout entier.

On se retira très tard, « à une heure impossible », vers minuit.

Les têtes étaient échauffées. On voyait déjà les pauvres — les pauvres bien pensants — de Forgault vêtus de laine, en uniforme... Si, après ça, il y avait des pauvres qui s'obstinaient à n'être pas de bons chrétiens, c'est que le diable aurait été meilleur clerc que Mme Delafosse.

— Ben, vieille, conclut Poulain en rentrant chez lui, t'es contente, hein? Te v'ià dame patronnesse !

— Ben, oui ! soupira Mme Poulain, heureuse, avec, déjà, la mélancolie qui fait cortège aux honneurs.

La libéralité de M. Aristide devait lui coûter cinquante francs par an. Ça n'était pas payer trop cher le débarras de gens qui l'excédaient.

Pour cinquante francs, acheter l'espoir de fixer définitivement sa bru à Forgault, s'assurer une existence paisible, et un surcroît de considération...

C'était pour rien ! Bertrand assuma les frais de l'acte. Ce fut sa contribution à la bonne œuvre.

Sans consulter le comité, Poulain Jules commanda une enseigne : « Œuvre de la Croix d'Orgevault ». Bois, peinture, vernis, travail, cela lui revenait à quinze francs ; mais M. Aristide, qui eut vent de la surprise, ordonna au peintre d'encadrer les lettres d'abeilles et de fleurs de lis : — travail et pureté ! — et, en même temps, double protestation contre le régime. M. Aristide s'entendait à ces sortes de manifestations. Jules Poulain en vit sa note augmentée de cinq francs.

On nettoya la maison, on tapissa le rez-de-chaussée, on installa un poêle, on apporta du charbon, et, tandis qu'on

meublait deux pièces à coups de chaises bancales, de tables branlantes et d'étagères vermoulues, — don de Mme Delafosse, don de M. Delafosse, don du ménage Juigné, du ménage Bertrand, des Poulain, — on se réunissait toujours chez M. Aristide et on organisait sans relâche.

On ouvrit un livre de comptabilité, on dressa un inventaire et on fit encadrer le tableau des fondateurs, en tête duquel il y avait le nom de M. Aristide : les Poulain en étaient pour plus de cent francs, les Delafosse aussi, mais M. Aristide offrait le loyer, il était juste qu'il eût cette place d'honneur.

Mme Chevallier, elle-même, fut gagnée par cette fièvre d'organisation : elle prenait part aux discussions, élaborait un emploi du temps, elle s'animait un peu.

M. Aristide disposait pour elle un fauteuil devant la cheminée : le fauteuil de la Présidente. Les premières fois, elle ne voulait pas s'y asseoir.

On fit faire des avances à Florent, qu'on ne fréquentait plus depuis longtemps, — « sans raison », affirma M. Aristide.

Florent était conseiller municipal républicain, mais républicain si modéré que c'était presque un conservateur et que sa femme ne pouvait pas déparer l'Œuvre de la Croix d'Orgevault.

Florent vint chez M. Aristide, seul d'abord, et il souscrivit à tous les projets, flatté, lui Florent, marchand de grains, conseiller municipal ouvrier — dans une ville où, il est vrai, il n'y avait pas d'usine — d'être accueilli dans une telle maison et de pousser sa femme parmi de a vraies dames », des a dames patronnesses ».

Sur les avis de Mme Delafosse, on s'affilia officiellement à des œuvres de bienfaisance de Poitiers, de Niort, de La Rochelle et même à une œuvre de Paris, pour le journal que celle-ci envoyait gratuitement. Le facteur commença d'avoir des plis à l'adresse de 1' « Œuvre de la Croix d'Orgevault » ; ces messieurs faisaient :

— Hé, hé ! ça prend tournure !...

Jusqu'à Poulain- Rigolo qui ne rigolait plus tant et qui disait à Delafosse, sérieusement :

— C't'épatant, tout de même, hein?...

Delafosse, qui redoutait, par-dessus tout, que sa femme ne lui fît recopier des actions de grâces à l'Œuvre, répondait vaguement : « Pour sûr ! » mais, vite, il tâchait d'embarquer Poulain sur un sujet moins austère. Cependant Poulain, conquis à la cause, revenait à la charge,

— Écoute un peu ! C't'épatant !... Ta femme a reçu une lettre de l'évêque qui nous félécite tous !... C't'épatant !

Il en conçut, le brave homme, un orgueil qui lui fit oublier d'aller fumer sa pipe au magasin de son successeur. Monseigneur félicitait le comité des dames patronesses !... Et Mme Poulain était dame patronnesse !

Mme Poulain, elle, se voyait lancée dans un monde où la tête lui tournait : sans Mme Chevallier, elle aurait rebroussé chemin. Mais elle éprouvait pour « madame Ernest » une sorte de respect mal peigné, plus déférent cent fois que les respects polis. En tout autre temps, M. Aristide aurait pris ombrage de cette attitude ; à ce moment, il voyait en cette grosse femme une aide qu'il était nécessaire de garder à portée de sa main. Du reste, il était moins inquiet et ne craignait plus tant de voir partir sa bru. On se remuait autour de lui, on complotait ; il était l'âme de cette agitation qui le grisait tout juste assez pour lui permettre de subir les Juigné, les Poulain et tous ces gens qu'il méprisait.

Deux fois, trois fois par jour, Mme Delafosse surgissait, pour soumettre un projet ou pour discuter un article du règlement qu'elle élaborait.

Un après- dîner, elle se présenta, la figure rayonnante :

— Je crois, fit-elle en regardant M. Aristide, que nous alons avoir une nouvelle recrue, et une bonne !

M. Aristide lui indiqua, du regard, à qui elle devait faire son rapport.

Mme Delafosse fit face à Mme Chevallier :

— C'est Antonine !

— Antonine?

— ■ Antonine Belloche !

Tous, à l'exception de Mme Chevallier, parlèrent ensemble :

— Ils reviennent au pays?... En voilà une nouvelle!... Ah ! par exemple !...

Mme Chevallier se taisait.

— Vous n'avez pas connu les Belloche, vous, madame Ernest?

Non, elle ne les avait pas connus.

— Le père et la mère sont à deux tombes de vous, expliqua Mme Delafosse ; du côté de M. Ernest.

Il y avait vingt ans qu'ils avaient quitté Forgault, à la mort de la maman Belloche.

Le frère était alors surnuméraire de perception ; la sœur, Antonine, était allée tenir son ménage. On se rappelait cette

grande fille maigre à cheveux filasse et aux yeux d'albinos. On la rencontrait à la chapelle des religieuses, ou à l'église, le soir, très tard et dans les coins sombres, pareille à ces animaux qui ne se plaisent que dans l'obscurité humide et que la lumière aveugle. De ses séjours dans l'ombre, elle emportait sur toute sa personne une odeur de mousse et de champignons...

Ils revenaient au pays ; ils reprenaient la maison de leurs parents, qui était vide depuis si longtemps !

— Antonine m'a écrit qu'elle arriverait la semaine prochaine, dit Mme Delafosse. Elle m'a envoyé sa clef.

— Antonine, c'était une bonne personne, glissa doucement Mme Bertrand.

Il n'y eut qu'un écho : « C'est vrai !... » Si douce, si délicate ! Quel malheur qu'elle ait cette infirmité ! On est bancal, on est bossu, on a les pieds bots ; on n'a pas des yeux de lapin blanc !

— Ils sont dans une jolie situation, poursuivit Mme Delafosse.

Elle évalua leur fortune. Bertrand l'aida.

■ — Ça peut faire six mille cinq de rente pour eux deux... Sans compter ce qui est tombé à Belloche de sa marraine : quatre mille. Et sa retraite par-dessus le marché !...

— Peste !

On s'étonna que Belloche ne se fût pas marié.

— Vous comprenez, expliqua Mme Delafosse, rien ne lui manquait. Sa sœur était là ; il avait ses occupations...

— Chéri, va ! chuchota Delafosse à Poulain.

Il était renseigné, lui, le voyageur de commerce ! Il avait assez battu la région d'Angoulême !

— Sa retraite !... Ah ben, mon colon !... Il la prend, oui, mais proportionnelle, à cause d'une histoire de petite fille. J'ie connais, le Belloche!...

On commençait à les surveiller :

■ — J'te raconterai ça en sortant!

— Antonine, c'est une fée ! affirmait Mme Delafosse. Elle travaillait comme un ange. Nous avons toujours été en relations. Elle brodait!... Ah! qu'elle brodait bien! C'était sa passion, la pauvre fille !

— Il me semble, Jeanne, que vous pourriez la pressentir, conseilla M. Aristide.

— Mon vieux, chuchota encore Delafosse à Poulain, toutes les gosses du pays y passeront !... Y a pas de mineures pour le Belloche 1

Poulain haussait les épaules.

— Tu verras, vieux !... Si t'as envie de t' dégourdir, tu peux t'adresser à lui... Il a frôlé la cour d'assises : il n'a pas son pareil pour se tirer des pattes !...

Après la réunion, quand ils furent dans la rue, Poulain, incrédule, questionna Delafosse :

— C'est vrai, c'que tu m'as dit?

— Si c'est vrai !...

Il lui en donna des détails !

— Et c'qu'a dit Bertrand?

— Quoi?

— Qu'ils sont riches?

— Ben, mon vieux, ça n'empêche pas ! Écoute donc : la noce lui coûte pas cher. Avec dix sous de sucre d'orge et une poupée de cinq sous, on fait c'qu'on veut d'une drôlière. Paraît !... paraît !... Parce que moi, tu sais ! j'suis pour la rigolade, mais pas pour celle-là !

Mme Delafosse, qui était en avant, appela :

— Emile !

Il répondit :

— Voilà !

Mais il ne lâcha pas le bras de l'ami Poulain.

■ — On vient de me demander deux cents actes de contrition, expliquait Mme Delafosse à Mme Bertrand. C'est pour la fête de Mazières... J'en ai cinquante de faits. Nous allons nous y mettre en rentrant, Emile et moi.

Poulain poussa le coude de Delafosse, et Delafosse, à l'idée qu'il lui faudrait recopier soixante-quinze fois, avant de se coucher : « Jésus, mon doux Jésus, j'ai péché et je me repens. Ma vie ne sera pas assez longue pour ma mortification... », marmonna :

— Nom de Dieu, de nom de Dieu, de nom de Dieu !

— Eh ! bien, Emile? articula lentement Mme Delafosse. Emile jurait toujours entre ses dents : « Nom de Dieu, de

nom de Dieu, de... » avec, aussi, d'autres mots de son invention, tandis que Poulain faisait en s'étirant :

— Ah ! fi d'ioup ! c'que j'vas dormir !... J 'penserai à toi, vieux, t'entends?

Delafosse lui envoya un coup de poing dans les côtes et ils se séparèrent.

Quelques jours après, à la grosse nuit, Mme Delafosse amena Antonine chez M. Aristide.

C'était une fille sans âge, diaphane, jolie peut-être, effacée

comme un vieux pastel qui aurait perdu sa vitre depuis longtemps et que les courants d'air du grenier auraient brouillé. Lorsqu'elle levait les paupières, on apercevait les lueurs vagues de ses yeux, probablement rouges. Elle marchait, la tête immobile, portée en avant, l'oreille tendue aux moindres bruits à la façon des aveugles qui s'apprêtent à traverser une rue.

Sauf Mme Chevallier tout le monde l'appela « Antonine ».

Mme Aristide lui parla de sa taille, M. Aristide de sa mine, et chacun, sans le vouloir, de ce qui devait la peiner.

Quand elle se fut assise on l'oublia déjà et Mme Chevallier put s'approcher pour lui dire :

— Mademoiselle, je sais que vous faites des merveilles...

Le visage d' Antonine s'empourpra jusqu'à la racine de ses cheveux trop clairs.

Tandis qu'on s'entretenait de l'inauguration de l'Œuvre, Mme Chevallier chercha son ouvrage, qu'elle soumit à Antonine, gênée d'abord par la figure aux traits indécis de cette femme et par sa peau dont le tissu semblait si fragile que c'était miracle qu'il n'éclatât pas sous la poussée du sang.

Au bout de trois soirées, Mme Chevallier et Antonine se retiraient dans un coin, en dehors des rayons de la lampe, à cause d' Antonine qui ne pouvait y voir qu'ainsi.

Elle faisait une nappe d'autel, commandée par Mme Delafosse.

Mme Chevallier demandait des avis, penchée sur ces points invisibles, posant son doigt à certaines places, qu'elle examinait ensuite à la lumière, avide de tout apprendre, trouvant là de quoi oublier son ennui.

M. Aristide se félicitait intérieurement, pensant : « Ça va, ça va... »

Là-dessus, on fit transporter à la maison qu'on avait louée quelques bouteilles de bière et de limonade, ainsi qu'un flacon de punch et des biscuits offerts par Mme Poulain.

Enfin, on inaugura l'Œuvre de la Croix d'Orgevault.

Mme Chevallier était présidente, mais Mme Delafosse « dirigeait », c'est-à-dire que le soir, pendant les deux heures de travail en commun, Mme Chevallier occupait un fauteuil, tandis que ces dames étaient assises sur des chaises, et que durant le jour, c'était Mme Delafosse qui avait la haute main sur l'Œuvre.

Les premiers pauvres qui se présentèrent n'eurent affaire qu'à elle.

Après qu'elle eut enquêté sur leurs idées politiques et leurs convictions religieuses, ce fut elle qui les congédia, les uns avec une paire de chaussettes de laine, les autres avec un chandail, ou avec un béret, ou avec des mitaines, et tous avec des avis qui semblaient des ordres péremptoires.

Comme il faisait froid, qu'on était en décembre et que l'hiver s'annonçait rigoureux, ils ne se rebutèrent pas.

Alors, on ne vit plus à Forgault que des indigents habillés de laine du haut en bas, et la physionomie de la ville en fut modifiée.

On rencontrait dans la rue ces deux ou trois familles de marins sans bateau, mendiant aux portes, vieilles barbes, mousses, femmes de matelots : il y avait de tout. Le dimanche, un coin de l'église leur fut réservé. Si Mme Delafosse avait été initiée aux secrets de la théorie du soldat sans arme, elle leur aurait appris à marcher de front ou par file, à faire des mouvements tournants, à tendre le jarret et à tenir la tête droite... Non !... pas à tenir la tête droite : ils auraient l'air arrogant, et les pauvres doivent être pauvres jusque dans leur attitude.

Elle les astreignit, cependant, à une discipline et décida qu'il y aurait des jours de distribution, à cause du prestige.

Ces jours-là, l'unique porte, sur laquelle on avait cloué un tableau de service, s'ouvrait à deux heures précises et se fermait à deux heures cinq. Les « inscrits », pour ne pas manquer l'appel, n'avaient qu'à faire la queue dehors : ils étaient l'enseigne vivante de la « fondation ». Une heure avant, ils étaient devant la croix d'Orgevault. C'était à qui arriveraient les premiers pour s'asseoir sur la marche de la maison ; ceux qui n'avaient pas cette bonne fortune s'accroupissaient sur leurs talons, les femmes effondrées dans leurs jupes, pour avoir moins froid. Les petits battaient la semelle, ou jouaient avec des cailloux ou des bouts de bois. En tout, vieillards, adultes et gamins, ils étaient près de deux douzaines, et, quand il faisait mauvais temps, que les échines étaient trempées ou couvertes de neige, ils formaient un joli ensemble : avec leurs uniformes, c'était une sorte d'embarquement d'émigrants.

L'Œuvre ne distribuant que des vêtements — des vêtements de laine qui ne devaient recouvrir que des consciences pures — il fallait chercher un prétexte pour avoir l'escouade à la porte assez souvent : qu'aurait-on pensé d'un établisse-

tA PRISON DE VERRE Ç)I

ment de charité que les pauvres n'eussent pas constamment assiégé? Aussi Mme Delafosse inventa-t-elle les inspections.

Le lundi et le vendredi, on parquait les secourus dans l'étroit corridor du bâtiment, et on les appelait, les uns après les autres, dans la salle du rez-de-chaussée où ronflait un poêle chauffé à blanc. Là se tenait : « la dame de semaine », avec ou sans assistante, mais toujours flanquée de Mme Delafosse.

— Femme Gontran !

La femme Gontran entrait.

Mme Delafosse, la fiche en main, énumérait :

— Quinze novembre, un chandail, une paire de chaussettes quarante ; vingt-quatre novembre, un jupon, un cache-nez ; cinq décembre, une paire de mitaines, im béret...

Et immédiatement :

— Levez les bras !

Elle examinait les dons, faisait des observations et sortait son carnet de « notes morales ».

— Femme Gontran, on ne vous a pas vue à la messe dimanche.

— Ah ! ma bonne dame !... Ah !... si ! A la messe de six heures !... même que je voulais vous dire... Il pleuvait et Gontran a pas pu s'iever ; il avait ses douleurs. C'est moi qui y ai dit : « L'bon Dieu t'en voudra pas, va, mon homme ! J'y frai ta prière, et j'y dirai aussi, à Mme Delafosse... » Ben, madame, i'ne voulait pas. I'me disait : « Non ! j'y vas !... Mme Delafosse, j'veux qu'a'soit contente ! » Mais, sur la Sainte- Vierge, i ne pouvait pas seulement s'mouver...

Le lorgnon de Mme Delafosse scintillait ; Mme Delafosse écrivait quelque chose au folio Gontran, et on appelait :

— Femme Garsault et ses enfants !

« Femme Garsault » apparaissait avec sa trôlée de drôles. Il y en avait pour un bon moment, à cause des trous aux chandails des gamins.

Et puis :

— Femme Haricourt !... Veuve Riboulet !... Filles Nougaret ! (Deux orphelines.) Femme Robert !... Femme Castagne !...

Ensuite, c'était le tour des hommes : « Père Meignen !... Homme Gontran ! » qui avait son savon comme si sa femme ne l'avait pas excusé, et qu'on renvoyait avec menace de lui retirer son chandail ou de le priver de béret pendant quinze jours s'il manquait un office; « on », c'est-à-dire Mme Delà-

fosse ou Mme Juigné, car les autres auraient voulu être à cent pieds sous terre lorsqu'elles voyaient se retirer ces misérables épaules qui s'arrondissaient scus les méchants mots.

Les premières fois, ça n'avait pas été tout seul : à chaque séance, c'était des demandes de pain, de bois, de pharmacie, de viande ou de bouillon. Il avait fallu mettre tout ce monde au pas et lui faire comprendre que l'Œuvre de la Croix d'Orgevault ne donnait que des vêtements confectionnés par elle et rien de plus. Mais les estomacs des mendiants sont sourds au raisonnement. Le père Meignen, un vieux fileur de corde qui n'avait plus de chanvre depuis longtemps, et Kuntz, le jardinier qui n'avait pas de jardin à biner en hiver, revenaient, entêtés :

— Un bout d'fricot, madame !

Lorsque Mme Chevallier se trouvait là, elle leur disait bien :

— Passez chez M. Aristide dans une heure : j 'y serai.

Mais, lorsqu'elle n'était pas de service et que Mme Bertrand, Mme Poulain ou Antonine essayaient d'émouvoir Mme Delafosse, on gratifiait Kuntz ou le père Meignen d'un second cache-nez, et pas moyen de le vendre, le bougre de cache-nez ! On devait le présenter aux inspections.

Et, après les supplications de Kuntz ou de Meignen, il fallait entendre Mme Delafosse !

— Cela n'a pas de sens commun !... On donne selon ses moyens... Nous les vêtons : qu'ils aillent ramasser leur pitance ailleurs...

« Ailleurs » on se débarrassait d'eux avec : « Il y a la Croix d'Orgevault. » Si bien, que, logiquement, les pauvres auraient dû déserter ce pays où, sous prétexte qu'on les vêtait chaudement, on les obligeait à crever de faim.

Cependant Mme Chevallier obtint qu'à l'occasion du premier janvier on distribuerait des bons de viande, et elle prit sur elle de donner des sucreries aux enfants. Mme Delafosse, ne voulant pas s'associer à la motion, prétexta un grand nettoj'age de sa maison, et Mme Chevallier se chargea de tout.

Elle fit savoir qu'on devait se présenter chez M. Aristide.

Ce fut une de ses plus belles journées. Les mines gourmandes de ces marmots lui faisaient monter aux yeux des larmes de joie. Elle était transfigurée.

M. Aristide la considérait, décontenancé, mais tout de

même avec une certaine satisfaction, pour l'honneur d'être celui chez qui on distribuait des étrennes.

On sonnait. Adèle ou Flavie courait à la porte, revenait à toutes jambes :

— C'est les Garsault !

Ou bien :

— C'est le vieux des Robert, qui conduit ses frères !

« Le vieux des Robert » avait douze ans, le plus jeune dix mois, et, entre eux, la gamme était complète ; il ne manquait pas une note, et quelles notes !...

Mme Chevallier, émue, criait :

— Faites entrer !...

Et les petits marins de laine arrivaient — poupées à qui on distribuait des bonbons. Il y avait de quoi pleurer.

Mme Chevallier les embrassait, l'un après l'autre, longuement, en se disant qu'un tel jour, où les enfants des riches sont excédés de caresses, les baisers qu'elle déposait sur des joues gercées étaient les seuls que les petits recevraient et qu'il les fallait tendres, nombreux, venus du cœur.

Mme Aristide, qui la surprit, ne put s'empêcher de faire un : « Oh ! Jeanne ! » comme si elle avait renversé un pot de confiture sur sa robe, et, devant l'étonnement de sa bru, elle esquissa une vilaine lippe, en riant, — pour amoindrir l'effet de l'observation — et dit :

— Bouac !... Vous n'êtes pas dégoûtée !

— Crois-tu, fit-elle à son mari, un instant après, elle les embrasse !...

M. Aristide se tut, immobile, les lèvres entr'ouvertes. Il ne répondit pas : « Elle est folle !» ou : « Allons donc? » mais il ferma insensiblement la bouche, baissa les yeux, poussa un léger, léger soupir et se promena.

C'était alors que Mme Aristide ne vivait plus.

Il ne s'arrêta qu'au bruit que fit sa bru, qui revint, heureuse, la gorge étreinte, en disant :

— Croiriez- vous !... Il a fallu que le plus petit ait ses bonbons !... Quand il a vu le grand en sucer un, il s'est mis à crier en me tendant les bras !...

M. Aristide, les paupières plissées, souriait, en vieux monsieur qui regarde jouer un enfant.

Mme Aristide s'imagina qu'elle pouvait s'enthousiasmer :

— Ce drôle !

Et elle courut à la fenêtre pour voir s'éloigner la smala des Robert :

— Regardez-les donc !... Ah ! ma chère fille !... Ça, c'est

un premier de 1 an, pour eux ! Regardez ! regardez !... Flavie qui ne peut pas s'en dépêtrer !...

Mme Chevallier, le front à la vitre, ne prit pas garde que sa belle-mère s'immobilisait tout à coup.

En deux enjambées, M. Aristide s'était approché de sa femme pour la pincer au coude.

Mme Aristide tourna lentement la tête vers lui...

Il haussait les épaules.

— C'est égal ! fit-elle un peu plus tard, ma chère fille, vous devriez vous laver la figure !

« Allons bon ! »

M. Aristide poussa encore un soupir, serra les poings, grommela : « Non ! non ! non !... Elle est trop... trop bête ! » se recula et s'enfuit.

Il l'aurait tuée !

On l'entendit piétiner dans le vestibule et puis dans sa chambre.

— Je crois, dit Mme Aristide inconsidérément, que ça lui a fait plaisir, à votre beau-père.

Elle parla pour parler ; quant à croire ceci ou autre chose...

Là-haut, M. Aristide marchait, mâchonnant des jurons et reprenant son : « Voyons ! Voyons ! » pour s'exciter au raisonnement; mais il ne pouvait déjà plus raisonner.

Il avait donc construit sur du sable?... L'édifice était lézardé ! Voyons ! voyons !... Sa bru !... Qu'est-ce qu'elle avait dans le corps, cette femme?... Toujours du nouveau, toujours de « l'originalité »?... Cette fantaisie ! Donner des bonbons à des mendiants !... Les bonbons, qu'est-ce que ça pouvait lui faire? Il s'en fichait un peu des bonbons !... Mais ces façons d'embrasser des mendiants!... Ça n'était pas non plus pour l'embrassade, ou pour la gale à attraper, mais, confusément, il s'apercevait que de telles extravagances s'opposaient aux habitudes de Forgault, ses habitudes, à lui ; en même temps, l'aiguillon de cette étemelle menace le pénétrait : elle partirait !... Il fallait qu'il s'y attendît ! Une femme qui gardait cette indépendance d'allures ne pouvait pas s'accommoder de la vie qu'il voulait lui faire.

Et ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes.

Son premier de l'an fut pitoyable.

Le soir, après le dîner, en tisonnant le feu, il fit celui qui ne peut retenir sa peine :

— Il y a un an, à cette heure-ci, nous étions là... quatre 1

Mme Aristide se précipita sur lui,- pour l'étreindre. Quel cœur, cet Aristide !

Mme Chevallier resta interloquée. Un halètement la prit, monta, monta...

Elle éclata en sanglots, les deux coudes sur la table.

C'est vrai ! il y a un an, Christian était en vacances : il était assis au coin de la cheminée, dévorant ses livres d'é trémies...

Ce matin, tandis que le tambour de ville donnait l'aubade au maire et aux conseillers, elle s'était levée, avait couru au lit de la pièce voisine, s'était agenouillée et, longuement, elle s'é Lai {entretenue avec son fils, comme si sa chère tête avait été sur l'oreiller.

En s'habillant, elle était si pleine de lui qu'elle s'imaginait qu'il était à quelques pas d'elle. La porte qui faisait communiquer leurs chambres était ouverte ; le bois qu'elle avait allumé dans la cheminée pétillait. Ils bavardaient. Elle entendait : « Dijo m'a dit... M. Colonna m'a dit... M. Colonna vient déjeuner... »

Elle le retrouvait, ce roman qui vivait en elle, dont chaque jour elle tournait une page aux heures d'apaisement, alors que son crochet d'ivoire, qui se roulait dans la laine, le retissait, point à point !... Son fils, son amant?... Mais ils n'étaient pas morts ! Elle les voyait tous les jours, à sa volonté, même quand Antonine était près d'elle. D'ailleurs, est-ce qu' Antonine pouvait mettre en fuite des fantômes? Elle-même, avec ses cheveux, ses cils et ses sourcils presque blancs, et ses yeux qui paraissaient n'avoir aucune couleur, et sa peau diaphane, elle était aussi immatérielle que les fantômes de Mme Chevallier. Bien mieux, elle entrait insensiblement dans le roman...

C'est ainsi que Christian rêvait, lui aussi, devant le « mur de piquet » du Lycée, ajoutant des chapitres aux divines aventures de Téiémaque, introduisant dans son Virgile, ou parmi les héros d'Homère, « maman », M. Colonna, son ami Dijo et lui-même. Il partait avec eux pour des pays où il n'y avait ni pions, ni tortionnaires, ni punitions, où les golfes étaient bleus, où l'on devisait avec Junon, avec Énée, avec Anchise, où l'on jouait aux billes avec le petit Ascagne, où l'on gravissait l'Héiicon pour entendre la belle musique des Muses.

Mme Chevallier avait un roman plus réel, dont M. Aristide ne se doutait pas. Ni l'Imitation, ni la Vie des Saints, ni les Grands Martyrs, que Mme Delafosse faisait lire pen-

dant les veillées, dans la salle de la Croix d'Orgevault, ne l'en chassaient.

Si elle n'avait pas eu ce roman, peut-être aurait-elle glissé dans le sommeil où on voulait la plonger, où les femmes qui l'entouraient vivaient sans se plaindre, habituées à l'atmosphère de leur geôle, réduites par les meurtrissures comme Mme Bertrand, par le souci de sa propre tranquillité comme Mme Poulain, comme Mme Aristide, ou bien ayant gagné très tôt le goût de l'inquisition, comme Mme Delafosse et Mme Juigné, ou celui de la passion douloureuse comme Antonine.

Parce qu'elle se taisait, elle croyait être identique à elles.

M. Aristide, qui la surveillait, n'avait des alertes que de loin en loin, mais chacune le projetait dans ses transes. Il voyait les Hortillés vendus, sa fortune mutilée : or, la rente baissait déjà et il fallait tenir son rang. Il aurait pu faire quelque chose, tenter des opérations, sortir de sa routine ; mais, le « bourgeois de chez nous n'est capable que d'économies » (1), et il n'économisait que des sommes ridicules.

Vers la fin de janvier, il y eut une histoire qui le décida brusquement à se garder autrement.

Un lundi matin que Mme Chevallier devait prendre la semaine à l'Œuvre, elle vit s'arrêter, devant la grille de M. Aristide, le cabriolet du docteur Métayer.

Elle accourut.

Son beau-père était déjà sur le pas de la porte.

— Tenez, ma chère fille, lui dit M. Aristide, voici justement de quoi vous occuper. Vous devez bien avoir quelques vieilles hardes à la « Croix »?...

Et il s'éloigna, tout heureux de montrer qu'il laissait à sa bru la liberté de conduire les affaires de l'Œuvre à sa guise.

— Il ne s'agit pas de distribuer des lainages, fit le docteur Métayer. Le curé sort de chez moi. Il m'a amené une malheureuse bohémienne qui est enceinte et sur le point d'accoucher. Elle est arrivée hier soir, elle et son mari. Leur carriole est démantibulée ; ils n'iront pas plus loin et ils n'ont rien que les cent sous que le curé leur a donnés... La question est de trouver un local pour la femme... Ça peut être pour aujourd'hui ou pour cette nuit... Vous...

Il hésita et, d'un coup :

— Bast!... ne rusons pas! ce serait indigne de nous!...

(r) Octave Mirbeau.

Peut-on lui installer un grabat, quelque chose, n'importe quoi... à l'Œuvre? Dans la chambre du premier, si vous voulez?... Je viens de chez la sage-femme : elle n'a même pas un matelas !...

Mme Chevallier l'arrêta :

— Attendez !...

Elle prit un manteau et son chapeau, joyeuse, ravie, le cœur bondissant.

Deux heures après, il y avait un lit au premier étage de l'Œuvre. Un grand feu flambait dans la cheminée.

Mme Poulain se dépêchait, montait des serviettes, des couvertures, des draps de rechange.

Mme Chevallier mettait de l'ordre.

C'était un branle-bas gaillard.

— Vous savez, ma'me Chevallier, c'est rudement bien ! répétait Mme Poulain. A la fin, j'en étais « bourdie » ! Toujours des chaussons, des tricots, des bérets!... Si c'est pas une pitié !... M'était avis qu'on pouvait faire mieux qu'ça.

Mme Chevallier protestait timidement que c'était exceptionnel et qu'il faudrait consulter le comité.

— Bien sûr !... Pour une autre fois ! Mais qui qu'ça nous coûte de laisser le lit?... Moi, j'en fais cadeau, et si vous trouvez pas à dire après votre matelas, ça s'ra un lit complet, s'pas?... C'est d'ia charité, allons!... Et nous sommes-t-i' des dames de charité, enfin?

Elle tenait à justifier son titre.

La bohémienne se présenta.

C'était une fille de vingt ans, à la peau brune et chaude, aux yeux de braise, belle, malgré son masque de grossesse.

Un homme long et sec, aussi brun qu'elle, la soutenait.

La sage-femme, qui les accompagnait, confia sévèrement à Mme Chevallier que l'homme voulait rester là et qu'il ne fallait pas.

Mme Chevallier demanda ingénument :

— Pourquoi?

— Parce que..., répondit la sage-femme.

— Parce que?...

Mme Chevallier ne comprenait pas.

On ne pouvait cependant pas lui expliquer que le spectacle n'était pas fait pour un homme. Cela tombait sous le sens.

Mais l'étranger déshabillait déjà sa compagne. Il lui enlevait ses misérables chaussures percées, lui tirait ses bas en loques, lui dégrafait son corsage avec des soins précieux,

sans s'apercevoir qu'il y avait du monde autour d'eux. Il était seul avec elle, souple, agile, tout à fait à l'aise.

Quand il l'eut mise au lit, il s'agenouilla paisiblement sur le parquet, prit les mains de sa femme et les tint dans les siennes, en la contemplant de ses deux grands yeux brûlants.

Mme Chevallier lui demanda :

— C'est son premier?

Il répondit : « Oui », de la tête, et sa figure eut une expression d'épouvante.

Mme Chevallier les regardait tendrement. Pour elle, c'était comme si elle avait relu la belle histoire qu'elle aurait toujours désiré vivre, mais qui jamais, jamais n'avait été son histoire.

Ah ! qu'elle l'enviait, cette mendiante qui commençait à entrer en douleurs !...

Mme Poulain conduisit l'accoucheuse dans la petite cuisine où l'on faisait chauffer des bassines d'eau, ensuit» toutes les deux s'en furent déjeuner.

Mme Chevallier se rappelait la nuit où elle avait eu Christian, dans leur petite maison de Poitiers. Elle savait à peine, alors, ce qui lui arrivait. Elle souffrait atrocement, à mourir ; elle n'avait ni la consolation d'appeler à elle le souvenir des mois d'amour, ni celle de sentir la douceur d'une caresse d'homme sur sa main qui pétrissait les draps. La sagefemme ne la quittait pas, le médecin venait d'heure en heure, mais devant ses yeux illuminés par le supplice qui était en elle, il n'y avait personne... Elle avait songé à sa mère, qu'elle avait à peine connue, à des amies de pension, à des domestiques. Des visages, aperçus quelque part, étaient venus la visiter, à cette heure de martyre ; elle leur criait : « Au secours !... » ou « Achevez-moi ! » Vers le matin, à l'instant où elle croyait que la terre entière s'éparpillait avec elle, brusquement, tout s'était apaisé : elle avait un fils 1... Un peu après, le père, qu'on avait prévenu au cercle, — au cercle, une telle nuit ! — était survenu, empestant le tabac et l'alcool, des poches sous les yeux. Il avait dit : a On l'appellera Christian » et il était allé se coucher.

Treize années depuis cette matinée... et voici qu'il y avait là deux êtres jeunes, sains, dont l'un partageait, en affres, le déchirement de la chair de l'autre, qui aspiraient ensemble à la délivrance, qui avaient le même espoir et qui s'en iraient par le monde sans entraves mais unis, ayant créé, dans

l'amour, un être à leur propre image. Et c'était elle qui leur procurait la tiédeur de cet instant, elle qui n'avait jamais eu pareille joie !

Qu'elle les aimait !...

A un moment, elle entendit du bruit, au rez-de-chaussée.

C'était Mme Aristide, qui l'appelait.

— Comment, ma chère fille ! Vous êtes avec eux?... Mme Aristide ne pouvait pas se faire à cette idée qu'un

membre de sa famille était dans cette chambre où une « saltimbanque » se préparait à accoucher.

— Ça n'est pas raisonnable, Jeanne!... Et puis, vous les gênez, ces gens... Nous avons déjeuné sans vous !...

La sage-femme revenait.

Mme Aristide emmena sa bru et, dès qu'elles furent dehors, elle lui raconta que M. Aristide trouvait qu'il n'était pas bien « d'en trop faire » :

— Vous comprenez, n'est-ce pas?... Il m'a dit : « Elle n'écoute que son cœur, mais nous avons aussi notre situation... » Allons, maintenant, venez !...

Mme Chevallier se laissa entraîner, souriant, pensant qu'elle connaissait, enfin, deux êtres qui s'aimaient, qui partiraient sans s'être douté qu'ils avaient traversé des lieux désolés où les sentiments étaient aussi étriqués que les actes et d'où l'amour était banni. D'avoir approché de tels phénomènes, elle en avait des espoirs qui la soulageaient et la maison Aristide ne lui sembla plus si lugubre.

Adèle, qui la servit, ne lui cacha pas son admiration. Dans sa pauvre et terne vie de domestique, c'était une sorte d'aurore qui se levait.

— C'est pas tout ça, conclut-elle : que qu'ils en feront, de l'enfant?

— Ils l'emporteront.

— Ils l'emporteront?... Ben, ils n'ont pas seulement une roulotte?...

Elle aurait souhaité que l'Œuvre se chargeât d'élever le petit.

Elle soupira et réfléchit :

— Ça n'fait rien, madame!... Moi, j'vous dis qu'une supposition qu'ça m'serait arrivé, ah ! j'vous mettrais ben haut... tout contre la Sainte Vierge.

Était-elle bête !

Mme Chevallier riait pour dissimuler son émotion et, tandis qu'elle déjeunait, elle fit préparer un panier de provisions, pour l'homme.

De retour à l'Œuvre, elle se rencontra avec le docteur Métayer qui auscultait la patiente. Dans un coin, se tenait le mari, à qui l'accoucheuse demandait :

— Comment vous appelez-vous?

— Senecchi... Antonio Senecchi.

— D'où êtes-vous?

— De Sassari, Sardaigne.

— Que faites-vous?

— Je rempaille des chaises.

— Les gendarmes veulent voir vos papiers.

— Si, si! faisait-il, entêté. Tout à l'heure.

— Non, tout de suite ! Le brigadier est en bas. -Qui?

— Le brigadier !

— Tout à l'heure.

— Laissez-le tranquille, madame Henriette ! dit le docteur Métayer en se relevant.

— Il ne veut pas sortir...

— Et après?...

Cela parut froisser la pudeur de Mme Henriette.

Le docteur prit à l'écart Mme Chevallier et lui glissa :

— Ça n'ira peut-être pas tout seul I

Sur un geste d'effroi qu'elle eut, il ajouta :

— Mais ça ira quand même, allez !... Ce sera pour cette nuit... J'ai une visite pressée, a la campagne; je repasserai dans la soirée.

Sur le seuil, il se ravisa :

— A propos...

Et tout bas :

— S'il y avait des histoires, il est entendu que je prends tout sous ma responsabilité...

— Des histoires?

— Je ne sais pas. Je dis : « si... ». Mme Delafosse... Je ne sais pas enfin ! Elle est à Poitiers aujourd'hui ; elle rentre par le train de huit heures... Chut! chut!... Du calme!... Il faut encore ménager les susceptibilités... Croyez-moi !

A la porte, il se tourna vers la chambre, eut un brave sourire et un clin d'ceil heureux pour désigner l'Italien, qui était revenu près du lit, malgré Mme Henriette.

Sur la cheminée, il y avait, intactes, les assiettes garnies que Mme Chevallier avait fait apporter pour l'homme. Il pensait bien à manger, lui !

Toute la journée, la sage-femme le bouscula : pour prendre la température, pour déplacer l'oreiller, pour enlever une

couverture, pour en mettre une autre, pour disposer une bouillotte aux pieds de la patiente, pour recommander :

« Respirez largement, jusqu'au fond... plus fort!... là!... Recommencez ! »

Il se reculait un peu, quelques secondes, et il revenait à sa place, saisissait à nouveau les mains qu'il avait abandonnées, attiré par une force à quoi rien ne pouvait résister.

L'accoucheuse, mi-riante, mi-fâchée, lui répétait :

— Elle ne va pas s'envoler, votre poule !

Chaque fois il faisait : « Ah ! » paisiblement, sans s'excuser, sans protester.

Il y avait en cet homme un entêtement dont il n'était pas maître et qui contribuait à sa beauté, un entêtement que rien ne pouvait réduire.

A huit heures, à part Mme Delafosse, qui n'était pas revenue de Poitiers, et M. Aristide, qui n'honorait pas souvent les réunions de sa présence, l'Œuvre était au grand complet ; la réunion était chaude.

Mme Poulain expliquait :

— Comprenez, s'pas?... Quand on a vu ça, on s'est dit : « Faut pas perdre de temps !... » Alors, s'pas, on a dressé un lit en deux temps trois mouvements...

On, c'était elle et Mme Chevallier.

Elle était dans tous ses états, parlait à tort et à travers : elle aurait sauvé le pays de la peste, arrêté un cheval emballé, tiré de l'eau vingt-cinq personnes, qu'elle n'aurait pas été plus transportée d'allégrese.

Mme Bertrand écoutait, l'air meurtri ; Antonine, extasiée, levait les mains ; les deux Florent trouvaient tout très bien, « sauf qu'on aurait dû prendre chez eux, des fournitures ». Mme Juigné avait son petit air subtil et regardait Louis, cet idiot de Louis dont les ciseaux montraient leur bec au bord de sa poche de veston et qui s'inquiétait de savoir si « ça serait long ». Sa femme haussait les épaules : a T'es bête ! » mais contente, comme si elle avait prévu une catastrophe.

Quant à Mme Aristide, elle commençait à être fière de son rôle : le matelas et les draps sortaient de chez elle. Bien entendu, elle ne soufflait mot de l'avis de son mari, et pour cause : toute la journée, M. Aristide, exaspéré, avait arpenté la salle à manger, le vestibule, les chambres, le jardin, malgré le froid, en quête d'une attitude. Lorsque Mme Aristide s'était rendue à l'Œuvre, il lui avait bougonné : « Ar-

range-toi », les dents serrées, rageur. Mme Aristide ne pouvait mieux faire que de se mêler à l'exaltation générale.

Delafosse, qui ne se souciait guère de recevoir sa femme à son retour de Poitiers, était venu se payer des bourrades avec l'ami Poulain :

— J 'parie pour un gars, vieux !

On sonna.

C'était la servante de M. le curé, qui apportait une lettre pour Madame la Présidente de l'Œuvre de la Croix d'Orgevault.

— Donnez ! dit Mme Aristide.

Mais Mme Poulain s'en saisit et la monta, d'une haleine à Mme Chevallier, qui ne quittait plus l'Italienne.

Elle redescendit aussitôt, suffoquant d'émotion, tendant la lettre dépliée :

— C'est M. le curé qui nous remercie de notre bon cœur... Les mots lui manquaient. Le souffle aussi.

Mme Juigné lut la lettre, ânonnant exprès pour amoindrir l'effet. Elle n'y parvint pas.

M. le curé assurait l'Œuvre de sa reconnaissance, félicitait ces dames et appelait la bénédiction de Dieu sur elles.

Tout était rose dans la pièce.

— Ce sera un petit chrétien de plus, disait le curé. Louis Juigné demanda si on le baptiserait? Quelle idée !...

— Qui est-ce qui sera le parrain?

On ne s'inquiétait pas de la religion des parents. Mme Bertrand proposa doucement de l'habiller ; Mme Poulain étendit la motion au père et à la mère. On vota un lainage général.

— Je m'arrange du petit ! cria Mme Poulain. Je lui tricote un « chandail » !

Par la même occasion, on vota des félicitations à Mme Chevallier, ensuite à Mme Poulain.

Mme Poulain vota pour elle-même, des deux mains.

On palabrait si fort qu'on n'entendait plus les gémissements qui, au début, tombant d'en haut à intervalles réguliers, avaient empêché de goûter la joie que procurait une si belle action.

Ces dames n'avaient pas le cœur à travailler ; il n'y avait qu'Antonine.

Cette Antonine!... Si troublée, elle n'était pas démontée I

— J 'passe la nuit pour savoir c'que ça sera! dit Delafosse à PoulaiD qui lui réédita sa mauvaise plsisanterie :

— T'aimes mieux ça que de recopier des oremus, hein? Là-dessus, le docteur Métayer entra.

Les marches de l'escalier craquèrent sous son pas, et, comme par enchantement, le bavardage s'interrompit.

C'est alors qu'on s'aperçut de l'horreur des plaintes qui devenaient incessantes.

— Nom de Dieu ! Ce qu'on souffre, tout de même? chuchota Poulain, dont le front rouge était perlé de sueur.

La remarque fut entendue de tous.

Seule, cette gale de Mme Juigné sourit. Soudain, le loquet de la porte claqua :

— M.... ! ma femme, souffla Delafosse, en se rejetant derrière Poulain.

Elle entra, salua :

— Bonsoir, mesdames 1

Et, sans transition, à la charge ! de ce petit air tranchant et cauteleux qui lui était ordinaire :

— Qu'est-ce que je viens d'apprendre? Il paraît que nous sommes une maternité?... A la bonne heure! Nous allons rondement en besogne !...

Le compte fut promptement réglé.

On l'écoutait, bouche bée, comme pris en faute, mais un cri déchirant fit résonner la maison.

Tout le monde leva la tête vers le plafond.

— Moi, je donne ma démission 1 cingla Mme Delafosse. Et, la main sur la poignée de la porte, tournée vers son

mari, impérative et protectrice, elle lui commanda :

— Si tu veux venir, mon ami?...

Et Delafosse, sans un mot, le nez baissé, la suivit.

— Allons 1 allons ! madame Delafosse, supplia Mme Aristide ; ça n'est pas raisonnable !...

Mme Delafosse était déjà partie.

Quelqu'un dégringolait l'escalier.

Mme Chevallier surgit, rayonnante, annonçant :

— C'est un fils !

Cela ne produisit ancun effet.

On habilla les trois Senecchi, — le père et la mère à coups de chandails, de tricots, de caleçons et de jupons — et on emmaillota le tiouveau-né dans des couvertures de laine.

Mme Chevallier donna, cependant, des drapeaux de toile pour l'enfant, et puis on le fit baptiser ; le sacristain fut sor parrain et Angèle Hanard, celle qui s'occupait des chaises de l'église, la marraine. Mais ce ne fut pas une fête pour l'Œuvre de la Croix d'Orgevault.

Il y avait, planant obstinément, l'histoire de Mme Delafosse, et chacun se demandait, maintenant, si ce n'était pas Mme Delafosse qui avait raison.

En une semaine, ce fut elle qui l'emporta.

On reconnut que le règlement avait été violé, doublement, triplement, gravement. Le règlement était à bas, l'Œuvre aussi.

M. Aristide, qui avait commencé par lever très haut les sourcils et par susurrer : « De quoi se mêle-t-elle, Mme Delafosse? » en arrivait à trouver qu'elle avait eu tort d'être si fougueuse, mais qu'en somme...

— En somme, vous comprenez, ma chère fille, c'est une femme de devoir. Il y a des maternités dans les grandes villes !... M. le curé... évidemment, évidemment 1 M. le curé n'a pas pensé à tout cela, pas plus que le docteur Métayer, pas plus que vous, mais enfin...

— Enfin, nous ne pouvions pas laisser cette femme accoucher dans le fossé d'une route ! répliqua Mme Chevallier.

Elle devenait véhémente.

Alors M. Aristide commença d'avoir de plus fréquents serrements de lèvres et, ostensiblement, se rangea du côté de Mme Delafosse.

Mme Chevallier, doutant d'elle-même, courait au docteur Métayer pour se réconforter. Elle l'abordait d'un : « Voilà ce qu'on me fait ! » comme ces persécutés qui trouvent des joies à montrer leurs blessures.

Le docteur Métayer ne prenait rien au tragique et remettait Mme Delafosse à sa place : « A-t-on idée de ça !... »

Bon docteur qui avait gardé sa raison, son indépendance et les idées de sa jeunesse, intactes au milieu de ce monde étroit où la raison était la résultante des habitudes de tous, où l'indépendance était un monstre de bocal, où les belles passions de l'adolescence mouraient presque aussitôt nées !

Près de lui, Mme Chevallier reprenait quelque courage.

— Vous voyez, ma chère amie, il ne faut pas tomber dans le gouffre, faisait-il. Vous n'avez pas encore vécu la moitié de votre compte, ne vous endormez pas!... Ce que nous avons fait, c'est très bien... La femme Delafosse est une vieille bourrique. Votre beau-père aussi... ou pirel

Mme Chevallier riait.

C'étaient des boutades, — mais les Senecchi, vêtus de laine des pieds à la tête, n'avaient pas quitté le pays depuis quinze jours que, devant la porte de M. Aristide, ce fut r,omme un fléau déchaîné. Il vint un épileptique, des mégères qui voulaient qu'on les entretînt, un blessé de 1870 avec des certificats plein les poches et qui ne demandait qu'un lit, :c seulement un lit », — avec, bien entendu, la nourriture et des vêtements. Il dresserait le feu, balayerait la maison de l'Œuvre, la garderait la nuit : les chemineaux ne lui faisaient pas plus peur que les soldats de Frédéric-Charles.

Adèle leur entr'ouvrait la grille, disait : « Attendez ici », 5 (avertissait Mme Chevallier, mais déjà, M. Aristide était sur ■ )le perron, clignant des yeux, fripant le nez.

Mme Chevallier n'osait plus faire avancer les pauvres jusqu'au vestibule. Elle décrochait sa pèlerine, leur expliquait, dehors, que l'Œuvre ne pouvait pas les prendre en garde ; alors, c'étaient des prières, toujours les mêmes :

— Il y a un lit qui ne fait rien. On ne demande que le lit. Et la même récrimination :

— On reçoit bien les bohémiens !

Quelques-uns lâchaient aigrement :

— C'est parce qu'on n'est pas des étrangers...

Mme Chevallier rougissait de honte. Elle les calmait d'une aumône, mais ils revenaient ou bien il en surgissait d'autres.

Aux repas, M. Aristide prenait un air de sacrifié pour dire :

— Nous ne sommes plus chez nous ! C'est tout à fait désagréable, ma chère amie.

Mme Chevallier n'avait plus la force de se redresser. Les mendiants étaient si nombreux, si arrogants !... On aurait jnré qu'il y avait quelqu'un qui les envoyait. Mme Delafosse aurait pu le faire ; elle ne l'avait pas fait, mais Mme Juigné, une ou deux fois, ne s'en était pas privée. Paraissant réfléchir, elle avait dit à l'un d'eux :

— Au fait, nous ne faisons plus de tricot à l'Œuvre, mais il y a un lit qui cherche un locataire. Je ne suppose pas que notre présidente en ait disposé. Allez la voir !

Le docteur Métayer finissait par ne plus trouver grâce, même près de Mme Chevallier.

M. Aristide souriait silencieusement. Toute la ville semblait sourire avec lui.

C'est un grand plaisir que celui qu'on goûte à surveiller une affaire qui commence à mal tourner.

Là-dessus, le curé sauta.

Il avait été mandé à Poitiers après a l'incident Senecchi », comme disait Mme Delafosse. Rien n'avait transpiré de sa visite à Monseigneur ; seulement, on l'avait vu revenir la mine soucieuse et, dès le lendemain, on s'était aperçu qu'il marchait un peu voûté.

Un matin, on avait appris avec stupeur, par les voisins, qu'il quittait Forgault. Mme Delafosse avait jeté, en passant chez Mme juigné :

— L'abbé Gueydon nous abandonne, paraît-il?

Mme Juigné, dont les moindres propos étaient vinaigrés, lui avait répondu gentiment :

— Vous ne le saviez pas !

11 s'en allait du côté de Lusignan, dans un pays où il n'y avait que des protestants, — un genre de retraite plus amer que la simple retraite, une leçon donnée à un âge où, depuis longtemps, on a perdu l'habitude d'en recevoir et qui fauche un homme à cheveux blancs plus sûrement qu'une grave maladie.

Il partit sans un mot, humblement, en vieux prêtre qui sait où se trouve son devoir et qui s'y rend.

On le remplaça par un jeune curé qui fit la conquête des fidèles en un sermon, car, dans ce milieu comme dan* tous les autres, on a la mémoire courte et on aime la nouveauté.

L'abbé Gueydon était un saint homme, plein de bon sens et un peu retiré dans sa coquille, mais on connaissait l'entrée de la coquille et, quand on avait besoin de lui, on savait où le trouver. On se souvint seulement qu'il n'était pas très parlant et qu'il vivait à l'écart, tournant du bois, sculptant des stalles, menuisant du matin au soir. Le nouveau semblait très allant, parlait bien ; les dévotes extasiées disaient : « Ça coule de source. » Il avait trente ans, une jolie figure enthousiaste, des cheveux d'artiste et des allures de secrétaire de prélat.

On trouva mille raisons d'avoir gagné au change.

Mme Delafosse lui fit cadeau d'une paire de vases pour l'autel de la Vierge et lui fournit des indications sur les besoins du pays : on voulait des prières du soir, on voulait que le confessionnal fût ouvert à la tombée de la nuit, de six heures à huit heures, et, tous les matins, une heure avant la première messe ; oq voulait...

Elle sut lui glisser, pour le convaincre, que son prédécesseur avait eu le grand tort de refuser à ia population pieuse de telles satisfactions.

LA PRISON DE VERRE lOj

— Enfin, monsieur le curé, avait-elle ajouté, souffrez que e vous mette au courant de « l'état d'esprit » du pays, très )on, à coup sûr, mais qu'il est nécessaire de connaître à bnd. Ne vous laissez... — permettez, n'est-ce pas, je connais ;i bien mon Forgault ! — ne vous laissez aller à aucune fréquentation assidue. Ici, celui qui est trop bien avec quelqu'un îe fait pas le bonheur de tous les autres...

Elle le sermonna, cassante, précise, et, quand le jeune iuré fut à peu près certain qu'il ne pourrait plus faire un )as tout seul sans risquer de. se rompre les jambes, elle devint a dévote, fidèle et soumise, qui buvait avidement les paroles le son desservant.

Ces figures-là ne sont pas exceptionnelles. On les trouve lans l'armée, dans le monde immense des fonctionnaires, lans la politique, dans le commerce, sur le trône, au foyer, partout ! On les voit traverser des groupes, s'effacer dans les ;oins d'ombre, placidement, subalternes, cependant que es regards de leur maître les suivent involontairement, non Doint pour les surveiller mais pour prendre des ordres. C'est e capitaine qui connaît le régiment et la ville sur le bout du loigt, qui fait partager au nouveau colonel son jugement sur la caserne et sur la cité, qui lui choisit une maison, des ordonnances, son coiffeur, son tailleur, son bottier ; c'est e vieil employé qui travaille dans un coin du bureau, à la dIus mauvaise place, dans les courants d'air, entre ses inféleurs et ses supérieurs, sous leurs yeux, et qui les mène :ous ; c'est l'électeur qui oriente le député, c'est le contremaître qui dirige en même temps l'usine et le patron, c'est .e secrétaire qui écrit les lettres du prince et les lui passe Dour la signature — avec ses avis ; c'est le valet qui conseille l'abord et qui obéit après. Ils imposent leurs jugements it leurs volontés, insinuent leurs commandements, décident ît des ordres auxquels ils se soumettront plus tard et des ;oups qu'ils consentiront à recevoir, servitudes légères qui feront oublier que ce sont eux qui tiennent en main l'autorité.

Ce sont des éminences, redoutables ou bienfaisantes, qui mt cette puissance secondaire, muette et cachée, plus forte me la puissance reconnue et qui, ne se découvrant jamais, le courant jamais le péril d'être discutée, résiste aux bourrasques qui abattent le pouvoir.

Mme Delafosse avait cette autorité-là. En quinze jours, .e jeune abbé Soubise était son homme, sans le savoir.

Aux offices, du haut de la chaire, il la dominait et ses

conseils tombaient sur elle, recueillie et déférente ; mais, l seuil de l'église franchi, il n'était plus que son lieutenant.

Sur ses avis, il fit des visites : à Antonine, à Mme Ber trand, aux Juigné, aux pauvres qui avaient été habillé: par l'Œuvre de la Croix d'Orgevault ; sa première avait étc pour M. et Mme Aristide.

M. Aristide, qui n'allait jamais à l'église, mais qui étaii cependant considéré comme clérical, la lui rendit au près bytère.

L'avant-veille, il était passé chez Mme Delafosse et lu: avait dit :

— On pense beaucoup de bien de notre curé. Savez-vous à quoi j'ai réfléchi?... Je voudrais que vous réorganisiez l'Œuvre. Il n'y a que vous pour ça... Ma bru est bien revenue de ses idées, allez !... C'était l'abbé Gueydon qui les lui avait fourrées dans la tête : l'abbé Gueydon et le docteur Métayer. Mais oublions ça ! Elle ne se console pas de ce qui est arrivé Si vous vouliez souscrire à mon projet, il faudrait que vous y intéressiez M. l'abbé Soubise... Vous le pouvez, si, si ! C'est un homme actif, il a l'énergie de la jeunesse... Vous ne savez pas ce qui serait excellent?... Cela dépend de vous. Mais, avant tout, il me faut votre avis...

C'était sa façon de présenter les choses quand il avait affaire à quelqu'un qui était susceptible de résister à sa volonté.

Il s'agissait, tout simplement, de reprendre les séances de travail à l'Œuvre, mais avec un élément 'nouveau, avec, une fois par semaine, une conférence de M. l'abbé Soubise, directeur des consciences, qui saurait tenir tête aux esprits frondeurs de la maison.

M. Aristide s'attendait à ce que Mme Delafosse se regimbât.

Après un moment de réflexion, elle répondit :

— Mais... si M. le curé ne demande pas mieux... Incidemment, le soir, à l'église, elle avait préparé M. le

curé au projet Aristide, et, lorsque M. Aristide se présenta, la place était ouverte.

Les séances de l'Œuvre reprirent, mais prévoyant qu'elles seraient orageuses, ou bien qu'il régnerait un silence étouffant, Mme Delafosse fit la lecture. Elle avait apporté la Vie des Saints.

Cela prépara ces dames aux conférences de M. le curé.

Ainsi une seule voix se faisait entendre et ce n'était pas

lit

I pour déblatérer contre les voisins ou, ce qui aurait été autrement grave, pour parler de l'histoire Senecchi.

Le vendredi suivant, toute l'Œuvre était assemblée pour recevoir M. l'abbé Soubise, qui raconta la vie de saint Joseph.

Il revint, et voilà que, dès la troisième séance, Mme Juigné eut son sourire des jours de grande chasse aux potins.

Elle examinait M. l'abbé Soubise, elle examinait Mme Chevallier... Pour mieux observer, elle se plaça contre le mur.

Il était convenu que les conférences ne devaient pas interrompre les travaux. M. le curé, discourant devant des têtes baissées, avait ainsi l'air de semoncer des femmes en faute. Mais Mme Juigné le surveillait et elle voyait ses regards appliqués sur les cheveux d'or cendré de Mme Chevallier. On aurait cru qu'il parlait pour elle.

Il parlait pour elle, en effet, et de toute la force de sa propre conviction.

Un soir qu'il retraçait la vie de Madeleine, il fit, de la repentie, sans le vouloir, d'inspiration, un portrait qui était celui de Mme Chevallier. S'il avait su !...

Et Mme Chevallier fut comme touchée par ce fluide. Le lendemain, on la vit à la prière qui se disait à l'église, à six heures du soir, avant le dîner, et le surlendemain, on l'y retrouva encore.

M. Aristide se frottait les mains et commençait à penser beaucoup de bien du nouveau curé.

La première fois que Mme Chevallier fut de semaine à l'Œuvre, M. l'abbé Soubise y passa dans l'après-midi.

Un vent aigre balayait la rue et la route qui la prolongeait.

Il hésita devant la porte, et puis, rectifiant rapidement sa tenue, il entra.

Mme Chevallier était avec Antonine. Elles faisaient de la broderie.

Il les entretint de la misère de la famille Gontran. Les deux vieux étaient au lit : la fille courait Forgault, boitant pai les rues, à la recherche de bouillon et de bois.

Mme Chevallier et Antonine se consultèrent des yeux : elles avaient, toute fraîche à la mémoire, l'affaire des Senecchi...

— Tenez, monsieur le curé, prenez toujours ces trois

; francs ! dit Mme Chevallier... J'aime mieux que ce soit vous

qui fassiez l'aumône. Nous, ici, nous ne distribuons que des

lainages, et même, vous voyez, nous en avons une telle provision que nous n'en faisons plus : nous travaillons pour nous.

Antonine fouilla dans sa poche, ouvrit sa bourse, cligna des yeux en tâtant son argent, pièce à pièce, et tendit, elle aussi, son aumône pour les Gontran.

M. le curé se confondit en remerciements, un peu gêné par sa victoire, et Mme Chevallier l'ayant accompagné jusqu'à la porte, regarda dans la rue : il n'y avait personne, le froid était cinglant.

Elle rentra.

Antonine tisonnait le poêle. On entendait les menus graviers soulevés par le vent qui frappaient les vitres comme des rafales de givre.

Alors, sans s'avouer qu'elles étaient satisfaites d'avoir participé à une bonne action, elles se confièrent qu'on se trouvait bien mieux dans cette salle que dans la meilleure des pièces de la maison Aristide ou de la maison Belloche — et toutes les deux se pelotonnèrent dans leur coin, en frissonnant d'aise.

Le soir, à la réunion de l'Œuvre, Mme Juigné dit au bout d'un instant :

— Tiens 1 j'ai aperçu M. le curé aujourd'hui. Il avait l'air de sortir d'ici...

Mais Mme Chevallier répondit paisiblement :

■ — C'est vrai. Nous l'avons vu.

Et, comme Mme Delafosse s'apprêtait à commencer la lecture d'un chapitre de la Vie des Saints, Mme Juigné n'osa pas pousser plus loin son enquête.

A quelques jours de là, on apprit que l'abbé Soubise était revenu à l'Œuvre.

Maintenant M. Aristide se réjouissait de vivre sans angoisse, et, si son canon de midi ne partait pas tous les jours, c'était uniquement parce que le soleil ne se montrait pas régulièrement. Sa bru était assidue à la grand'messe et aux vêpres du dimanche ; de temps à autre, elle avançait jusqu'au cimetière... 11 reprenait insensiblement son ton de commandement. Aux repas, il parlait de l'abbé Soubise, lui jetant, de haut, de la menue monnaie d'éloge et de critique, doctement, avec ses façons de : « Voici votre compte ; vous n'avez pas à discuter. » Quelquefois, il disait à sa bru :

— Quand vous apercevrez l'abbé, demandez-lui ionc de s'arrêter ici : j'ai besoin de le voir,

LA PRISON DE VERRE lit

Quand elle l'apercevrait?...

Elle le voyait tous les jours et elle ne pouvait déjà plus se passer de lui ; non point qu'elle prit à l'entendre un plaisir équivoque, mais il parlait une autre langue que celle qu'on parlait autour d'elle et il avait des gestes larges, souples, habitués à bénir ; ses mains étaient blanches et ses yeux bleus s'animaient étrangement...

Elle aimait ce qu'il disait, peut-être pour l'idée qu'il développait ; pour la manière aussi. Elle ne se l'expliquait pas. Elle allait au spectacle comme l'alouette au miroir; elle y allait, sans ruser, sans honte et sans forfanterie, de sa démarche ordinaire qui était libre et saine, eurythmique et robuste, et qui triomphait des pitoyables vêtements dont elle s'était laissé affubler.

Ni M. Aristide, ni Mme Aristide ne se doutaient de ce qui la faisait fréquenter l'église ; ni Antonine avec qui elle passait la plus grande partie de ses journées, soit à l'Œuvre, soit dans la salle à manger de la maison Aristide, ou dans sa chambre. Elle ne parlait jamais d'elle-même; elle s'ignorait trop complètement.

Après la mort de Christian, elle s'était abandonnée au sommeil de la province.

Rien ne lui était plus. N'ayant jamais eu la disposition de sa volonté, elle savait tout juste qu'elle aurait pu, probablement, en avoir une. De la pension, sautant dans le mariage, elle était tombée dans la servitude Aristide ; elle y était restée et elle achevait par le rêve ce que son éducation et les circonstances de sa vie avaient commencé.

Ne s'apercevant pas qu'elle ne faisait que ce qu'on l'engageait à faire, elle se figurait avoir conservé son indépendance. Elle pensait ainsi : « Je me plais à l'église » ; et elle fréquentait l'église. Elle ne se disait pas : « Pourquoi est-ce que je me plais à l'église? » Ce n'était pas pour prier ; elle s'y rendait comme on se rend à un jardin où l'on a coutume d'aller, non point en s'avouant que c'est pour le parfum des fleurs, pour la pureté de l'air, pour le chant des oiseaux ou pour le silence, — mais parce que l'habitude vous y pousse.

La seule femme qui eût pu l'éclairer sur elle était Antonine, mais la pauvre fille était assez peu faite pour voir dans une conscience. D'ailleurs, elle avait des soucis. Son frère était enfin, revenu à Forgault, sa retraite et ses dernières vilaines histoires à peu près liquidées, et elle s'inquiétait de savoir quel accueil on lui ferait.

Il avait d'abord commencé par fréquenter M. Aristide, porté vers lui par ce besoin de prendre rang dans « la so- , mais ! i ."nie de M. Aristide l'avait prompte-

méat la?ié. Il avait, tout doucement, espacé ses visites. On le rencontrait avec Poulain et, de temps en temps,

" Delafesse.

lis ail . nt an ciré. Poulain sans se cacher, Deiafosse avec moins de désinvolture, à cause de sa femme. Il avait beau se : ml r par les me] • raser les murs, faire des détours : ell tait toujours avertie. Alors, sous le prétexte I ograis à placer, il filait vers Angouléme, ou Fontenay-le-Comte, avide de liberté, laissant Belloche avec Poulain.

s'ennuya tant, ju :'. apparut quelquefois aux réunions de l'Œuvre, le samedi, le jour des hommes, et, ne sachant comment tuer le temps, il se complut à regarder lime Chevallier.

Un soir, Si peine dans la rue, il prit le bras de Poulain et s'exclama :

— Elle est bougrement bien, cette femme-là !

Cela avait - : avec un tel accent que l'honnête Poulain ne put s'emp 1 :h:r le lui répliquer rudement :

— Dites donc, vous !...

— Ah çà ! fit Belloche en s'écartant, froissé, on n'a plus le droit d'ouvrir la bouche?...

Poulain s'excusa, mais Belloche lui en tint rancune et il attendit ce se trouver en compagnie de Deiafosse pour se renseigner sur Mme Chevallier.

Deiafosse ne sut pas lui en dire grand'chose ; seulement, il lui consentit que « c'était une belle femme, nom de Dieu ! »

Belloche la détaillait de loin, et, à l'occasion, d'un peu près, en lui parlant, ruais il sentait qu'elle était gardée par un rempart qu'il ne pourrait jamais forcer. Il tenta cependant des mots à double entente : ils n'eurent pas de prise sm Mme Chevallier le regarda clairement, dans les

yeux, un peu étonnée.

Il la -.accessible et mit son échec sur le compte de

qu H insulta, ce qui ne l'empêcha point de s'obstiner a tenter de connaître le passé de la bru de M. Aristide.

— Enfin, faisait-il, Ernest Chevallier, c'était un crevé? Je me le rappelle : je l'ai rencontré à Poitiers deux ou trois :' - .. Ici, qu'est-ce qu'il fichai: ?

— Penh !... rien, répondait Deiafosse. Il était malade.

— Et elle, per.ôir.: : . : •

— Elle?... Eh bien... rien!

— Alors, reprenait Belloche, toujours et toujours à l'église, comme ça?

— Ah ! pas du tout ! Ça ne la tient pas depuis si longtemps !

Belloche lui envoya une tape sur l'épaule, content de sa découverte :

— Delafosse, mon ami, il y a des femmes qui aiment ça ! « Ça », pour lui, c'était la soutane, et il était enchanté,

comme un vieux braconnier qui a découvert les usages de la biche.

Quand il ne s'agissait que d'une mineure à dégourdir, il n'apportait ni prudence ni obstination : la pièce à la mère et l'exécution du marché, — certaines fois, il se passait de la mère. Mais, pour une femme, il ne se sentait pas de force à enlever la position par un assaut à l'improviste. Il circulait aux environs et, un beau jour, profitant d'une exaltation ou d'une lassitude, il entrait dans la place.

Son physique ne lui permettait pas d'agir autrement. Ce n'était pas un séducteur. Il était maigre, plutôt petit, la barbe rude, courte, avec des poils allant du roux au brun, parsemés de poils blancs. Sa figure chafouine était secouée de tics et sa mise était extravagante. Été comme hiver, il portait le même costume à carreaux, veston court, gilet voyant et pantalon collant sur ses jambes de coq maigre. Aux froids, par là-dessus, il jetait un macfarlane, et quelquefois, par les grandes chaleurs, il avait une culotte de toile, des bas de couleur et des souliers « bains de mer ». Sa démarche était inégale : le pas que faisait son pied droit était court et douloureux. Il avait l'aspect sale, mais on disait qu'il soignait ses dessous, qu'il portait des caleçons et des chemises de fine soie. Quand on était à quelques pas de iui, on ne sentait que le patchouli dont il s'imprégnait ; un peu plus près, on percevait aussi l'odeur d'alcool et de tabac de son haleine. Il fumait toute la journée et ses pouces étaient culottés comme de vieilles pipes.

Il n'était pas arrivé depuis quinze jours que Mme Delafosse disait à Àntonine :

— Votre frère ne va donc jamais à l'église? Antonine y allait bien pour deux. Belloche n'y voyait

pas d'inconvénient : sa maison était tenue, ses repas prêts à l'heure — elle pouvait se gaver d'offices et de prières ! Il laissait vivre à sa guise cet être diaphane qui apparaissait

ÎI4 tA PRISON DE VERRE

et s'évanouissait comme une vision et menait si peu de bruit qu'on ignorait l'instant où il avait passé quelque part.

Chez eux, lorsqu'ils étaient seuls, ils ne prononçaient pas vingt paroles dans la journée — Antonine parce qu'elle ne parlait guère, et lui parce qu'il la jugeait inférieure et qu'il n'aimait point la mêler de ses affaires.

Il la questionna, cependant, sur Mme Chevallier, une ou deux fois.

Antonine la portait dans son cœur.

— Et avec le père Aristide? demanda-t-il.

— Avec M. Aristide?...

— Ça va?...

Jamais Mme Chevallier n'avait entretenu Antonine de son beau-père.

Belloche leva les épaules, agacé de cette candeur et ne souffla plus mot. Mais il veillait et, malgré qu'il ne pouvait pas souffrir les Aristide et ceux qui les fréquentaient, il ne négligeait pas un prétexte de s'approcher de Mme Chevallier, dont l'image ne lui sortait plus de l'esprit.

Mme Juigné le vit-elle à l'affût? Un soir, elle lui fit signe, et, réprimant à peine un frisson de joie, elle lui dit :

— Ah ! monsieur Belloche, quel gentil curé nous avons !... Ah ! monsieur Belloche ! Je crois bien que Mme Chevallier lui devra le ciel qu'elle se gagne !

Et elle sourit d'une façon entendue.

M. le curé ne sortait de chez M. Aristide ou de l'Œuvre que pour se rendre à l'église, où Mme Chevallier se montrait deux fois par jour. Dans la rue, on avait pris l'habitude de la voir passer endeuillée, pareille aux femmes de la ville qui ont le temps de pleurer leurs morts et qui, quotidiennement, vont de leur banc de prière aux tombes de leurs parents. Sa soumission semblait s'accomplir tout doucement, sans qu'elle eût à en souffrir.

Mme Aristide la trouvait « très bien ». M. Aristide faisait : « Mais oui, mais oui », l'air détaché, si content, pourtant, au fond de lui !

A l'église, tous les soirs, avant la prière en commun, M. le curé exhortait sa quinzaine de fidèles à saintement aborder la nuit. Il ne montait point en chaire ; il se tenait devant l'autel, sur la dernière marche, et il improvisait pendant un quart d'heure. Mme Juigné, que la ferveur n'avait jamais étouffée, était devenue une assidue. Les lèvres en perpétuel mouvement, elle esquissait de grands signes de croix ou brassait bruyamment son chapelet mais ses

yeux ne cherchaient pas le chemin du ciel et son esprit ne s'appliquait pas à être touché par la grâce.

Sa chaise était juste derrière celle de Mme Chevallier : une bonne place pour surprendre quelque chose de « salé ».

Elle ne surprenait rien, que les regards illuminés de M. le curé qui ne quittaient pas les cheveux d'or de Mme Chevallier.

Le malheureux ne s'apercevait guère de son propre trouble. Son éloquence le grisait.

De la petite troupe qu'il avait devant lui, il ne voyait qu'une auréole blonde qui s'élargissait, devenait immense, irradiant sa splendeur par toute l'église. Il parlait du Christ, de sa beauté, de sa séduction divine, et ce n'était pas un sermon : c'était une longue phrase d'adoration, exaltante, affolante à faire éclater, dans une chapelle de couvent, le cœur des novices qui auraient eu encore à lutter contre les souvenirs de la vie.

Une seule femme l'écoutait, les yeux baissés, la poitrine battue par les ressauts de son cœur.

. C'étaient, pour elle, des minutes adorables où se précisait la beauté corporelle de l'Homme-Dieu, évoquée par la musique des mots. Elle se représentait ce poète admirable, plantant les jalons de sa religion : des passions, des douleurs, des sacrifices, des jouissances, des martyres, lavant les pieds des mendiants et faisant laver les siens par des femmes, s'érigeant au-dessus de l'Humanité, dominant douze hommes, des groupes, une foule, un peuple, des nations, et lançant, pour le Monde futur, des phrases d'amour qui devaient faire battre des races ; elle le voyait formidable comme un personnage de légende immortelle, plus formidable puisqu'il n'était qu'un homme !

Elle sortait de là, allégée, gonflée d'une tendresse universelle, se répétant ce qu'elle venait d'entendre : « Que reste-t-il d'Alexandre, de César, de Napoléon?... »

Un soir que, rentrée dans sa chambre, elle lisait des prières, elle en chercha la portée, mais elle les trouva pitoyables et se demanda comment on pouvait atteindre Dieu en s'obstinant à dire tous les jours, inlassablement, les mêmes paroles qu'on s'accoutumait à réciter de la même voix, sans y attacher d'importance, malgré soi.

Elle parcourait des actions de grâces, des actes de contrition, des formules d'invocation, et, raisonnant comme un être pur et sain, elle se scandalisait qu'on pût faire croire que le domaine des bienheureux serait réservé à ceux

irO LA PRISON DE VERRE

qui auraient répété quotidiennement de tels enfantillages.

Elle se renseigna sur les dogmes près de l'abbé Soubise, qui lui en parla, un soir, à I au moment où elle se

retirait.

lient à deux pas des fonts baptismaux.

Mme Juigné, sortie la dernière des fidèles, s'était retournée d vant de mettre le pied dans la rue. Dix minutes après, elle revint, entendit la v ibbé Sou* bise... Il parlait de l'Homme-Dieu, chaudement, comme un avocat da

A la lueur d'une veilleuse, Mme Juigné distingua Mme Chevalin r qui était appuyée à la grille.

Tout a coup, M. le curé demanda :

— Qui est là?

Mme Juigné répondit :

— C'est moi, monsieur le curé : j'ai perdu mes gants... Je crois qu'ils sont restés sur ma chaise.

Il faisait nuit.

— Si VOUS voulez, chuchota M. le curé à Mme Chevallier, nous en recauserons demain, à L'Œuvre... vers trois heures?...

Elle s'en alla, troublée profondément et se répétant qu'il serait doux de vivre dans une atmosphère de piété et de foi, dans une grande maison où l'on s entretiendrait de Dieu i qu'on réserve aux choses terrestres, où l'on serait en perpétuel] . où il n'y aurait ni M. Aristide

ni Mme Aristide, où La vie banale ne ferait pas chavirer le qui vous rapprocherait d'un •< au-delà » si délicieux -ju'on souhaiterait n'en jamais sortir.

Le lendemain, elle était à l'Œuv

Le si lemaine ae fonctionnait plus régulièrement :

c'était le tour fie Mme Bertrand, mais elle avait d'autres

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