SOU
A tout- h<ure du jour, IVrtrand recevait des paysans et ' bien que ce n'était pas pour passer dés contrats ordinaires ; ell mssi que, la nuit, les trois lampes de
son mari brûlaient dans son cabinet. Souvent elle avait i La rayure aveuglante de leur lumière sous la porte. Elle n'était jamaj : le verrou était tiré. Alors,
comme si le grincement de La plume aux mule -ignatures avait gratté ses muscles, elle restait éveillée, circulant dans la maison, dans sa chambn-, pieds nus, promenant sa fièvre dans tous les coin.. Très tard, lorsque Bertrand s'apprêtait à monter, ell'' percevait le choc de la serrure
de son bureau-ministre, qu'il refermait. Elle n'avait plus qu'à se coucher vite, vite, pour qu'il ne la surprît pas debout. Mais quand il était au lit, près d'elle, et qu'il s'endormait paisiblement, en homme fatigué par une besogne honnête, elle demeurait les yeux ouverts, se demandant : « Qu'est-ce qu'il vient encore de faire, mon Dieu? » et le cœur lui battait à petits coups irréguliers dans la poitrine tandis que des cloches sonnaient à ses oreilles. L'aube qui striait les persiennes apaisait son angoisse ; mais à huit heures elle était debout et se mettait au ménage, aidée de sa domestique qu'elle dirigeait avec douceur, estimant qu'il fallait demander pardon à tous, du plus grand au plus humble, des crimes qui se commettaient sous son toit. Dans la journée, au lieu de fuir la maison, elle s'y enfermait, peureusement, préparée aux plus effroyables tragédies, regardant ses pauvres affaires comme si l'instant où il faudrait tout abandonner était proche. Certaines fois, quand elle s'inquiétait de savoir comment elle payerait des notes urgentes, elle trouvait précisément de l'argent déposé par son mari, sur sa table, pour elle ; d'autres fois, quand elle s'imaginait que la caisse était garnie, il n'y avait pas un sou. Tout cela la démoralisait.
Quand elle avait la force de sortir de sa geôle, elle oubliait ses angoisses pendant des minutes, mais un rien les ravivait : la douleur ou la joie d'un voisin, un mot surpris dans la rue... Sa gorge se contractait.
Les premiers temps, au moment où on avait fondé l'Œuvre, elle courait à la petite maison de la Croix d'Orgevault, pressée de faire du bien, coûte que coûte ; plus tard, lorsqu'il n'y eut plus de tricots à distribuer, lorsque, durant des semaines, on ne vit plus que les dames patronnesses qui travaillaient et Mme Delafosse qui remplissait les livres de remarques sur la tenue de la femme Castagne, sur l'assiduité à l'église des Gontran, des Nougaret, des Kuntz, elle recommença de s'enfermer chez elle.
Ce jour-là, cependant, elle était allée à la Croix d'Orgevault.
On était en semaine sainte et Mme Delafosse avait de» mandé qu'on réunît les assistés après la messe de Pâques, pour leur faire une distribution de brioches. C'était une idée à elle : il en était qui n'avaient pas de pain et qui auraient préféré une bonne miche aux deux bouchées de gâteau
2u'on leur imposait, mais une fête doit être marquée par es raretés. Mme Delafosse avait d'ailleurs exigé qu'aupara-
Il8 LA PRISON DE VERRE
vant chacun des inscrits se présentât à la dame de service, non point qu'elle redoutât une erreur, mais, outre qu'elle aimait la discipline, il fallait bien que tout Forgault fût avisé de cette distribution.
Mme Bertrand était à l'Œuvre depuis une demi-heure lorsque Mme Chevallier y arriva. Presque en même temps qu'elle, un paysan, qui sortait de l'étude, vint s'enquérir du notaire, et Mme Bertrand se leva, les yeux papillotants.
Depuis longtemps, elle s'attendait à un coup de massue et, chaque fois que, devant elle, on s'inquiétait de savoir où était son mari, elle se figurait qu'elle allait recevoir le choc.
Elle dit à Mme Chevallier :
— Je reviens !...
Et elle se sauva.
Lorsque Mme Chevallier se vit toute seule, elle eut envie de fermer l'Œuvre et de se retirer, mais les filles Nougaret frappèrent : elles venaient se faire inscrire pour une brioche.
Elles étaient encore là quand M. l'abbé Soubise entra.
Dès les premiers mots, lorsqu'ils furent en tête à tête, Mme Chevallier se sentit tout à l'aise.
C'était comme la continuation, sans coupure, de leur entretien de la veille, et puis, malgré lui, il se reprit à passer des dogmes à Jésus.
Si on l'avait entendu en haut lieu ecclésiastique, on l'aurait sabré comme un sous-lieutenant qui se mêle de faire de l'internationalisme. Il avait lu Renan, des philosophes, des historiens, et il s'était fait une idée d'un Christ si humain que c'était tout à fait un homme tourmenté d'un grand rêve, mais un homme, heurté par les passions, transfiguré par les joies, un homme qui avait couru à la fête du martyre comme un soldat bondit à la charge, avec de grands élans hors de l'être ; un homme, rien qu'un homme qui, dans l'inextricable fouillis des présomptions, avait démêlé l'écheveau d'une religion de bonté ; un homme qui avait souffert et qui était mort pour avoir tenté d'aller trop haut. Un homme !
Mme Chevallier le préférait ainsi. Elle le voyait mieux et il lui semblait plus beau que ce Fils de Dieu qu'on représente comme instruit de son origine divine et de la vie qu'il devra vivre parmi les hommes, qui accomplit des miracles et qui ne songe pas au plus grand, qui les résumerait tous, à faire les hommes frères en amitié et à supprimer leurs maux.
N'étant pas habituée à raisonner, elle pensait tout cela confusément et n'en osait pas discuter, mais, lorsqu'il lui était arrivé de s'appesantir ià-dessus avec quelque obstination, elle avait eu des révoltes. Elle avait adoré le Christ martyr de sa foi, mais n'avait pu se défendre de reconnaître que Dieu le Père était abominable.
Quelquefois, pour ne pas se laisser envahir par le doute, devinant qu'elle perdait un coin de repos, par un grand effort, elle s'arrachait à ses réflexions.
Si elle n'était pas religieuse, au sens où Ton entend le terme d'ordinaire, c'était, pensait-elle, la faute de la religion. Elle ne demandait qu'à se convaincre mais elle ne pouvait se contenter des histoires communes à quoi on l'obligeait de croire sous peine de damnation. Elle voulait pouvoir ouvrir les yeux tout grands sur le monde céleste qu'elle évoquait, étant, dans la réalité, trop souvent obligée de les fermer sur tout ce qui se faisait autour d'elle.
Et voilà qu'on lui décrivait un Homme-Dieu plus humain que l'Homrne-Dieu, auquel on l'avait accoutumée ! M. l'abbé Soubise lui parlait de cet être exceptionnel comme d'un héros de l'histoire, effleurant à peine sa parenté divine, satisfaisant, sans le vouloir, cette auditrice et se disant que Madeleine, qu'il imaginait belle, devait, aux discours du Christ, être telle que Mme Chevallier.
A un moment, il lui demanda :
— Pourquoi ne communiez-vous pas?
— Est-ce que je sais ! fit-elle, l'air absent.
Un autre aurait dit : « Malheureuse ! » et l'aurait accablée des. foudres du Très-Haut.
Il avait, lui, l'enthousiasme de sa jeune foi. Cette femme, à "qui nul n'avait parlé comme il l'avait fait, qui se cristallisait dans son propre silence au lieu de s'épanouir dans une ardeur religieuse, il la gagnerait, — il la gagnerait !
— Alors pourquoi venez-vous aux offices, pourquoi priezvous, si vous ne croyez pas tout à fait?... Serait-ce la peur de Dieu qui...?
Non, ce n'était pas la peur de Dieu qui l'amenait au pied de l'autel : ce qui l'attirait, c'était cet apaisement qui tombe des voûtes de l'église, ce silence ou ces chants aigres, ou ces psalmodies qui endorment, ou cet encens qui grise ; c'était l'appareil du sacrifice, les fleurs, les cierges qui piquent d'or la nuit, et les coloris des vitraux sur les piliers, et la blancheur de la sainte table, et ces gestes de bras qui élèvent le ciboire et l'ostensoir, et cette espèce de terrain neutre où
l'on se retire quand on a souffert au combat ; c'était tout ce qui la reposait du spectacle de la vie.,. Ce n'était pas la peur de Dieu, mais elle ne savait pas l'expliquer.
Elle restait silencieuse, étonnée de la clarté que projetait la question en elle, n'osant plus regarder.
— Cherchez !... Cherchons... Est-ce la confession qui vous fait reculer?
Elle eut un geste : « Peut-être », mais ne répondit pas.
Eh bien!... j'admets que la confession soit amère... — il faut qu'elle soit amère ! — Mais savez-vous ce que vous vous refusez?... Savez-vous la joie qui la suivra? Savezrous... savez-vous que la communion a la saveur d'un baiser?
Il s'était dressé :
— C'est un baiser... c'est le baiser de Dieu qui parachève l'œuvre d'amour, comme le baiser de l'homme parachève les amours des hommes... mais cent fois plus beau, cent fois plus adorable, cent fois plus doux !...
Penché au-dessus de ses cheveux d'or, il ne voyait qu'un poudroiement d'auréole et, au-dessous, de longs cils baissés sur des cernes bleuis et le duvet des joues.
Le monde finissait là.
L'abbé se troubla.
Son verbe s'était amolli.
— N'avez-vous jamais pressenti l'extase qu'il y a à se dire : « Dieu pénètre en moi, je le reçois comme le plus radieux, le plus suave des amants »? ... Ah ! venez à lui, venez !... Laissez-moi vous conduire à cette joie !... Et, tenez...
Sa voix frémissait. Il s'inclina doucement, prit la main de Mme Chevallier qui tremblait sur la bras du fauteuil, et, au contact de cette peau brûlante, tout acheva de se brouiller :
— Tenez ! madame... tenez ! si vous veniez à Dieu, il ne me semblerait pas que ce serait moi qui vous amènerais jusqu'à lui, je croirais que nous irions ensemble vers son trône, dans un même amour divin. Nous arriverions à ses pieds, comme deux pécheurs, d'un même élan, et, près de vous, je me sentirais moins indigne...
Il sentit la main qu'il tenait trembler plus fort.
Se méprit-il?... Il se laissa tomber à genoux, balbutiant :
— Madame... madame!...
Mme Chevallier poussa un cri.
Elle était debout, outragée comme si des lèvres de monstre s'étaient posées sur sa chair et, dans un grand désarroi, elle se recula vers la fenêtre.
Sans un n^t pour celui oui se traînait à ses pieds tt lui
demandait pardon de ce coup de folie, elle s était coiffée de son chapeau et elle était partie haletante, allant droit chez M. Aristide.
On ne la vit pas à la prière du soir.
Au dîner, elle répondit à peine à Mme Aristide et, dès le dessert, elle monta dans sa chambre, se disant qu'elle n'irait plus à l'Œuvre, jamais !
Elle ouvrit son secrétaire, saisit les lettres de M. Colonna, se mit au lit et les relut lentement, une à une, religieusement.
Le lendemain, qui était vendredi saint, elle ne se montra pas plus à l'église qu'à la Croix d'Orgevault ; le surlendemain et le dimanche de Pâques, elle n'y parut pas davantage.
Mme Aristide essaya de la questionner, mais elle répondit d'un ton sec :
— Je ne me sens pas bien.
— Et la distribution des brioches?...
Elle tourna les talons, tranquillement, sans colère.
M. Aristide crut à une fantaisie ; mais, comme celle-ci se produisait, pensait-il, sans motif, il eut peur. Son terrain ne lui paraissait plus solide : sa belle-fille, dont il escomptait déjà la torpeur, se réveillait... Il fallait aviser, au plus tôt.
Il fréquenta plus assidûment Bertrand avec qui, d'abord, à propos en l'air, et, insensiblement, précisant ses intentions, il se mit à parler d'affaires de Bourse.
Bertrand se faisait fort de doubler des capitaux en moins de six mois.
a Six mois, pensait M. Aristide, six mois... »
Il avait peut-être le temps d'arranger ses affaires.
Alors, il fallait profiter de la fortune qu'il avait encore en. garde. « Neuf chances sur dix! » disait Bertrand.
Avec deux ou trois bonnes opérations...
Belloche, lui, lorsqu'il avait vu Mme Chevallier s'interdire la porte de l'église, avait fait : « Tiens, tiens ! » et il s'était frotté les mains, supputant son tour, car il croyait fermement que le curé avait eu le sien.
On. n'avait rien su de ce qui s'était passé. Mme Juigné avait appris seulement que M. l'abbé Soubise était venu à l'Œuvre et qu'il y avait rencontré Mme Chevallier.
Elle tâta Mme Delafosse, Mme Poulain, M. le curé luimôme.
Mme Delafosse était trop outrée de la brusque retraite de Mme Chevallier pour ménager cette « jeune femme » qui avait, disait-elle, des façons d'hystérique ; mais elle ne savait rien non plus. Mme Poulain était logée à la même enseigne, d'ailleurs les cancans ne l'intéressaient pas. Quant à M. le curé, il avait dit : « Mme Chevallier est très malheureuse. Elle nous reviendra. » Cependant à la prière du soir, il ne parlait plus de l' Homme-Dieu et de Madeleine. Un poids paraissait l'accabler. Il courait chez les pauvres, donnait des secours tant qu'il pouvait, et, quand il ne s'enfermait pas au presbytère, on le trouvait à l'église, rangeant, époussetant ou priant, à genoux sur la pierre, la figure entre les mains.
11 n'était pas intransigeant ; il ne le devint pas pour cela. Une atmosphère de bonté vaguait autour de sa personne. Il aurait voulu racheter toutes les faiblesses, toutes les fautes, les siennes et celles de l'univers entier.
Il s'était raccroché à sa foi, brusquement chassé de ce rêve dans lequel il s'était embarqué, alors qu'il n'avait, dans tout son cerveau déraisonnable, que la vision des cheveux blonds, de la figure adorable, des cernes bleuis, des lèvres sanglantes et du souffle égal qui, sous le corsage de deuil, soulevait la gorge de Mme Chevallier.
Le lendemain de l'incident de l'Œuvre-, il était parti pour Poitiers, chercher l'apaisement de son tourment près du vieux confesseur qui, durant son passage au grand séminaire, avait reçu l'aveu de ses péchés. Il en était revenu, le soir même, pour s'abîmer dans une pénitence de chartreux ; le surlendemain, jour de Pâques, il avait fait son sermon sur la contrition, s'imposant la mortification de lancer par l'église sa propre histoire, parlant du pardon de Dieu, de la bonté de Dieu, de musique céleste, tandis que grondaient encore en lui ses remords d'homme.
Quand Mme Delafosse lui avait signalé que Mme Chevallier, non seulement ne communiait pas, mais n'était pas présente à la messe, un grand froid au cœur l'avait saisi. Mme Delafosse avait lâché durement :
— Puisqu'elle est si malheureuse, elle n'a qu'à nous imiter. Et, d'ailleurs, pourquoi est-elle malheureuse?
Il n'avait pas répondu ; il avait dit fermement :
— Il faut prier pour elle.
Il pria, de toute sa ferveur, ignorant encore qu'il priait
pour une femme, bien plus que pour une âme à sauver, — nomme, malgré lui, jusque dans son repentir.
Il se demandait comment il pourrait ramener à Dieu celle qu'il avait éloignée de Lui ; il voulait courir à elle, se jeter à ses pieds, la supplier d'effacer de sa mémoire cette minute insensée ; il voulait reparaître devant elle en humble ministre de Dieu...
A quelques jours de là, Mme Aristide dit à sa bru :
— J'ai commandé une messe pour l'anniversaire de la mort de Christian.
Mais le jour anniversaire, Mme Chevallier ne se montra pas encore à l'église.
M. Aristide, n'y tenant plus, lui demanda :
— Ah çà, ma chère amie, qu'avez-vous donc? Elle?... Rien, nen.
Elle alla au cimetière ; mais, au cimetière, non plus, elle ne trouva pas le dérivatif qu'elle souhaitait. Elle se retira dans sa chambre, relut des lettres de Christian, fouilla dans le meuble où dormait ce qu'elle gardait de lui... Une année déjà ! Cela lui semblait si près — ou si loin 1
Elle aurait voulu revivre les heures affreuses qui avaient précédé la mort de son petit, mais une grande douleur ou une grande joie s'enregistre d'un bloc dans la mémoire.
Peut-être que si elle avait eu un compagnon de peine, elle aurait pu ramener les souvenirs égarés : il aurait fallu quelqu'un qui eût connu toute sa vie, ou bien que les choses du cœur eussent intéressé.
Elle n'avait qu'Antonine et, ensemble, elles ne s'entretenaient que de la tâche qu'elles s'imposaient.
Depuis que Mme Chevallier n'allait plus à l'Œuvre de la Croix d'Orgevault, elle s'était mise à faire de la broderie assidûment. Antonine la dirigeait.
Elles se comblaient d'éloges.
C'étaient leurs joies.
Elles travaillaient côte à côte et malgré que le contraste fût extraordinaire, chacune cependant, avec des attitudes et des traits différents, en arrivait à ressembler à l'autre.
Des deux, Antonine était encore la plus courageuse. Elle avait pris l'habitude, dès l'enfance, de ne se passer aucun rêve. Elle savait qu'aucune prière, aucun cataclysme heureux, ne pouvait la tirer de sa médiocrité : elle était née résignée. Aussi bien qu'une autre, elle aurait pu faire le bonheur d'un homme, mais on lui avait enseigné à ne jamais
souhaiter le mariage : une fille qui est presque une irréalité, qui a des cheveux, des cils et des sourcils blancs, et une peau diaphane, ne se marie pas. Elle avait accepté son sort sans récriminer ; elle était restée bonne, attentive, et — pour les intimes seulement — gaie. Devant Mme Chevallier, elle avait de ces moments d'expansion subite. Parfois, elle lui disait brusquement :
— Comme vous êtes jolie !...
Mme Chevallier, qui aurait voulu pouvoir lui répliquer : « Et vous, Antonine ! », lui répondait :
— Jolie, moi? Allons donc!
Elle finissait par ne plus le savoir : on le lui avait si peu prouvé ! Et puis, cela lui servait-il à mieux brûler ses heures? Mais non, elle n'était pas jolie !
Et elle se remettait à sa broderie.
Un jour Antonine arriva plus joyeuse. Elle avait un journal de modes à la main : on y annonçait un grand concours de travaux de dames.
A Mme Chevallier qui s'étonnait de tant d'agitation, elle répliqua en rougissant jusqu'aux oreilles :
— Je croyais que cela vous amuserait... Moi, un jour, j'ai envoyé des napperons à un concours et j'ai eu un troisième prix.
Mme Chevallier réfléchit un peu et, comme une pensionnaire qui se résout à quelque chose de risqué, elle regarda Antonine en souriant et dit :
— Si j'envoyais mon paravent de glaïeuls, vous enverriez votre nappe d'autel?
— Oui !
C'est ainsi qu'elles se décidèrent...
Elles s'occupaient du colis de Mme Chevallier lorsque Mme Aristide survint : il fallut bien lui avouer ce qu'elles voulaient faire.
— En somme, réfléchit Mme Aristide en examinant le règlement du concours, qu'est-ce que c'est qu'une « Association de relèvement social »?
. Le mot « social » la tourmentait. Elle dit tout de suite :
— Vous savez, ma chère fille... vous devriez en parler à votre beau-père... Il faut prendre tant de précautions par ie temps qui court !
Mme Chevallier n'eut pas à en parler à M. Aristide. Ce fut lui qui, le soir, au diner, à brûle-pourpoint, lui demanda :
— Qu'est-ce que c'est que cette Association de relèvement social?
Elle n'en savait pas plus long que lui.
Il branla la tête, regarda Mme Aristide, et il parla d'autre chose, en ne s'adressant qu'à sa femme jusqu'à la fin du repas.
Mme Chevallier s'était à peine retirée dans sa chambre qu'il ordonnait, rageur, les dents serrées :
— Tu me feras le plaisir de t'informer, dès demain, sous quel nom elle a l'intention de prendre part à ce concours, n'est-ce pas?
Et, devant la mine ahurie de Mme Aristide, il ajouta lentement, en se frottant les mains :
— Je ne suppose pas qu'elle ait le toupet de mettre le nom des Chevallier en avant?... Chevallier 1 Chevallier!... ça ne lui appartient pas ! C'est mon nom !
« Son nom !... » Il souriait content.
Dès le lendemain matin, Mme Aristide monta chez sa bru :
— Eh bien ! fit-elle, vous êtes toujours décidée?
— A quoi?
— Dame, voyons ! à envoyer vos glaïeuls?... Vous savez, ma chère fille, si cela vous amuse la moindre des choses, ne vous privez pas !... Aristide me le disait : « Elle a bien raison !... » Vous avez bien raison !... Mais, en somme, qu'est-ce que c'est que ce journal !... Quelquefois, on ne s'imagine pas ce que ça peut vous attirer de désagréments !... Si Antonine envoyait les glaïeuls à son nom... hein? Vous ne croyez pas?
Mme Chevallier, agacée, répliqua un peu sèchement :
— C'est moi qui les ai faits. D'ailleurs Antonine envoie une nappe d'autel.
— Ah?... Eh bien, raison de plus! Elle n'a qu'à joindre vos glaïeuls à sa nappe.
— Oh n'a droit qu'à un seul objet pour l'exposition... Et puis laissez-moi !... Je veux envoyer mon paravent !
— Peste !... peste !... ma chère fille, vous pouvez envoyer votre paravent !... Envoyez le diable et son train, si vous voulez ! Ce que je vous en dis, c'est pour vous, n'est-ce pas?... Mais vous devez comprendre aussi que dans notre situation, à Forgault, ça fera causer !... Il n'y a que les petites filles des sœurs qui font ça !... Ah ! on parlera, oui !
— Tant mieux ! on parlera.
A la fin, c'était agaçant, cet éternel « on parlera » I
Mme Aristide sentit bouillonner sa colère ; ses yeux s'embuèrent de larmes. Elle chercha vivement son mouchoir, mais, pour atteindre sa poche, il fallait qu'elle relevât sa jupe, qu'elle pût glisser la main dans l'ouverture de son premier jupon, puis dans l'ouverture du second jupon ; il n'y avait plus, ensuite, qu'à trouver le grand sac qui lui battait les jambes, le sac qui contenait son porte-monnaie, son trousseau de clefs, des cure dents, un chapelet dans sa gaine, trois marrons d'Inde contre les rhumatismes, quelques menus objets, des fragments de papier et son mouchoir.
Exaspérée, elle lança :
— On parlera !... C'est vite lâché !... Et qu'est-ce que vous faites de nous?
Et, comme la poche ne voulait pas livrer son ouverture, Mme Aristide sortit en criant :
— Dans ce cas, on prend un « faux nom », la !
Et elle continua de bougonner sa rage dans l'escalier.
Mme Chevallier serrait les poings. Ah ! cette voix qui s'éloignait, cahotante, asthmatique et qui sombrait dans un fracas de portes fermées violemment 1 Combien de fois elle l'avait entendue !
Jusqu'au soir, elle ressassa son indignation et elle se persuada qu'il fallait en finir.
Au dîner, elle n'était pas calmée.
De part et d'autre, on resta silencieux.
Lorsque, le lendemain, Mme Aristide pénétra dans la chambre de sa bru, sans frapper, selon sa coutume, elle déposa une pile de linge sur une chaise et dit :
— Je ne vous dérange pas, Jeanne?... Je vous apporte des serviettes !
Elle s'effondra dans un fauteuil, et après des : « Quelle chaleur 1 » elle cligna des paupières et, le plus aimablement qu'elle put, fit :
— Vous ne savez pas?... Eh bien, moi je suis contente que vous envoyiez quelque chose... pour ce concours ! Après tout, les gens diront ce qu'ils diront... Nous sommes les maîtres, n'est-ce pas?
M. Aristide était passé par là.
Mme Chevallier sourit : elle avait déjà écrit l'adresse : « Envoi de Mademoiselle Jeanne Reverdy, de Forgault », pour avoir la paix et puis parce qu'elle éprouvait une joie de gamine à retrouver son nom de jeune fille après s'en être déshabituée pendant quatorze ans.
L'après-midi, Antonine étant souffrante, Mme Chevallier porta son colis à la gare et s'en fut chez son amie, lui montrer son récépissé.
La maison Belloche était une grande bicoque triste, propre, froide, qui sentait le moisi des caves, et dont la moitié des pièces était plongée dans l'ombre où vivait Antonine. Le premier étage, comme le rez-de-chaussée, était pavé de carreaux rouges, passés au sang de bœuf tous les mois et qui luisaient comme des miroirs.
Antonine était dans sa chambre, aux volets fermés, avec une de ces migraines qui lui duraient huit ou dix jours et qui la prenaient aux changements de saison.
Ce fut Belloche qui vint ouvrir, en chaussons, le chapeau mou sur la tête, et, si Mme Chevallier ne s'était pas contrainte, elle ne serait pas entrée. Mais Belloche insista.
Elle le sentit qui montait derrière elle, dans l'escalier, et elle en eut un frisson comme si une bête visqueuse s'était collée à sa jupe.
Cependant, à la porte d' Antonine, il s'arrêta en prétextant, qu'il était obligé de sortir.
Dans un coin de la pièce toute noire, Mme Chevallier devina une forme blanche. C'était Antonine, qui était étendue sur sa chaise longue.
Un pas sur le dallage, la fenêtre crissa, et un filet de lumière fit irruption dans la pièce.
Mme Chevallier eut beau se fâcher, Antonine ne voulut pas la recevoir dans l'ombre.
— Vous savez, dit-elle, que je n'envoie décidément pas ma nappe d'autel. C'est trop religieux. J'aime mieux finir ce coussin, que j'ai commencé il y a plus de six mois... Vous ne Je connaissez pas?
Mme Chevallier le prit, alla l'examiner dans le rayon de jour et s'écria :
— C'est insensé ! C'est admirable ! Je ne veux plus concourir avec vous ! Je ne concours plus !... Je vais retirer mon envoi 1
Antonine s'était levée d'un bond, riant, goûtant de ces grands bonheurs de recluse qui éclatent pour des motifs enfantins.
— Vous croyez que c'est bien? demandait-elle, ravie.
— Je ne concours plus ! J'aurais honte !...
— Taisez-vous ! taisez- vous donc !... Vous ne voyez pas les défauts, et il y en a !... Tenez, ici, dans la bordure...
Cette Antonine !...
Elles s'embrassèrent.
Lorsqu'elle la quitta, Mme Chevallier, toute joyeuse, revint chez M. Aristide en se répétant : « Antonine aura le premier prix !... On ne peut pas le donner à une autre !... »
Au tournant d'une rue, elle rencontra le docteur Métayer et lui dit :
— Je sors de chez Antonine.
— Comment va-t-elle?
— Très bien.
— Je la croyais avec sa migraine?
— Ne m'en parlez pas !... Elle fait un coussin qui est une merveille.
Le docteur Métayer la regarda, un instant, et, en même temps, l'un et l'autre éclatèrent de rire.
— Vous avez raison, approuva le docteur, l'important, c'est qu'elle ait un coussin qui soit une merveille... Et puis, je voudrais bien bavarder avec vous, comme autrefois, a cœur ouvert. Nous sommes de si vieux amis !...
Ils revinrent ensemble.
Belloche les croisa, fit mine de s'arrêter, mais le docteur l'esquiva en le saluant à la façon de quelqu'un qui n'a pas une minute à perdre. Il marmonna :
— Une jolie acquisition que le pays a faite là !
— Oh ! docteur !...
— J'ignore s'il a de bonnes épaules, mais je sais ce qui pourrait peser dessus !... Enfin ! ça nous est égal !... Écoutezmoi. Il y a longtemps que je voulais vous entretenir de vous. Qu'est-ce que vous faites?
Elle faillit répondre : « De la broderie », mais elle fut embarrassée comme un grand garçon à qui l'on demande : « Que fais-tu? » et qui ne peut cependant pas avouer : « J'écris des vers. »
— Vous ne vous ennuyez pas?
— Quelquefois, dit-elle.
Ils marchèrent en silence. Soudain, Mme Chevallier s'exclama :
— Ah ! mon Dieu !...
Ils étaient devant chez M. Aristide. Elle avait si bien oublié la maison !
Le docteur Métayer ne se montrait pas souvent chez les Aristide, — non point qu'il fût brouillé avec eux : on le comblait de prévenances ; mais il sentait qu'on le redoutait pour ses allures d'anarchiste. Il reprit :
— Il faudra que nous causions, un de ces jours.
— Quand vous voudrez, docteur... Qu'est-ce qu'il y a?
— Allons ! allons ! ne vous tourmentez pas. Il n'y a rien de grave... pour l'instant.
— Mais, dites, docteur !... dites vite !... qu'est-ce qu'il y a?
— Chut ! Voyez !... voici votre beau-père qui nous a aperçus et qui arrive... Il y a lui, voilà !... Avez-vous l'intention de finir vos jours dans ce cloître?... Chut!... Réfléchissez...
M. Aristide était derrière la grille :
— Vous n'entrez pas, docteur?
Le soir, dans sa chambre, Mme Chevallier se répéta : « Où voudrait-on que j'aille? »
Où aurait-elle pu aller? Elle était restée si longtemps prisonnière que l'espace lui donnait le vertige.
Rien qu'à l'idée d'un changement, la tête lui tournait. Pourtant, qui donc pouvait la retenir ici?... Son petit mort?... Il était vivant en elle, il emplissait sa pensée!... Ses parents?... Elle n'en avait point... Ses amis?... En avait-elle?... Le docteur Métayer?... Elle le voyait si peu !... Antonine?... Six mois avant, elle ne la connaissait pas.
Elle pensa qu'elle réfléchirait ; mais, quand elle se réveilla le lendemain et qu'elle ouvrit sa fenêtre, le ciel était si pur, les misérables arbres fruitiers, enfermés entre les murs du jardin de M. Aristide, si frais, que sa résolution, déjà vague la veille, devint encore plus floue.
Flavie entra, portant le petit déjeuner.
Flavie?... Oui, elle l'emmènerait.
Où l'emmènerait-elle?...
Un peu plus tard, elle entendit Adèle monter. ( C'était l'instant où elle venait enlever la tasse de chocolat, — un prétexte à bavardage ; Adèle lançait un petit coup de tablier à droite, un coup de plumeau à gauche, apportait les nouvelles du pays...
Adèle?... Eh, non !... elle ne l'emmènerait pas.
Adèle avait sa vie faite ici. Elle disait pourtant que la maison ne lui plaisait guère : la souillarde était trop étroite, il n'y avait pas assez de cuivres, et Mme Aristide était toujours à lui donner des ordres par bribes. Surtout, il y avait M. Aristide, la mine fermée... Eh bien, si on l'avait mise à la porte, elle aurait pleuré toutes les larmes de son corps et peut-être même qu'elle n'aurait point voulu partir ! Son licol la blessait, mais il était, rentré dans les chairs.
Ï$Q 1A PRISON DE VËRRË
Et voilà que cette idée du docteur Métayer cheminait.
Mme Chevallier réfléchissait. Si elle avait connu quelques jolis coins paisibles, elle aurait bâti un projet ; mais quels endroits connaissait-elle?... Poitiers? Deux années d'amertume !... Niort? Quelques heures de joie et les plus immenses douleurs de sa vie !... Saint-Georges? Deux saisons, « en baigneurs », — deux saisons avec son Christian. Aussi, Niort et Saint-Georges sans Christian... Non, non!
Forgault, douze années de Forgault : l'éternité !
Et cette femme, gonflée de sève, avait si peur de la vie qu'elle préférait s'enterrer ici, plutôt que de tenter l'aventure. La monotonie des jours avait aboli les forces qui sommeillaient en elle.
Les courageux ce sont ceux qui ont tâté de tout sans avoir le temps de s'attacher à rien, ce sont les nomades. Le gamin qui, d'une classe de collège, a passé à une autre classe, et du collège au lycée, du lycée à la chambre d'étudiant, et de la dernière chambre d'étudiant à la caserne, est mûr pour le courage. Vienne l'instant, il se fera casser la figure allègrement, n'ayant rien découvert qui lui donnât le goût pour l'existence.
A ses côtés, le fils du fermier, qui a vécu vingt ans sur la terre natale, qui l'a désertée pour endosser l'uniforme, se bat parce qu'il a le conseil de guerre dans son dos, parce qu'il a les enthousiastes près de lui, qui marchent, qui vont aux balles en chantant ; mais les souvenirs de ses champs, l'odeur des fourrages et des étables qui l'assaillent, à cette minute, le rendent sage. Si loin du sillon, il entend cependant le soc qui pémit dans le sillon : « Garde-toi pour moi ! »
Et, pareil' à ce paysan, qui n'a vu qu'un ciel et qu'un même horizon durant vingt années, il y aura encore le bourgeois, fils de bourgeois, celui qui a emporté de chaque coin de la maison paternelle le parfum d'une habitude et qui, à distance, retrouve sur chaque meuble, dont la forme, la couleur et les détails se précisent en son esprit, les traces de son propre passé. Du courage, il en aura toute sa vie, mais petitement, âprement parfois, pour conserver son fauteuil, sa chaise, son lit, le coffre à bois où, les soirs d'hiver, il puise les rondins du foyer. Si la plainte familière d'une charnière de porte venait à lui manquer, il croirait être devenu sourd.
Les gouttes d'eau qui, d'une haute corniche de cathédrale, tombent toujours et toujours à la même place, depuis
des siècles, creusent, dans les dalles les plus dures, des trous profonds. Ainsi font les manies pour le petit bourgeois ; elles lui forent la tanière qui sera sa véritable patrie. Qu'un cataclysme se produise, il se laissera bloquer dans sa retraite, assuré que partout ailleurs une mort certaine le guette et se figurant que là, du moins, il peut encore vivre — sans air et sans lumière : qu'importe ! 11 est chez lui.
Qu'il s'agisse du bourgeois, du paysan, du financier, du poète ou de l'ouvrier, ce sont les habitudes qui constituent pour chacun le plus précieux attirail du bonheur. Et celui qui en a de très vieilles peut se dire : « Je ne tiens pas à celle-ci... » Quel mensonge 1... Ou quelle vérité! Si vieille, c'est l'habitude qui le tient.
Sans ses douze années de vie de Forgault, Mme Chevallier aurait peut-être fait ses malles, mais elle retourna le soir chez Antonine, elle y revint le lendemain, songeant à peine à cette idée de départ qui l'avait effleurée et ne s'imaginant pas qu'elle l'abandonnait.
Vers la fin de la semaine, elle aperçut le docteur Métayer, de loin, et elle l'évita.
Le dimanche suivant, Mme Aristide revint de la messe en disant :
— Ah ! ma chère amie, c'est bien ennuyeux!... Vous ne savez pas?... J'ai vu Mme Delafosse... C'est bien ennuyeux, allez!... Figurez-vous qu'elle a passé à l'Œuvre hier. Elle a regardé la réserve, et les mites y sont !... Il y a deux chandails complètement mangés. Croyez-vous !... Et nous qui avions mis tant de naphtaline 1... On ne peut pas laisser perdre tout ça !... Il va falloir s'en occuper.
Mme Chevallier ne répondit pas.
Depuis l'incident de l'abbé Soubise, elle n'avait remis les pieds ni à l'Œuvre, ni à l'église. On ignorait à quoi elle occupait son temps, et Mme Juigné avouait ingénument qu' « elle y perdait son latin ».
La brave Poulain soupirait après les réunions, tandis que Mme Bertrand était à ses tourments de tous les jours.
Quant à M. Aristide, il fréquentait de plus en plus Bertrand, et, certains soirs, après des heures en sa compagnie, il revenait, la figure éclairée, non point par un sourire, mais par quelque chose d'indéfinissable : une joie qui se cachait sous sa peau et qui la faisait frémir à certaines places. Quelquefois il marmonnait à sa femme :
— Attends un peu I Attends un peu !... Et tu verras du nouveau !...
Ou encore :
— Du train dont nous allons, hé ! hé !... Il est probable que, dans deux ou trois mois, j'aurai la satisfaction de lui dire : « Si la maison ne vous plaît pas, allez voir ailleurs ! »
— Pas possible !...
— Pas possible?... Ah! oui!... Eh bien!... tais-toi et occupe-la !
Et Mme Aristide répondait, subjuguée :
— Je me tais !
Pour ce qui était d'occuper sa bru, elle ne savait pas comment s'y prendre. Lorsqu'elle la visitait, dans sa chambre, avec l'intention bien arrêtée d'être aimable et de bavarder, elle demeurait coite après les : « Quelle mine, ma chère amie ! quelle belle mine vous avez ! » ou : « Cet escalier!... » Elle s'asseyait, se tournait, lançait des coups d'œil et lâchait une remarque qui achevait de faire prendre la glace.
Mme Aristide était une femme qui examinait tout, mais qui n'enregistrait que ce qui allait de travers. Elle était comme ces médecins qui n'ont l'oreille ouverte qu'au petit bruit de ce qui chevauche et qui, dans la figure d'un homme, ne découvrent que les stigmates des tares. Quand une telle femme entre chez vous, il faut aussitôt se tenir sur ses gardes et dire : « Vous voyez ces rideaux? Ils ne sont pas fixés parce que... Et cette housse? Elle n'est pas nettoyée, parce que... » Sinon, à peine dehors, elle ira répéter : « Vous savez, dans cette maison, tout est en désordre ! Les rideaux ne sont pas fixés, les housses sont dans un état !... »
Pour que les mites, qui avaient dévoré les chandails, pussent fournir aux Aristide une occasion de faire revenir leur belle-fille à l'Œuvre, il aurait fallu que Mme Delafosse consentît à se prêter à la combinaison : or Mme Delafosse n'entendait pas prier Mme Chevallier de convoquer ces dames. Des éclairs rageurs traversaient les verres de son lorgnon quand on parlait de la présidente de l'Œuvre de la Croix d'Orgcvauit : « Elle ne s'en occupe guère, de son Œuvre ! » C'était tout, mais il y avait un soupir !... Cependant, pour être agréable à M. Aristide, elle consentit à pressentir les dames du Comité. Il fallait aviser, au plus tôt, et tenter de réorganiser les séances.
Elle était, cet après-midi de dimanche, chez Antonine, lorsque Mme Chevallier y sonna.
Ce fut Belloche qui lui ouvrit, précipitamment, un doigt sur les lèvres : « Pas de bruit ! » Et, comme Mme Chevallier s'inquiétait de ce qu'il y avait, Belloche refermait la porte derrière elle et la forçait d'entrer à gauche, dans la pièce du rez-de-chaussée où il se tenait ordinairement.
— Il y a... je vais vous le dire, fit-il ; asseyez-vous !
Et son ton était de si bon aloi que Mme Chevallier s'assit et regarda la pièce.
Belloche reprit :
— Vous n'étiez jamais venue ici?... C'est mon domaine, gentille dame !
Il sourit encore un peu, mais il avait une grimace de viol et d'étranglement, ou le rictus de triomphe d'un animal de proie qui a saisi sa victime.
Mme Chevallier en fut si interdite que Belloche se surveilla.
— Vous comprenez, corrigea-t-il, bonhomme, dans toute cette grande bicoque, je me perds. Je veux me sentir chez moi... C'est ici... Mais écoutez donc ! Vous ne savez pas qui est avec Antonine?... La Delafosse ! Ça ne vous chante pas de la voir, hein?... Alors, je vous ai, je vous garde !
Et, comme Mme Chevallier faisait mine de partir, il lui posa doucement la main sur le bras :
— Je vous en prie !... tout à l'heure !... Vous comprenez qu' Antonine aura besoin de vous, après la visite qu'elle reçoit!... Allons, gentille dame, allons!...
C'était ce « gentille dame » qui était effrayant — et le sourire !
Elle s'assit pourtant et continua de regarder autour d'elle, étonnée de se trouver dans un tel décor de misère poussiéreuse et de luxure. Son fauteuil était bas, affaissé sur le sol comme un coussin, un de ces fauteuils d'où l'on ne sait plus s'arracher. La fenêtre était derrière elle et, à sa gauche, dans le coin, le bureau encombré de paperasses, de livres, de journaux illustrés et de photographies. Sur la cheminée, des cartes de visite, des entrées de courses et des menus étaient glissés dans le cadre de la glace. Accrochés à deux pitons dorés, il y avait des loups, des éventails sales et graisseux, une mule rose maculée, un morceau de dentelle, des rubans, et, piqués un peu partout sur le mur, des tambourins et de petits papillons de clinquant, souvenirs de foires, ainsi que deux ou trois chromos qui représentaient des femmes nues.
En face de Mme Chevallier, s'ouvrait l'alcôve, dont le fond était occupé par un grand canapé de reps rouge, mons-
trueux, fatigué, déchiré, ignoble et qui gardait la trace des honteuses histoires d'amour dont il avait été le complice. Au-dessus du canapé, des rayons de bibliothèque s'étageaient jusqu'à la moulure du plafond ; le plus élevé était garni de bêtes empaillées, de coquillages, de cristallisations et de bocaux où baignaient des serpents, des lézards et deux petites masses équivoques qui pouvaient bien être des foetus.
Il se dégageait de là une odeur de cendre, de parfums entêtants, de pourriture de fruits et de pharmacie.
A gauche de l'alcôve, mal fermée par un rideau trop court, était un cabinet où l'on devinait des brocs et un seau de toilette.
— Une drôle de femme que cette Delafosse, dit Belloche. Ah ! si ma sœur voulait m'écouter, ce qu'elle balayerait cette femelle à ratichons !
Et, pour donner confiance à Mme Chevallier, il repoussa un peu le fauteuil dans lequel il s'était laissé choir ; puis, relevant son pantalon, découvrant ses chaussettes et le bas de son calaçon de soie mauve, il poussa un soupir de désillusion :
— Quelle vie!... Quelle sacrée vie dans ce trou!... Toujours tomber sur les autres !... toujours !... Je ne me serais jamais douté qu'on pouvait passer son temps à se déchiqueter ! C'est du propre !... Voyons ! chère amie, ne protestez pas ! Vous vous doutez bien que vous êtes dans une maison où on sait ce que vous valez, où on vous aime, où on ne fait pas de potins du matin au soir... Mais cette Delafosse, et ces Juigné, et Bertrand, et la femme Poulain!... Ah ! non, non !... Et votre beau-père, — on peut bien se l'avouer, entre nous, — votre beau-père... il est plus malin, plus... enfin, il ne vaut pas mieux que les autres et il n'épargne pas son monde, même pas vous ! Parfaitement !... Nous en parlions avec Antonine, hier encore, et je lui disais : « Comment diable ton amie s'accommode-t-elie de lui? Elle est jeune, elle est jolie... » Mais oui, voyons, entre nous, est-ce qu'on ne peut pas causer?... Oui, vous êtes jeune, vous êtes...
Mme Chevallier s'était levée, chassée, non pas par la brutalité du compliment, mais par le ton, par la contraction de la figure de Belloche, et aussi par ces deux mains dont les doigts maigres, aux ongles longs, se tendaient vers elle.
— Allons bon ! fit-il ; voilà que je vous ai fâchée ! Qu'estce que je vous ai dit, voyons?... C'est à cause de votre beau-
père?... Ah ! tant pis ! tant pis ! J'en ai trop sur le cœur, à la fin ! Je sais ce qu'il vaut, le bonhomme ! Il ne se vante pas de ses prouesses, mais on les connaît quand même, et c'est vous qui en faites les frais !
Doucement, dissimulant son insistance, il contraignit Mme Chevallier à se rasseoir, et, changeant de tactique, il se mit à lui parler de Poitiers et de la rue des Basses-Treilles :
— Dernièrement, j'ai vu votre ancienne maison. Au juste, combien l'avez-vous habitée?... Deux ans?.. Ah! deux ans, à cette époque de la vie !... ça compte, oui !... Les années de grand bonheur, la lune de miel... Alliez-vous au théâtre?
Mme Chevallier ne l'écoutait plus. Les années de lune de miel !... Ses années de lune de miel !... Belloche était allé à sa cheminée :
— Vous étiez à Poitiers, il y a douze ans?... Eh bien, mais, dans ces environs-là, j'y venais assez souvent, d'Angoulême. Le directeur du théâtre était un de mes amis. C'était une saison d'opéra-comique et d'opérette.
Mme Chevallier finit par dire :
— Je ne suis allée au théâtre que trois fois.
— Qu'est-ce qu'on y donnait?
— Voyons !... La fille du Tambour-Major... Les Dragons de Villars...
— Les Dragons de Villars... Eh bien, vous ne vous rappelez pas la petite Zacco?... La petite Zacco?...
Il lui plaça sous les yeux une photographie.
— La voilà! Vous ne vous souvenez pas d'elle?... Une petite femme drôlichonne, qui chantait faux, faisait des gestes de bras en anses de panier, mais qui était décolletée !... décolletée !
Mme Chevallier dit :
— Oui, oui, en effet !...
— La mâtine ! fit Belloche en serrant les dents. Si elle avait voulu travailler!... Mais elle avait une flemme!... Quelle petite rosse !... Jolie, vous savez ! Tenez, — reprit-il en glissant sur la première une autre photographie, — regardez-moi un peu ça !... Et canaille !... Vingt ans, des seins...
— Oui, oui, faisait Mme Chevallier en s'écartant.
Il était derrière elle, penché sur le fauteuil, la figure tout près de sa nuque et la buvant des yeux :
— Comme du marbre, vous savez!... Et canaille!... Et amoureuse !... la sale petite bête !
Mme Chevallier repoussa fermement Belloche, mais il ne sut pas résister à ses désirs. Il bredouillait :
— Am... amoureuse... oui, amoureuse, comme... comme... Et, dans la même seconde, ses deux bras se fermèrent sur
la gorge de Mme Chevallier et sa bouche chercha la nuque qui se refusait.
Malgré la pesée qui la tirait en arrière, malgré le fauteuil si bas qu'elle croyait être enfoncée dans le sol, d'un effort immense et imprévu, sans bond, sans jet de côté, sans bataille, sans effarement, puisant au fond d'elle-même une énergie insoupçonnable, elle se redressa.
Le fauteuil bascula, Belloche piqua dessus, ridicule et vexé, mais Mme Chevallier ne le regarda pas. Elle marcha vers la porte, crispée dans son dégoût, et sortit.
Dans le couloir, elle entendit Mme Delafosse qui disait aigrement :
— Je vous en prie, Antonine, ne descendez pas.
— Mais si, faisait Antonine, je veux vous accompagner.
Mme Chevallier se sauva.
Une fois dans la rue, la tête lui tourna. Elle crut qu'elle allait tomber, et sans penser à rien qu'à fuir cette maison, elle revint droit chez elle, de son grand pas libre et souple qui choquait les amies de sa belle-mère habituées à trotter menu comme des souris, à lambiner aux portes, à se presser, à changer d'allure à chaque façade, à faire des détours pour éviter une fenêtre ou pour obliger quelqu'un à s'arrêter.
Elle croisa les deux Juigné sans répondre à leur salut, et, à peine dans le jardin de son beau-père, elle appela Flavie, tandis que Mme Aristide, qui pinçait des coléus, se releva en lui disant :
— Comment ! vous n'êtes pas chez Antonine?
— Tout à l'heure ! — répliqua-t-elle, sans raison. Et elle disparut.
Mme Aristide courut à son mari qui, de la place où il se trouvait, avait vu sa bru entrer en coup de vent. Il regarda sa femme, silencieusement, haussant les sourcils de l'air de demander : « Qu'est-ce qu'il y a encore? »
Elle lui répondit en balançant ses bras, harassée.
Il s'exclama :
— Enfin, enfin !... elle est à enfermer !
— Je vais monter dans sa chambre ! dit Mme Aristide. Mais, de son éternel geste d'apaisement, il la retint, et
tous les deux furent s'asseoir sur le petit banc qui était fixé au mur de la cuisine.
— Qu'est-ce qui peut se passer? soupirait Mme Aris-
Son mari ne bougeait pas.
11 avait un journal à la main, selon sa coutume. De temps à autre, il le dépliait comme pour le lire, mais il ne le lisait pas.
— Qu'est-ce qui peut se passer? répéta encore Mme Aristide.
— Est-ce que je sais, moi ! fit M. Aristide agacé. Va lui demander !
Mme Aristide ne saisit pas que c'était une façon de la rabrouer : elle se leva. Mais son mari l'empoigna brutalement par l'épaule et la cloua sur le banc, si vivement que la réserve des sanglots déborda.
Il la regarda, jeta son journal à terre, frappa du pied et, serrant les poings, marmonna longtemps des : « Non ! non ! non ! » exaspérés.
Les larmes de Mme Aristide coulaient quand Flavie traversa le jardin, une lettre à la main.
— Bien, parfait ! Encore une histoire ! marmonna doucement M. Aristide.
Sa femme en oublia de s'essuyer la figure.
— J'ai vu Bertrand hier, reprit-il en souriant. Nous allons probablement faire un petit voyage ensemble ! Et dans un mois...
— Un petit voyage?...
— ...Et, dans un mois, qu'il se produise la moindre anicroche, et je me charge d'informer ta bru que, si elle ne se sent pas à l'aise ici, elle pourra nous faire ses adieux !...
Mme Aristide comprit qu'il s'agissait d'un voyage d'affaires, mais c'était tout de même si extraordinaire qu'elle ne put s'empêcher de dire :
— C'est à Poitiers?...
— A Poitiers!... Pourquoi veux- tu que ce soit à Poitiers?
— Est-ce que je sais, moi?... Je dis Poitiers... parce que... je ne sais pas...
Les sanglots sourdaient encore.
M. Aristide se leva brusquement, sous une poussée d'irritation, et s'en fut dans l'allée, en mâchonnant :
— Ça n'est pas à Poitiers... C'est à Limoges !... C'est vrai, tu es toujours là... à vouloir tout savoir : « Qu'est-ce que tu
fais?... Qu'est-ce que tu dis?... qu'est-ce que dit Bertrand?... »
— Oh ! Aristide !
— Eh bien, c'est à Limoges, là !... Les placements en Bourse ne rapportent rien. On court des risques et on ne voit
Eas seulement ses mines ou ses chemins de fer. Tandis qu'une onne affaire industrielle, que vous pouvez surveiller comme bon vous semble, qui vous intéresse, c'est autrement sérieux. Vous êtes huit, dix financiers qui l'alimentez et vous avez un directeur qui est votre homme. Vous ne vous mêlez pas de la gestion, bien sûr, mais vous vérifiez les comptes quand vous le voulez. Vous êtes des financiers intelligents, quoi !...
C'était exactement ce que lui avait expliqué Bertrand : ce mot de « financier » flattait son amour-propre.
Mme Aristide, qui ne connaissait rien à la rente et pas plus aux entreprises industrielles, eut néanmoins conscience de tout l'honneur qu'il y avait à être la femme d'un <; financier », et la girouette de son cerveau se tourna gaiement vers cette idée.
— Alors, il y a une fabrique?
— Une fabrique!... Non!... Une manufacture, là! ■ — Oui !... enfin, une manufacture...
— Ça n'est pas la même chose. Une fabrique, c'est tout petit... Nous avons cinq cents ouvriers... Nous ne les avons pas... nous les aurons dès que nos nouvelles machines seront installées.
— Et qu'est-ce qu'elles feront, ces machines?
Il eut un geste vague, et Mme Aristide, se doutant qu'elle était trop bête pour connaître de pareils sujets, demanda :
— Et, dans la manufacture, qu'est-ce qu'on fera?
— De la porcelaine.
— De?... Ah ! ce Bertrand !... C'est un homme rudement fort!
— Bertrand, dit M. Aristide, n'est pas un homme si, si fort : c'est un garçon pas bête, mais il a besoin de quelqu'un près de lui. Il manque d'esprit pratique. Quand il m'a entretenu de l'affaire, je lui ai tout de suite indiqué les points faibles ; je les ai étayés et, maintenant, nous pouvons marcher. Il est dans la combinaison pour une cinquantaine de mille francs ; Mgr de Bayac, la marquise de Damfrémont, le prince de Maurepas, les Pères Blancs et Mgr le duc d'Orléans sont de la Société. J'ai dit à Bertrand : « Je veux bien vous confier des capitaux, mais à la condition que notre société soit une société où on puisse se fréquenter... » l\
avait reçu des demandes de deux ou trois députés, d'un sénateur... Je n'aime pas ces gens-là. J'ai voulu que notre société soit foncièrement honorable. Nous n'avions que l'embarras du choix.
Mme Aristide répétait :
— Mgr le duc d'Orléans !... Monseigneur... Comment distu? Monseigneur de...
— Mgr de Bayac !
— Mgr de Bayac !... Qui est-ce, Mgr de Bayac?
— C'est un évêque in partibus.
— Mgr de Bayac L. Mais c'est très, très bien !... Et alors, vous ferez de la porcelaine?
— Nous ferons?... Nos ouvriers feront !
Il corrigeait, de cet air las et détaché d'un magister excédé par les demandes d'explication d'un cancre, et Mme Aristide, éblouie par ces « monseigneur », ces titres de duc, de prince, de marquis, poussait des exclamations.
— D'ici là, fit-il, il ne faut pas que ta bru nous claque dans les mains... Dans un mois, dans deux mois, mettons dans six mois... bien !... Je l'y engagerai, même !
Mme Aristide voulut dire : « Ne t'inquiète pas. Moi, je vais m'occuper de ça... » Mais son mari la devança :
— Toi, tu me feras le plaisir de ne pas bouger sans mon ordre. Il n'y a pas de : « Oh ! » C'est comme ça !... Les temps sont graves...
En effet, la veille, Bertrand, qui travaillait son homme depuis quelques semaines, avait confié à M. Aristide : « L'affaire est sur pied. Si vous voulez en être?... » Il avait montré des lettres de Mgr de Bayac, d'une marquise de Damfrémont qui habitait les Pyrénées, du prince de Maurepas, du supérieur des Pères Blancs, et la fameuse lettre du fondé de pouvoir du duc d'Orléans qui écrivait : « Monseigneur veut bien s'intéresser à cette entreprise, à la condition formelle qu'il n'y sera mêlé que des personnes d'honorabilité incontestable et d'idées politiques et de sentiments religieux conformes au bien de la France et au salut de l'humanité. Son Altesse m'a fait écrire à ce sujet au prince de Maurepas et à Mme la marquise de Damfrémont, qui lui ont affirmé la parfaite loyauté de l'affaire. Je vous prie, en conséquence, j de vouloir bien me faire savoir de quelle somme Monseigneur peut créditer votre caisse ; par le même courrier, vous m'adresserez l'extrait détaillé des règlements intérieurs... »
M. Aristide serait mort de joie. Non I non ! il n'aperçut pas les points faibles ! Il ne vit que beaucoup d'honneur et
un profit certain. Il prit le temps d'une réflexion superficielle et il laissa tomber une objection de forme, pour essayer de faire croire à Bertrand qu'il était homme à tâter et à supputer :
— Vous comprenez, mon cher ami, il ne faut pas s'embarquer comme ça... Vous allez! vous allez!... Vous êtes habitué à brasser de l'or... De la prudence, que diable !
Bertrand haussa les épaules :
— Nous avons des filons, six hectares de terre, une petite usine à transformer... La première année : cinquante pour cent de bénéfices et, dès la seconde, cent pour cent... C'est tout ce qu'il y a à voir.
Bertrand tendait la plume. Il avait préparé sept copies, une pour Mgr le duc d'Orléans, une pour i'évêque in partibus, une pour la marquise, une pour le prince, une pour les Pères Blancs, une pour M. Aristide Chevallier de Forgault...
Ce fut M. Aristide qui signa le premier l'acte de société, avant toutes ces couronnes et ces grandeurs, et le bruit de sa plume parut à Bertrand la course de trente mille pièces d'un franc vers sa caisse.
M. Aristide donna des ordres de vente ; en trois minutes, il n'eut plus d' « ottoman », plus de « russe », plus de Compagnie du gaz, plus de... Il ne voyait que les cent pour cent de « la Manufacture Royale », car on avait décidé de la nommer ainsi, sur ses instances. »
En attendant le cent pour cent et l'inauguration de la manufacture, Mme Aristide vit rentrer Flavie et, si elle avait été seule, elle aurait sauté sur elle pour lui demander d'où elle venait. Son mari articula doucement, mais avec des vibrations auxquelles il était impossible de se méprendre :
— C'est compris, n'est-ce pas?... Tu vas commencer par ne faire que ce que je voudrai ! Et d'abord, tu ne lui parleras de rien... de rien !... Si elle te dit quelque chose, tu viendras me demander conseil, et tu répondras après.
A ce moment, la sonnette de la grille tinta.
Antonine était dans la rue, les paupières closes, en aveugle qui ne s'impatiente jamais.
Flavie accourut.
Les Aristide entendirent ensuite des volets qu'on fermait et ils restèrent là quelques instants — Mme Aristide soupirant, agitant des embryons de sujets, faisant : « Qu'est-ce qu'il y a?... Qu'est-ce qu'il peut y avoir?... », son mari, les prmpièrcs closes, les lèvres pincées, chiffonnant son journal.
Ils se retirèrent dans la salle à manger.
Enfin, au bout d'une heure, des bruits de pas résonnèrent dans l'escalier...
De la fenêtre où ils étaient, M. et Mme Aristide virent apparaître Antonine, la figure encore plus blanche que de coutume et les traits plus brouillés : elle avait pleuré. Mme Chevallier l'aida doucement à descendre les trois marches du perron, la conduisit jusqu'à la grille, l'embrassa et dit quelque chose à quoi Antonine sembla répondre : « Oui! oui!... c'est promis... Au revoir! »
Lorsque Mme Chevallier fut revenue à la maison, M. Aristide n'y tint plus : il s'en alla vers le fond du jardin, et se promena, du carré de cerfeuil au canon de midi, ne voyant rien, ne regardant qu'en dedans de lui où il y avait une bourrasque folle qui faisait de grands tourbillons.
Le soir, juste avant le dîner, Mme Aristide n'eut que le temps de lui jeter :
— Ah bien !... il y en a, une histoire...
— Tais-toi donc !
Mme Chevallier entrait.
Dès le potage, M. Aristide se mit à parler de « la chaleuf qui prenait », de « l'été qui se préparait » et jusqu'au dessert il fut aimable, nerveux, mais causeur. Mme Aristide, dans ces moments-là, oubliait les tourments de l'heure précédente et pensait au pot de prunes à l'eau-de-vie.
M. Aristide dit rageusement :
— Je veux bien... tout de même!... Une petite prune, Jeanne?
Mme Chevallier remercia, prétexta un mal de tête et disparut.
M. Aristide, la main levée, faisait signe à sa femme de garder le silence.
Une porte battit au second.
Alors il demanda :
— Qu'est-ce qu'il y a?
— Il y a que Belloche l'a embrassée dans le cou, lâcha Mme Aristide, tout d'un trait.
M. Aristide ouvrait des yeux !... Il croyait rêver !
— Voyons, fit-il, se reprenant à la réalité ; explique-toi !
— Belloche l'a embrassée dans le cou, chez lui !... Elle était allée rendre visite à Antonine, Belloche l'a fait entrer dans son bureau... Voilà!... Ah! je lui ai dit, à Jeanne : « C'est honteux pour un homme comme Belloche !... » Elle
a fait prévenir Antonine et elle lui a dit : « Votre frère ne remettra plus les pieds chez moi, mais il ne faut pas que ça vous empêche de revenir... »
Mme Aristide se laissait aller à son indignation. Un grand coup de poing, qui s'abattit sur la table avec un gros juron, l'arrêta net : les verres et les bouteilles tressautèrent. Mme Aristide fut surtout suffoquée par le juron.
Un instant après, elle hasarda :
— Aristide, ta prune !
Mais M. Aristide lâcha sèchement :
— Fiche-moi la paix !
Et il marcha de long en large, aux prises avec ses idées.
Ahurie, et ne démêlant pas ce qui agitait son mari, elle se décida, silencieusement, à manger sa prune et commença d'enlever le couvert, le cœur gonflé ; puis, ouvrant doucement la porte de la cuisine, elle sortit.
Alors, M. Aristide s'arrêta devant sa prune et la fit disparaître dans sa bouche.
Lorsque Mme Aristide revint, il articula entre les dents, pour lui seul, comme on fait, au théâtre, dans le dos des personnages :
— Ah ! si c'était dans deux mois !...
— Ce Belloche, tout de même ! fit Mme Aristide.
— Ce Belloche !... Qu'est-ce que tu lui reproches, à ce Belloche?... Sais-tu seulement comment ça s'est passé?... Non?... Eh bien ! moi, je le sais !... Si ta bru n'était pas si provocante, il n'y aurait pas eu ce scandale ! Mais c'est des toilettes, c'est des histoires à n'en plus finir ! Et ses cheveux?... Qu'est-ce que tu en fais de ses cheveux?
Il éleva la voix :
— Quand on a des cheveux pareils, on va... jusqu'au bout, tu entends?... Et on ne se plaint pas que Belloche vous embrasse... Je veux que ça finisse, moi! Elle porte notre nom...
Le lendemain matin, à neuf heures, doux et triste, la mine endeuillée d'un loup de La Fontaine, il frappait chez sa bru.
Il serra longuement de ses deux mains les mains de Mme Chevallier, et commença sans préambule :
— Ma chère Jeanne, je suis au courant... Je suis outré... vous entendez?... Outré ! C'est inqualifiable !... Pourquoi ne m'avez-vous pas averti immédiatement?... Belloche!... Mais enfin, comment expliquez- vous ça?
Il discourut pendant un bon moment, cassant Belloche aux gages et promettant de lui donner une leçon S
— Laissez-moi faire... Pardon! Je suis le seul homme de la famille!... On vous a offensée, on m'a offensé! Je n'admettrai pas plus qu'on attente à votre honneur que je n'admettrai qu'on attente à l'honneur de ma femme...
Attenter à l'honneur de Mme Aristide !
Insensiblement, il s'apaisa et finit par raisonner :
— Je devine, ma pauvre Jeanne!... Cela n'excuse pas Belloche... et moi, tout le premier, je ne l'excuse pas... Je devine pourtant !... Il faut voir les choses telles qu'elles sont !... Vous êtes jeune... — laissez-moi achever, il le faut !..« — vous êtes jolie, et puis... il y a une chose autrement grave : il y a vos cheveux...
Mme Chevallier leva les épaules en disant :
— Je ne peux pourtant pas les couper !
— Ce serait un crime, fit M. Aristide galamment. N'empêche que Belloche s'est mépris... Permettez!... J'en suis sûr !... Je vous répète que je ne l'excuse pas !... Cependant, ma chère Jeanne, regardez autour de vous : on ne porte pas les cheveux comme vous les portez. Alors, vous comprenez..,
Il parla longtemps, chargeant Belloche, mais s'acharnanc imperceptiblement contre ces cheveux qui pouvaient bien être cause de tout le mal. Quand il se retira, il disait :
— Aujourd'hui même, j'irai chez lui, et j'exigerai des excuses... Ça ne vous regarde pas ! Laissez-moi intervenir !... L'injure qui vous est faite m'atteint en pleine figure.
« C'était lui l'homme de la famille. » Mme Chevallier ne pouvait pas placer un mot. En bas, M. Aristide héla doucement sa femme, d'un ftsst familier :
— Toi, approche un peu !... Je veux qu'elle se coiffe comme tout le monde !... C'est entendu, n'est-ce pas?... Avec une perruque pareille, je te répète qu'elle nous filerait dans les doigts à la première occasion !
Et il la chapitra.
Au déjeuner, il eut des amabilités. Il présenta les plats à sa bru, lui servit du vin plusieurs fois et s'abstint de faire allusion à Belloche et à tout ce qui pouvait concerner le personnage. Il prononça même les : « Ma chère Jeanne » des jours de fête. Il la choyait comme si elle avait été violée.
En sortant de table, il fit un tour de jardin, et guetta le coup de canon de midi. Ensuite, il rentra vite, s'habilla
ostensiblement, c'est-à-dire qu'il donna des ordres à Mme Aristide, à Adèle, à Flavie : — il lui fallait ses bottines à boutons, ses gants, son chapeau neuf ; son pantalon noir n'était pas brossé ; il ne' parvenait pas à attacher son col... Sa canne...
— Ma canne!... Où avez-vous fourré ma canne?
Elle était dans le coin du vestibule, du premier janvier à la Saint-Sylvestre, jamais touchée, dormant dans cette retraite ignorée du plumeau.
Toute la maison était sur pied pour chercher la canne de M. Aristide.
Mme Chevallier ne pouvait pas ignorer qu'il sortait pour venger l'honneur de la maison.
Sur le pas de la porte, il fit volte-face, et dit :
— A tout à l'heure !...
Sa voix était frémissante.
Il allait chez Belloche, en ambassade !
Mme Chevallier ne savait plus que penser : elle avait d'abord voulu le retenir, et puis, passivement, elle l'avait laissé faire. Les excuses lui importaient peu. Ce qu'elle avait ressenti, ce qu'elle ressentait encore, c'était le dégoût que lui avait causé l'approche de ce Belloche. Il lui semblait qu'elle ne pourrait jamais se débarrasser de ce relent d'alcool et de tabac qui lui avait rappelé les baisers de son mari, — subis, sans amour, comme des épreuves à toutes les époques de cette vie commune, presque jusqu'au jour où la mort était venue la délivrer. La démarche de M. Aristide ne pouvait rien pour effacer le souvenir de cette nausée.
Vraiment, Belloche, l'abbé Soubise !... Ou'avait-elle donc sur elle?... »
Vers deux heures, Antonine arriva comme elle l'avait promis, mais elle entra toute fébrile, disant :
— M. Aristide est à la maison !...
— Chut ! fit Mme Chevallier ; nos conventions, Antonine !... Plus un mot là-dessus, jamais!... C'est oublié... Voyons!... aujourd'hui, nous commençons notre broderie japonaise...
Et, dès qu' Antonine fut commodément installée dans son coin sombre, à l'endroit où le soleil ne frappait pas, on n'entendit plus que le bruit infime de l'aiguille qui piquait la trame et de la soie qui filait à travers l'étoffe.
A un moment, Antonine eut une sorte de toux qui parut dissimuler un sanglot.
Elle prit son mouchoir...
Comme elle savait souffrir gentiment !
Un peu après, elle demanda :
— Vous avez vu Mme Dclafosse?
— Non.
— Les chandails sont mangés aux mites.
Elles bavardaient paisiblement, en béguines occupées de travaux fins, chacune dirigeant son rêve parmi des phrases qui ne se rapportaient pas à lui.
Lorsqu'elles entendirent le pas de M. Aristide, elles se turent, pensant aux conséquences de l'entrevue, et puis Antonine dit :
— Voilà six heures.
Elle rangea son travail, examina celui de Mme Chevallier, fit:
— Oh ! oh !... je suis jalouse !
Mme Chevallier sourit, incrédule, et la reconduisit jusqu'à la porte de la rue.
Elle revenait, quand M. Aristide l'aborda, de biais, l'air content :
— Jeanne, j'ai vu Belloche!... commença-t-il. Mais faisons un tour de jardin... Je vous apporte des excuses... Belloche voulait vous les présenter : j'ai pensé qu'il était plus correct de les recevoir moi-même et de vous les transmettre... Écoutez-moi, ma chère amie, écoutez-moi!... Il m'a juré qu'il était absolument désolé, qu'il ne savait pas ce qui s'était produit, qu'il s'était senti tout d'un coup hors de lui... Je ne peux pas vous répéter ce qu'il m'a dit de vous : vous m'empêcheriez de poursuivre. En deux mots, il vous a trouvée provocante... Ne vous fâchez pas, ma chère Jeanne, je répète à la lettre : « provocante ». Il s'est trompé, voilà tout ! Mais enfin, vous comprenez...
Il y avait les excuses de Belloche, mais, dissimulée, il y avait aussi la semonce de M. Aristide.
La chevelure de Mme Chevallier ! On n'en parla pas, mais, pourtant, il était question d'elle dans les petits silences et dans les exclamations de M. Aristide.
Le matin même, Mme Aristide, qui était entrée dans la chambre de Mme Chevallier au moment où sa bru se coiffait, lui avait dit :
— Vous vous en donnez une peine, ma pauvre Jeanne ! Faites donc comme moi : prenez vos cheveux comme ça, tenez !... Tirez-les en arrière, serrez avec un cordon ; ensuite vous faites des tresses pour le chignon, et vous n'aurez plus de ces mèches oui vous bouffent aux oreilles, qui vous
bouffent sur le front, qui vous bouffent partout... Ici, il n'y a que vous comme ça, allez !... Ah ! quelle chaleur ! Il va faire une de ces journées !...
Elle n'avait pas répondu.
« ...Qui vous bouffent aux oreilles, qui vous bouffent sur le front... »
Elle connaissait la chanson.
L'après-midi, tandis que M. Aristide était chez Belloche, elle s'était considérée dans une glace, devant Antonine, et elle avait dit, à brûle-pourpoint :
— J'ai envie de me coiffer comme vous.
— Quand on a des cheveux pareils !... s'exclama Antonine. Ça serait malheureux !
— Pourquoi serait-ce malheureux?
— Parce que moi, je suis une vieille fille..., tandis que vous, jolie, jeune...
— Taisez- vous !
Elle en avait assez, de sa beauté, de sa jeunesse !.... Pour être embrassée par Belloche et un curé !... Elle s'était replongée dans son travail, mais Antonine avait insisté :
— Oui, ce serait malheureux !
— Demain, ce sera fait !
— Pourquoi?
— Pour avoir la paix, avait répondu tranquillement Mme Chevallier.
Antonine crut que c'était une allusion à l'attentat de son frère, et elle inclina un peu plus la tête sur son ouvrage.
Cependant Mme Chevallier n'avait pas modifié sa coiffure ; mais, la veille du jour où l'on devait reprendre les séances de l'Œuvre, elle s'y décida.
M. Aristide qui, le premier, la vit descendre de sa chambre, réprima un mouvement d'étonnement.
Au lieu de son sec petit « bonjour » habituel, il lui dit :
— Bonjour, Jeanne. Vous allez bien?
Et il courut à sa femme qui comptait ses couverts d'argent.
— Ça y est !
— Quoi? fit-elle.
— Quoi !... Ses cheveux, là !
Il ajouta rageusement :
— Et pas de bêtises, n'est-ce pas, toi !... Tu l'aborderas comme tous les jours !
Elle se leva, chercha sa bru, s'efforça de trouver son intonation ordinaire pour répéter : « Bonjour Jeanne. Quel temps, hein? » revint à la cuisine où elle s'attarda et, bien contente, elle fit une tarte pour fêter la victoire de M. Aristide.
Au déjeuner, elle ne put se retenir de placer :
— Vous avez une mine superbe, ma chère Jeanne. Un coup de pied lui arriva par-dessous la table.
11 n'y eut pas d'autre accroc.
Adèle et Flavie, même, ne soufflèrent mot : Mme Aristide leur avait expliqué que les cheveux de Mme Ernest tombaient, qu'elle changeait de coiffure, et qu'il ne fallait pas lui en parler pour ne pas lui être désagréable. Mais, après tant de précautions, quand elle fut seule avec sa bellefille, il fallut qu'elle s'enthousiasmât :
— Ah I à la bonne heure, Jeanne 1 Vos cheveux... Eh bien, ça vous enlève plus de dix ans !... Ma parole, vous avez l'air d'une jeune fille !
Lorsque Antonine fut là, Mme Chevallier lui dit seulement :
— Ça me va?
— Non ! — fit Antonine, confuse comme une coupable.
— Tant mieux 1 répondit Mme Chevallier.
La vérité, c'est que M. Aristide n'avait exigé aucune excuse de Belloche. Il était arrivé, lui avait frappé sur le bras à petits coups bienveillants et il lui avait dit :
— Je sais ce qui s'est passé... C'est ennuyeux !... Écoutezmoi !... Ma bru est emportée. Je veux bien qu'il y ait malentendu... Il y a eu malentendu, évidemment !... Mais, sapristi, que c'est ennuyeux !... Elle est montée !... Ah ! dame ! elle est montée!... Elle se calmera... Il faut la laisser se calmer toute seule... Le plus simple serait que nous ne parlions plus de cette histoire, hein?... N'est-ce pas?
Belloche, agité par ses tics, avait mâchonné :
— N'en parlons plus !
Et ils n'en avaient plus parlé.
Aux séances de l'Œuvre, qui avaient repris, sans l'abbé Soubise, Mme Chevallier, avec ses cheveux plats tirés en
arrière, ne se distinguait presque plus de « ces dames de la Croix d'Orgevault ». 11 lui restait encore sa peau lumineuse de blonde et sa démarche longue, souple, et son silence, qu'elle rompait à peine pendant les réunions.
Cette grosse bête de Mme Aristide se croyait sauvée. Tout était calme, tout était en ordre : elle s'endormait.
Un qui ne s'endormait pas, c'était M. Aristide ! Lui, autrefois si casanier, était constamment hors de chez lui. Il entrait chez les Juigné, chez les Dclafosse, — en seigneur qui vient visiter ses vassaux, c'est vrai, mais on commençait déjà à ne plus considérer sa venue comme une faveur.
Matin et soir, aux mêmes heures, il se rencontrait avec Bertrand.
Bertrand était sur le seuil de l'étude, occupé à tailler un crayon. Ils s'abordaient, et tous les deux se promenaient dans la rue, longuement.
Un jour, M. Aristide serra les mains du contrôleur des contributions directes et du percepteur, qui sortaient de la mairie. Tout Forgault le sut, et cela fit comme un coup d'ongle sur une page blanche : le prestige de M. Aristide en porta la trace.
Enfin, il partit pour Limoges, en compagnie de Bertrand.
Alors le docteur Métayer, qui courait la campagne du matin au soir et ne se souciait guère des potins de sa petite ville, finit par prendre au sérieux ce qu'on disait de M. Aristide.
On chuchotait qu'il « jouait à la Bourse ».
Avec qui donc?... Avec Bertrand qu'il ne quittait plus?...
Il réfléchit, et puis, jugeant que la situation pouvait s'aggraver, il se décida, brusquement, à voir Mme Chevallier.
A peine fut-il devant elle, qu'il ne sut plus pourquoi il était là... Sa bonne l'avait pourtant informé « que Mme Ernest se coiffait à plat ». Il avait répondu, moqueur : « Ah I nom d'un chien ! Pas possible !... » Se coiffer à plat! Qu'est-ce que cela représentait pour lui?... Il avait pensé : « C'est une fantaisie. Très bien, elle s'occupe !... » Il s'était promis de l'en féliciter.
Il la surprit comme pour lui jouer un tour, mais il eut de la peine à maîtriser un mouvement d'étonnement. Quelle coiffure !
— Je puis vous voir seule? demanda-t-il, sans préambule. J'ai quelque chose d'important à vous communiquer.
Elle resta interdite.
Elle était comme une nonne vieillie dans son rêve et qui s'effare d'être rejointe par des souvenirs qu'elle avait semés, tout le long de sa route, des souvenirs qu'elle croyait à jamais perdus.
Il chuchota vite :
— Changez de mine, je vous en prie !... Je ?uis sûr qu'on nous épie... D'ailleurs, ça n'est pas si grave... Ecoutez-moi : M. Aristide est absent?
— Oui.
— Ça va bien ! Nous pourrons bavarder tranquillement.
— Dans ma chambre?
— Non, ici dans le jardin, tout simplement... en nous promenant. Il y a si longtemps que cela ne nous est arrivé I
Et il commença :
— Vous savez ce qu'on colporte dans le pays? Que votre beau-père joue à la Bourse... Ça ne vous dit rien?... Eh bien, attention !... J'ignore s'il joue à la Bourse. S'il jouait... hum ! je n'aurais pas confiance. Quand on se met, sur le tard, à spéculer... sans apprentissage... et lui, lui surtout !... Fichue affaire ! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est toujours fourré chez Bertrand... et Bertrand, ma petite amie, c'est une canaille.
Mme Chevallier eut un : « Oh ! » doux et scandalisé.
— Parfaitement !... Une canaille ! Il y a un an, j'ai sauvé cinq mille francs à des pauvres bougres qui les avaient placés chez lui : toute leur fortune ! Ils ne pouvaient pas avoir leur compte. C'étaient, de temps en temps, des versements d'intérêts, sans date d'échéance. Une année s'écoulait ensuite : on ne leur remettait pas un sou... Ils m'ont demandé conseil, et, le jour même, l'homme s'est présenté chez Bertrand avec un bon gourdin qu'il lui a montré en l'avertissant que, s'il ne lui rendait pas ce qu'il lui devait, il était décidé à se payer en nature, en attendant que la justice s'en mêlât... La semaine suivante, il était rentré en possession de son capital... Voilà !... Faites-en votre profit.. Je ne connais pas votre situation de fortune...
Elle soupira en levant les yeux, désintéressée de toutes ces babioles.
— Nom d'un chien, ma chère amie, — éclata le docteur Métayer en la regardant de ses bons yeux honnêtes — vous êtes donc une enfant?
Mais, s'apaisant tout à coup, et retrouvant son sourire, il lui dit :
150 tA PRISON DE VERRE
— Ma parole, vous me mettriez en colère ! Il ajouta, en raillant un peu :
— Vous n'avez pas l'intention de finir vos jours dans ce purgatoire?... Alors!... Il faut penser à l'avenir... Y pensezvous quelquefois?...
Elle ne savait plus. Le silence l'avait réduite, et l'avenir, pour elle, étrit ce trou noir vers quoi elle marchait, malgré elle.
— Sacristi, tout de même, il faut y penser 1
Mais elle restait calme, calme, et le docteur Métayer, furieux, oubliant la maison dont les fenêtres bâillaient derrière eux, se croisa les bras en s'exclamant :
— Eh bien, je vois qu'on n'a pas perdu son temps, ici ! Elle soupira déjà lasse :
— Que voulez-vous que je fasse, toute seule, dans la vie?...
Il crispa les poings, prêt à répliquer ; mais, comme il se retournait, il aperçut Mme Aristide qui, surgissant de la cuisine, accourait en s'essuyant les mains à un tablier qu'elle jetait derrière elle.
— Il faut, vous m'entendez bien, chère amie, il faut, répéta-t-il fermement, que nous en parlions au plus tôt. Vous voilà en femme de Forgault... Vous vous tirez les cheveux en arrière, vous vous êtes mise à la mode de Mme Dekifosse, — vous !...
— Docteur!... Ah! quelle surprise!... Docteur 1 Mme Aristide les rejoignait.
Il eut encore le temps de chuchoter :
— Je reviendrai...
Le soir, dans son lit, elle tenta de réfléchir. Elle se disait : « Eh bien, supposons !... Je suis libre... »
Elle se vit dans le déménagement, au milieu des malles, et se fit un monde de ces tracas. Elle arrivait dans une ville, et, dès la sortie de la gare, devant la rangée des omnibus, elle cherchait une figure de connaissance, parmi toutes ces figures qui lui étaient étrangères ; elle s'affolait, voulait repartir. Repartir!... Mais pour où?
Elle ranima de vieux rêves ; dans tous il y avait Christian près d'elle ; dans quelques-uns, il y avait aussi M. Colonna. Aujourd'hui, sans eux, la vie lui apparaissait comme un arbre dont il ne restait plus que le tronc. Elle essaya de se convaincre : « Que ce soit ici ou là, peu importe. Il faut me faire une autre existence ! » Et, aussitôt, un tableau sortait
de l'ombre. Elle s'imaginait avec Flavie, dans une petite maison entourée d'un jardinet ; à la tombée de la nuit, elle se barricadait comme une veuve qui ne peut compter sur personne pour la défendre. Un frisson... et le découragement !
Toutefois elle se répéta : « Il faut réfléchir. Ça ne peut pas durer... », déjà moins convaincue de la nécessité d'agir, — et elle s'endormit.
Le lendemain, M. Aristide revint, l'air gourmé, éteignant un sourire satisfait. Il se frottait les mains, lentement, et faisait ensuite craquer les articulations de ses doigts. Au déjeuner, il prononça incidemment, comme s'il avait découvert un village aux environs de Forgault :
— C'est très joli, Limoges. Je ne connaissais pas...
Et puis il eut des « Bertrand » par-ci, « Bertrand » par-là. Devant Mme Aristide, qu'il prit à part en sortant dt table, il énonça sur lui des propos élogieux :
— Oui, Bertrand est un homme organisé... Organisé?... On ne peut pas dire qu'il soit organisé supérieurement, mais il a de l'acquis... assez d'acquis... Évidemment, il a besoin de quelqu'un près de lui... Ça n'est pas le duc d'Orléans !...
— Est-ce que le duc d'Orléans y était? demanda Mme Aristide, étourdiment.
Son mari leva les épaules :
— Le duc d'Orléans !... Ne dis donc pas de bêtises ! Le duc d'Orléans a d'autres chats à fouetter... et d'ailleurs il est exilé, tu le sais bien ! Il n'a pas le droit de mettre les pieds en France. Il a des fondés de pouvoir.
Il daigna s'étendre un peu sur son voyage et parla de l'usine.
Il y avait une usine, en effet, à quatre kilomètres de Limoges, en pleins champs, une usine composée de trois corps de bâtiments : une vieille grange, où était installée une meule que tournait un âne étique; perpendiculairement, deux hangars, où séchaient des pots, et, par derrière, dressant sa masse informe de briques et de terre, une espèce de fortin croulant dont le pied était percé d'une ouverture cintrée — le four!
Pour l'instant, l'usine du duc d'Orléans, de M. Aristide Chevallier, d'une marquise, d'un prince, d'un évêque in fartibus et des Pères J" I mes se boraait à ce strict minimum.
Il y avait dedans un chien de garde, contre d'improbables voleurs, et, tristes, sales, minables, trois ouvriers, en attendant les cinq cents qui, plus tard, devaient donner de la vie aux grands bâtiments de fer, de verre et de ciment qu'on édifierait.
— ...De ciment armé, — avait insisté Bertrand, lorsque, sur place, il avait expliqué leur projet.
M. Aristide, envahi par une vague terreur de s'engager dans une entreprise déplorable, avait pourtant hasardé :
— C'est qu'il y a beaucoup, beaucoup à faire ! Bertrand avait parlé, dépliant un plan sur lequel ni la
route qui menait à l'usine, ni l'usine existante avec son four, sa vieille grange et ses bâtiments n'étaient marqués :
— ...Vous saisissez : par ici, c'est la place des malaxeurs. Nous aurons des malaxeurs à double révolution, qui économisent plus du tiers de l'énergie qu'il faudrait si nous avions des malaxeurs ordinaires. De ce côté, les concasseurs... Des concasseurs nouveau système ; avec eux, il n'y a pas de pierres qui tiennent : tout est réduit en poussière, tout!... Hà ! Par ici, voilà les ateliers de tourneurs en fin, pour les grandes pièces, celles que les souverains s'offrent entre eux et que les gouvernements placent dans leurs musées : les pièces de collection...
Sans les filons, M. Aristide aurait reculé — non pas qu'il flairât un piège, mais parce que, vraiment, il en revenait toujours là : « Il y avait beaucoup, beaucoup à faire !... »
Le contremaître était apparu : c'était un homme maigrichon, à barbe rare, et qui avait une drôle de façon de s'exprimer. Pour lui, tout était des trucs et des machins : « ...N'est-ce pas quand on aura le... le truc du machin, de ce côté..., ça en boulottera de la besogne !... » Ou bien il lançait des phrases énigma tiques : « En arrière, on fera une enceinte de dix sur vingt : ça ne se sera jamais vu ! C'est pour les réserves. Les cribles seront autour ; comme ça, pas de temps de perdu... Voilà deux lignes de wagonnets; on apporte le kaolin : bon!... Tout de suite aux cribles!... et puis, à la réserve!... Ensuite, n'est-ce pas?... »
Les cribles, la réserve, les pilons, les concasseurs...
M. Aristide n'y comprenait rien ; Bertrand, pas plus que lui. Bertrand, du moins, savait pourquoi il ne comprenait rien.
On s'était mis en marche à travers un champ de blé au bout duquel il y avait un énorme tas de bourriers et, près du tas, deux excavations, avec, chicune, une large tache
blanche qu'on avait précieusement entourée d'un grillage.
— Les filons !
M. Aristide avait fait : « Ah ! » comme s'il se réveillait.
On ouvrit la porte d'un des enclos et il foula ce sable précieux d'où sortiraient ces merveilles de porcelaines dont les souverains se feraient hommage.
Bertrand discutait avec le contremaître, mais M. Aristide ne les écoutait déjà plus. Seuls, certains de leurs mots parvenaient jusqu'à lui : « Sondage... quatre-vingt-dix-sept pour cent... mètres cubes... analyses chimiques... approximation minima... »
Ce qui faisait plus que tout cela, c'était cette poignée de terre blanche, fine, douce, qu'il triturait et dont il ne parvenait plus à se débarrasser.
On lui en avait donné dans un cornet de papier et puis, tous les trois étaient revenus à Limoges.
Il avait demandé :
— Enfin, quand croyez-vous que l'usine puisse être inaugurée?
Cette fois, Bertrand avait pu se persuader qu'il tenait son homme. Le dîner avait achevé de le lui conquérir.
Le soir, lorsque Mme Chevallier se fut retirée chez elle, M. Aristide, qu'un nouvel orgueil gonflait, entretint sa femme de Son Altesse le duc d'Orléans, de la marquise de Damfrémont, des Pères Blancs, et il lui montra précieusement son petit paquet de kaolin. Il versa quelques gouttes d'eau dans une assiette, jeta son kaolin dedans, brassa longuement et fit une galette, puis une boule, puis une sorte de vase.
Dix heures sonnèrent : il aplatit son vase entre ses paumes, enveloppa la galette de terre dans un morceau de papier neuf et dit :
— Maintenant, dans quelques mois, nous pourrons lui dire : « Si vous ne vous trouvez pas bien ici, allez voir ailleurs ! »
Et ils montèrent se coucher, M. Aristide entreprenant des songes d'argent, Mme Aristide répétant, sans penser à mal, pour montrer qu'elle partageait l'avis de son mari :
— Allez voir ailleurs!... Parfaitement!
Le lendemain matin, en se réveillant, M. Aristide avait encore sur les lèvres le sourire de la veille. Ce voyage l'avait rajeuni. On l'aperçut qui, après avoir chargé son canon,
faisait les cent pas dans les allées, poussant du pied des cailloux et se baissant pour ramasser du sable qu'il examinait et qu'il rejetait ensuite.
M. Aristide n'était plus ici, ou bien, s'il y était encore, il y était transformé, comme son jardin, comme sa maison, — son jardin agrandi, sa maison embellie. Les terres d'alentour lui appartenaient. Tout était la propriété de l'homme qui avait cette grande usine qu'on s'apprêtait à construire ; tout était la propriété de l'associé de Son Altesse le duc d'Orléans... Il s'arrêta devant la borne qui, autrefois, était plantée à l'entrée de Forgault, sur la route de Niort, et qu'il avait fait apporter là parce qu'une couronne y était sculptée et que c'était une borne d'une route royale, — une borne royale !... Il s'assit dessus et la caressa de la main, heureux de sentir le froid d'une pierre qui avait été taillée alors que le pays avait un souverain : l'ancêtre d'un de ses associés!... Qui lui aurait dit cela, autrefois?... Mais son agitation le contraignit à se lever. Il fallait donner du mouvement aux rêves qui roulaient en lui. Il marcha encore, par hygiène, et, vers dix heures, sentant que ses rêves étaient, décidément, trop à l'étroit entre les murs de son jardin, il les emmena dans la rue et les arrêta devant chez Bertrand.
Bertrand sortit.
— Mon ami, fit M. Aristide, il faut examiner la situation...
Et ils se promenèrent : cinquante pas d'un côté, cinquante pas de l'autre.
Bertrand, tête nue, le porte-plume à l'oreille, traçait du doigt, en l'air, des lignes brisées, des lignes courbes et piquait des points ; mais sa figure restait ce qu'elle était d'ordinaire, blette, farineuse, paterne et « troisième personne », et ses yeux demeuraient morts au-dessus de leurs poches bleuies ; il parlait de sa voix calme.
— Vous avez écrit à Monseigneur? demanda M. Aristide.
— A M. Lestisson, l'homme d'affaires, oui.
— Il faut activer : on ne sait pas ce qui peut survenir. Une concurrence, un coup de Bourse...
« Une concurrence?... » Bertrand était tranquille : ils avaient le terrain et les autorisations.
— Quant au coup de Bourse, réfléchissez, monsieur Aristide : nous sommes propriétaires de toutes les parts. Il n'y a que nous : sept têtes.
M. Aristide s'était mal exprimé :
— Je veux dire... je veux dire : une dépréciation de notre kaolin.
— Allons donc ! fit Bertrand ; qu'est-ce qu'on peut contre nous? Nous avons nos filons, les meilleurs filons connus...
— N'empêche qu'il faut se presser. Chaque jour perdu est un jour de bénéfices gaspillé.
— Qu'est-ce qu'il vous faut, nom d'un chien ! Les travaux commencent aujourd'hui. Vous entendez : aujourd'hui!
M. Aristide martyrisait son journal ; s'il ne s'était maîtrisé, il aurait trépigné de joie.
Ils marchaient, tandis qu'aux fenêtres, derrière les persiennes à demi fermées, des ombres apparaissaient, s'éclipsaient et se montraient encore, guetteuses, prudentes et agiles.
Depuis tant de semaines d'affût, nul ne savait encore ce que manigançaient M. Aristide et Bertrand.
Ce matin-là, leur promenade se prolongeait plus que de coutume. M. Aristide gesticulait avec animation, rejetait son chapeau en arrière, le ramenait en avant, serrait les poings, faisait de grandes enjambées et s'arrêtait ; à son côté, Bertrand s'avançait, placide... Qu'est-ce qui aurait bien pu le faire sortir de son apathie, lui, bon Dieu?... Des gains énormes?... Énormes, alors, capables de combler les trous qu'il avait creusés.
Ce détrousseur en cabinet souhaitait une retraite d'honnête commerçant : la petite maison et le jardin au bout de la grande rue d'un village, à deux pas de la rivière, où, à l'ombre d'un saule, la canne à pêche en main, il continuerait à faire des dupes avec une mouche artificielle qui flotterait sans malice dans un remous... Oui, oui, quelquefois, au beau milieu de ses tracas, cette vision de grand calme le visitait. Etre un petit rentier !... Vivre, l'été, en bras de chemise, le gilet déboutonné, un chapeau de jonc sur la tête ; l'hiver, en douillette, les pieds au chaud dans de bonnes pantoufles... Et ne plus brasser d'affaires, jamais, jamais 1 Il en était si las !... Il aurait tant voulu se reposer !...
M. Aristide s'enquérait, pour la centième fois, du rendement probable de leur usine.
— Voyons, Bertrand ! le cœur sur la main, entre hommes qui n'w* pas peur de la vérité... Qu'est-ce que nous ferons la première année?
Et Bertrand répondait sans agacement :
— Je vous répète que nous rentrerons dans notre mise. Bâtiments, machines, terrains, tout sera payé.
— C'est pourquoi, mon cher Bertrand, il faut se presser ! Il faut, il faut se presser !
— Oui, oui ! faisait Bertrand.
En se retournant, ils se trouvèrent nez à nez avec Belloche qui dit, sans rejeter le bout de cigarette qu'il déplaçait de la langue :
— Et ce voyage?
M. Aristide leva haut les sourcils, mais il les abaissa aussitôt et répondit, jovial :
— Merci. Ça n'a pas été long.
Bertrand n'ouvrit pas la bouche. M. Aristide répéta discrètement :
— Ça n'a pas été long... Quel temps merveilleux !
Ils étaient là depuis un instant, au milieu de la rue, lorsqu'une carriole de paysan s'arrêta près d'eux ; le gars qui la conduisait demanda :
— Vous n'avez pas vu l'docteur, m'sieu Bertrand?
— Le docteur?... Ma foi, non!
— J 'viens d'chez lui : paraît qu'il est parti sur la route de Mont j eau.
— C'est urgent?
— Quasiment !... C'est ma mère qu'étouffe depuis avanthier... Diouc!
Et il lança un grand coup de fouet à sa jument.
— On aurait vraiment besoin de deux docteurs dans le pays, articula M. Aristide. Voilà une femme qui étouffe depuis deux jours ; il n'y a personne pour la secourir. Métayer n'est jamais là.
— Tiens, fit Bertrand, voilà Juigné !
Juigné arrivait, souriant, se dandinant, gêné d'être vu de si loin.
Il souleva la casquette de chauffeur qu'il étrennait, et puis il la replaça sur sa tête, avec précaution, des deux mains, tel un client qui essaye une coiffure devant le miroir d'un chapelier.
— Eh bien, Juigné?
— Eh bien, monsieur Aristide !... Ça coule?
— C'est commode, ça? dit Belloche en empoignant, par le fond, la casquette de Juigné.
— Ah! oui, c'est commode!... C'est épatant!
La casquette avait une visière de celluloïd multicolore, une jugulaire de cuir verni fixée par deux boutons de nickel ; sur le devant était agrafée une plaque de faux émail qui représentait une roue, une ancre, un fusil une épée et, à la
rigueur, aussi, un ballon, — tous les sports. L'étoffe était mordorée et le tout dégageait une odeur de camphre et d'acide. Le prix et la pointure étaient encore à l'intérieur.
— Ah !... fit tout à coup Juigné dont la mémoire semblait se réveiller. A propos, monsieur Aristide !... Vous avez vu le facteur?... Eh ben ! il peut se vanter de nous avoir fait chercher, oui!... Sans ma femme on aurait tout sûr pas trouvé !... Il demandait partout si on connaissait une demoiselle Jeanne... Tiens, voilà que j'me souviens plus du nom, maintenant!... Jeanne?... Enfin, n'est-ce pas, on ne connaissait pas.
La figure de M. Aristide était devenue sévère, comme autrefois, avant qu'il eût abandonné sa morgue.
— C'était, continuait Juigné, pour une lettre qui venait de Paris, avec un en-tête de journal, pour... Ah !... pour... pour mademoiselle Jeanne Reverdy... C'est ça : Jeanne Reverdy... Y a pas de ça à Forgault, n'est-ce pas?
— C'est bon ! fit M. Aristide sèchement.
— Alors, c'est ma femme qu'a dit : « Mademoiselle Jeanne Reverdy?... Mais c'est Mme Ernest, c'est la bru de... »
— C'est bon, c'est entendu, Juigné!... Et après?... C'est tout?...
Le pauvre Juigné ouvrait la bouche, ahuri par ce ton cinglant. Bertrand regardait les nuages, Belloche allumait une autre cigarette avec la parcelle de feu qui couvait sous la cendre de la précédente.
Juigné ne recouvrait pas ses esprits.
— Onze heures ! fit Bertrand.
— Whuït ! siffla Belloche. Au déjeuner !... Je me sauve. Adieu, messieurs !
— Ah ben!... onze heures! ânonna Juigné. Moi aussi!...
— Je vous reverrai, n'est-ce pas, Bertrand? dit M. Aristide.
Il n'y avait déjà plus dans la rue que M. Aristide qui regagnait sa maison à pas raides, la "figure verrouillée, les lèvres plissées, les ailes du nez pincées.
En dépliant sa serviette, il eut son filet de voix des sousentendus pour dire à sa belle- fille :
— Eh bien, ma chère amie, vous pouvez vous vanter d'avoir intrigué la ville entière, ce matin !...
Elle se méprit et demanda presque joyeusement :
— Comment donc?
•— Vous ne savez pas?... Le îacteur vous a remis une
lettre? Non?.., Alors vous allez la recevoir... Elle est adressée à mademoiselle Jeanne Reverdy ; évidemment, personne à Forgault ne connaît mademoiselle Jeanne Reverdy... Sans Mme Juigné...
Mme Chevallier avait blêmi. Elle répliqua simplement :
— C'est pour le concours de broderie.
— Oui,... commença Mme Aristide.
Mais M. Aristide, le buste penché en avant, lui envoya par-dessous la table un coup de pied qui lui fit perdre l'envie d'aller plus loin et Adèle survint, apportant le premier plat.
Le silence s'installa en convive habitué de certains jours d'orage. Les oreilles de Mme Chevallier bourdonnaient.
Cependant la mine de M. Aristide s'éclaircit insensiblement. Il déchiffrait la marque des assiettes : « Sarreguemines... Sarreguemines... »
— Donnez-moi donc, fit-il à Flavie, le petit compotier qui est à gauche, dans le buffet.
« Limoges !... » Il examina la pièce, la gratta de l'ongle et s'absorba dans ses réflexions.
Avant le dessert, un coup de sonnette jeta le trouble dans le jardin et par toute la maison.
On entendit Flavie passer dans le couloir en courant.
— C'est votre lettre. Il serait peut-être préférable, conseilla M. Aristide, d'aller la recevoir vous-même : cette fille n'a pas besoin de savoir que...
Mais, sur un geste de Mme Chevallier, il ajouta :
— Bien, bien ! vous savez, moi, ça ne me concerne pas... directement, fit-il au moment où Flavie entrait, présentant la lettre.
Mme Chevallier lut l'adresse : Mademoiselle Jeanne Reverdy, à Forgault... Elle en éprouva comme une morsure au cœur. L'enveloppe était sur la toile cirée près de son couvert, énorme, avec une écriture qui pouvait se voir de si loin !
M. Aristide, qui balançait doucement la tête, appuya sur sa femme un regard qui signifiait : « Elle ne se décidera pas à la décacheter !... »
Mme Aristide leva les yeux au plafond pour prendre Dieu, les saints et les anges à témoin de ce qui arrivait.
Mme Chevallier émiettait son pain.
La pauvre lettre, qu'elle souhaitait avec tant d'impatience, à propos de laquelle Antonine lui disait encore la veille : « Il ne faut pas être pressée... Ils ont tant à faire !... Moi pour ma nappe, je n'ai reçu de nouvelles que la r-maine du jugement !... » La pauvre lettre!
Mme Chevallier était comme un enfant cbnt le jouet, commandé en cachette, n'apparaît pas à son heure. Elle en mourait de honte, et le déjeuner lui semblait interminable.
M. Aristide, qui avait coutume de quitter la table dès la dernière bouchée, attendait obstinément qu'elle déchirât cette enveloppe : il voulait savoir !... La détonation du canon de midi le fit bondir sur sa chaise. Sa femme poussa un petit cri, Mme Chevallier se sauva dans sa chambre.
Les poings fermés, le regard aigu et glacé, il murmura :
— Ah ! dans quelques mois 1
C'était pourtant une lettre bien innocente t
Mademoiselle,
En vous, accusant réception de votre envoi, je prends sur moi de vous faire espérer que votre travail sera retenu pour un prix. C'est une petite merveille de goût et de patience. Je suis d'autant plus heureuse de vous exprimer la satisfaction que j'ai de pouvoir exposer en bonne place votre travail que vous portez le nom d'une de mes gentilles camarades de pension que j'aimais beaucoup, fille du colonel Reverdy. Ne serait-ce pas voxis?
Croyez, mademoiselle, etc.