‹ La prison de verre, romanChapitre 3 sur 8 · HÉLÈNE DULUC · texte numérisé non relu

HÉLÈNE DULUC

Hélène Duluc !...

Mme Chevallier répondit fébrilement :

Ma chère Hélène, c'est moi-même, Jeanne Reverdy. Mais je me nomme madame Jeanne Chevallier. Je t'écrirai plus longuement une autre fois. Aujourd'hui, je suis trop heureuse de te retrouver. J'en pleure de joie! Je t'embrasse.

Jeanne.

Elle sonna Flavie, l'envoya vite à la gare.

Hélène Duluc ! Ah bien !...

En bas, Mme Aristide avait déjà arrêté Flavie ; mais, à ce moment, Mme Chevallier apparut, rayonnante, semblable, avec ses cheveux lisses, à une image de primitif, à une femme de Van Eyck, mais exubérante, heureuse :

— Vous ne savez pas qui m'écrit? Hélène Duluc!... Hélène Duluc !...

Mme Aristide resta bouche bée : Hélène Duluc?... Qui était-ce, Hélène Duluc?...

Antonine arrivait. Mme Chevallier courut à elle.

Brusquement elle était revenue à l'âge où, en compagnie de la petite Duluc, elle se présentait à son brevet simple.

— ...Vous comprenez, Antonine, sans mon nom de jeune fille, elle ne m'aurait jamais reconnue !

Et cette Antonine qui s'animait aussi !...

— Avec elle, ça y est ! Vous avez le premier prix ! Elles s'embrassèrent sur le perron.

M. Aristide qui, au bruit, s'était glissé jusqu'à la porte de la cuisine, les scrutait du coin de l'œil, tout à fait chaviré. Sa femme s'approcha :

— Tu ne sais pas?...

Mais il fit un geste d'énervement : elle se tut.

— Eh bien, quoi?... Qu'est-ce qu'il y a?

Le soir, à la séance de la Croix d'Orgevault, Mme Chevallier et Antonine avaient leur visage paisible de tous les jours, mais une allégresse transparaissait sous leur peau.

Mme Juigné, qui s'entendait à ne pas perdre son temps à des balivernes, les examinait sournoisement. A la fin, profitant d'un silence, elle flûta :

— Pendant que j'y pense, madame Ernest... : le facteur s'en est donné un mal, ce matin !... 11 avait une lettre pour une demoiselle Jeanne Reverdy...

— Tiens, c'est vrai ! dit Mme Delafosse. Il est venu me demander pour qui ça pouvait être.

— A moi aussi ! cria la femme Poulain.

Mme Chevallier, lentement, paisiblement, mais très fort, répondit :

— C'était pour moi.

Et elle continua à ravauder les chandails qui lui étaient dévolus, étonnée du ton de sa réplique.

— Figurez-vous, expliqua Mme Aristide, c'est une ancienne amie de Jeanne...

Mais Mme Florent, qui n'écoutait pas, dit au bout d'un moment :

— Mesdames, j'aurais à vous proposer... (Les fronts se dressèrent.) A vous proposer quelqu'un : une. autre dame patronnesse ! (Les mots l'étranglaient.) C'est ma nièce : vous savez, madame Aristide? Berthe !...

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— Berthe Hauriol?

— Elle travaille!... ah! dix fois mieux que moi!... Elle s'est fourré dans la tête d'être dame patronnesse. Je n'aurai pas la paix si elle ne l'est pas.

Mme Delafosse regarda par- dessus son lorgnon et prononça sévèrement :

— Dame patronnera?... Elle est trop jeune... Elle devrait faire un stage.

— Qu'elle fasse un stage ! susurra Mme Juigné. Mme Florent paraissait désolée.

— Nous pourrions, — dit Mme Delafosse, en s'adressant à Mme Chevallier, — la nommer zélatrice?

— Ah ! zélatrice si vous voulez, repartit Mme Florent ; elle serait si contente !

On la nomma zélatrice et cela combla une lacune dont nul, jusqu'ici, ne s'était aperçu. On décida, sur l'heure, qu'elle serait déléguée au nettoyage de la maison et au battage des chandails ; en outre, pour la flatter, on décréta qu'elle s'occuperait aussi de la correspondance (il n'y en avait plus depuis longtemps), et on voulut la voir aussitôt

Mme Juigné ne tenait pas en place :

— Une... comment dites-vous, madame Delafosse?

— Une zélatrice.

— Une zélatrice !...

Mme Florent revint avec sa nièce, la poussa dans la salle et lui commanda de saluer ces dames.

— Tu es zélatrice, fit-elle.

Berthe fondit en larmes.

C'était une forte fille brune à gros traits hommasses. Elle avait de très beaux yeux, grands et noirs, des yeux de veau.

On lui mit un balai entre les mains et elle balaya le couloir, le petit escalier, la chambre, la courette et la rue devant la maison.

Le premier honneur qu'on lui accorda fut de sortir en même temps que ces dames, la dernière, pour fermer la porte.

Après trois jours d'attente, Mme Chevallier reçut une autre lettre, de la même écriture, mais sans en-tête de journal : « Ma chérie », — comme autrefois !. — « c'est bien toi ! Maintenant que je t'ai, je ne te quitte plus. Et d'abord, que je te raconte au galop à qui tu as affaire... »

Il y avait quatre pages si gaies, si pleines d'entrain que Mme Chevallier en ressentit une gêne indéfinissable et qu'en les relisant elle en fut un peu choquée.

Elle répondit, mais, déjà, avec moins d'enthousiasme une lettre aimable, bien composée, dans laquelle les mots de « veuve », « perdu mon fils », « retirée chez mes beauxparents », « bonnes œuvres », « Antonine... » brochaient le^ étapes de son existence : il semblait que tout cela était recouvert d'une poudre grise, formée d'embryons de volontés de tristesses, de petits plaisirs et dr- toutes ces poussières de sentiments qui estompent les traita des recluses et parenl leur renoncement d'une béatitude qu'on leur envie. A les entendre, elles ne désirent plus rien et ce n'est pas la fatalité qui les a poussées là ; si elles n'avouent pas ouvertement qu'elles y sont par goût, elles le laissent supposer : aussi ne songe-t-on pas à leur venir en aide. Mme Chevallier, d'ailleurs, en était au point d'ignorer si elle désirait secouer sa torpeur — tels ces malades qui ont des membres robustes et qui, pour avoir laissé s'éteindre leur énergie, ne peuvent plus se résoudre à faire un mouvement et se croient sur le point de mourir...

Tout de même, quel rayon de soleil contenait cette lettre d'Hélène Duluc !... Un rayon de soleil qui la pénétra et qui la fit pleurer sur quelque chose de douloureux, sur une image de femme, jeune, jolie, courageuse, — si différente d'elle-même ! — à quoi elle aurait si bien pu ressembler !

— Vous êtes contente, hein? fit Antonine en s'installant devant son ouvrage.

Elle n'avait pas d'Hélène Duluc dans sa vie, elle, mais d'entendre Mme Chevallier parler de cette amie retrouvée, elle éprouvait ce qu'éprouvent, dans les pensions, les orphelins ou les petits boursiers pauvres qui, aux jours de congé, se préparent à passer des heures désolées dont les meilleures ne seront que de longues récréations sans jeux, sans camarades, pendant lesquelles on les traînera dehors, en rangs, jusqu'à l'heure de l'étude du soir où, pour les aider à tuer leur ennui, on leur prêtera des romans de grandes aventures. Au moment de la rentrée, ils sont là, derrière la porte, anxieux, à guetter les amis pour leur demander, le cœur étreint : « As-tu canoté?... As-tu fumé?... Avec qui étaistu?... »

Antonine questionnait Mme Chevallier :

— Qu'est-ce qu'elle fait à Paris?

— Elle dirige un journal de modes, mais il ne faut pas qu'on le sache ici : ma belle-mère ne comprendrait pas... J'ai dit qu'elle s'occupait de bonnes œuvres.

— Vous avez eu raison !

— Et puis...

Mme Chevallier hésitait ; mais avec Antonine?...

— J'ai dit qu'elle était veuve. Ça n'est pas vrai : elle n'est pas mariée. Elle vit toute seule et elle travaille.

— C'est très bien ! fit Antonine.

— Elle gagne beaucoup d'argent.

— Ce Paris !...

A chaque lettre, c'étaient des confidences nouvelles. Mme Chevallier respirait plus vite, oppressée ; ses yeux se troublaient et elle se demandait ce qu'elle faisait, à cette fenêtre qui dominait ce jardin où le soleil se plaquait. Elle contemplait les allées de sable, bordées de maigres traits de buis, ces enclos pitoyables à l'intérieur desquels les fleurs ont l'air de plantes d'exposition qui attendent chacune leur étiquette. Elle regardait la grille, sèche, revêche, hostile, qu'aucune liane ne décorait parce qu'une vigne vierge, une glycine, des volubilis, appellent la rouille. Elle regardait cette clôture blanchie à la chaux, ces espaliers étriqués et, sur le faîte des murs, ces tuiles rouges, propres, où rien ne courait, ni lierre, ni mousse, rien !

Elle entendait au loin la marchande de poisson qui promenait la marée : neuf heures !

Elle rêvait, rêvait jusqu'à ce qu'un aigre petit bruit de trompette perçât l'atmosphère : les journaux de Poitiers — dix heures !

Un berdaquement de roues sur les pavés : le forgeron apparaissait, poussant, en compagnie de son apprenti, une charrette à bras où il y avait deux paires de roues qu'il allait ferrer dans un terrain vague : mercredi ! C'était son jour. Ce soir, il expédierait les quatre roues à Niort, — quatre roues par semaine, en dehors de l'imprévu; toujours quatre roues, toujours le mercredi.

Cette obsession lui comprimait la tête et la poitrine.

Elle n'avait pas l'intuition de sa déchéance : cette clarté est réservée à ceux qui, pour connaître ce qu'ils sont, ont le courage d'imaginer ce qu'ils auraient pu être. Si elle avait tenté de s'examiner, ses forces l'auraient trahie. Maintenant, quand elle recevait une lettre de Paris, elle en était tout ébranlée : tant de gaieté, tant de jeunesse, l'écrasait comme le sommeil de Forgault, où grouillaient tant d'agitations mesquines, l'avait écrasée autrefois,

Lorsque Hélène Duluc lui écrivit au sujet du concours, elle n'en parla pas à Antonine. Hélène lui disait :

Le jury se réunira dans une huitaine et décidera du prix d'honneur et de quelques autres. Je m'arrangerai pour avoir les deux premiers pour vous, les prix d'honneur étant réservés à des protégées de la présidente.

Elle s'arrêta là, avec, confusément, un sentiment douloureux qui lui faisait prendre en pitié ce concours, qui n'en était pas un.

Un concours où le mérite entrait si peu en ligne de compte !... Mon Dieu!... Si Antonine avait pu se douter de cela !...

Mais une autre lettre de Paris lui procura un sujet d'agitation :

...Veux-tu me rendre un grand service? Voici... La femme d'un de mes administrateurs, en même temps qu'elle voudrait acheter ton paravent, serait heureuse d'avoir deux grands coussins dans le genre de ta merveille. Consentirais-tu à entreprendre la tâche? Tu combinerais les dessins à ta fantaisie. Je suis sûre que ce serait parfait.

Mme Duluc terminait par :

D'ailleurs, le travail sera bien payé et nul autre que nous n'en saura rien.

« Le travail sera bien payé !... » Quelle folle que cette Hélène !

Mme Chevallier haussa les épaules.

Encore une lettre dont elle ne soufflerait mot à personne !...

Pourtant, dès qu'Antonine fut là, elle ne put se retenir de lui avouer qu'elle avait reçu des nouvelles de Paris.

— Eh bien?

— Eh bien, rien encore !

— Mme Duluc ne parle pas du concours?...

— Non !

La lettre était sur le guéridon ; elle la prit, et, brusquement, dit :

— Lisez-la !

Deux minutes après, Antonine battait des mains, enthousiasmée :

— Qui est-ce qui avait raison, hein?... Vous en avez, un succès!... Oh!... oh!... Commençons les coussins immédiatement!... Vous me permettrez bien d'en faire un?...

Il fallut choisir les soies, arrêter les dessins, s'organiser pour une semaine de besogne. Le lendemain, elles étaient à l'ouvrage.

Le jour où elles expédièrent leurs broderies, parut le palmarès du concours. Ce fut Antonine qui apporta le journal, une Antonine transfigurée.

Mme Chevallier essayait de partager son enthousiasme, mais elle savait de quoi était composé le plat.

Au déjeuner, M. Aristide dit, sur un ton de persiflage :

— Il paraît que vous avez gagné quelque chose, à votre loterie?

Elle se redressa sous le coup :

— A notre loterie?...

— Enfin, vous avez gagné un bronze?

— Ça n'est pas à une loterie, voyons ! plaça Mme Aristide.

— C'est à un concours !

M. Aristide regarda sa bru. Elle avait prononcé si fermement : « C'est à un concours ! » qu'il se vexa :

— Pardon, ma chère amie ! Pardon !

Et, comme sa femme faisait mine de s'interposer, il jeta vers elle un : « Je t'en prie ! » qui l'étrangla net ; mais, déjà, pressentant que, dans l'état de ses affaires financières, il était allé trop loin, il ajouta :

— Je ne croyais pas vous être désagréable.

— Eh bien, répéta, doucement cette fois, Mme Chevallier, c'est à un concours.

Il ne l'écoutait déjà plus. Il examinait une assiette : « Sarreguemines... », et pensait qu'à Limoges on ferait mieux que cela.

Malgré que Mme Aristide se dépensât en attentions, le déjeuner s'acheva en silence.

Le chapeau sur la tête, M. Aristide, qui cuvait son irritation, guetta le coup de canon de midi, et disparut aussitôt ; il avait besoin que Bertrand lui rafraîchit ses espoirs...

Deux heures plus tard, il revenait, mais en compagnie de Belloche, qui, un peu gêné de se retrouver ici, s'arrêtait devant les arbres du jardin dans l'attitude d'un homme qui s'est déshabitué de fréquenter les lieux où il se retrouve et qui constate les changements accomplis pendant son absence.

Jusqu'à la tonnelle, ils parurent s'entretenir de futilités; mais là, M. Aristide se croisa les bras, incrédule, et considéra

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Belloche qui, une main dans son gousset, paisiblement, lui répondit. Ensuite ils marchèrent dans l'allée du fond, Belloche poursuivant ses explications, M. Aristide faisant des pauses, de temps en temps, les jambes écartées.

Mme Chevallier, qui les avait aperçus de sa chambre, avait dit à Antonine :

— Votre frère est ici.

Et la pauvre fille avait blêmi un peu plus. Ses doigts diaphanes avaient tremblé sur l'ouvrage et son entrain était tombé.

Son frère !... Quand elle le savait chez lui, elle était plus tranquille, mais dehors... et ici!...

Au bout d'un instant, elle demanda :

— Il est toujours avec M. Aristide?

C'était retenu, infiniment ; il n'y avait aucune apparence de tourment. Mme Chevallier prononça sur le même ton :

— Je ne sais pas.

Puis elle se leva en disant :

— Je vais voir.

D'une fenêtre qui donnait sur le potager, elle les découvrit, près du canon de midi. M. Aristide passait inconsciemment sa main sur le socle ; Belloche parlait en regardant d'un autre côté, fixement. Mme Chevallier revint vers Antonine et dit : « Oui », simplement, mais troublée, et chacune se remit à la tâche, réglant son souffle et comprimant une appréhension.

Il y avait de la catastrophe dans l'air.

Le soir, à table, M. Aristide consentit à dire qu'il avait eu la visite de Belloche, puis il se tut.

La pendule n'avait pas été remontée, et cela rendait le silence plus étouffant.

— Tiens, fit Mme Aristide, la pendule qui est arrêtée ! M. Aristide tira sa montre, dit :

— Il est sept heures et demie.

Le dîner se termina là-dessus.

Lorsqu'ils furent seuls, Mme Aristide ne put s'empêcher de demander :

— Qu'est-ce que Belloche désirait?

Il lui répondit :

— Il venait pour moi.

Et, comme il n'ajouta rien, qu'il arpenta la pièce dans tous les sens en sifflotant rageusement, elle jugea prudent de ne plus ouvrir la bouche ; elle débarrassa la table, tourna

de droite et de gauche, gênée par tant de pressentiments, et disparut dans la cuisine, où elle prit une chaise, s'assit entre le panier à pain et le buffet de bois blanc et fit si bien qu'autour d'elle l'atmosphère devint aussi intolérable que dans le reste de la maison.

Adèle s'exclama :

— Ah ben!... Y avait-i' longtemps qu'on n'avait vu M. Belloche !

Mme Aristide faisait la sourde oreille. Adèle reprit :

— C'est-i'" qu'c'est pour les affaires de la Croix?

La vaisselle était finie, que Mme Aristide était encore là, perdue dans ses réflexions, étonnée de réfléchir.

Lorsque, enfin, les deux bonnes se retirèrent, elle passa dans la salle à manger : il n'y avait plus personne !

Une vision de malheur traversa son gros esprit de maman couveuse. Aristide était dehors !

Elle courut à la porte du vestibule. La porte était fermée.

Alors, quatre à quatre, elle monta dans sa chambre.

Il était couché !

Elle ne lui demanda pas : « Tu dors, Aristide? » Elle était trop contente de l'avoir retrouvé. Elle se déshabilla sans bruit, contre son habitude, se coiffa de son bonnet blanc à brides empesées, fit sa prière, souffla la bougie et se coula dans le lit.

M. Aristide, face au mur, serrant les poings, remâchait ses idées. Il entendait sa femme qui se tournait lentement pour ne pas le déranger, et ce surcroît de précautions l'agaçait. Il avait des fourmis dan,s les jambes. Il remua doucement les pieds et, d'un insensible mouvement, étendit un bras.

Il y eut un bondissement dans le lit et Mme Aristide se trouva assise, haletant :

— Une souris !

Pour le coup, il ne se retint plus et cria :

— Ah çà, tu es folle, nom d'un chien!... Qu'est-ce que c'est que ces façons-là?

— Je te dis qu'il y a une souris.

— C'est moi qui gratte le rideau !

— Oh!... oh!... fit-elle. Écoute, vraiment, je ne sais pas ce que tu as, mon pauvre Aristide !... Oh !... oh !...

Quand ses larmes eurent cessé de couler et qu'elle eut étouffé ses soupirs, elle s'appliqua de toutes ses forces à ne pas bouger, pour s'entraîner au sommeil.

Il aurait fallu si peu de choses pour qu'elle reposât paisi-

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blement ! Il aurait fallu qu'en se déshabillant elle eût fait tomber ses bottines et qu'elle eût articulé : « Ah! là!... Je ne peux plus me baisser ! », qu'elle eût employé un quart d'heure à préparer sa tête pour le lendemain, qu'elle eût piétiné en chemise et en bonnet blanc, comme un fantôme bien ridicule, et que son mari lui eût dit : « C'est agaçant à la fin ! dépêche-toi !... » Il aurait fallu qu'elle eût accompli les rites accoutumés. Sa joue aurait à peine touché l'oreiller que ses paupières se seraient closes.

Mais elle entendit sonner dix heures, dix heures et demie, — peut-être onze heures... Alors elle fut récompensée de son obstination : elle dormit.

Elle dormit jusqu'à ce que le soleil, qui zébrait de lames aveuglantes le parquet de la chambre, brûlât son dernier cauchemar. Elle fit :

— Ah ! quelle chaleur !

Et elle s'éveilla.

Dans son cerveau de linotte, il ne restait rien de ce qui l'avait tourmentée la veille. La visite de Belloche?... D'ailleurs, était-ce la visite de Belloche qui avait exaspéré Aristide?... Elle commença sa prière à genoux et, le Pater achevé, elle défit ses tresses en récitant Y Ave.

Chaque matin, elle parlait ainsi à la Vierge, sans façon, de femme à femme, en disposant ses cheveux, comme si la Vierge exigeait moins d'égards que Dieu.

A neuf heures, la sonnette de la rue tinta. Mme Aristide, qui était dans la salle à manger, souleva un rideau ; Adèle, qui « faisait le vestibule », surgit pour aller ouvrir, mais M. Aristide la devança précipitamment.

Belloche était derrière la grille. Il entra, tendit la main à M. Aristide, et, sans un mot, ils s'en furent au fond du jardin.

Il n'y avait plus, comme autrefois, de M. Aristide distant, orgueilleux, toujours plus grand que son voisin et « magistrat » : il commençait à se mettre au niveau des autres. Persuadé que sa barque n'était plus solide et redoutant les bourrasques, il se rapprochait de la rive, ignorant que c'est sur la côte que la tempête est le plus dangereuse. Mais, de tous ceux qui le fréquentaient, Belloche était encore le seul à avoir pris des libertés avec lui. Il disait bien toujours : « Monsieur Aristide » ; M. Aristide, lui, l'appelait bien : « Belloche » — mais l'un semblait prononcer : « Aristide », tout court, et l'autre : « mon vénéré Belloche ».

Ils se promenèrent longtemps, puis ils rentrèrent à la maison, et M. Aristide, laissant Belloche dans le vestibule, monta au premier en disant :

— Le temps de changer de veston !...

A ce moment, Mme Chevallier, qui les croyait partis, sortit de sa chambre. Ce n'était pas qu'elle craignît de retrouver Belloche, mais on n'aime pas à rencontrer sur son chemin ce qui vous cause un frisson de dégoût.

Au bas de l'escalier, elle eut un haut-le-corps.

— Hé, bonjour ! s'écria Belloche. Je vous ai fait peur !... Comment allez-vous?

Et, comme elle obliquait pour passer, Belloche se plaça résolument devant elle, et, souriant à sa façon de satire, il lui chuchota :

— Vous faites toujours la méchante?

Mme Chevallier en fut si interdite qu'elle ne sut lui répondre qu'un : « Dites donc, vous !... » mais si farouche que Belloche s'écarta, marmonnant :

— Je vois que le malentendu n'est pas dissipé...

Elle avait disparu depuis un instant, que Belloche, ébloui, se trouvait encore le dos au mur, l'air absent.

— Eh bien?... lui demanda M. Aristide qui était descendu.

— Voilà! — fit-il en clignant des yeux, brusquement rappelé à la réalité.

Mme Aristide, rongée par la curiosité, survint avec des :

— Tiens! monsieur Belloche!... Bonjour, monsieur Belloche...

— C'est bon, c'est bon ! dit M. Aristide. Laisse-nous !.. Je reviendrai tout à l'heure !...

Elle resta dans le vestibule ; Mme Chevallier l'y rejoignit.

— Je crois, confia-t-elle finement à sa belle-fille, que Belloche entre dans la combinaison de Limoges.

Aussitôt elle se mordit la langue.

— Oui !..., acheva-t-elle en essayant de se rattraper, c'est une affaire financière ! Il faut garder cela pour nous...

Et, pour faire oublier son indiscrétion, elle lança :

— Vous allez travailler, Jeanne?... Encore?... Toujours, donc?... Vous avez tort, ma chère fille, vous travaillez trop ! Vous vous perdrez les yevix!...

Sans l'écouter, Mme Chevallier se retira dans sa chambre et s'y enferma.

Elle voulut se remettre à son ouvrage, mais ses doigts tremblaient.

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Elle ne pouvait plus travailler!... C'était à cause de ce Belloche !

A cause de ce Belloche?... Parce qu'il se montrait ici?... Était-elle donc chez elle?...

Ah ! si elle avait été chez elle !...

Et la pensée d'une petite maison, qu'elle avait construite en rêve, la visita.

Le docteur Métayer avait raison : il faudrait bien, un jour, prendre une décision !...

Elle se mit à réfléchir, mais elle perçut en elle une voix qui haletait : « Je n'ai que vous !... » La voix d' Antonine et les mots qu'elle avait prononcés lorsqu'elle était accourue se jeter aux pieds de Mme Chevallier, implorant le pardon de Belloche : « Restez-moi!... Si vous saviez! Je n'ai que vous... »

« Je n'ai que vous!... » N'avoir qu'une amie, une seule, quand on est Antonine et qu'on a son existence liée à celle d'un Belloche !...

« Je n'ai que vous !... » Une grande pitié baigna le cœur de Mme Chevallier. D'ailleurs, pourquoi aurait-elle dit à M. Aristide : « J'exige que Belloche ne remette plus les pieds ici »?... Que redoutait-elle de lui?...

Elle s'imaginait que, si Belloche avait été là, en face d'elle, elle ne se serait pas départie de son calme.

Cependant, quand elle entendit Antonine dans l'escalier, elle eut un battement de cœur à l'idée qu'elle pourrait, si elle le voulait, lui infliger une peine immense. Elle n'aurait qu'à lui annoncer, sérieusement, qu'elle était décidée à fuir cette maison où Belloche revenait, ramené par M. Aristide...

Mais Antonine entra, et dit, en se laissant tomber sur une chaise :

— Mon frère part en voyage avec M. Aristide !...

Sa mine était si drôle que Mme Chevallier éclata de rire.

Ah ! qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait ri si fort ! « M. Aristide partait en voyage?... avec M. Belloche?... Eh bien?... »

— Eh bien, je ne sais pas, mais... fit Antonine abasourdie.

Mme Chevallier avait retrouvé intact, chaud et jeune son rire glorieux d'autrefois.

Antonine la considérait, décontenancée. Ses yeux aux reflets rouges cherchaient à distinguer ce qui se passait dans la lumière du jour, où s'agitait une vague forme de femme qu'ils ne reconnaissaient plus, j

la prison dé Verre îyt

— Antonine !... Antonine !... il faudra me répéter ça souvent ; vous m'amusez trop ! faisait Mme Chevallier.

Ah ! M. Aristide s'en allait en voyage avec Belloche !...

Elle avait le sentiment qu'une transformation s'opérait dans sa vie.

Elle se levait, s'asseyait, fourgonnait dans la corbeille à ouvrage, sans raison... Elle était dans une agitation extraordinaire.

— Vous viendrez dîner avec nous, et déjeuner... tous les jours!... Si, si, si!... Je le veux! Vous n'êtes pas la maîtresse !...

— Qu'est-ce qui vous prend? demanda timidement Antonine en se frottant doucement le front, comme pour chasser de vilaines idées.

— Il me prend... que je suis très contente, que...

Elle réfléchit ; un vague sourire erra sur ses lèvres et, de sa voix blanche, elle dit :

— C'est vrai ! Je crois tout de même que j'ai bien changé ! Le voile qui cachait son passé venait brusquement de se

déchirer.

— Alors, reprit-elle plus posément, mon beau-père fait un voyage avec M. Belloche?...

— Eh bien?...

— Eh bien, Antonine, nous aurons la paix!... Et nous pourrons travailler tant que nous voudrons !...

Elle avait déjà son air de tous les jours. Cette fois, Antonine la retrouva.

Mme Aristide entre-bâilla la porte, faisant, mi-bonne femme, mi-sérieuse :

— J'espère, oui!... On s'en donnait tout à l'heure!... Vous avez bien raison...

Et elle disparut.

Au bout d'un instant, Antonine qui, de son coin d'ombre, regardait Mme Chevallier, soupira :

— Vous m'avez fait peur.

— Moi?...

— Oui !... Quand vous avez ri !

— Je riais comme ça... autrefois, murmura Mme Chevallier.

Ce fut tout.

Elles entendirent ouvrir des tiroirs, pousser des chaises... Le soir, lorsqu'elles descendirent, Mme Aristide dit à sa bru :

— Ah ! ma chère amie, nous allons dîner en tête-à-tête !...

Ne m'en parlez pas ! Votre beau-père a été obligé de s'absenter... je crois, reprit-elle en s'adressant à Antonine, que M. Belloche est parti aussi?...

— Dans ce cas, intervint Mme Chevallier, Antonine dînera avec nous, sans cérémonie.

Antonine protestait ; Mme Aristide embarrassée, s'excusait :

— Dame !... ce sera à la fortune du pot !... Il n'y a rien... Si j'avais su...

Après le dîner, toutes les trois firent un tour de jardin.

— Si nous tirions le banc?... proposa Mme Aristide. Parce que, vous savez, sous la charnille, il y a un tas de sales bêtes !

Mais elle ne fut pas plus tôt assise qu'elle fut prise du désir de se retrouver à la cuisine.

Antonine et Mme Chevallier demeurèrent seules.

De loin vint une mélopée qu'un homme chantait de sa voix de tête, dure, sèche, — la voix qui convient le mieux aux paysages de ce Poitou dont les horizons ne s'enveloppent jamais de bleu, et qui sont nets, revêches, sans fantaisie et sans poésie.

Les crapauds tintinnabulaient.

Une voiture roula dans une rue.

— Le docteur Métayer ! fit tout bas Mme Chevallier. Depuis le temps, elle aussi avait appris à distinguer les

bruits de la ville.

— Il en mène, une vie ! chuchota paisiblement Antonine.

Une demie sonna tout à coup, et Antonine se leva.

— Je vous accompagne, dit Mme Chevallier. Mme Aristide, en la voyant sortir, se récria :

— A cette heure, par cette nuit!...

Il était neuf heures et demie et toutes les étoiles étaient au ciel.

Le lendemain, Mme Aristide étant « en grand nettoyage », la maison semblait respirer presque gaiement. Le salon était ouvert et son odeur de moisi, pompée par la chaleur du dehors, montait au ras des murs, s'enfournait dans les fenêtres des étages et visitait les pièces.

Adèle, dans le feu du travail, manches retroussées, bonnet de travers, interpellait Flavie :

— La tête de loup!... Le plumeau!...

Oh remuait l'échelle double, on battait les tapis.

il y avait un branle-bas de veille de fête.

Mme Chevallier se mit à faire la toilette complète de sa chambre. Elle époussetait, essuyait, frottait. Il y avait longtemps qu'une pareille joie ne l'avait animée.

Et le canon de midi resta muet...

Après le déjeuner, quand Antonine fut là, Mme Chevallier lui dit fièrement :

— J'en ai enlevé de la poussière !...

Elle était si contente d'elle qu'elle voulut prendre des vacances :

— Allons nous promener!...

— Oh ! fit Antonine troublée.

Mme Aristide, qui était dans le couloir, proposa de pousser jusqu'au cimetière.

Pourquoi pas?

La journée était incomparable. Dans la rue, on racola Mme Juigné, et puis Mme Poulain.

Mme Chevallier marchait en arrière avec Antonine, qui Si dirigeait comme une aveugle, la tête oblique, les yeux cios, attentive à régler son pas sur le pas de son amie.

Au cimetière, Mme Juigné s'en fut dans un coin, voir un oncle, et Mme Poulain prit la grande allée qui conduisait à la tombe d'un de ses cousins.

Mme. Aristide, après un signe de croix, s'agenouilla pour désherber et vilipenda le gardien qui laissait pousser le chiendent. Elle disait :

— Mon pauvre Ernest !... pauvre cher fils, si bon !... Oh ! cette herbe!... Et Christian!... mon Dieu!...

Mais le chiendent lui dormait tant de mal qu'elle ne songeait pas à pleurer.

Enfin elle rejoignit Mme Poulain ; Mme Juigné abandonna son oncle pour courir à elles, et toutes les trois commencèrent de parcourir les petits routins du cimetière, stationnant devant chaque « concession » et s'entretenant du défunt, gaiement : on racontait ses aventures.

Chaque pas les jetait dans un sujet nouveau et tout cela faisait qu'elles ravaudaient l'histoire du pays. Elles cherchaient, elles se trompaient, elles rectifiaient : c'était un jeu passionnant de constructions et de devinettes. Elles enjambaient une maison, elles retrouvaient la famille un peu plus loin : elles s'amusaient, et il y avait de quoi s'amuser dans ce répertoire de croix de pierre et de boi.s, de dalles qui s'effritaient et de couronnes rouillées !

Mme Chevallier était restée avec son amie. Elles firent une pause devant la tombe des vieux Belloche, dont Antonine se mit à parler tendrement, découvrant dans son âme, translucide comme sa peau, « maman... papa... Dovic... » — « Ludovic », celui qui devait être « Belloche » tout court, plus tard, pour les chanteuses de beuglants, pour les miséreuses au corps frais, pour les femelles avachies, pour les mineures maigres qu'il payait en sucres d'orge, pour tout le monde !

Belloche avait été le petit « Dovic » !

Était-ce possible?

En repassant devant la sépulture Chevallier, elles s'arrêtèrent.

— Vous l'aimiez bien? dit Antonine.

— Oui? demanda Mme Chevallier.

— M. Christian?

— Appelez-le donc Christian.

Cette fois, il lui sembla qu'elle était plus près de lui. Elle s'agenouilla encore et demeura longtemps ainsi, jusqu'au retour de Mme Aristide, qui, en bonne compagnie, avait revisé plus d'un siècle de l'histoire de Forgault... Avant de se coucher, Mme Chevallier ouvrit une lettre de Christian. Tout à coup, à relire ces lignes, elle retrouva la silhouette de son fils : il lui apparaissait clairement, au lycée, écrivant ces pages, sous le bec de gaz qui chantait :

Ecoule, maman chérie. Je dois d'abord te dire que je vais avoir à travailler fameusement pour enlever mon baccalauréat à dix-sept ans : aussi je prends mon courage à deux mains. Je travaillerai; seulement, tu comprends, il ne faudrait pas que je reste pensionnaire. Tu ne peux pas t'imaginer ce que c'est. Il y a des moments où on a. envie d'étudier sa géographie, et puis, juste, c'est du grec! Ensuite, vois-tu, chacun a ses petites manies : moi, je n' apprends vite mes leçons qu'en les lisant tout haut. Ici, je ne peux pas et, si j'étais externe, j'aurais une petite chambre, tout près de la tienne, avec une étagère pour mes livres et une autre pour mes pierres, parce que, plus je réfléchis, et plus je me dis que j'aurai une grande collection de géologie... »

Mme Chevallier pleurait ; mais brusquement, de l'alinéa suivant, un nom lui sauta aux yeux : « Monsieur Colonna... »

L'enchantement avait disparu. La figure de son petit s'embruma, le fantôme devint trouble... Un autre surgit et le remplaça : M. Colonna!...

Elle ne pouvait plus penser à M. Colonna sans avoir ce serrement de cœur affreux, comme au rappel d'un crime. Quand il se présentait, elle faisait un bond de côté, se jetait dans des préoccupations ridicules, parlait, s'agitait, se terrait ensuite profondément comme ces poissons qui, pour échapper au danger, « boulent » de la vase et gagnent d'un trait, à la faveur du nuage, le prochain trou où ils disparaissent.

Malgré elle, dans son existence de cloîtrée, elle s'était initiée aux roueries de la vie étroite et c'est ainsi qu'en évitant de songer à ce qu'elle avait été, ses sentiments d'autrefois lui étaient devenus étrangers et qu'elle les jugeait, maintenant, monstrueux.

Elle avait fini par être de Forgault : ses deux deuils l'avaient vaincue. Si elle avait raisonné, elle aurait secoué son apathie, mais autour d'elle jamais, jamais on ne raisonnait. On se faisait une « raison », c'est-à-dire qu'on admettait sans discussion ce qui devait être admis ; et on ne sait pas souvent d'où viennent de tels préceptes, de l'air, peutêtre, de l'ennui qui traîne par les rues et dans les maisons, de tout et de rien de précis. Ceux qui raisonneraient feraient sourire, et rien n'empêche mieux de raisonner que le sourire qui rôde autour des propos.

Silencieusement, on se laisse gagner par les manies qui attendent l'instant propice pour s'infiltrer en vous, et, lorsque la veuve parle de « son pauvre mari », la mère de « son pauvre enfant », le parent de « son pauvre parent », rien ne vibre en eux. Ils content des faits, et, s'ils les agrémentent de soupirs, ou de « bonnes gens », ou de larmes, c'est à la manière de Mme Aristide, par habitude.

Le lendemain matin, Mme Chevallier était déjà descendue de sa chambre lorsqu'on lui apporta une lettre de Paris :

Ma chérie, tu es une fée, et ton amie, Mlle Antonine, en est une autre. Tu ferais ma fortune si tu le voulais, et tu le voudras. Il faut absolument que tu me rendes le service de me trouver des brodeuses. Tu les dresseras, tu tâcheras qu'elles

t'imitent- le travail sera bien payé. Tu verras ce que nous ferons ensemble!...

Et, parmi les exclamations, les projets de dessin, les détails de la besogne, l'embrouillement des : « C'est agaçant d'être pressée comme ça... », la plume en retard sur les idées, Mme Chevallier démêla qu'Hélène Duluc voulait lancer une nouveauté et lui demandait sa collaboration :

Voici ce que je te propose... Mais il serait bien plus simple de nous revoir... Tiens!... J'ai la plus folle envie de t' embrasser. Je puis prendre quarante-huit heures après le Grand Prix. Voudras-tu de moi à ce moment? Je t' expliquerai mon projet en détail, nous travaillerons l'affaire, et puis, enfin, je reverrai ma chère petite Jeanne! Deux jours en pleine campagne, avec toi! Qu'il doit faire bon dans ton pays! En attendant, il faut que tu commences à dresser ton atelier...

Elle lui donnait des indications :

Je te fournirai la soie, les rubans, — tout! D'ici là, fais-moi broder ce que je l'envoie. Tu trouveras les modèles dans le paquet. C'est pour mes essais...

Quelle brouillon que cette Hélène !

A la fin de la lettre, il y avait :

J'accroche à ce griffonnage un mandat pour le paravent et les coussins...

Cela fit à Mme Chevallier l'effet d'une gifle.

— Hein? Croyez-vous ! — dit-elle à Antonine, le jour même. Cette folle!...

Elle ne pouvait pas comprendre qu'on la payât. Et deux cents francs !... pour une semaine de travail à deux !

— Il y a votre paravent !

— Mon paravent !... Je vous dis qu'elle est folle I... Jamais 'je n'oserai toucher ce mandat !...

Alors elles résolurent d'aller, ensemble, retirer l'argent, qu'elles verseraient à l'Œuvre.

— D'ailleurs, expliqua Antonine, au lieu de tricoter des chandails qui ne serviront peut-être jamais, on pourrait bien faire de la broderie qu'on vendrait au profit des pauvres !,..

Mme Aristide, qui se trouvait là, sauta sur l'idée.

— Seulement, conseilla Mme Chevallier, il ne faut pas en parler avant que nous ayons organisé l'affaire !...

— Bien sûr!... bien sûr!... fit Mme Aristide.

On décida d'en conférer avec ces dames, et Mme Aristide, qui voulait se donner l'illusion qu'elle était maîtresse de maison, proposa une réunion pour le soir même :

— Ici !... Je ferai du thé... On convoquera la zélatrice !... Elle se coiffa et partit, pressée, finissant, dans la rue, de

nouer les brides de son chapeau.

Chez Mme Delafosse, elle ne rencontra qu'Emile Delafosse, qui recopiait des actions de grâces et qui répondit :

— Ma femme, madame Aristide?... Elle est probablement à la chapelle de la Vierge.

A Mme Poulain, elle conta par le menu ce qu'on leur soumettrait. A Mme Juigné aussi, à toutes parbleu ! Ces dames se passionnaient... Deux cents francs pour un paravent et deux coussins !...

Pendant ce temps, M. Aristide, qui était arrivé par le train de Niort, sonnait chez lui et demandait à Flavie, figée d'étonnement, où était Mme Aristide.

Sortie?... Ah! elle était sortie?...

Il serra les lèvres, ordonna d'aller chercher sa valise à la gare et, rageusement, s'en fut charger son canon.

La maison parut morte.

Le canon chargé, M. Aristide se promena, les mains au dos, examinant distraitement les treilles.

Dans la chambre de Mme Chevallier, on avait chuchoté : « Le voilà ! » et Antonine, pliant son ouvrage, s'était apprêtée à rentrer chez elle.

— Restez un peu, supplia Mme Chevallier.

— C'est que mon frère..., soupira-t-elle. Il s'agissait bien de lui !

— Et la réunion de ce soir !

Cela les glaça.

L'épervier planait : les oiseaux n'osaient plus bouger.

Antonine était d'avis d'informer ces dames qu'on s'assemblerait à l'Œuvre ; mais le thé de Mme Aristide !

Mme Chevallier, que ces deux jours de liberté avaient rendue plus courageuse, résolut d'avertir son beau-père. Antonine n'eut pas le temps de faire un mouvement, qu'elle était déjà dans l'escalier.

— Tiens... Jeanne! fit M. Aristide, mais d'un ton si nouveau qu'elle perdit contenance.

Ce n'était pas le ton pointu ordinaire, pas non plus le ton aimable et cérémonieux de ses instants de diplomatie ; la figure était aussi tout autre.

Et voilà que M. Aristide prenait très bien le projet de réunion!... Il s'enquérait de l'heure, du nombre de personnes, — un peu absent, peut-être, — quand Mme Aristide survint, éperdue, le chapeau de travers et sa horde d'exclamations aux lèvres :

— Aristide! Ah! mon pauvre homme!... Comment vastu? Mon Dieu, que tu dois être fatigué !... Tu ne sais pas?... Avant-hier...

Cela la tenaillait comme un remords !...

— ...Eh bien, avant-hier, nous avons invité Antonine à dîner!... Cette pauvre fille, on ne pouvait pas la laisser seule !...

On aurait cru qu'il allait bondir : non ! Il souriait !... — fraîchement, mais il souriait ! Et, profitant de ce que Mme Chevallier s'était éloignée pour parler à Adèle, il demanda de sa façon coupante :

— C'est toi qui as eu cette idée?... Ça n'est pas toi?... Tant pis ! Tu n'aurais pas pu en avoir une meilleure !... A propos...

Sa femme ne respirait plus.

— Tu invites donc le comité, maintenant?... C'est ce soir qu'on boit du thé ici?...

— Du thé !... Oh ! du thé ! fit-elle en haussant les épaules. Peuh ! Non, va !... Rien... Écoute, Aristide ! Tu ne sais pas?... c'est ta bru...

Elle pensait qu'il valait mieux la jeter par-dessus bord sans hésiter.

M. Aristide l'arrêta sèchement d'un :

— C'est bon !

Et il reprit, d'une voix cinglante :

— Tu n'as pas invité ces messieurs?... Préviens-les que je compte sur eux.

Puis il tourna les talons.

Sur le perron, il fit volte-face, dévisagea sa femme et lança :

— Eh bien, tu n'as pas compris?...

Il n^r avait pas d'explication à attendre de lui.

D'un coup de poing, Mme Aristide rajusta son chapeau, et, à grandes enjambées, s'en retourna vers les demeures de ces dames de l'Œuvre, le cœur gros de ne savoir à quoi rimait l'ordre qu'elle devait transmettre, et cependant heureuse, vaguement, à cause du thé.

A huit heures moins le quart, Belloche faisait son entrée. Un Belloche transformé, propre, la barbe à peu près net-

LA PRISON DE VERRE 17g

toyée, mais, ce qui était autrement extraordinaire, Belloche accompagné d'Antonine !

Ils paraissaient comme ces vieux époux irréconciliables, qu'une cérémonie réunit et qui s'avancent l'un près de l'autre, parcourant leur rue : chacun d'eux est tel que la veille, et pourtant on les reconnaît à peine. Gênés par les regards qui s'attachent à eux, ils buttent dans des pavés, saluent de travers, avec des gestes endimanchés... ; ils ne savent plus se tenir.

— Ah ! s'exclama Mme Aristide, vous êtes les premiers !... C'est très bien !

Elle ouvrit le salon, y porta la lampe, alluma deux bougies dans les candélabres, dont les branches en avaient une demi-douzaine de toutes les couleurs, et l'on s'assit.

Il faisait glacial et cela sentait le moisi. Les panaches grisonnants et poussiéreux des vases de la cheminée, piqués de fleurs en papier, avaient l'air d'avoir été sortis d'un grenier.

Mme Chevallier était anxieuse.

— Qu'est-ce qu'il y a? chuchota-t-eUe à Antonine. Elles n'étaient pas plus renseignées l'une que l'autre.

A la queue-leu-leu, se présentèrent les Poulain, les Juigné et les Delafosse, et puis la zélatrice qui pénétra dans le salon en se glissant derrière les sièges, et disant bonsoir à chacun, de loin, à petits coups de tête, avant de disparaître dans un coin, cachée par le fauteuil voltaire.

M. Aristide avait une main sur l'épaule de Belloche et s'entretenait avec lui, — de haut encore, mais si amicalement !

Mme Aristide, pour la dixième fois, racontait la « surprise » :

— Vous comprenez, ça en serait, une affaire, pour nous !... De la broderie, c'est pas difficile, et on en gagnerait, de l'argent!... et vite, oui!./.

— Qu'en ferons-nous? demanda Mme Delafosse, qui, elle seule, n'était au courant de rien.

— Pardine ! dit Mme Poulain, ce sera pour les pauvres 1

— Pour qu'ils aillent boire sur la place, probablement? Nous aurons travaillé pour les bouchons?... Merci !

— Mais, plaça Antonine, on leur achèterait de la viande, du pain...

On discutait. Mme Delafosse, qui ne soufflait plus mot depuis un moment, fit signe qu'elle désirait parler. Elle parla :

IQO LA PRISON DE VËJIRÊ

— Nous avons fondé une œuvre de lainages et je ne vois pas la nécessité de la transformer en une œuvre de broderies. D'ailleurs, conclut-elle aigrement, moi, je ne sais pas broder.

— Que qu'ça fait ! dit Mme Poulain ; on brodera pour vous !

— Je n'ai pas besoin qu'on brode pour moi, madame Poulain !...

Cela tournait mal.

Dans le clan de ces messieurs, on agitait un autre sujet.

— Moi, confiait Poulain à Delafosse, en regardant M. x\ristide et Belloche, que qu'vous voulez, ça m'épate de les voir ensemble !... Ils sont copains, ma parole !

Delafosse marmonnait entre ses dents :

— On n'a pas idée c'que j'm'en fous!

— Moi aussi, reprenait Poulain ; seulement, c'est pour dire c'que j 'pense.

Juigné souriait bêtement.

Au-dessus du dossier du « voltaire », se montrait la figure de la zélatrice qui, lèvres ouvertes, buvait tout ce qui venait du groupe de ces dames...

En plein brouhaha, les Bertrand entrèrent.

A ce moment, M. Aristide s'éclipsa par la salle à manger, sans les accueillir, jetant derrière lui :

— Je reviens!... J'ai oublié...

— Aristide ! appela sa femme.

La porte s'était refermée.

Lorsqu'il réapparut, Mme Aristide expliquait à Mme Bertrand la combinaison de la broderie :

— Vous comprenez, c'est une occasion...

— Chut ! commanda M. Aristide, en frappant sur la serviette qu'il avait achetée depuis qu'il était « financier ».

Bertrand s'avança vers lui, la main tendue, mais M. Aristide ne parut pas le voir : il consultait son dossier de notes. Un tic faisait tressauter le sourire qu'il avait aux lèvres.

— Chut ! mesdames !... Mesdames, messieurs, si vous voulez vous taire?...

Delafosse marmonna :

— Ben, mon vieux Poulain, on va rigoler ! Il ne s'imaginait pas si. bien dire.

— Assis ! fit Mme Aristide, comme au théâtre.

Il y avait une chaise qui restait libre, au milieu du salon : M. Aristide la désigna du doigt à Bertrand, avec désinvolture, presque avec gentillesse, et, faisant des yeux le tour de l'assistance devenue enfin attentive, il repoussa un can-

LA PRISON DE VERRE l8l

délabre, installa sa serviette sur la cheminée, prit des papiers, et, apercevant sa femme, il la rejoignit, solennel :

-— Fais-moi le plaisir de prendre ce siège, et vous, Jeanne, celui-ci !

L'une à sa droite, l'autre à sa gauche.

Ah ! qu'on s'amusait !

Mme Juigné gloussait, Mme Poulain se trémoussait et pouffait, s'attendant à un petit jeu ; Bertrand, à cause de sa longue habitude de ne se sentir à l'aise nulle part, effleurait les visages de ses regards, quêtant un éclaircissement, quelque chose à quoi s'accrocher pour son apaisement.

— Mesdames, messieurs, commença M. Aristide, j'ai voulu vous présenter un homme à qui je dois une reconnaissance éternelle...

Chacun examina ses voisins.

— C'est M. Ludovic Belloche !

— Il y a quelques mois, poursuivit M. Aristide, comme j'avais des capitaux disponibles, mon ami, notre ami, M. Bertrand... (et il mordait dans le nom!) m'indiqua une affaire industrielle intéressante. Je passe sur les détails. Il s'agissait d'une usine de porcelaine. Mgr le duc d'Orléans en était, ainsi que... Voici d'ailleurs la liste des actionnaires...

Il énuméra la marquise de Damfrérnont, le prince de Maurepas, le supérieur des Pères Blancs, Mgr de Bayac, avec des éloges pour chacun.

— L'usine devait se construire. Tout marchait si bien que j'avais pensé, un moment, qu'il serait bon d'y associer votre œuvre, mesdames. Oui, oui ! et j'en ai parlé, la semaine dernière, à Belloche. C'est pourquoi, avant-hier...

Ses lèvres tremblaient.

— ...Avant-hier, Belloche, qui voulait se renseigner, est parti avec moi pour Limoges. Nous en arrivons.

Bertrand se dressa, mais, aussitôt, il se laissa retomber sur sa chaise, les jambes fauchées.

— Nous en arrivons, parfaitement ! fit M. Aristide en se tournant vers lui. Et, tenez !...

Mais, ne pouvant plus maîtriser sa colère, les yeux agrandis, le bras tendu, il se reprit à deux fois, la voix étranglée dans la gorge, pour lui lâcher :

— Frip... fripouille !

Cela fit comme un formidable craquement de tonnerre ; la vie parut suspendue pour l'éternité.

On entendit, dans le souffle de Bertrand, un : « Viens ! » sec et impératif. Sa femme se pencha en avant, oscilla, et,

I§2 tA PRISON ÎJE VERRE

les paupières closes, rassemblant son énergie, elle se raidit et marcha du côté de son mari.

'M. Aristide cria encore :

— Frip... fripouille !

Il ne se sentait plus d'indignation.

Mme Bertrand se retourna lentement, écarta les bras...

Son attitude était d'une indéfinissable noblesse. Elle n'implorait pas, elle ne tenait pas le coup orgueilleusement : elle demandait grâce. On ne l'avait jamais vue ainsi.

M. Aristide tapa du pied en disant :

— Je vous défends de...

Mais il s'arrêta, maté par cette ombre.

Il tripota ses papiers, et, s'efforçant de retrouver son calme, il sourit en garnement qui a médité un vilain tour de sa façon et qui l'exécute.

— Attendez l'explication! La voici!... Je vais vous lire la lettre que j'écris à Mgr le duc d'Orléans :

Monseigneur, j'ai la profonde tristesse d'informer Votre Altesse Royale qu'un chevalier d'industrie a eu le cynisme d'abuser de votre confiance...

— C'est une infamie ! hurla Bertrand.

— Vous n'avez pas la parole !

Et, comme les Bertrand faisaient mine de partir, M. Aristide dit posément à son ex-associé :

— La porte est fermée à clef !

C'était affreux.

Mme Chevallier, plus blanche qu'un linge, avait les mains crispées à son corsage.

La femme Juigné, elle-même, était saisie par le spectacle.

Cependant la zélatrice souriait béatement. Bien installée derrière le fauteuil voltaire, elle croyait assister à une comédie organisée, ou à l'accomplissement de rites secrets en usage à la Croix d'Orgevault. On aurait mis le feu aux rideaux, M. Aristide aurait donné des coups de couteau à Bertrand, Mme Delafosse aurait dansé le cancan, que la lumière ne se serait pas faite dans son esprit. Elle voyait des visages blêmes, où les yeux s'ouvraient démesurément ; personne ne bronchait... Pourquoi?... Ah! voilà!... Pourquoi?... Elle avait cette face intelligente des gens qui ne comprennent rien à ce qui se produit et qui traversent des drames avec ces clignements de paupières qui signifient : e C'est pour rire?... Parfaitement ! J'y suis ! »

1 — Je continue, dit M. Aristide :

...qu'un chevalier d'industrie a eu le cynisme d,' abuser de votre confiance. L'usine de Limoges n'existe pas et il n'y a pas de fdon de kaolin. Monseigneur, Votre Altesse a été volée honteusement, et l'idée que le voleur est de mon pays me fait plus de peine, cent fois, que la perte pécuniaire que j'ai le grand honneur de subir aux côtés de Votre Altesse. J'ai porté plainte...

Cela parut tirer Bertrand de sa stupeur : il bondit. Mais, à son ordinaire, il n'était pas un héros : il ne fut pas plus un héros dans cette impasse. Il ânonna seulement :

— C'est faux !... c'est faux ! Au moins, laissez-moi m'expliquer !...

M. Aristide, qui, devant cet homme démantibulé, avait du courage à revendre, lui répondit :

— Quand j'aurais terminé !...

Puis il voulut continuer la lecture de sa lettre, mais Mme Bertrand s'effondra.

Les femmes se précipitèrent pour la ramasser, toutes ensemble, et toutes ensemble aussi elles s'arrêtèrent au premier pas, comme s'il s'était agi de relever une pestiférée. Seule, Mme Chevallier s'agenouilla près d'elle, lui soutint le buste, et, se persuadant qu'elle n'arriverait jamais à traîner son fardeau jusqu'au canapé, elle appela Antonine.

Antonine ne bougea pas. Elle avait la tête renversée en arrière sur le dossier de son fauteuil : elle était évanouie. Nul ne s'inquiéta d'elle.

M. Aristide poursuivit :

— J'ai porté plainte aujourd'hui...

Alors sa bru, indignée, lui cria :

— Taisez-vous donc, vous?

La misérable Mme Bertrand haletait à l'oreille de Mme Chevallier :

— Merci... merci... merci!

Quand elle fut debout, elle essaya d'atteindre son mari, mais Mme Chevallier l'entraîna doucement, et M. Aristide, qui redoutait un éclat de sa belle-fille, les précéda pour leur ouvrir la porte.

A l'instant où H sortait, Bertrand fit volte-face et dit :

— Il y a un malentendu !... Tout cela est faux. Je me justifierai.

Il ajouta :

■ — Vous en reviendrez, monsieur Aristide !...

M. Aristide répétait son : « Frip... fripouille ! » entre les dents, comme quelqu'un qui est au plus mal et qui n'a plus qu'un mot à la bouche.

En chassant Bertrand, il parvint cependant à lui dire :

— La lettre à Monseigneur partira demain.

— C'est pas la peine ! répondit Bertrand à bout de forces. Il n'en est pas !... le prince de Maurepas non plus, le supérieur des Pères Blancs... personne... Il n'y a que vous... Mais je me justifierai, monsieur Aristide... Vous verrez...

— Bien ! fit Belloche de sa place, en attendant, demain vous aurez le procureur de la République chez vous !

Bertrand ne se retourna même pas.

On l'entendit traverser la salle à manger, rejoindre sa femme... Dès que la porte du perron se fut refermée, un sanglot éclata.

M. Aristide se précipita dans le couloir : c'était Mme Chevallier qui, le front au mur, pleurait, secouée par de longs spasmes.

On accourut avec des lumières.

— Ma chère enfant!... ma chère Jeanne!... faisait Mme Aristide en essayant de la calmer. Hein ! ce Bertrand ! Canaille !... fripouille !... Jeanne ! Revenez au salon ; vous êtes dans le courant d'air.

Mais Mme Chevallier la renvoya sèchement et se retira dans sa chambre pour être seule.

Lorsqu'on reprit ses places, on aperçut la figure de la zélatrice qui souriait au-dessus du fauteuil voltaire : elle regardait, à l'autre bout de la pièce, Antonine, dont le corps s'était insensiblement affaissé.

Mme Aristide poussa un grand cri. On appela Adèle, on appela Flavie, et il y eut un tel remue-ménage que Mme Chevallier descendit quatre à quatre l'escalier, déjà préparée à un nouveau drame.

Il fallut ranimer Antonine : on lui présenta du vinaigre, on lui mit une pincée de poivre sous le nez et Mme Aristide la lui fit priser de force.

Dans un moment pareil, on lui aurait fait avaler du pétrole, si quelqu'un l'avait proposé comme remède.

Antonine finit par éternuer : alors on la porta dans la cuisine, on lui mit des linges mouillés sur le front.

On lui tapotait les mains, on l'éventant avec un torchon...

Elle continuait d'éternuer, elle était sauvée !

A peine avait-elle repris ses sens qu'on l'abandonna pour revenir au salon.

Il y eut un tumulte inimaginable, des : « Croyez-vous ! ces Bertrand?... Canailles !... Je m'en étais toujours douté !...»

Chacun « s'en était toujours douté ».

Belloche, modestement, baissait les yeux.

Tout à coup, M. Aristide, qui était allé chercher son échantillon de kaolin, apparut, et le silence se fit encore.

Il articula péniblement, en montrant le petit paquet :

— Voilà une pièce à conviction !

On fit : « Oh !... », comme si cela avait été stupéfiant.

— Et maintenant, dit-il en prenant la main de»« Ludovic Belloche », il faut qu'on sache que voici mon sauveur. Sans lui, nous serions rui... notre fortune serait compromise. Je le remercie publiquement.

Belloche avait des « Non, mais non ! » discrets.

— Si ! affirma M. Aristide, vous êtes mon sauveur ! Et ils s'embrassèrent.

— Quant à cette fripouille, demain il sera sous les verrous !

Là-dessus, le tumulte recommença.

« Sous les verrous!... Ah! voleur, canaille!... » La chair était fumante, les chiens aboyaient, déchirant leur proie à pleines dents : c'était une belle curée.

— Vous l'avez vue, hein? faisait Mme Aristide en parlant de Mme Bertrand. Elle n'a pas dit ouf !... Ah ! la vilaine femme !... Quand je pense que j'ai reçu ça chez moi !...

Mme Juigné roucoulait comme un pigeon gavé devant sa grenaille. Mme Delafosse dit péremptoirement à M. Aristide :

— Vous avez été dur, mais il n'y a rien à reprendre ! ■ — Canaille ! répétait M. Aristide.

Belloche s'obstinait dans ses remontrances :

— Vous n'avez jamais voulu me croire !

— Canaille !... Mgr le duc d'Orléans !... la marquise de Damf rémont !...

La vraie catastrophe se trouvait là : M. Aristide était seul, tout seul !...

La honte d'avoir été roulé lui était plus amère que la fuite de ses rêves et de ses capitaux.

— C'est égal, disait Belloche, demain !... Crac, crac, môssieu Bertrand !

Et il esquissait le geste d'un geôlier.

Quel scandale ! On ne pouvait plus se quitter. Chacun voulait en prendre son content. Il fallait pourtant se faire une raison. On oublia le thé de Mme Aristide; on oublia

l86 LA PRISON DE VERRE

aussi le projet de transformation de l'Œuvre et, dans un brouhaha indescriptible, tous se retirèrent ensemble.

Tous?...

La zélatrice était à la même place, avec la même figure extasiée : la comédie se poursuivait pour elle.

Mme Aristide fut obligée de l'avertir que c'était fini. Elle serait bien restée jusqu'au lever du soleil !...

Les ménages Delafosse, Poulain et Juigné étaient sortis, que M. Aristide tenait toujours Belloche par le coude.

Sur le point de se souhaiter une bonne nuit, ils consta tèrent qu'Antonine n'était pas là.

On sut par Adèle que Mme Chevallier l'avait fait coucher dans le lit de Christian.

La pauvre fille claquait la fièvre, secouée par cette émotion de tout à l'heure qui lui en rappelait une autre dont nul n'avait connaissance ici, — une qu'elle avait eue un soir à Angoulême avec, comme acteurs, un ouvrier, sa gamine et Belloche, et, comme témoin, elle, Antonine qui embrassait la petite et qui répétait au père : « Je vous en supplie, monsieur, nous paierons ce qu'il faudra, mais ne portez pas plainte !... Je vous en supplie !... »

Aujourd'hui, Belloche était parmi les justiciers !

Lorsque Forgault s'éveilla, la nouvelle était déjà connue partout. On aurait dit que, durant la nuit, elle s'était infiltrée dans chaque maison.

On passait devant l'étude Bertrand, sans s'arrêter d'abord, et puis en ralentissant. Les volets ne s'ouvrant pas, quelqu'un émit l'idée que les Bertrand avaient gagné la Rochelle, où ils s'embarqueraient.

Enfin, les quatre gendarmes de Forgault apparurent et on ne douta plus que les Bertrand eussent filé...

On entourait la force armée ; chaque habitant donnait son opinion, mais tous étaient d'avis qu'il fallait agir.

Le brigadier disait :

— Si nous n'avons pas d'ordres, nous ne pouvons rien faire.

— Eh bien, répliqua quelqu'un, s'ils s'étaient suicidés, vous n'entreriez pas?...

Il n'en fallut pas plus pour qu'on se mît à crier que les Bertrand agonisaient.

Alors le brigadier frappa aux volets de la salle à manger, et, comme on ne répondait pas, il autorisa deux de ses

LÀ PRISOtt DE VERRE 187

hommes à escalader le mur du jardin : la maison était close de ce côté comme de l'autre.

Le charron fit sauter une serrure : on visita les pièces du rez-de-chaussée...

Les oiseaux s'étaient envolés.

Pendant qu'on prévenait M. Aristide, un gendarme monta au premier.

Les portes étaient fermées à la targette : d'un coup d'épaule, il en enfonça une et aussitôt une bouffée d'odeur acre le saisit à la gorge.

Sur le parquet, gisait quelque chose qui semblait un corps.

Le brave homme n'en avait jamais tant vu.

Il appela à l'aide, et, au bruit que firent les gros souliers dans l'escalier, on aurait pu croire que tout Forgault donnait l'assaut à la maison.

Quelqu'un brisa les vitres pour repousser les volets : on aurait pu, simplement, ouvrir la fenêtre, mais il fallait bien que le drame se reflétât à l'extérieur. On trouva Mme Bertrand à terre, tassée sur elle-même, de côté, les mains jointes, comme si elle était morte en priant, et Bertrand étendu sur le lit.

Même pour mourir, il avait pris la meilleure place.

M. Aristide survint.

L'opinion publique se tournait déjà contre lui.

— Au moins, fit-il gravement, il ne volera plus le pauvre monde !

Il aurait dit : « Canaille!... » ou bien il aurait soupiré sur cette double fin, qu'on l'aurait probablement hué. Il parlait du a pauvre monde » : un peu plus on l'aurait acclamé, et chacun s'empressa d'agir en victime de Bertrand.

Le jour même, l'abbé Soubise fit le voyage de Poitiers, pour consulter son évêque, qui décida que Bertrand s'était suicidé et que sa femme était morte d'accident. Ainsi, l'Église exercerait à la fois sa justice et montrerait son indulgence : on s'accordait pour reconnaître le double suicide, mais enfin la douce Mme Bertrand était assidue aux offices, donnait aux indigents, faisait partie de l'Œuvre, tandis que Bertrand...

En l'absence de la famille qui, n'ayant que des dettes à recueillir, ne se souciait pas d'apparaître, on fixa l'enterrement de Mme Bertrand au vendredi matin, à neuf heures. On ne sut qui arrêta celui de Bertrand pour le même jour,

à deux heures de l'après-midi, mais on reçut, de Niort, des lettres de faire-part :

Votes êtes prié d'assister aux obsèques civiles du citoyen Bertrand...

Le vendredi matin, lorsque l'abbé Soubise, accompagné d'un enfant de chœur, se présenta pour faire la levée du corps de Mme Bertrand, personne n'était là, pas un habitant, pas un porteur, personne ! Il fut obligé d'envoyer chercher le sacristain, qui décida le fossoyeur et le gardien du cimetière à se joindre à lui.

Au bout d'une heure, le cortège, enfin, s'ébranla ; c'était la misérable dépouille de Mme Bertrand, sur son brancard, qui le fermait.

Les trottoirs étaient encombrés de curieux. On se signait au passage de la croix et on détournait la tête devant la bière.

Flavie, qui s'était échappée de chez M. Aristide, revint dire à Mme Chevallier :

— Si madame veut voir un bel enterrement, qu'elle se presse!... Ah! ben ! pour le sûr qu'on ne voudrait pas se montrer derrière une suicidée !

Mme Chevallier en fut outrée. Elle revit cette ombre qu'était déjà Mme Bertrand vivante, elle la revit surtout telle qu'elle était dans le salon de M. Aristide, trois jours auparavant. Elle percevait encore contre sa poitrine, le : « Merci, merci... » où débordait la reconnaissance de la misérable martyre. Cela la décida : elle s'habilla vite et arriva devant l'église au moment où le convoi débouchait.

• — Hein? croyez- vous ! fit Mme Poulain qui la croisa.

Les porteurs souriaient en ayant l'air de dire : « Vous savez, nous, on s'en fiche : on est payé ! »

Alors, tranquillement, Mme Chevallier se détacha des curieux, traversa le grand espace vide que creusait le cercueil et suivit.

Aussitôt Mme Poulain la rejoignit en disant :

— Ben, moi aussi, donc !...

En avant, l'enfant de chœur s'approcha du curé et dut lui faire part de l'événement.

Mme Chevallier marchait, les yeux baissés, les mains jointes, mais le corps droit, orgueilleuse de l'acte qu'elle accomplissait et se sentant différente de tous ces gens qui ricanaient tout à l'heure et qui, maintenant, n'osaient pas tant se réjouir.

LA PRISON DE VERRE J$'j

La bonne Mme Poulain n'y voyait pas si loin : elle était simplement contente d'être aux côtés de Mme Chevallier qui devait bien avoir ses raisons d'accompagner Mme Bertrand à sa dernière demeure.

A onze heures, M. Aristide, qui vainement avait appelé sa bru pour le déjeuner, se mit à table avec Mme Aristide,

Adèle, dont les mains tremblaient, cassa un verre et renversa le poivre. Elle savait où était Mme Ernest : la femme du charron le lui avait dit...

M. Aristide humait son café, quand la grille du jardin gémit. Il regarda sa femme, qui se précipita vers la fenêtre, mais Mme Chevallier était déjà dans le vestibule.

Elle monta dans sa chambre et redescendit un instant après.

M. Aristide n'était plus là.

— Eh bien, Jeanne?... fit Mme Aristide. Nous avon3 mangé, ma chère fille ! D'où venez-vous donc?

Elle répondit posément :

— De l'enterrement de Mme Bertrand.

Mme Aristide resta bouche ouverte, bras inertes, abrutie. Quand Adèle apporta les plats réchauffés, elle s'échappa et courut prendre le vent près de son mari.

— De...?

— De l'enterrement !

— Tu es folle !

Mme Aristide se glissa jusqu'à la cuisine, dit à Adèle en soupirant :

— Ah ! mon Dieu !... Cette pauvre Mme Bertrand !... Ça n'était pas une mauvaise femme !...

— Ben sûr !... fit Adèle, et moi, j'trouve ça très bien, ce qu'a fait Mme Ernest.

— Qui vous l'a dit?

— La Birault. Et elle aussi trouve ça très bien !... C'est vrai ! pourquoi qu'on ne l'aurait pas suivie?

— Ça va en faire !...

— Eh ben, ça en fera!... A Mme Ernest, ça lui est bien égal... et puis à Mme Poulain donc !

— Mme Poulain?...

— Dame !... elles étaient toutes les deux, n'est-ce pas? Moi, j'peux le jurer devant Dieu et la Sainte Vierge! si j'étais pas qu'une domestique, j'y aurais été, à l'enterrement!... Et j'aurais voulu voir qu'on me dise quéque chose !

Mme Aristide revint à son mari et répéta les propos d'Adèle...

M. Aristide marcha, marcha, sans un mot. Tout virait autour de lui : la maison, les treilles, les allées aveuglantes, tout!

Trente mille francs envolés, peut-être... peut-être !... et maintenant sa bru qui faisait des siennes?...

Dans l'après-midi, il y eut l'enterrement Bertrand.

Le dernier train de Niort avait amené une vingtaine d'hommes décorés de cocardes et dont l'un portait une bannière enroulée. Us se firent indiquer la maison du notaire et s'y rendirent en corps. Ils avaient des mines de conjurés. Le chef de la bande était jeune, élégant, et avait un large monocle.

C'étaient les délégués de la loge du « Buisson ardent ».

Us sortirent eux-mêmes le cercueil de Bertrand, déployèrent leur bannière, et ils se mirent en marche, la bannière précédant le corps, les « Buissons » le suivant, et, venant derrière eux, les mécontents de Forgault, ceux que ni les républicains ni les conservateurs, ne satisfaisaient.

Au cimetière, le jeune homme au monocle harangua la foule des curieux et para le défunt d'un tas de qualités qu'on ne lui connaissait pas.

On applaudit la péroraison, et on ne pensa plus du tout qu'on avait devant soi la tombe d'un suicidé.

Dix mains se tendirent pour faire glisser le cercueil de Bertrand dans la fosse où la bière de sa femme attendait sa venue depuis le matin.

Ensuite, on fit cortège aux « Buissons ardents » qui retournaient à la gare, et Forgault ne savait déjà plus où était la vérité.

Lorsque M. Aristide fut informé de ce qui s'était passé, il se senti mordu dans son amour-propre. Cependant il s'informa de ce qu'étaient ces « Buissons ardents », qui se saisissaient d'un cadavre abandonné pour honorer l'âme qui l'avait habité.

— En somme, faisait-il, qu'est-ce qu'il a dit au juste,

cet énergumène?... Qu'il se chargerait de blanchir la mémoire de Bertrand?...

C'étaient ses trente mille francs qui lui trottaient dans le cerveau. Ils les aurait bien acceptés de la caisse des « Buissons ardents », il aurait même remercié la loge.

Pendant trois jours, ce fut, dans le pays, un continuel défilé de carrioles qui amenaient les victimes en blouse de feu Bertrand. Les unes s'arrêtaient devant chez le pharmacien, devant les magasins, certaines devant la maison du notaire ; les paysans descendaient, se concertaient, la plupart poussaient jusque chez M. Aristide qui les accueillait d'un : « Bonjour!... Qui ai-je l'avantage de recevoir?... » Cela lui faisait un peu de bien de ne pas se sentir abandonné, mais quand ils étaient partis, quel marasme ! Les paysans sortaient de chez lui, les mines jaunes, le chapeau à la main, non pas réconfortés, mais avec l'assurance qu'il y avait quelqu'un de plus à plaindre qu'eux. Revenus à la ferme, ils parlaient de M. Aristide, qui était le gros créancier, un homme bien bon, qui leur avait dévoilé les crimes de cette canaille de Bertrand et qui leur avait dit : « Il faut agir !... »

En effet, ils commencèrent d'agir, mais l'étendue de la débâcle leur fut promptement révélée.

Les Bertrand ne possédaient que l'immeuble qu'ils habitaient, le jardin qui s'étendait derrière et un pauvre mobilier. Chose qui parut extravagante, on ne trouva pas d'inscriptions hypothécaires, mais le tout valait bien quinze mille francs et nul ne pouvait encore évaluer le passif de Bertrand. Chaque jour, on faisait circuler des billets à ordre, qui étaient régulièrement protestés avec indignation : « Fripouille de Bertrand!... »

A M. Aristide on présenta quatre effets. Trois étaient faux ; mais, dans une telle débâcle, une bonne signature ne se remarque pas : il les refusa tous. Il racontait même que Bertrand lui avait emprunté trois mille francs, qu'il lui avait avancés « comme ça, de la main à la main, sans garantie ! »

Les morts ne se défendent pas.

Du matin au soir, dans cette maison, on ne parlait que de o l'escroc », de « la fripouille » et des honnêtes gens qui étaient ruinés par lui.

Mme Chevallier, devant ce malheur, n'osait plus penser qu'elle avait accompagné la femme de ce faussaire au champ de repos.

M. Aristide ne l'oubliait pas, lui, mais l'instant était trop

IÇ2 LA TRISON DE VERRE

grave pour s'expliquer là-dessus. Il fallait liquider ; ensuite, on verrait.

Les rides de son front se creusaient, ses tempes avaient une teinte terreuse, et quelquefois, après un long silence, ses doigts se mettaient à trembler.

Lorsque Mme Chevallier lui fit part de son désir de recevoir son amie « madame Duluc », il répondit :

— Mais certainement, ma chère Jeanne !... Vous savez bien que vous êtes ici chez vous... Nous sommes ensemble, nous ne faisons qu'un, allez !... pour les bonheurs et pour les malheurs.

Il tenait, surtout, à ce qu'elle fût avec lui pour les malheurs et pour les pertes.

Seul avec sa femme, il demanda :

— Qu'est-ce que c'est au juste que cette Mme Duluc?

— Oh!... Aristide, voyons! C'est la dame du concours... ■ — Il ne faudrait cependant pas, reprit-il après avoir

réfléchi, que ta bru se croie tout permis... Est-ce que c'est le moment de recevoir du monde?...

Mais il avait d'autres soucis.

Mme Chevallier écrivit à son amie, commença de préparer la chambre qu'elle occuperait ; M. Aristide ne pensait plus à cette invitation. Il était constamment avec Belloche, dans le jardin, dans la salle à manger, dehors, dans les rues de Forgault ; ils ne se quittaient que le soir, et parfois, même, Belloche partageait le dîner des Aristide en compagnie de sa sœur.

Ils encadraient Mme Chevallier : Belloche à droite, Antonine à gauche.

Ces messieurs s'entretenaient des affaires Bertrand, et Antonine et Mme Chevallier de leurs travaux, à mi-voix. Mme Aristide se levait à tout moment, pour placer le sel devant Belloche, pour servir du vin à Belloche, pour ramasser la serviette de Belloche... Cela avait l'air de repas où l'on traitait un fiancé ou un oncle à héritage.

Le docteur Métayer, qui était venu deux fois sans rencontrer Mme Chevallier, finit par la rejoindre à l'Œuvre ; il lui demanda des nouvelles de sa santé et lui dit à brûlepourpoint :

— Ma chère amie, je voudrais vous voir un peu longuement, pour parler de vous.

Mme Chevallier le regarda.

— Oui, fit-il. Je crains que vous ne vous endormiez... Je crains?... A la vérité, vous dormez déjà !... Je vous ai avertie quand Bertrand et votre beau-père se fréquentaient. Eh bien, à présent, ma pauvre amie, attention à Belloche !... Je sais, je sais! je ne suis qu'une vieille baderne... Vous allez me répondre que Belloche a démasqué Bertrand, et que M. Aristide aussi a démasqué Bertrand... Attention tout de même !

Et, comme un pas résonnait sur les pavés du caniveau, il glissa vite à son amie :

— Je veille toujours sur vous !... Chut ! chut !... Nous en reparlerons ; en attendant, méfiez-vous de Belloche !

Une forme passa devant la fenêtre.

Mme Chevallier, qui redoutait une explication, chuchota :

— Voilà Mme Poulain !

Avec elle, ils conversèrent des nouvelles occupations de ces dames.

Tout le monde était à la broderie, même Mme Delafosse, que M. Aristide avait convaincue en lui répétant : « Il vous faut une caisse !... Ça ne sera pas pour les pauvres, sapristi !... » Il était d'avis que les pauvres sont les pauvres et qu'il est juste de les maintenir dans cet état : « Mais c'est vous la directrice, n'est-ce pas? Vous avez la haute main... Vous ferez ce que vous voudrez. Moi, je trouve qu'il est nécessaire que vous ayez de l'argent devant vous!... Vous êtes là, toutes, à donner votre temps, à acheter de la laine, à... C'est stupide, à la fin !... Il ne s'agit pas de vous payer de votre peine ! Mais, enfin, il y a des dépenses qui ne doivent pas vous incomber... Votre laine !... Eh bien, vous achèterez votre laine avec les fonds de la caisse ! Vous achèterez... est-ce que je sais !... ce que vous voudrez... Vous avez la haute main... »

Il en avait assez, de sortir de l'argent pour les pauvres !

Il ne l'avouait pas, personne ne l'avouait, mais les Juigné pensaient comme lui, et Mme Delafosse aussi.

Elle se mit donc à la broderie avec cet air dégoûté de certaines gens qui sont furieux d'être obligés de tripoter de jolies choses. — De la soie, des rubans!... Et pour qui, grand Dieu? — Elle poussait des soupirs sur son ouvrage, et, n'avait été qu'elle se piquait au jeu, ah ! elle leur en aurait flanqué, dos pavots, des glaïeuls, des roses, des tulipes et des bordures japonaises!... Mais les élèves des sœurs qui, maintenant, collaboraient à l'Œuvre de la Croix d'Orge-

vauît, apportaient tant de zèle à leur tâche, qu'il fallait bien ne pas être au-dessous de ces gamines. Aussi, c'était des criailleries continuelles et des questions : « Enfin, moi, je désire savoir à qui iront nos produits, parce que... » Ah ! parce que si le travail de Mme Delafosse avait dû servir à parer des femmes dont la vie n'était pas rigoureusement pure, il n'y aurait pas eu de M. Aristide, pas eu de caisse à constituer, pas eu d'Œuvre de la Croix d'Orgevault, pas eu de pauvres à Forgault, pour l'empêcher de tout envoyer promener !

Sans elle, on aurait été à la joie.

Les étoffes de Mme Duluc avaient fait éclater leur gaieté dans la froide petite salle de l'Œuvre ; les mines prenaient des couleurs, les coudes s'écartaient du corps. Un jour, on fit chanter une fillette et la grosse Mme Poulain, ensuite, y alla de sa romance. Un heureux démon était entré dans cette vitrine de pantins mécaniques et avait modifié le jeu des poulies.

En un autre temps, Forgault se serait occupé de cette agitation, mais il y avait l'affaire Bertrand !

M. Aristide, lui-même, n'avait plus d'oreilles pour la Croix d'Orgevault et ses regards ne s'attachaient presque plus à sa bru. Il n'entendait, il ne voyait que ce qui avait trait à Bertrand. D'ailleurs, le coup l'avait touché. En trois semaines, il avait maigri et ses traits, coupants déjà, s'étaient encore, semblait-il, aiguisés.

Un matin, il avait constaté que ses vêtements étaient devenus trop larges.

Il s'était examiné de près, de loin, de face et de profil, et, se sentant atteint, il avait verrouillé son émotion.

Il ne fallaif pas qu'on le sût, son orgueil en aurait été blessé, et puis, de s'avouer en danger, cela coupe bras et jambes. Alors il garda le silence, serra la ceinture de son pantalon, les pattes de son gilet, et mangea tant qu'il put, se figurant que toute cette nourriture finirait bien par lui faire regagner ce qu'il avait perdu.

De p.' es. on ne se rendait pas compte de sa déchéance; mais, à distance, sa silhouette apparaissait amenuisée et légèrement disloquée.

Enfin, il était en perpétuel état de défiance. Il se défiait de tout le monde, des voisins, des relations devant lesquelles il essayait de crâner pour donner le change, de Belloche luimême, qui avait pris en main ses intérêts.

Lorsque M. Aristide apprit que ses Porto-Rico lui faisaient

I gagner un millier de francs, il écrivit à l'agent de change : « Vendez tous les Porto-Ria . Je veux toucher l'argent... » C'était, en effet, son obsession : il voulait toucher de l'argent. Il était devenu comme ces avares qui ne peuvent croire à leur fortune que lorsqu'ils l'ont sous les yeux.

Quelques jours de plus, il aurait réalisé le double ; voilà j encore ce qui ajouta à son aigreur.

Avec Belloche, il avait d'incessants : « Pensez-vous que ça soit si bon que ça, le Venezuela?... Et ces Petites-Voitures qui ne remontent pas !... »

Belloche, secoué de tics, agacé, répondait : * Heup i... laissez-moi donc faire !... Heup ! bien sûr que c'est bon, le Venezuela. J'en ai, moi!

Sur le moment, M. Aristide avait confiance, mais seul dans son jardin !...

On le voyait par toute la ville, chez les Deiafosse, chez les Florent, dans la boutique des Juigné, et aussi chez de plus petites gens à qui il ne parlait guère, autrefois.

On commençait déjà à l'aborder moins respectueusement ; on ne se gênait pas pour le questionner ou pour le conseiller et il n'avait plus de ces haut-le-corps orgueilleux qui éloignaient les familiers. Il bavardait, et certains murmuraient derrière lui : « Monsieur Aristide?... Bast ! il n'est pas plus malin que les autres... »

On l'avait descendu de son tronc : Adèle elle-même ne ie redoutait plus. Parfois, lorsqu'il passait par la cuisine, elle lui disait : « M'sieu Aristide ! Y a des mogeltes avec des saucisses pour le dîner : ça vous va-t-il? » et, aux repas, en servant, lorsque Belloche n'était pas présent, elle s'inquiétait de ce qu'on mangerait le lendemain. A l'occasion, elle faisait remarquer à M. Aristide qu'il avait taché son paletot. Envers Mme Chevallier, elle gardait toujours la même affection déférente : elle l'admirait et elle avait, instinctivement, le désir de la satisfaire en tout.

Un soir, à table, elle lui dit qu'elle voudrait bien connaître les goûts de la « dame qu'on attendait ».

— Les goûts? Ma foi, je ne sais pas, fit Mme Chevallier. Pourquoi?

— Ben donc, pour lui faire ce qu'elle veut. Qu'est-ce qu'elle mange?

— Mais, de tout, je crois..., comme tout le monde ! répondit Mme Chevallier en riant.

— Pardine ! bien sûr; mais ce qu'elle aime plus fort..., ce qu'elle se fait faire le dimanche?

Mme Chevallier sourit en disant qu'elle tâcherait de le savoir.

Lorsque Adèle fut partie, M. Aristide demanda :

— Vous tenez donc absolument à recevoir votre amie bientôt?

Mme Chevallier resta interloquée.

— Vous ne comprenez pas, reprit* M. Aristide. J'entends qu'il aurait été plus agréable pour elle, et pour vous, de l'avoir à une autre époque, lorsque la chaleur sera un peu tombée, aux vendanges, par là...

Il prononçait : « aux vendanges », comme si on était accoutumé de fêter les vendanges à Forgault où il n'y avait pas cinq hectares de vignes dans toute la contrée !

— Et puis, ajouta-t-il, l'affaire Bertrand serait moins brûlante... Nous avons tant et tant de tracas en ce moment, que nous ne pourrons guère nous occuper de votre amie.

— Je vous en prie..., fit Mme Chevallier, moi, je m'occuperai d'elle.

— Ah ! c'est vrai, ma chère fille, plaça inconsidérément Mme Aristide, vous auriez bien dû lui écrire de ne pas venir.

— De ne pas venir ! Allons bon ! soupira M. Aristide. Et pourquoi donc?... Ah ! par exemple !... Non ! non ! 11 faut qu'elle vienne, au contraire : elle vous distraira... Mais enfin, à cette époque... Voilà, n'est-ce pas?

— C'est vrai... ! opina Mme Aristide.

Il lui lança :

— Allons ! tais-toi, tiens !

Ses doigts tripotaient rageusement son couvert.

Mme Chevallier était un peu agacée. C'étaient les manies de son beau-père qui réapparaissaient : toujours repousser, toujours repousser!...

Elle lui dit, en le regardant en face :

— Mon amie prend ses vacances quand elle peut... D'ailleurs, elle ne sera pas difficile.

— Voyons, ma chère Jeanne, protesta M. Aristide paternellement, il ne s'agit pas d'être difficile...

Comme Mme Chevallier, vexée, s'était murée, il choisit un ton douloureux pour parler de leur train de maison « qui était, en somme, modeste... »

— Nous vivons en bourgeois, n'est-ce pas? Nous ne pouvons pas, à notre âge, modifier nos habitudes, et la perte que nous venons de subir nous interdit désormais tout luxe inutile... Il faut demeurer ce que nous sommes, unis, fami-

liaux... J'admets qu'il y a des nécessités... Ah! ma chère Jeanne, si vous saviez!...

Tout cela était confus, trouble, gênant ; il louvoyait, indécis, devinant que la minute était grave et se demandant s'il n'allait pas tout briser.

Mais Mme Chevallier pliait lentement sa serviette, très digne, hautaine.

Il eut peur.

— Vous comprenez bien, ma chère Jeanne, fit-il, que je ne m'oppose pas à ce que votre amie vienne ici. J'en suis, au contraire, très heureux. Seulement, prévenez-la... qu'elle... (il eut un éclair de sourire) qu'elle ne se figure pas descendre chez des millionnaires. Nous sommes des « bourgeois », ...des bourgeois qui mettent l'honneur par-dessus tout... qui sont inattaquables ;... des bourgeois et pas des millionnaires... Vous comprenez?... Si elle est assurée de cela, elle peut arriver : elle sera la bienvenue... Ah ! ma chère Jeanne, dans la vie, le tout est de s'expliquer clairement. Moi, je suis pour les situations nettes. Dites bien à cette dame à qui elle aura affaire et... insistez ensuite pour qu'elle fasse le voyage... C'est que ça n'est pas un petit voyage ! De Paris !... sapristi !...

— Nous n'y sommes jamais allés, nous ! hasarda Mme Aristide.

Son mari haussa les épaules :

— Oh ! toi..., tu ferais mieux de te taire !... Il poursuivit, en s'adressant à sa bru :

— Vous saisissez? Voilà précisément ce qui me tourmentait. Je pensais que, pour un tel déplacement, il fallait une réception digne de... vous saisissez, enfin?... A Paris, mon Dieu, je sais ce que c'est ! Il y a des agréments dans toutes les rues et qui ne coûtent rien. A Forgault... Je ne dis pas..., ça change d'air, c'est autre chose... Mais je serais désolé de... Enfin, vous vous arrangerez. Agissez comme il vous plaira...

Ah ! qu'elle les connaissait, Mme Chevallier, les tours d'éloquence de son beau-père !

— Ne vous mettez pas en peine, dit-elle. Hélène sait ce qu'il en est. C'est une travailleuse.

— Je croyais qu'elle s'occupait de bonnes œuvres?

— Elle ne s'occupe pas que de bonnes œuvres. Elle dirige un journal de modes.

M. Aristide pinça les lèvres et hocha la tète :

— Je l'ignorais.

Il hésita quelques secondes et spécifia :

— Elle est journaliste, quoi 1

igS LA PRISON DE VERRE

— Elle est directrice d'un journal de modes.

— Oui!... Enfin, n'est-ce pas, elle gagne sa vie... Mais c'est très bien! Voilà une femme énergique!... D'ailleurs, lit-il en regardant Mme Aristide, on n'a pas besoin de savoir ici ce qu'elle fait à Paris !... Et puis, quand on le saurait !... Je voudrais bien que quelqu'un... Ah! par exemple!... Mais ça n'est pas à nous de le publier.

Lorsque Adèle entra pour le service, il prononça très clairement :

— Au juste, quand arrivera-t-elle?

— Je ne sais pas. Dans une quinzaine...

— Eh bien, il faut que tout soit près pour la recevoir... Si c'est un vendredi, il y aura du poisson.

Adèle put ainsi répéter à Flavie que toute la maison attendait l'amie de Mme Ernest.

Seulement, quand M. Aristide se trouva seul avec sa femme, il serra les poings, lâcha un gros juron qui fit que Mme Aristide se signa, et il laissa partir son flot de rage :

— Voilà où nous en sommes !... Ah ! sans cette fripouille de Bertrand!... aujourd'hui, tu entends, aujourd'hui, tout serait réglé ! Je lui aurais dit : « Vous voulez faire des invitations?... A votre aise!... Voici la porte!... Auparavant passez à la caisse : votre compte est prêt !... »

Hélène Duluc écrivit encore deux fois et puis, enfin, elle se mit en route. Mme Chevallier l'attendait à la gare. Elle sortait de l'Œuvre, où l'on avait décidé de recevoir en corps, le lendemain, « cette dame de Paris ». Mme Delafosse était opposée à cette cérémonie ; mais une enragée, c'était Antonine. On ne la reconnaissait plus. Elle voulait que tout le monde fût là pour présenter les broderies à Mme Duluc.

— Comme des ouvrières? avait placé Mme Delafosse.

— Non. Pas comme des ouvrières !...

Mme Chevallier s'était sauvée, et, en courant à la gare, fébrile, elle se demandait comment tout cela allait finir.

Lorsque le train arriva, elle aurait souhaité être à cent pieds sous terre.

Deux portières de troisième classe s'ouvrirent et une de seconde, celle du courrier.

Hélène Duluc n'était pas là !...

On descendit du fourgon une grande malle enveloppée d'une housse de toile, aux arêtes de cuir jaune. C'était cossu, élégant ; deux initiales : H. D... !

Hélène Duluc !...

Une main gantée tourna la poignée d'un compartiment de première.

Hélène Duluc surgit.

La plus étonnée des deux, ce fut encore elle.

Mme Chevallier faisait : « Ah!... ah! bien!... » Mais les premiers mots qui s'échappèrent des lèvres de cette amie qui réapparaissait après quinze ans, ce furent : « Ma pauvre J eanne ! » tendres, apitoyés, très doux, comme si elle avait eu la révélation d'un immense malheur. Mme Chevallier, qui la regardait, gênée, ne put s'empêcher de lui reprocher d'être venue « en toilette de cérémonie ».

Le train était reparti, elles avaient traversé les voies, elles étaient sur le point de sortir de la gare, qu'Hélène Duluc répétait encore, inconsciemment : « Ma pauvre Jeanne !... » Elle se reprit avec effort :

— Hein! qu'en dis-tu?... quelle surprise!

— Oui, fit poliment Mme Chevallier ; mais toi, comment vas-tu?

C'était horrible : elles se tutoyaient, avaient envie de s'étreindre et ne parvenaient pas à s'élancer. Il y avait une barrière entre elles.

— Et ton bagage?

— Eh bien, qu'on le remette à l'omnibus.

— Il n'y en a pas, répondit Mme Chevallier.

— Il n'y a pas d'omnibus? s'écria Hélène en riant Quelle chance !... Alors, c'est la vraie campagne?

Hélas ! elle vit bien que ce n'était pas la vraie campagne !. Dès le premier coup d'ceil, elle s'exclama ingénument :

— Dieu, que c'est laid !

Et Mme Chevallier rougit jusqu'aux oreilles. On chargea l'employé de la gare d'apporter la malle et elles s'éloignèrent.

Les gens se mettaient aux fenêtres.

— Rentrons vite, dit Mme Chevallier. Ah ! ma chère Hélène !...

Elles eurent ainsi, jusque chez M. Aristide, des « ma chère Hélène », « ma petite Jeanne », et pourtant elles ne parvenaient pas à renouer le fil de leur vie.

— Tu comprends, expliquait timidement Mme Chevallier,

c'est une petite ville. Il n'y a pas beaucoup de ressources et, dame ! il ne faut pas être très difficile. Elle poussa la grille du jardin.

— Je vais te présenter à ma belle-mère, fit-elle. A voix basse, elle ajouta :

— Elle est très gentille...

Et, dans le vestibule, où elles la rencontrèrent, Mme Chevallier dit timidement, honteuse :

— Madame Aristide Chevallier.

— Ah ! ma chère dame, haleta Mme Aristide, vous devez être rompue !... De Paris, il y a une trotte, oui !... Venez donc vous asseoir.

Elles pénétrèrent dans la salle à manger.

— Voyez-vous, continua Mme Aristide, il fait une chaleur à mourir!... Asseyez-vous dans ce fauteuil... Quelle chaleur !... Encore, ici, il fait bon !... Et comment trouvez- vous Forgault? Ça n'est pas Paris, bien sûr ! C'est une petite ville. Il n'y a pas beaucoup de ressources... Enfin, n'est-ce pas, la maison est grande... que de trop... parce que c'est une fameuse charge, allez !... C'est la plus « conséquente » du pays et des environs, à beaucoup près... Pour nous trois, ah! mon Dieu! c'est une caserne... Et par où êtes- vous passée?

— Mais... par Poitiers î répondit Mme Duluc.

— Non, non, dit Mme Chevallier, qui avait compris. Devant chez Anselme.

— C'est le plus court, reprit Mme Aristide. Justement, mon mari a été obligé de sortir... Il ne tarde que le moment de rentrer... Vous n'ôtez pas votre chapeau? Il doit rudement vous gêner.

Mme Duluc regardait le fauteuil de M. Aristide, où sur le dossier, la place de la tête était marquée par une empreinte grasse, et cette table ronde, aux pieds grêles, recouverte d'un tapis rêche, et ces chaises alignées le long des murs, et cette cheminée dont les vases avaient des garnitures de fleurs en papier, et cette suspension enrobée d'une gaze verte, gommée, où crevaient les mouches, et cette fenêtre aux rideaux droits, et tout ce qui faisait cette pièce glaciale, affreuse, inhabitable.

Elle sentit son cœur se contracter et elle eut envie de se sauver, ou de rester là pour pleurer tout son content, indéfiniment...

— Et alors, madame Duluc, fit Mme Aristide, vous êtes veuve?... Jeanne aussi l... Elle vous l'a écrit?... La chère

enfant !... Ah ! ça n'est pas gai, allez !... Si vous aviez connu ce pauvre Ernest!... Pauvre Ernest!... C'était mon fils...

Un sanglot gras gonfla sa poitrine ; elle souleva sa jupe, chercha son mouchoir dans son jupon et se moucha de toutes ses forces, comme pour s'arracher le chagrin du cerveau.

Mme Duluc considérait les chaussures chavirées de cette grosse femme, ses jambes qui se découvraient jusqu'à la moitié des mollets, son jupon à fleurs sur quoi elle n'avait pas rabattu sa jupe...

Adèle appelait Flavie.

— C'est ta malle, dit Mme Chevallier.

Sa malle !... Pour elle qui aurait voulu fuir cette maison, courir à la gare, sauter dans le premier train pour Paris, entendre des rires !...

— Il faut donner la pièce à l'homme d'équipe, conseilla Mme Aristide ; mais attention au papier de l'escalier !... Avec ces gens-là!...

Mme Chevallier était déjà dehors.

— Ah ! oui, ma chère dame, soupira Mme Aristide, il y a de bien grands malheurs dans la vie !... Alors vous habitez Paris?... Et vous êtes dans un journal?... Il faut bien s'occuper! Vous avez raison, allez!... Mon Dieu!...

Mme Chevallier rentra, et, pour couper court aux papotages de sa belle-mère, elle hasarda timidement :

— Si nous montions, Hélène?

— C'est ça, montons !

— Il y a du savon, Jeanne? demanda Mme Aristide. Sur le palier du second, Mme Chevallier chuchota :

— Tu couches dans la chambre de Christian.

Cela lui échappa si simplement qu'Hélène Duluc étreignit son amie.

— Ma petite Jeanne, ma pauvre petite Jeanne !...

Elle aurait voulu dire aussi : « Dans quel état tu es !... »

Au bout d'un moment, quand elle eut quitté son chapeau

et sa jaquette, elle s'approcha de la fenêtre, vit par delà le

mur du jardin des champs dorés, le petit coteau, le ciel bleu...

Ça n'était pas gai, mais il y avait de l'air et elle s'exclama :

— Au moins, on respire, ici !

— Voici ma chambre, dit Mme Chevallier. Quand Christian venait en vacances, nous laissions cette porte ouverte et nous causions très tard dans la nuit.

Mme Duluc attira son amie près d'elle et l'assit sur le bord du lit :

— Tu l'aimais bien, ton petit, hein?... Jeanne 1... Te

souviens-tu, autrefois, de nos projets !... Je voulais épouser un officier, toi, un ingénieur... Nous voulions des enfants... Quels rêves!. ..Et voilà où nous sommes!... Dis, ma petite Jeanne?... tu n'es pas trop malheureuse, dans cette maison? ... Réponds-moi?... Dis?... Tu ne sais pas!... Allons donc!... Tu ne sais pas?... Écoute-moi, ma Jeannette !... C'est affreux ce que je vais te demander!... A quel âge est-il mort? Tu ne me l'as jamais écrit...

Elle la berçait tendrement, les yeux fermés, retrouvant en elle-même l'image de la compagne d'autrefois, si blonde, si jolie, si glorieuse de santé !... la petite compagne qui avait un rire si éclatant ; la petite compagne qu'aujourd'hui, elle tenait là contre elle, en larmes, butée.

— Écoute, Jeannette!... parle-moi un peu de toi... Qu'est-ce que tu fais ici?... Tu ne veux pas me le dire?... Jeannette, ma petite Jeannette !...

Mme Chevallier devinait qu'on découvrait l'immense changement qui s'était fait en elle, qu'elle avait vieilli, qu'elle s'était enlaidie, qu'elle était rivée à cette existence de demi-morte, qu'elle était perdue — et cela lui faisait du bien de s'abandonner à cette douceur amère de pleurer sur sa propre déchéance.

Sans l'éloigner, Hélène débrida le chapeau de son amie, le lui enleva et découvrit ses cheveux ramenés en arrière, comprimés en tresses dures comme des grelins. Elle l'embrassa :

— Jeanne !... Je veux savoir quelque chose!... Tu ne te fâcheras pas?

Et, tout bas à l'oreille :

— Pourquoi te coiffes- tu comme ça?... Tu ne veux pas me le dire?... Tu ne sais pas !... Pourquoi te coiffes- tu comme ça?... Allons vite !... Parce que?...

Mme Chevallier lui répondit :

— Je t'en prie !... J'ai honte !

Lorsqu'elles se séparèrent, Hélène soupira gravement :

— Jeanne, tu es malheureuse !

— Mais non ! Où j'en suis, on ne sent plus rien ! fit Mme Chevallier.

Elle disait cela à la façon d'une sœur cloîtrée à qui une poussée de souvenirs vient de redonner l'ancienne saveur de la vie qui remonte en elle, fraîche, parfumée, conservée par des années de sommeil.

A un moment, Hélène appela son anùe et lui remit une ombrelle.

— Une ombrelle !... Et pour qui?

— Mais pour toi, voyons!... Tiens!

Elle l'ouvrit... Ce fut une aurore dans la chambre et Mme Chevallier, éblouie, ne put s'emDêcher de murmurer :

— Je n'oserai jamais la porter.

— C'est gentil !...

— Hélène !... Pardon, Hélène ! Je suis en deuil !

Mme Duluc regardait cette femme attifée de noir qui tenait cette grande fleur rose et cela lui parut si navrant qu'elle saisit l'ombrelle, la ferma, la replaça dans son fourreau et dit :

— Tu la retrouveras quand tu auras quitté le deuil. Puis elle prit dans sa malle un petit panier de bonbons

qu'elle lui donna.

Mme Chevallier s'excusait, embarrassée :

— Moi... je n'ai pas de cadeaux à te faire!

— Il ne manquerait plus que cela ! Tu n'arrives pas de Paris !... Écoute !.,. Écoute un peu ! fit Hélène joyeusement. Tu en offriras à ta belle-mère. Ça lui fera peut-être digérer mon chapeau!... Ne proteste pas, va!... Je sais ce que c'est!... ou je croyais le savoir ; maintenant, je le sais !... Il ne faut pas se frapper. Tout s'arrange... quand on le veut. Nous parlerons de ça entre nous, n'est-ce pas?

— Oh ! oui, entre nous ! supplia Mme Chevallier en baissant la voix-

— Bien!... Entre nous!... C'est égal!... Quel crime, ma petite Jeanne !... (Elle lui montrait ses cheveux.) Par exemple, quand tu leur donneras la liberté, ce que tu auras de succès !... Et la peau, ta peau !... Tu es admirable, tiens !...

Mme Chevallier ne savait plus quelle contenance adopter. Cet entrain, ces parfums, cette jolie poupée élégante et, tout près, le bouillonnement des dentelles dans la malle !...

— Tu n'en mets pas souvent, de poudre, hein? demanda Hélène, la houppette à la main.

— C'est mal porté?

Elle s'arrêta brusquement :

— Dis donc !... Et ton beau-père, comment est-il?

— Il a perdu trente mille francs dans l'affaire Bertrand, répondit ingénument Mme Chevallier.

Mme Duluc se retourna, ahurie un instant, et, comme Jeanne poursuivait sérieusement le récit du malheur qui s'était abattu sur la maison, elle n'osa pas éclater de rire.

M. Aristide était revenu et sa femme lui avait confié :

— Ah! fichtre!... elle est élégante, oui!... mais elle ne répond pas à son genre.

Il n'avait pas ouvert la bouche. Il savait déjà que l'amie de Mme Ernest avait voyagé en première classe et que l'employé de la gare avait charroyé sa malle.

Il passa par la cuisine, alluma une bougie et descendit à la cave pour choisir deux bouteilles de vin bouché. En remontant, il s'inquiéta du menu et conseilla paternellement à Adèle de laisser faire le service par Flavie.

Lorsque Mme Duluc apparut, il demeura figé, rougit un peu et dit, à sa façon de grand seigneur :

— Soyez la bienvenue !

Aussitôt, il la pria de s'asseoir. Mais à peine dépliait-il sa serviette qu'il commença d'en vouloir à sa femme d'être si bouffie, si bonasse, si bête, et à sa maison qui lui sembla manquer de « confort », et à sa bru, toute rentrée en ellemême.

— Ah ! fit-il en se frottant les mains, vous devez avoir faim !

Il fut cordial, et, lorsque, Mme Aristide demanda pour la deuxième fois à Mme Duluc comment elle trouvait le pays, il leva les épaules, bon diable, et s'écria :

— Mais laisse donc madame tranquille !... Quand on vient j.e Paris, Forgault... allons, c'est autre chose ! C'est une petite ville qui ne paie pas de mine... Nous ne sommes pas chef -lieu de canton, mais c'est un centre... La campagne est très riche... C'est la campagne qui prime tout ici.

Un peu après, il expliqua :

— Si nous avions une bonne industrie, nous serions une des communes les plus riches de France. Mais, à Forgault, il n'y a pas d'industrie. La population n'est composée que de petits bourgeois et d'anciens commerçants. Quant à la grosse bourgeoisie, la vraie, elle n'existe pas !... Je n'ai pas de quoi former un noyau. Nous n'avons personne à fréquenter !

— Il n'y a que M. Belloche, plaça Mme Aristide.

— Oui, oui... Belloche... Mais Belloche est un ancien fonctionnaire. On ne peut pas le considérer comme de la grosse bourgeoisie. C'est pourtant un garçon intelligent ; il a de la culture... Nous nous occupons ensemble de l'affaire d'un triste personnage... Ah ! madame, vous arrivez à Forgault en pleine crise ! Tout le pays est à -feu et à sang.

Enfin, il parîa de Bertrand, mais avec légèreté, comme

un financier qui se serait fait une aimable philosophie.

— Moi, dit-il, tel que vous me voyez, je l'ai beaucoup connu... Pfffuu !... C'était un homme impossible !... Il a été reçu ici même, ici ! Je le vois encore ! On lui aurait donné le bon Dieu sans confession... Eh bien, il était très fort. Il m'a roulé ; mais, sapristi ! ça lui a coûté quelque chose !

— Il est en prison? s'inquiéta Mme Duluc.

M. Aristide toléra que Mme Aristide répondît à sa place :

— Comment, vous ne le saviez pas?... Il est mort ! Il s'est suicidé avec sa femme ; les journaux en ont parlé.

Et puis il reprit en badinant :

— Hé ! hé !... Il me fait perdre une jolie petite somme i... Mais, bast ! tout cela n'est rien. Il y a de pauvres gens qu'il a ruinés, à qui il faut penser.

Et il continua de discourir, en philanthrope, laissant tomber, de temps en temps, entre deux sourires, sa phrase favorite : « C'était un homme impossible !... »

On aurait cru qu'il avait des millions et des millions à l'ombre. On aurait cru, aussi, que c'était un vieux séducteur qui se plaisait encore à parader.

Mme Chevallier mangeait sagement, s lencieusement, les yeux baissés, en fillette qui n'est pas d'âge à se mêler à la conversation, tandis que sa belle-mère était, tout entière au service qu'elle dirigeait à coups de regards et de toussotements.

Il n'y en avait que pour M. Aristide.

Mme Duluc l'écoutait, conquise.

Après le dessert il s'excusa d'être obligé de sortir. Sa femme faillit en lâcher le verre qu'elle tenait.

— J'ai, dit-il, une conférence au sujet de cette canaille de Bertrand et je crains bien de ne pouvoir rentrer assez tôt pour vous souhaiter le bonsoir... D'ailleurs, madame, profitez de votre séjour ici pour vous reposer... Ça ne sera pas le bruit qui vous dérangera : il ne passe pas une voiture par nuit... Dernièrement, j'étais à Limoges : quel tintamarre, mon Dieu !

Et il partit.

Mme Aristide le rattrapa dans le vestibule pour lui demander ce qu'il y avait. Il se retourna raide et lui envoya en pleine figure :

— Je sors !... Si je veux sortir, il me semble que j'en ai le droit. Je ne suis pas un enfant !...

Ah mais !...

gOO LA PRISON DE VERRE

En quittant de table, Mme Duluc murmura, en souriant à Jeanne :

— Il est très aimable.

Et, dans le jardin où elles furent se promener, elle la questionna encore sur lui :

— Est-ce qu'il s'entend avec sa femme?

Mme Chevallier, absorbée, répondit :

— Oui... assez bien.

— Et avec toi?

■ — Oh !... avec moi... Je ne sais pas. Son amie l'examina longuement, de côté, en marchant, et, tout à coup, la prenant par l'épaule, elle lui dit :

— Écoute, ma petite Jeanne, tu es recroquevillée, tu es... On jurerait que tu en veux à quelqu'un... Qu'est-ce qu'il y a, voyons?

Il n'y avait rien, elle n'avait rien, elle était ainsi tous les jours.

Hélène Duluc l'entraîna vers la tonnelle et insista :

— Tu t'ennuies?... C'est vrai que ça n'est pas folichon ici, mais, enfin, ton beau-père est gentil.

Alors, il apparut à Mme Chevallier qu'elle s'enfonçait plus profondément dans son chagrin. Elle aurait voulu crier qu'on l'enterrait vivante, ou qu'on la stupéfiait pour la faire mourir ; mais quoi !... Son martyre avait-il laissé des traces?... N'était-elle pas ce que tout le monde était ici, libre, dans Forgault? N'agissait-elle pas à sa guise?... Si elle s'était résolue à causer du scandale, ou à s'enfuir, qui donc aurait ou l'en empêcher?... Eh bien?...

Elle étouffait et ne pouvait définir son mal. Des doigts ne lui serraient pas la gorge, des mains ne lui pesaient pas sur la poitrine, et cependant elle haletait. Elle voulait faire un pas, et ne parvenait pas à se décider ; elle voulait gesticuler, et ses muscles ne lui obéissaient plus ; elle voulait s'expliquer, et les mots ne se présentaient pas... Elle était dans une prison de verre : les cloisons qui la retenaient otaient de pauvres cloisons fragiles, qu'on aurait pu briser d'un coup. Au delà il y avait la lumière, l'air, la vie ; mais c'était la même lumière qu'à Forgault, l'air qu'on respirait à Forgault, la vie pareille à celle qu'on menait à Forgault... peut-être !... A quoi bon briser ces cloisons?... Pour élargir sa geôle?... Pour s'assurer que, plus loin, derrière les petits coteaux qui limitaient le pays, la même lumière éclairait des espaces identiques où la même vie bruissait?... S'affranchir? Dès le premier geste les bras retombaient inertes et,

de la bouche, ouverte pour un cri, ne s'exhalait qu'un misérable soupir d'impuissance. On était découragé avant d'avoir rien tenté...

Hélène Duluc n'avait devant elle qu'une femme désolée qui, volontairement, se gavait de tristesses. Elle répéta : « Ma pauvre Jeanne ! » mais avec une pointe de reproche et, pour secouer cet engourdissement qui la gagnait, elle demanda en riant :

— Ah çà, pourquoi ta belle-mère s'obstine-t-elle à me traiter de veuve?

Mme Chevallier la regarda dans les yeux, et, d'une voix égale, confessa qu'on n'aurait jamais admis qu'une jeune fille eût pu, comme cela, toute seule, se faire une existence à Paris :

— Ma belle-mère m'a dit, un jour, en parlant de toi : « Elle est veuve? » J'ai répondu : « Oui. » « Son mari était dans le journalisme? » J'ai encore répondu : « Oui. » C'était plus commode et je n'avais pas de tracas.

Hélène Duluc repartit d'un grand éclat de rire, et puis elle se révolta, jugeant déshonorant « ces petits mensonges pour avoir la paix ». Et, comme sa « pauvre Jeanne » restait silencieuse, elle s'enquit des broderies qu'on lui avait promises.

Mme Aristide survint ensuite ; puis le silence des champs gagna la ville et, enfin, la nuit s'épaissit, étouffante.

Lorsqu'elle se fut couchée, Mme Chevallier se dit qu'elle avait perdu son amie, que c'était M. Aristide qui l'avait éloignée d'elle pour toujours et elle s'endormit dans ce nouveau deuil.

Dès que le soleil frappa ses vitres, Hélène Duluc sauta de son lit, se précipita dans la chambre voisine, pour dissiper son rêve qui lui avait montré Jeanne en larmes, et la trouva debout, habillée des pieds à la tête.

— Tu sors?

— Non. Pourquoi? fit Mme Chevallier. ■ — • Tu es habillée.

— Je suis habillée... mais je n'ai pas mon chapeau. Hélène Duluc n'y tint plus. Ce ton de sacrifiée, cette mine

de recluse !... Elle embrassa Jeanne et, la retenant de force, elle la sermonna.

— Tu te retires du monde, tu vis en bête traquée ; c'est ridicule... Nous sommes du même âge, et, avec ton air de

religieuse, on croirait que tu as vingt ans de plus que moi !..'. En ce moment., je m'imagine être à ta place, morte dans cette maison !... Je ne sais pas ce que ça me fait !

Elle en eut un frisson, et puis elle répéta que M. Aristide était « cependant gentil ».

C'était trop ! Mme Chevallier soupira en se dégageant :

— Tu ne le connais pas, va !

Jamais elle n'en avait tant dit ; mais, déjà lasse de s'être défendue, elle retomba dans son abattement.

— Moi, fit Hélène, je lui parlerai !

— Non !... Laisse-le tranquille !

Mais Hélène Duluc, comme décidée à quelque chose, n'insista pas. Un instant après, elle s'écriait gaiement :

— Dieu, que j 'ai faim !

Et, tandis que son amie courait faire préparer le petit déjeuner, elle se mit à sa toilette, fenêtres ouvertes, aspirant à pleins poumons cet air du matin des campagnes dont on oublie si vite le goût à Paris.

Deux bandes folles de martinets tourbillonnaient en « cilant ». Un gros bourdon noir vira dans la chambre et s'enfuit.

Elle chanta doucement, et puis plus fort.

On l'entendait d'en bas ainsi que les chocs de ses brosses, de ses limes, de ses ciseaux, de sa boîte à poudre, de ses flacons sur le marbre de la commode, et c'était une sorte de pluie d'injures qui tombait de là-haut, par les fenêtres et par l'escalier, et qui se répandait sur le gravier du jardin et par les pièces de la maison. M. Aristide faisait : « Pfffuu », Mme Aristide : « Ah ! mon Dieu ! » et tous les deux surveillaient la rue, redoutant l'oreille des passants.

Mme Duluc s'apprêtait à descendre, en clair peignoir de linon bleu, lorsqu'on lui apporta son chocolat.

— Que c'est joli ! fit Adèle en déposant son plateau. • Cela lui avait échappé si naturellement qu'elle en fut

ensuite, tout à l'aise.

— Voyez-vous, madame, continua- t-elle en baissant la voix pendant que Mme Duluc mangeait, c'est ça qu'il faudrait à Mme Ernest ! Ici, c'est trop triste pour elle. Restez donc un bout de temps avec nous : ça la remettrait !... Vous savez, les vieux, les jeunes ensemble, ça se porte du tort, n'est-ce pas? M. Aristide est ce qu'il est ! Pas méchant, méchant, tout sûr... Enfin c'est tout de même pas ce qu'il

faut à Mme Ernest !... Du temps de M. Christian... ah! le cher petit !... Quel malheur !...

Elle bavardait, les poings aux hanches, brave femme. Tout à coup, elle tendit l'oreille, s'avança vers la fenêtre et revint, sur la pointe des pieds, en disant :

— C'est M. Aristide qui va charger son canon. Faudrait pas qu'il me voye là, non!...

Et elle disparut.

Mme Duluc réfléchit un instant, hésita et, d'un haussement d'épaules, chassant les doutes qui l'assaillaient, elle descendit, joyeuse de la matinée ensoleillée, joyeuse d'être en voyage et de ce qu'elle se disposait à faire.

Dans le vestibule, elle se trompa de porte, pénétra dans la cuisine, qu'elle traversa, gamine, jetant un bonjour à Flavie, disant :

— Ça sent bon !

Et, dans le jardin, elle s'en fut droit à M. Aristide, qu'elle surprit en train de marmonner.

— Sapristi !... fit-il. Déjà debout?

— Et cette conférence d'hier?

— Quelle conférence?... Ah! pour l'affaire Bertrand?... Ils s'éloignèrent ensemble.

M. Aristide faisait de grands gestes, s'arrêtait, rejetait son chapeau en arrière, et c'était aussi stupéfiant de surprendre tant d'entrain chez un tel homme que de le voir près de cette jolie femme, fraîche, luxueuse et qui avait l'air d'une fée, d'une fée qui, avant de se poser dans ce jardin revêche, aurait fait une station chez le bon faiseur.

Puis M. Aristide montra les treilles, les cordons de pommiers, les laitues, les fraisiers. On devinait qu'il disait : « mes treilles », « mes pommiers ». Il leva le bras ; la conversation passait par-dessus le mur : les champs, la campagne... les Hortiliés, « ma propriété, là-bas, très loin, du côté de Luçon... »

Hélène Duluc commença de le questionner ; ensuite ce fut au tour de M. Aristide de l'écouter. Ils se promenaient toujours, mais M. Aristide paraissait avoir perdu son enthousiasme. Il marchait, les yeux baissés, les mains au dos, les lèvres aplaties. Lorsque Mme Duluc ralentissait son pas, il la devançait malhonnêtement, sans se préoccuper d'elle.

Mme Aristide vint les rejoindre.

— Ma chère dame, geignit-elle, quelle chaleur !... Vous n'en avez pas de pareille à Paris, hein?

Après les politesses, Mme Duluc dit :

— Je faisais part à M. Chevallier de la peine que j'éprouvais à trouver Jeanne si changée.

— Elle est changée, n'est-ce pas?... Pauvre Jeanne! Voyez- vous, elle ne s'est jamais remise de la mort d'Ernest !

— Changée?... siffla M. Aristide. Enfin!...

— On lui donnerait cinquante ans, affirma Mme Duluc. Que diable, après tout, elle est jeune : elle est de mon âge.

— Permettez, permettez ! fit M. Aristide. On lui donnerait?... Vous, vous lui donnez!... Jeanne, évidemment, ne s'habille pas à la façon de...

Il sentait monter son aigreur. Il eut une crispation du visage : s'il ne s'était pas contraint, ah ! qu'il l'aurait envoyée se balader ailleurs, cette Parisienne !

— Elle s'habille comme on s'habille ici, poursuivit-il plus paisiblement. Nous, madame, nous sommes des bourgeois, c'est tout différent ! Paris... c'est très bien ! Mais il y a un monde entre Paris et nous!... Enfin, il faut penser que Jeanne est libre de faire ce que bon lui semble. Elle est chez elle.

La colère le gagnait.

— Changée !... Pfffuu ! Changée !... Si vous la connaissiez un peu plus !...

Il secoua les épaules et planta là sa femme et Mme Duluc.

— Je crois, reprocha Mme Aristide à voix basse et l'air contrit, je crois que vous avez fâché mon mari.

Au bout d'un instant, elle dit :

— Regardez donc ces salades!... Est-ce pas malheureux?... Elles se perdent : il y en a trop !... On ne peut pas tout consommer. Moi, je voudrais des lapins, mais Aristide ne veut pas de bêtes chez nous.

En revenant, à quelques pas de la porte, elle dit encore, mais en implorant :

— Il ne faudra pas reparler de ça à M. Aristide. . . Le pauvre homme !... Croyez-vous? Il n'en dort pas !... Sa chère Jeanne !... C'est notre fille, allez ! Et cette affaire Bertrand qui le tracasse !... Ah ! mon Dieu !...

Sur le perron, elle demanda joyeusement :

— Aimez- vous les petits pois? Vous en aurez ce matin. Chez nous, les légumes sont tout ce qu'il y a de fins !

C'est ainsi qu'elle se figurait escamoter les difficultés.

Cependant, malgré ses exclamations, ses : « Vous ne mangez pas!... En voyage, il faut manger!... » le déjeuner ne commença pas gaiement. M. Aristide avait repris sa mine grave de vieux magistrat et s'obstinait dans le silence. Il

répondait aimablement : « Merci, non !» à sa femme qui insistait pour qu'il retournât au plat, et il examinait son couteau, sa fourchette, ou bien il touchait, un à un, les boutons de son gilet.

Mme Duluc, très à l'aise, se tenait sur la réserve ; mais, la gêne persistant, elle s'exclama, en s'adressant à Jeanne :

— Et mes broderies?

— Tu les verras cet après-midi.

— Quelle chance !

■ — Celles d'Antonine, fit Mme Chevallier, sont... elles sont admirables !

Elle en avait la gorge serrée d'émotion.

A partir de ce moment, la maison n'exista plus pour elle..:

Deux rubans, et voilà une femme transfigurée !

— Quand tu verras le travail d'Antonine !... Ah ! ma chérie 7

Elles s'amusaient, comme deux fillettes à la table des grands-parents.

M. Aristide feignait de ne pas les écouter. De temps à autre, il disait à sa femme :

— Le gendre de Bertrand est en Algérie ; c est Belloche qui l'affirme... Tu sais, les fermiers de Matignon? Eh bien, ils en sont pour quatre mille...

Des choses sérieuses, ça !

Le coup de canon les surprit au dessert. M. Aristide regarda sa montre, soupira et prétexta un rendez- vous.

Qu'il était occupé !

En se levant, il prononça :

— Pendant que j'y songe !... Vous avez été bien aimable d'attribuer un prix à votre amie... Elle a été très contente.

Mme Duluc n'eut pas le temps de protester que le prix n'avait pas été donné à « son amie » : M. Aristide était déjà parti.

— C'est un drôle de bonhomme, dit-elle à Jeanne quand elles furent seules.

Elle s'étira et eut un bâillement, qu'elle ne dissimula pas.

— Veux-tu que nous sortions? — proposa Jeanne, ne sachant à quoi se résoudre.

— Sortons! mais attends que j'arrange ta casserole! Laisse-moi faire !

Elle la décoiffa, rabattit le bord de paille du chapeau, défit le ruban, qu'elle noua autrement : en trois coups de doigt, la coiffure fut transformée.

— Essaye!... non, comme cela... Eh bien?... Et tes cheveux? Tu ne vas pas...

— Je t'en prie !...

Ses cheveux, ils étaient tels qu'ils devaient être et il ne fallait pas y faire attention.

Hélène Duluc voulut s'entêter ; mais, après les cheveux, il y aurait eu la robe, et puis toute la façon d'être de son amie à réformer...

Mme Aristide s'écria en les voyant descendre :

— Vous avez donc acheté un chapeau, Jeanne?

— Je lui ai arrangé le sien, dit Hélène en riant ; vous savez, c'est plus fort que moi : quand je trouve un chapeau, il faut que j'y mette la main.

Mme Aristide eut une lippe de regrets et demanda :

— Vous allez au cimetière?

— Nous sortons — répondit Mme Chevallier agacée.

Mais, à peine dans la rue, elle apprécia l'étendue du scandale. Son chapeau lui pesait sur la tète ; elle aurait voulu rentrer. Et son amie, avec cette robe de toile blanche, cette ombrelle éclatante, ce parfum... ce parfum ! Elle se dit qu'elles prendraient la première rue à droite et qu'en une minute elles auraient gagné la campagne. Mais une silhouette apparut, là-bas : Juigné ! Elles tournèrent à gauche et voici qu'au premier coin de la maison Delafosse se présenta... Jeanne n'avait pas songé à la maison Delafosse!... Elles disparurent dans une venelle, se jetèrent dans une impasse, revinrent en arrière... Plus loin, ce fut un groupe qui, surgissant à cent pas, bouleversa leur nouvel itinéraire, et, arrêtées, ballottées, Mme Chevallier, évitant les trottoirs pour que le parfum d'Hélène ne s'enfournât pas dans les fenêtres ouvertes, elles parcoururent, malgré elles, toutes les rues de Forgault.

Hélène bavardait, s'amusait d'un rien, doucement, trop fort ! — faisant halte devant les fenêtres tapissées de volubilis ou pour caresser un chat, disant :

— Tu me fais marcher !... J'ai pourtant le pied parisien... Je n'en peux plus !

Mme Chevallier l'entraînait de ses : « Viens ! viens ! » Les oreilles lui bourdonnaient. Devant chez Mercier, le fleuriste, elle finit par dire :

— Allons au cimetière !

— Alors, attends ! — fit Hélène Duluc, qui poussa délibérément le portillon du jardinier.

Une clochette tinta.

Mme Chevallier restait dans la rue, surprise.

— Entrez donc, madame Ernest, vint lui dire Mercier. J'en aurai pas pour longtemps, mais vous allez vous asseoir quand même !

Pendant qu'il coupait des roses, sa femme s'inquiéta de la santé de M. Aristide. Ensuite elle se tourna vers son mari:

— C'est pour le cimetière?... Alors, deux couronnes!

— Non ! pas de couronnes ! dit Mme Duluc.

— Dans ce cas, deux croix ! Y a des carcasses de prêtes.

— Pas de croix, non ! Une brassée, comme ça !

Une brassée !... Les pauvres gens ne savaient comment ils devaient prendre l'ordre. Une brassée de fleurs pour les morts !...

Au cimetière, Hélène laissa tomber sa gerbe sur la tombe de Christian, s'agenouilla, et, attirant son amie près d'elle, la forçant à s'agenouiller aussi, elle l'étreignit longuement en lui chuchotant :

— Jeanne !... ma chère petite Jeanne !...

Mme Chevallier sentit que son cœur fondait sous cette tendresse.

Son petit mort était là, devant elle, près d'elle, assis sur la pierre dont l'inscription ridicule disparaissait sous les fleurs...

Une rose chavira.

C'était lui qui venait de la toucher !... Lui, lui!...

Très doucement, sans une larme, elle commença de raconter leur vie à Forgault :

— ...Le matin, il apprenait ses leçons; ensuite, il jouait dans le jardin ; après le déjeuner, nous lisions... Si tu savais comme il était affectueux !... et intelligent !... Mais ce qui m'effrayait, c'est qu'il avait des remarques qui n'étaient pas de son âge. Il raisonnait comme un homme !... Christian!... Et il avait déjà des manies!... C'était adorable!... Figure-toi que, tout petit, son jeu favori, c'était de bâtir des histoires qu'il me racontait. Il avait des morceaux de bois dont chacun représentait un de ses personnages!... Plus grand, il continuait toujours à jouer aux morceaux de bois, mais il n'était plus si bavard... Je devinais qu'il y avait des histoires qui n'étaient plus faites pour moi!... D'abord, j'en ai été jalouse, et puis j'ai compris qu'il fallait

me résoudre à ne plus être qu'une femme, à qui on ne raconte que ce qu'on veut bien...

Lui... nous... moi : le monde entier !

Et Vautre!... Le passant qui avait marqué si profondément son empreinte qu'elle réapparaissait toujours aussi nette, quand un souffle chassait la poussière qui s'était amassée dessus?...

De cet autre elle n'osa pas parler...

Elles revinrent par les routins des champs, Mme Chevallier le cœur gonflé de reconnaissance et, lui semblait-il, gonflé aussi d'une joie nouvelle contre laquelle la lumière ne pouvait rien.

De loin, d'où elles étaient, elles voyaient Forgault, le clocher sec et luisant, les toits, le toit de la maison Aristide, un ou deux arbres plus hauts que les maisons ; pas de bruits, Un désert.

Au bout d'un moment, Mme Chevallier s'arrêta brusquement et, se penchant vers Hélène, elle l'embrassa.

Elle était contente! Ah!...

— Tu es sotte, tiens ! fit Mme Duluc. Elle avait les yeux pleins de larmes.

— Et puis, dit Mme Chevallier, comme si elle courait à une joie, nous allons voir tes broderies ! Ces dames sont là...

— Ah ! « ces dames » sont là?...

— Qu'est-ce que ça fait?

Mme Chevallier avait lancé cela d'un ton gaillard qui fit s'esclaffer Hélène.

— A la bonne heure !... Qu'est-ce que ça fait !...

— Tu verras Antonine.

Elles marchaient allègrement, à grandes enjambées.

Quel temps ! quel soleil ! Les champs ondulaient, l'air était léger, acidulé par une petite brise.

Cependant Mme Chevallier n'avait plus tant d'assurance quand elle pénétra dans la salle de l'Œuvre et qu'elle dit :

— Mon amie, Mme Duluc.

Durant qu'elles examinaient les broderies, Mme Delafosse se plaignit à Mme Juigné d' « étouffer » et cette bonne pièce de femme Juigné sourit en faisant semblant de se boucher les narines.

On présenta le travail d' Antonine.

— Je crois, dit Mme Delafosse, que je vais être obligée de me retirer. On m'attend à la maison.

Elle se tourna légèrement vers Mme Duluc, la salua d'un hautain petit mouvement de tête et, la main sur le bouton de la porte, prononça lentement, à l'adresse de Mme Chevallier :

— Vous y penserez, madame Ernest?

Un filet de voix aigre qui vous vrille les oreilles !

— A quoi?

— Vous ne vous rappelez pas? reprit Mme Delafosse en souriant. Nous voudrions savoir à quel genre de clitntes sont destinés nos ouvrages.

Et elle disparut.

Mme Duluc regarda son amie, mais Antonine était là, rouge de joie, et Mme Florent, qui faisait des grâces, et Mme Juigné, qui gloussait sourdement, et la zélatrice, les yeux écarquillés, toujours au spectacle, elle !

La femme Poulain' répétait :

— Que qu'ça fait ! Je vous demande un peu que qu'ça fait?

Lorsque Mme Chevallier, Mme Duluc et Antonine sortirent ensemble de l'Œuvre, elles rencontrèrent Mme Aristide qui accourait : « Le dîner était servi... »

— Antonine, dit Mme Chevallier, je vous garde.

— Oui, insista Mme Aristide, bien sûr ! Votre frère est à Niort : venez dîner avec ces dames.

Antonine protestait doucement qu'elle n'était pas habillée, mais elle accepta, contente, et si troublée !

— Vous mettrez ce petit paquet dans la malle de Mme Duluc, glissa-t-elle tout bas à Mme Chevallier.

C'était une écharpe de tulle brodé, une merveille, un travail de forçat.

— Hélène ! appela Mme Chevallier.

— Non, non! taisez-vous! C'est trop peu...

Elle était de ces braves gens qui, ne recevant jamais rien, restent humbles en faisant des cadeaux, donneraient-ils des millions. Avec eux, c'est toujours « trop peu », et, dès qu'ils ont donné, ils se sauvent, effrayés de leur audace.

— Eh bien, madame Duluc, dit M. Aristide en découvrant la soupière, vous avez vu l'Œuvre de la Croix d'Orgevault?

Il avait retrouvé le ton enjoué de la veille. Mme Duluc le dévisagea posément, dans les yeux, et lui répondit :

— J'ai vu l'Œuvre de la Croix d'Orgevault, Ces dames

2l6 LA PRISON DE VERRE

font de très jolies choses, mais, de toutes, ce sont encore celles de Mlle Antonine qui sont les plus admirables.

Elle ne savait où se fourrer, la pauvre fille, et elle branlait la tête comme un furet qui sort du trou à lapins.

— Et encore, dit carrément Mme Chevallier, tu ne sais pas ce que j'ai porté dans ta chambre, de sa part !...

Antonine voulut l'empêcher d'aller le chercher, mais Mme Chevallier était déjà debout :

— Alors, fit Antonine, descendez donc aussi votre ombrelle 1

On entendit Mme Chevallier qui montait l'escalier, gamine, heureuse : elle riait toute seule. La belle soirée !... Quand elle réapparut, ouvrant d'un grand coup son ombrelle rose, ce fut de l'ahurissement.

— J'espère !... j'espère !... faisait Mme Aristide. Mais c'est une ombrelle de grande cérémonie!...

Mme Duluc, qui avait déplié précieusement le paquet que lui avait remis Mme Chevallier, se leva et dit à Antonine :

— Il faut que je vous embrasse !

Antonine pleurait, ravie.

M. Aristide regarda sa femme. Il ne se sentait plus chez lui.

Vers la fin du repas, cependant, il dit paisiblement à Mme Duluc :

— Vous êtes donc décidée à nous quitter demain matin, madame?

Mais il n'insista pas pour la garder. Il ajouta même :

— C'est que ce diable de train de Poitiers part de bonne heure... et il n'a jamais de retard.

— Vous partez demain? fit Antonine, navrée.

— Il faut bien, répondit Hélène ; mais vous viendrez à Paris. Je veux vous revoir.

— Oli! madame... oh! madame!...

Antonine demandant à la gare un billet pour Paris !... M. Aristide en pouffait !

— Vous accompagnerez Jeanne, reprit Mme Duluc ; parce que, tu sais, je compte sur toi !... Huit jours, quinze jours, le temps que tu voudras !... Il ne s'agit pas de dire : « Oui », comme cela. Je veux t'avoir!... Qu'est-ce qui te retient?...

C'étaient des paroles formidables, qui auraient dû faire crouler les murs.

Mme Chevallier finit par prononcer :

— Je ne dis pas non.

Elle avait un accent qui glaça M. Aristide...

Neuf heures étaient sonnées depuis longtemps lorsque Mme Chevallier et son amie quittèrent Antonine au seuil de la maison Belloche.

Elles revenaient par les rues de Forgault, lentement, sans parler. Les derniers volets se fermaient pour la nuit. Tout était calme.

— Écoute ! dit Hélène en s'immobilisant, le doigt levé. • C'était la plainte angoissante du boulanger au pétrin.

Elles s'approchèrent.

— Haaahi!... Hunuii... Haa... aa... haahi!

Hélène ne pouvait pas s'arracher de là. Il lui apparaissait que cette petite ville était morte et que, dans ces murs muets, un seul être, celui-ci, un supplicié, vivait encore... Il n'appelait pas, certain qu'il n'y avait plus de secours à espérer, mais il se lamentait sous la torture. On aurait dit qu'une massue lui frappait la poitrine, chassait de ses poumons l'air qu'il avait aspiré et que, le coup reçu, l'air à nouveau se précipitait tumultueusement en lui, par la gorge trop étroite...

— Mais je ne me trompe pas? fit une voix. Elles sursautèrent.

— Le docteur Métayer ! dit Mme Chevallier. Et elle nomma son amie.

La plainte s'arrêta ; un pas courut vers la porte, qui s'ouvrit toute grande, et un homme apparut, nu jusqu'à la ceinture.

— Bonsoir, docteur !

— Bonsoir, Lebuisson, fit le docteur Métayer.

— Vous venez de chez la mère Montagne?

— Oui.

— Elle ne va pas fort?

— C'est l'âge!... Bonsoir, Lebuisson!

— Bonne nuit, docteur !

Il rejoignit Mme Chevallier.

— Eh ! bien, dit-il, vous êtes contente ! Vous avez votre amie !

— Oui, docteur, mais elle me quitte demain !

— Tant pis ! Ah ! tant pis !... Vous ignorez probablement, madame, fit-il en s'adressant à Mme Duluc, qu'il y a une belle action à commettre à Forgault?

— Laquelle, docteur?

2l8 LA PRISON DE VERRE

Il réfléchit un peu et, se plaçant entre elles, il lança résolument :

— Tirer votre amie de là !

— J'y songe depuis ce matin, avoua Mme Duluc.

— A la bonne heure !

Mme Chevallier marchait, sérieuse, sentant sourdre en elle un sang renouvelé. De grandes tramées lumineuses lui traversaient le cerveau ; elle aurait voulu sourire et se moquer de ce qu'on lui disait, mais une force la contraignait à la gravité. D'ailleurs, il n'était question ni d'une joie à souhaiter, ni d'une vengeance à méditer ; il s'agissait d'un immense bonheur solennel, de sa libération. Les murs s'effritaient, elle franchissait les décombres...

— Qu'est-ce que vous faites, maintenant? demanda le docteur Métayer.

— Nous rentrons, dit-elle avec décision. Elle avait retrouvé sa voix d'autrefois.

— Si nous nous expliquions un peu, à cœur ouvert, proposa-t-il dès le premier tournant. Votre amie ne sait peut-être pas que je suis une vieille bête de médecin qui voudrait vous aider à voir clair en vous. A nous trois... Tenez ! venez chez moi !

— Allons, viens ! fit Hélène Duluc.

Le voile s'était aussi déchiré pour elle.

Sans hésiter, comme s'il s'était agi d'une opération urgente, elles pénétrèrent dans la petite maison du docteur Métayer.

La demie de minuit sonnait quand ils en sortirent.

— Je vous accompagne, dit le docteur Métayer.

Il ferma sa porte, et, les mains dans les poches, le chapeau haut de forme rejeté en arrière, à la mode des anciens étudiants du Quartier latin, il se dirigea avec elles vers la demeure Aristide.

Les grillons menaient leur train de nuit d'été.

Il n'y avait plus, au delà de Forgauit, que ce grésillement monotone, si grand qu'il paraissait envelopper la terre. En frôlant les volets clos, on percevait le mouvement des pendules. Dans un couloir, une tourterelle roucoulait ; un peu plus loin, un chien aboya, et, d'une maisonnette enfoncée dans le sol, vint un ronflement de dormeur.

Mme Duluc se faisait l'effet de parcourir furtivement un dortoir.

Le docteur Métayer soupira.

— Partez!... Quittez-nous!... Vous voyez à quoi je me

résous : je vous chasse de notre vie. Il n'y a pas de temps à perdre; il faut se décider immédiatement, sans quoi... Il y en a tant qui, pour n'avoir pas filé au bon moment, ont été encagées pour le reste de leurs jours !... Je vous saurai heureuse... Si, si ! Vous serez heureuse !...

— Pourquoi pas? fit Mme Duluc.

— C'est évident!... Tant pis pour moi si j'achève de m'enterrer dans ce trou. J'aurai la satisfaction de vous avoir arrachée à une vilaine petite mort... D'ailleurs, j'irai vous voir !... Nous nous retrouverons... si vous voulez !... Tiens ! marmonna-t-il, on n'est pas couché chez M. Aristide?

— Je n'avais pas la clef ! dit tranquillement Mme Chevallier.

Quelques jours auparavant le cœur lui aurait bondi dans la poitrine ; ce soir...

— ■ C'est très bien, ma chère amie 1 chuchota le docteur Métayer. Il me semble que vous avez fait un grand pas... Et maintenant, bonsoir ! Nous reparlerons de cela.

Il leva son chapeau, serra la main de Mme Duluc en chuchotant :

— Un fameux sauvetage !... A nous deux, n'est-ce pas?... Hélène Duluc lui aurait sauté au cou à ce vieil artiste de

docteur qui était resté si jeune, si ardent, si sincère au milieu de ce peuple de moribonds!

Sur le point de sonner, elles s'aperçurent que la grille n'était pas fermée.

— Ah bien!... fit Mme Chevallier, heureusement que je suis avec toi !.. .

— Parce que?...

— Parce que... ça en ferait une histoire!

Elles traversèrent le jardin silencieusement, amortissant leurs pas.

Une fois dans le couloir, Mme Chevallier poussa doucement la targette, et souriant à son amie, lui montra la grosse Adèle qui, effondrée dans un fauteuil, dormait à poings fermés.

Elle prit un bougeoir, frotta une allumette. Elle était calme, vigoureuse ; on n'aurait jamais cru que, la veille, elle était perdue dans sa douleur de ne rien pouvoir tenter.

— Madame Ernest ! haleta brusquement Adèle en se réveillant.

Et, aveuglée par la lumière, la bouche pâteuse, elle lui confia que M. Aristide les avait attendues jusqu'à dix heures.

— Il ne savait pas où vous étiez. J'suis allée voir chez Mlle Antonine, et puis, en revenant, le boulanger m'a dit que le docteur Métayer vous avait emmenées.

Elle ajouta en confidence :

— J 'n'ai rien dit !

On perçut le grincement d'une porte au premier.

Elles se regardèrent et, sans bruit, gravirent l'escalier.

Précaution inutile : on ne dormait pas chez les Aristide.

Lorsqu'elles furent déshabillées, Hélène et Jeanne se mirent à une fenêtre qui donnait sur le jardin.

La chanson des « grelets » se continuait, agrandissant la nuit. Une petite brise d'est leur apportait, par bouffées, le parfum des blés verts et des sainfoins. Mme Chevallier, pour la première fois, s'imprégnait de ce repos.

Du côté du cuveau, une grenouille coassa ; une autre lui répondit, et puis le grésillement infini des grelets eut raison de ces menus accrocs.

Cependant une heure du matin tinta lourdement.

Alors Hélène se coucha. Jeanne, un instant après, vint l'embrasser; elle s'appuya au lit, et, talonnée par le besoin de confier son existence à quelqu'un, elle recommença de lui parler d'elle-même : une provision de douze années arides ! A la fin, elle dit courageusement :

— Et puis, ma petite Hélène..., j'ai eu un amant ! Hélène eut un bondissement !... Elle qui croyait que

Jeanne n'avait jamais été heureuse !... Elle lui saisit les mains et demanda :

— Où est-il?

— 11 est mort, ma petite Hélène !

Et elle lui avoua tout !... Il lui semblait qu'elle aurait encore plus de courage après.

Deux ou trois fois, elles entendirent craquer le parquet du couloir et elles s'arrêtèrent, ne respirant plus... Ensuite, la rampe de l'escalier gémissait.

Elles parlèrent ainsi jusqu'au jour; mais quand, à huit heures, Mme Chevallier se réveilla, dans son lit, elle s'imagina avoir fait un beau songe.

Les projets, et les promesses au docteur Métayer, et le souvenir de leur rentrée furtive et de sa confession, lui affluèrent au cœur. Elle percevait encore le menu choc de la targette qu'elle avait poussée, les gémissements de la rampe et du parquet...

Il faisait grand soleil, dehors et dans sa vie ; il n'y avait plus moyen de rêver, plus moyen de se tromper sur sa force.

Adèle, qui se glissa dans la chambre, lui dit :

— M. Aristide a une mine! Ah ben!... C'est lui qui m'envoie,... à cause du train. Paraît qu'il n'a jamais de retard, qu'il dit... Mais Mme Duiuc veut pas partir ce matin?...

Hélène manqua son train, c'est-à-dire qu'elle ne courut même pas à la gare. Elle descendit en compagnie de Jeanne, et, devant M. Aristide qui les examinait, l'air soupçonneux, elle se prit à rire en s'exclamant :

— Je ne me suis pas réveillée !

On ne fit aucune allusion à leur nuit, on ne leur demanda pas comment elles avaient dormi.

M. Aristide avait les traits tirés ; sa femme, une figure de papier mâché.

Mme Duluc, seule, était joyeuse. Elle partit enfin par le train d'une heure, et M. Aristide poussa un soupir.

Ah ! les dernières minutes sur le quai de la gare ! Ces : « Tu m'écriras dès demain et tous les deux jours ensuite... Et puis, que ça ne traîne pas, ma petite Jeanne !... Règle tes affaires... Vois le docteur Métayer souvent : tu n'arriverais jamais, toute seule!... Ah! si j'avais le temps de rester!... C'est égal, le premier pas est fait !... Maintenant, ça ira tout seul! Nous travaillerons ensemble... » L'avenir!

Au moment où l'employé fermait les portières, elle l'avait encore distingué, cet avenir ! Il n'y avait plus qu'à agir : elle agirait aujourd'hui même...

Mais, le train disparu, elle s'était retrouvée seule avec elle-même, étonnée d'avoir vagabondé dans un rêve et ne sachant plus marcher hors du chemin qui la reconduisait droit à la maison Aristide, où les projets ne se réalisaient jamais.

Autrefois, en revenant d'accompagner son petit Christian, elle avait éprouvé cette sensation. Mais, à peine son avenir s'embrumait-il, qu'une lettre de Niort éclaircissait tout cela : l'avenir surgissait encore, pour un instant.

Cette fois le train semblait avoir tout emporté.

Et le retour!... La maison qui résonnait comme une nef déserte ! Le bruit de l'argenterie qu'on replaçait dans les

écrins, et Mme Aristide qui, enfin heureuse de reprendre son trantran, recommandait le service neuf à Flavie :

— Attention, en essuyant !

On remettait tout en ordre, pour l'éternité !

Le soir, on dîna, des restes, et Mme Aristide s'excusa en disant que « les fêtes amenaient les jeûnes ». On ne lui demandait rien.

Jusqu'aux bouteilles, débouchées et à moitié pleines, qui accusaient la révolution qui avait passé comme un souffle.

Et lequel de M. Aristide ou de sa femme s'était écrié : « Je tombe de sommeil! J'ai un compte de traversin en retard... »? Ils étaient montés les premiers, en vieillards qui, le lendemain d'une nuit blanche, ont hâte de se glisser dans leur lit.

Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !... Dormir ! Oui, dormir tout le temps pour échapper à ces grincements qui vous font trépider les nerfs ! S'enfouir sous les couvertures, mourir insensiblement, puisque l'avenir, qu'on avait touché de la main, s'était évanoui !

Le jour s'était levé, le soleil montré, la montagne de ses tristesses s'était découverte.

S'acharner à démolir une montagne?... Le découragement l'avait prise.

— Je sais, dit Mme Aristide finement, que vous êtes allée au cimetière hier et que votre amie a jeté des fleurs sur la tombe de Christian... Cent sous de fleurs! Excusez!... Cela se fait donc, à Paris?

A quoi bon répondre?

— Pour le même prix, il aurait eu une jolie couronne de perles blanches, le pauvre enfant !... Le gardien ne savait pas s'il fallait les balayer ; mais les fleurs tachent la pierre en pourrissant : il les a balajrées...

Elle courut en acheter de nouvelles, les éparpilla sur la tombe de son fils et dit en revenant :

— J'ai acheté des fleurs, je les ai mises sur la tombe de Christian et j'ai défendu au gardien d'y toucher!

Une révolte? Bast !

— Et votre ombrelle, Jeanne?

— Quelle ombrelle?

— L'ombrelle que votre amie vous a donnée. Vous ne la portez pas?

— Je suis en deuil.

— C'est vrai !

Se doutait-on qu'elle en avait honte, de cette ombrelle.

Un peu plus tard, pour la dixième fois, Mme Aristide demandait :

— Alors, votre amie est journaliste?

— Je vous l'ai dit : elle dirige un journal de modes.

— Un journal de modes !... Elle ne fait que ça?

— Oui.

— Et elle trouve le moyen de vivre?

— Voyons!... Si elle ne trouvait pas le moyen de vivre avec ce qu'elle gagne !...

— Hé ! Entendons-nous, ma chère amie !... Après tout, j'ai bien le droit de vous poser des questions sur une personne qui a été reçue chez nous... D'abord vous m'avez dit qu'elle s'occupait de bonnes œuvres... Je la croyais riche, moi !... Enfin elle gagne sa vie, voilà !...

Et, après un silence, suivant tout haut son raisonnement :

— Un journal de modes!... Qu'est-ce que ça peut rapporter?

Elle branla la tête, et dit encore :

— Il faudrait qu'elle en gagne des cents, et des mille, pour se payer des toilettes pareilles !... Vraiment, l'autre jour, on se retournait pour la voir...

Un temps de réflexion.

— Il faut qu'elle gagne beaucoup plus que ça...

— Elle gagne quarante mille francs par an.

— Quarante mille francs? Ça n'est pas possible ! Ou, alors, c'est une honte !

Elle s'était retirée, gloussant de rire, scandalisée.

Et M. Aristide qui, au moment où Mme Chevallier pénétrait dans la salle à manger, prononçait cette phrase :

— Je ne m'étonnerais pas que cette femme soit en camp volant sur la limite du bien...

De qui parlait-il?

Ah ! mon Dieu, ces battements de cœur de rébellion réprimés ! Et ce battement de cœur de lâcheté, si flasque, si long, lorsqu'elle entendit le docteur Métayer demander à Flavie :

— Mme Chevallier n'est pas ici?

Et cet autre battement de cœur, quand la première lettre d'Hélène lui parvint :

Ma petite Jeanne, qu'est-ce qui se fasse? Êcris-moi immédiatement.

Et la seconde :

Écris, ou je télégraphie!

Et la dépêche qui était arrivée, révolutionnant cette maison où l'on ne recevait pas un télégramme par an !

Comme cela semblait commode de prendre la porte et le train pour Paris !... Mais le moyen, quand vous avez le choix de la minute, quand on peut se dire : « Je partirai sûrement à la prochaine... »?

Ah! mon Dieu!... Dormir, dormir toujours!...

Il fallut bien, cependant, qu'elle revît le docteur Métayer.

— Alors?... fit-il.

— Alors, docteur?

— Qu'est-ce que vous avez fait?

— J'ai... j'ai pris des dispositions...

— Quelles dispositions?

Il n'y avait qu'à faire ses malles.

— Voyons, ma chère amie, voici comment il faut agir. D'abord, exigez des comptes... C'est insensé !... vous ne^ savez seulement pas où vous en êtes !... Ensuite, vous direz que vous êtes décidée à faire quelque chose, à vous occuper de votre fortune...

C'est cela, oui ! elle le dirait. Après... Oh ! après, elle ne serait pas en peine !

Avant de la quitter, il lui dit :

— Elle est gentille, votre amie Duluc.

— N'est-ce pas?... Un peu...

— Un peu?...

— Un peu, « comme ça » ; mais, vous savez, c'est une très honnête femme !

Il s'esclaffa. En avait-il douté?... Ha ! ha ! ha !... Et quand elle ne serait pas une honnête femme?...

— C'est votre courant d'air ! Un fameux courant d'air, dont vous aviez grand besoin... Mais c'est aussi une honnête femme, ajouta-t-il. Tranquillisez-vous : j'en suis persuadé... Maintenant, n'hésitez plus. Allez carrément à M. Aristide et expliquez-vous !

Pour se donner du courage, elle écrivit à Hélène une longue lettre, bien gaie, bien lâche ; après quoi, pendant quarante-huit heures, elle se jugea héroïque ;' ensuite, elle laissa tomber son exaltation, et, lorsqu'elle voulut la relever, elle eut conscience de n'être pas taillée pour la lutte et se persuada que, dans la vie, elle ferait triste figure.

Elle était de ces femmes qui disent ingénument qu'elles sont « faites pour le bonheur » et qui s'excusent avec cela de ne rien risquer pour le mériter.

— Eh bien? demanda le docteur Métayer, un jour que, passant en voiture, il l'aperçut derrière la grille du jardin.

Elle lui répondit d'un signe de tête :

— Oui, oui... Patience!

Le cabriolet s'éloigna.

Encore une parcelle d'espoir gaspillée !... Et voilà qu'un après-midi, seule dans sa chambre, lasse

de secouer en vain sa torpeur, elle descendit au jardin, les bras ballants, les mains ouvertes.

Elle prit une serfouette, sous la tonnelle, et, pour se fatiguer, elle désherba une allée.

Elle pensait à Antonine, qui avait ses migraines, à l'Œuvre, qui ne fonctionnait guère, aux Bertrand, qui s'étaient suicidés, — légèrement, sans approfondir.

— Ah ! ma chère amie, fit M. Aristide en la surprenant, c'est bien de se distraire ainsi !

— Oui, dit-elle en abandonnant son instrument. Justement, j'avais à vous parler.

Ils se regardèrent, l'un et l'autre stupéfaits.

— Voilà, commença-t-elle ! J'ai envie de m'occuper de gérer ma fortune et je désire savoir où j'en suis.

— Mais... mais, c'est très naturel, répondit M. Aristide. Elle ne vit pas le vacillement qu'il eut, elle ne remarqua

pas le petit graillonnement de sa voix : elle était bien trop troublée par ce qu'elle venait de faire.

Cependant M. Aristide se ressaisissait : il discourut sur la difficulté des bons placements, sur la mauvaise foi du siècle, et, tout à coup, n'y tenant plus, il lui demanda sèchement :

— Serait-ce que vous voudriez nous quitter?

— Peut-être... dit-elle.

Il ouvrit la bouche, balança la tête, eut deux ou trois : « Parfait !... A merveille !... » et s'éloigna en ânonnant :

— Vous me laisserez bien... le temps... d'effectuer... la séparation de nos deux fortunes?... Car je vous avoue que... jusqu'ici, j'avais considéré que la mienne était à vous.

La serfouette était au milieu de l'allée. Mme Chevallier la ramassa, et jusqu'au soir, arracha les plaques de liserons sauvages et les pousses de chiendent.

Elle se répétait : « Je suis libre !... Je suis libre ! » Comme cela avait été facile!... Et la terre ne s'était pas ouverte !...

Un silence de quarante-huit heures, puis la vie avait recommencé.

Le docteur Métayer avait demandé :

— Eh bien?...

— Eh bien, c'est fait !

— Comment, c'est fait?... Vous avez eu une explication avec votre beau-père?... Bravo, sacrédié !... Qu'est-ce qu'il a dit?

— Il a dit qu'il lui fallait le temps de séparer nos deux fortunes.

— Ah!

Elle l'écrivit à Hélène .Duluc et en iniorma Àntonine.

— Vous avez eu raison, fit Antonine doucement. Mais, une bonne demi-heure après, à propos de rien, elle

lâcha son ouvrage et, sans un cri, sans un soupir, elle s'évanouit.

Quand elle reprit connaissance, Mme Chevallier la dorlotait en lui répétant :

— Antonine !... Que vous êtes sotte !... Nous nous verrons, allez!... Vous viendrez à Paris...

Antonine faisait : « Non, non... non ! »

— Nous nous écrirons...

— Oui, nous nous écrirons, dit-elle douloureusement, comme si elle devinait que leur intimité dût se terminer par cette correspondance.

— Vous comprenez, expliquait Mme Chevallier, je ne pouvais cependant pas continuer à vivre en fillette!... Antonine!... Voyons, Antonine!... Vous n'êtes pas raisonnable !... Si j'avais su... je ne vous aurais rien dit, là !...

Antonine lui pressait les mains, à petits coups. Elle finit par demander :

— Quand partez-vous?

— Je ne sais pas, répondit Mme Chevallier, rêveuse. Quand mon beau-père aura réglé nos affaires.

— Vous irez rejoindre Mme Duluc?

— Peut-être... Oui... Je ne sais pas... ■ — A Paris !

A Paris ! C'est-à-dire qu'elle ne reviendrait jamais plus, jamais, jamais !

Elle se tut et pensa :

« Qu'est-ce que je vais devenir, ici, seule avec mon frère?... Il n'y aura même plus de Croix d'Orgevault ! Je passerai ma vie à la maison, je ne saurai plus pourquci mon cœur battra quand la sonnette tintera. Aux fêtes, j'irai au

:imetière prier sur -papa et sur maman; je visiterai la tombe de Christian... Je recevrai, de Paris, une lettre au premier janvier, une à Pâques, une autre au premier janvier... Ensuite... Ah! mon Dieu!... »

Mme Chevallier était à la fenêtre et se répétait : « Je partirai, je partirai!... Forgault, l'Œuvre, tout, tout m'est gai !... je partirai ! » avec entêtement, pour se convaincre, mais sans conviction.

Hélène écrivit :

Dépêche-toi! Quand arrives-tu? J'ai un projet pour toi... Elle répondit :

Le principal est fait. Il faut le temps de débrouiller les comptes.

Puis, un jour, le facteur présenta une lettre chargée : Mme Duluc envoyait cinq cents francs pour les broderies qu'on lui avait livrées. On convoqua ces dames de l'Œuvre. Ce fut une séance solennelle : Mme Poulain se vit nommer trésorière, Mme Delafosse essuya quelques sourires désobligeants, et on se sépara.

Il y avait cinq cents francs en caisse, mais on ne s'était pas décidé à reprendre les réunions. Il faisait trop chaud; d'ailleurs, pourquoi se réunirait-on? Il fallait connaître les intentions de Mme Duluc : entreprendrait-on d'autres travaux pour elle?... Quant aux chandails, aux bérets, aux cache-nez, l'armoire en était pleine. Chacun tira de son côté, laissant à la zélatrice le soin d'aérer, de balayer la maison et de battre la provision de lainages. C'était comme une troupe d'enfants saturés d'un jeu et qui l'abandonnent derrière eux, sans se retourner...

Chez M. Aristide, il semblait qu'on s'épiait un peu moins.

Les Poulain, désœuvrés, réapparurent, et, parce qu'ils savaient s'extasier sur tout, dans le jardin, dans le vestibule, dans la salle à manger, Mme Aristide les engageait à revenir... La geôle s'était entr'ouverte encore une fois.

En une semaine, il y eut deux révolutions : Mme Aristide inaugura un corsage de couleur et on donna un déjeuner de dix couverts : — les ménages Poulain et Delafosse, le docteur Métayer, Belloche et Antonine. Mme Chevallier avait Belloche à sa droite.

— Vous comprenez, expliqua M. Aristide, nous sortons de notre deuil : nous voulons nous secouer... Je suis très contant de vous avoir réunis ; nous recommencerons.

Le docteur Métayer regardait M. Aristide, Mme Chevallier, Belloche, dont les tics s'aggravaient.

— Eh bien?... demanda-t-il en faisant un tour de jardin.

— Je vous verrai tout à l'heure, lui glissa Mme Chevallier. Précisément on venait le chercher pour une consultation,

et elle en éprouva un soulagement.

Antonine continuait de passer les après-midi avec elle, mais elle était toute changée.

A peine entrée, elle s'installait dans son coin, se mettait à broder, et, quand six heures sonnaient, elle pliait son ouvrage et se retirait en hâte, pour préparer le repas de son frère. Mme Chevallier avait à peine le temps de l'accompagner jusqu'à la porte.

Une fois, elle ne se présenta qu'à quatre heures ; elle avait les cernes bouffis et portait des traces rouges aux poignets.

— Ah ! dit-elle en soupirant, je suis bien en retard ! Et, un peu après, péniblement :

— Il faut pourtant que je jouisse de mon reste ! Mme Chevallier dressa la tête.

— Dame ! fit Antonine, quand vous ne serez plus là... Mme Chevallier sentit sa peau se glacer.

— Ensuite, acheva Antonine, vous vous remarierez !... Qui sait?

— Je ne crois pas.

— Vous ne voulez pas vous remarier?

— J'aime mieux garder ma liberté.

Antonine poussa un léger : « Ah ! » et ajouta incrédule :

— Si on vous proposait un beau, beau parti...

Un beau parti?... Elle se prit à rire aux éclats, et, aussitôt, redevenant sérieuse, elle dit :

— Ce que je voudrais c'est im homme jeune, et qui m'aime. La fortune... peuh !

Et, honteuse d'avoir tant parlé sur un tel sujet, elle se remit à sa broderie.

Une heure plus tard, en partant, Antonine soupira :

— Vous avez bien raison !

Mais elle n'était plus pressée de s'en aller.

A sept heures, on vit Belloche raser la grille de la rue.

— Antonine n'est pas là? demanda-t-il à M. Aristide qui surgissait, souriant.

Antonine quitta brusquement Mme Chevallier, se dirigea vers lui, les paupières baissées, une main à plat sur la gorge : elle croyait défaillir,

— Tu sais l'heure? reprocha aimablement Belloche. Mais ses dents étaient découvertes comme pour mordre. Il fit ses adieux aux Aristide et sortit, suivi d'Antonine

qui semblait un chien qu'on mène à la correction.

— Elle m'a répondu... commença Antonine au bout d'un instant.

Belloche s'arrêta sur place.

— Elle m'a répondu qu'elle ne voulait pas se remarier. Son frère demeurait là, les épaules levées, les lèvres séparées.

...Elle ne voulait pas se remarier !...

Jamais une femme ne lui avait tant tenu à la chair.

Depuis qu'il l'avait serrée contre lui et qu'elle s'était refusée, il n'avait cessé de penser à elle. Ses sens en étaient exaspérés, et, chez lui, les sens tenaient lieu du cœur. Il avait hésité longtemps, et puis, ne pouvant plus désormais vivre sans elle, pour avoir des motifs de l'approcher, il s'était laissé aller à fréquenter M. Aristide, à traiter des affaires avec lui et à s'occuper de ses intérêts. Enfin, sa sœur lui ayant dit, le jour où Mme Chevallier lui avait confié sa résolution de s'arracher du milieu où elle vivait : « Elle ne restera probablement pas longtemps avec nous », il avait bondi... Le soir même, il était venu rôder autour de la maison Aristide. A la fenêtre, il avait aperçu l'ombre de celle qu'ii souhaitait de toute sa volonté de brute, et il avait fait comme un gamin : il était resté à la guetter. Dès le lendemain il avait dit à sa sœur :

— Je veux me marier avec Mme Chevallier.

Et Antonine qui, pauvre fille, aurait souhaité pouvoir garder cette amie près d'elle, toute sa vie, avait senti ses forces l'abandonner. Jusqu'ici, il lui avait semblé qu'aucun homme ne serait digne de Mme Chevallier, qu'aucun n'oserait jamais l'approcher : elle l'avait connue avec sa toison blonde, elle avait entendu son rire qui était musical, généreux et qui devait, pensait-elle, troubler les hommes ; elle revoyait sa grande démarche qui dégageait de la grâce et de l'orgueil, et sa peau lumineuse... Elle éprouvait poui cette femme une absolue vénération. Et voilà que son frère !...

Belloche lui dit :

— Elle est un peu baroque : aussi il ne s'agit pas dt lésiner. Tu la mettras au courant de notre position ; ensuite... ensuite, tu lui laisseras deviner que je songe à demander sa

main... Après, je m'arrangerai tout seul. Aristide !... btraut !. je sais ce qu'il veut ! Je le mets dans ma poche.

Depuis ce moment, il n'avait cessé de répéter la leçon. Antonine ne s'était toujours pas résolue à faire la démarche., quelque chose lui criait que cela tournerait mal, et, d'ailleurs, son frère épousant Mme Chevallier... Quel sacrilège! Pourtant, comme elle l'aurait aimée, cette sœur, et quelle joie elle aurait eue à la choyer, à lui faire du bonheur !

La veille, Belloche, las d'attendre, avait parlé haut. Dès les premiers mots, Antonine était restée abasourdie, et, subitement, devant tant d'impudence, elle s'était redressée, elle aussi, hardiment, ne sachant plus trop ce qu'elle disait, outragée dans son culte. Belloche, hébété d'abord, avait recouvré ses esprits : la bouche crapuleuse, il s'était avancé doucement vers la fenêtre et subitement, poussant les volets, il s'était retourné en glapissant :

— Ha! la chouette! ha!...

Antonine avait tournoyé sous l'invasion du jour. Ses yeux, s'ouvrant sur du feu, ne pouvaient plus se clore ; tout rougeoyait autour d'elle et la voix lui manqua.

Belloche lui avait saisi les poignets, et, face à face, lui soufflant son haleine d'alcool, monstres tous les deux, il lui avait craché des vérités, et des vérités, à l'en rendre folle : « chouette », « limande », « cloporte », « vache blanche ». Ce qui avait fait plus de mal que tout à Antonine, c'avait été de l'entendre crier :

— Je la veux dans mon lit, c'est compris?... Elle est faite pour moi !...

Quand, enfin, il s'était calmé, il avait ajouté, en refermant les volets :

— Tu y trouveras ton compte. Tu demeureras avec nous...

Et mille raisons dont aucune n'avait pu dissiper l'atmosphère de meurtre qui baignait la pièce.

— Elle t'a répondu qu'elle ne voulait pas se marier? fit-il en rentrant chez eux. Bien ! bien !... Et naturellement tu n'as pas insisté?... Non?... Espèce de gourde !

Il sortit après son dîner.

Antonine avait barricadé la porte de sa chambre et laissé sa fenêtre et ses volets entr'ouverts.

Vers le matin, elle se leva, croyant qu'on avait marché dans la maison : c'était dans la rue. /Elle s'habilla, fit une longue prière mais, devant elle, un fantôme se précisa : un

Ifantôme qui laissait, derrière lui, des traces sanglantes.

Du sang!... Le sien?... Peut-être... Ou celui de son famie?

Oh!

Elle prit sa broderie, mais ses doigts tremblaient. Elle se i piqua deux fois... Du sang encore!...

Elle attendit son frère, décidée à une explication coûte 1 que coûte. Elle ne tenait pas tant à la vie !

Pourtant, elle se dit : « Je me placerai ici, devant le buffet ; Ile tiroir aux couteaux est là... »

Mais à quoi pensait-elle, Sainte Vierge ! Son frère voudraitil donc la tuer?...

Lorsqu'il apparut elle se trouvait dans la salle à manger. Il lui parla, — sèchement, comme toujours, — et à elle, il ne lui vint pas à l'esprit de courir au buffet et de saisir un couteau.

Quelle démence avait donc passé par le cerveau d'Antcnine?...

— Je verrai le père Aristide, fit-il en pliant sa serviette.

Elle s'apaisa, mais il ne fut pas plus tôt parti que les tourments qui l'avaient torturée toute la nuit se ruèrent à nouveau sur son pauvre cœur. Elle se persuada qu'il fallait aviser.

Il parlerait à M. Aristide?... Elle parlerait à Mme Chevallier!... Elle lui dirait... Ah! mon Dieu! Aurait-elle jamai" le courage de lui avouer : « Mon frère veut vous épouser. Il ne faut pas accepter. C'est un homme taré... » Non, non! Elle lui dirait : « Vous éclairerez ma vie,, vous serez la joie de la maison ; je serai votre servante. Venez !... »

Alors honteuse de sa lâcheté, affolée par le crime auquel sa misère la poussait, elle s'enferma chez elle : ainsi les événements marcheraient. Arriverait ce qui arriverait...

On vint la prévenir que Belloche déjeunait chez M. Aris-

Voilà ! Les événements marchaient sans elle !... Tant pis, tant pis !

Elle monta dans sa chambre, ouvrit la fenêtre et se plaça face au jour, pour s'aveugler, pour ne plus rien voir du monde. Mais, insensiblement, une grande vague de joie la couvrit : une compagne !... Désormais, elles seraient deux...

Le loquet du vestibule claqua...

Mon Dieu ! mon Dieu !...

Elle guetta son frère, et, comme il ne l'appelait pas et que le silence l'effrayait, elle descendit, mais elle s'arrêta

sur la dernière marche de l'escalier, cramponnée à la ramp?, l'oreille tendue...

— Mon cher, faisait la voix de Belloche, il ne s'agit pas de nous rouler... Nous ne sommes plus des enfants; les chiffres sont les chiffres : trente mille francs avec Bertrand, six mille francs sur les mines espagnoles ; et puis, mettons... mettons trente-cinq mille francs d'évaporés, « vous ne savez pas comment... »

— Pardon 1... Pardon !...

Monsieur Aristide !

— ...Allons! Je connais vos affaires mieux que vous!... Soixante et onze mille... Si votre bru vous lâche, vous aurez à lui rendre sa dot... Votre fils a payé ses dettes avec l'apport de sa femme. Je le sais, tout le monde le sait — vous aussi — et il y a des preuves. Alors, que les hommes de loi s'en mêlent, et vous goûterez à la sauce !... Eh bien ! qu'est-ce que je demande donc de si extraordinaire?... Vous me faites une donation complète de votre fortune, vous conservez votre maison, je vous sers une rente de cinq mille francs et je vous débarrasse — parlons franc ! — je vous débarrasse de votre bru... Plus de soucis pour vous, plus rien qu'à se laisser vivoter !...

Un silence.

Antonine croyait que M. Aristide s'apprêtait à riposter...

Belloche reprit :

— En somme, je rends à ma femme la dot qu'elle a apportée et qui a été dilapidée chez vous... et je vous assure, à vous, la tranquillité...

La voix se faisait cinglante :

— Savez-vous que je pourrais parfaitement me passer de vos services?... Hé! hé!... Vous vous débrouilleriez ensuite pour rembourser à ma femme ce qui lui appartient... Oui, enfin, qu'est-ce que je vous demande donc de si extraordinaire?... Vous m'aidez à préparer les voies, c'est tout!,.. Ah ! nom d'un chien, elle ne vous aura pas coûté grand mal, votre rente!...

Cette fois, Antonine savait où était son devoir.

Elle regagna doucement sa chambre, prit son chapeau et redescendit sans précautions.

Chez son frère, on s'arrêta de parler.

Elle ouvrit la porte de la rue, et, rasant les murs, courant presque, elle arriva chez M. Aristide, où Mme Chevallier l'accueillit par un :

— Et votre ouvrage, Antonine?

— Ah!... répondit-elle, égarée, en se passant les mains isur le front, mon ouvrage,... oui ! Mais il y a du nouveau !

Et elles s'enfermèrent dans la chambre de Christian, qui ; était plus sourde que celle de Mme Chevallier.

Mme Aristide, qui vint les déranger vers six heures, les trouva en larmes et les questionna.

— Nous pensons au moment où nous devrons nous séparer ! fit sa bru.

— Ma chère fille, répliqua Mme Aristide, c'est bien vous qui le voulez ! Votre beau-père ne cesse de me répéter : « Quelle drôle d'idée! Qu'est-ce qu'elle deviendra?... » Ah! ma chère fille!... Oui, qu'est-ce que vous deviendrez?

Elle soupira, pleura, et elle s'en fut ranger son linge dans l'armoire de sa chambre.

Quand elle ne savait à quoi employer son temps, ou quand elle était tourmentée, c'était à cela qu'elle se résolvait. Elle comptait ses draps, ses serviettes, ses mouchoirs, en changeait l'ordre et vérifiait les alignements. La vue de ses richesses et l'odeur de lessive étaient des remèdes qui avaient toujours raison de ses tracas.

Ce soir-là, Adèle demanda quatre ou cinq fois quand elle pourrait servir le dîner.

Enfin, lorsque M. Aristide rentra, Mme , Chevallier, qui guettait son retour, se présenta en même temps que lui dans le vestibule, et, très calme, dominant de furieux tremblements, elle lui dit :

— Je voudrais...

Les préambules étaient inutiles. Elle se reprit :

— Avez-vous terminé nos comptes? Il faut en finir... au plus tôt.

Il y avait là Mme Aristide, Adèle qui portait la soupière, et Flavie.

M. Aristide était pareil à une bête acculée.

Que s'était-il donc passé? Il sortait à peine de chez Belloche !

— Mais, dit-il un peu au hasard, justement, je me disposais à vous en entretenir.

Ils pénétrèrent dans la salle à manger, et, aussitôt assis, Mme Chevallier, dont le regard était ferme, la bouche sérieuse, le buste droit, lança un :

— Eh bien?...

C'était une invitation à laquelle on ne pouvait pas échapper,

M. Aristide sourcilla, fit tomber sa cuillère et, se baissant, dit, de dessous la table :

— Oui, je désirais vous en entretenir. Après le dîner, voulez-vous?... Après le dîner.

1 — Alors, après le dîner? dit-elle. C'était le dernier délai.

— C'est cela, geignit Mme Aristide. Ah ! ma chère fille, je ne peux pas me faire à l'idée que nous allons vous perdre !... Pourquoi?... Nous n'avions plus que vous!... Mon pauvre Ernest !... Et votre petit Christian que vous aimiez tant !... Cher petit !... Ah 1

Elle se plaignit encore, sa poitrine se gonfla, et, plongeant la figure dans sa serviette, eue étouffa un grand cri.

— Qu'est-ce que ce sera quand vous serez partie ! marmonna M. Aristide.

Sa femme l'entendit, se leva et, repoussant sa chaise qui s'abattit devant le foyer, courut à la porte et disparut dans le vestibule.

Ils ne mangeaient plus.

Mme Chevallier examinait cette pièce froide où elle avait vécu tant d'années, cette pièce dont elle n'emporterait rien que le souvenir glacé. Ce portrait de son mari, ce lustre entouré de gaze verte, ces deux fauteuils, ces vases de sacristie, cette vaisselle écornée, aussi vieille que le ménage Aristide, ces rideaux aux plis stricts, ne lui appartenaient pas : tout était la propriété de M. Aristide ! Elle partirait les mains vides. Elle s'imaginait déjà avec Hélène Duluc, à Paris... A Paris! Une immense avenue, plus vaste que l'avenue de la Gare, à Niort ; des devantures d'orfèvres et de fondeurs de bronze ; des fleuristes et de formidables magasins pareils à ceux qui sont sur les couvertures de catalogues, avec des chevaux piaffant sur la chaussée, des bonshommes tout petits qui passent entre les voitures et, par-dessus les toits, des oriflammes... C'était ainsi qu'elle se représentait Paris.

Paris! Qu'y ferait-elle?...

Mme Aristide vint reprendre sa place, mais, cette fois, elle ne tenta plus de bavarder. Elle était tout affaissée ; ses oreilles, ses tempes et la base de son nez étaient décolorés et, sur cette face aux traits subitement allongés, les pommettes faisaient deux taches plus rouges.

Il fallut attendre que la table fût desservie, pour s'expliquer. C'était sinistre.

Alors M. Aristide dit :

I — Et maintenant qu'on ne nous dérange plusl

Il prit sur le gtiéridon ce que sa femme nommait sa « serviette de financier », eut un : « Ah ! » bref, qui signifiait : i Nous y voilà ! » et, tapotant le maroquin, articula :

— Les comptes sont ici.

Il se frotta les mains :

— Avant de les examiner, ma chère amie, j'ai une mission à remplir, une mission pénible... pour nous, du moins. Pour vous... elle est flatteuse. Quand je m'en serai acquitté, je vous supplie de vous considérer toujours comme notre fille. Nous avons, Dieu merci ! trop de choses communes derrière nous pour jamais vous oublier. Donc...

Un temps, et d'un seul coup :

— Je suis chargé, par notre ami Belloche, de vous demander en mariage.

Mme Aristide sursauta.

— En mariage !... Pour qui?

— Mais... pour lui !

— Antonine m'a prévenue, dit Mme Chevallier.

— Tant mieux ! Belloche m'avait supplié de plaider sa cause : ma tâche est allégée d'autant... Malgré tout ce que cette démarche a de dur pour moi, je n'ai pas voulu me dérober à... à... Vous connaissez Belloche...

— Ah ! fichtre ! s'exclama Mme Aristide. Belloche I... Mme Belloche !... Il paraît qu'il est millionnaire !

M. Aristide s'interposa :

— Pardon ! je connais sa fortune ; il m'a mis au courant : il n'a pas tout à fait son million. Dans quelques années, il l'aura. On peut le tenir pour millionnaire. C'est un homme intelligent...

Mme Chevallier frémissait.

— C'est tout?

— Mais, fit M. Aristide,... oui! Vous savez que... Antonine est votre amie ; cette fille vous adore... Elle vous est dévouée, corps et âme... Elle... elle ne se mariera pas!... Avec son infirmité, ce serait difficile... Donc, sa fortune est à vous...

Ses yeux se retiraient dans leur cavité. Il voyait sa bru calme, résolue, et, tout en parlant, il se demandait où elle avait puisé cette énergie. Elle le considérait sans fléchir, froidement, et cela lui faisait perdre le fil de sa plaidoirie.

II se répétait, jetait dans ses périodes Antonine, la fortune de Belloche, la mémoire de Christian, déjà non plus pour convaincre, mais pour retarder le dénouement, à l'exemple

de ces condamnés qui s'adressent aux gardes, au procureur, à l'aumônier, au bourreau, à tout le monde, et qui veulent écrire, fumer, entendre la messe, tandis que tout près, au delà du mur, la guillotine les attend.

A bout de souffle, la gorge desséchée, il s'arrêta.

— Fichtre ! s'exclama encore Mme Aristide ; Mme Belloche !... vous en aurez, de l'argent !...

Tout à coup, elle étrangla : ses regards s'étaient accrochés à la photographie d'Ernest Chevallier.

Mme Chevallier, les coudes sur la table, les poings fermés, prononça posément :

— Non!

— Non, quoi?

— Non, non, non ! Vous pouvez communiquer ma réponse à M. Eelloche. Non !... Non !

— Ma chère amie, fit M. Aristide mielleusement, vous me soulagez. J'aurais eu — oui ! — une grande peine si vous aviez accepté avec joie... Il faut cependant regarder l'avenir en face. Regardons l'avenir! Le parti qui s'offre est...

— N'insistez pas !

— ...inespéré.

— N'insistez pas !

Elle avait une voix à donner des frissons. Il s'entêta cependant à « regarder l'avenir en face », un avenir barré 1

— Tandis que Belloche...

ri avait ouvert sa serviette.

— ...Nous ne pouvons pas nous le dissimuler, c'est un parti. On ne sait pas ce qu'il a... C'est énorme !... Il faut réfléchir. Tenez !...

Il referma sa serviette :

— Je suis plus raisonnable que vous. Nous réfléchirons. Et, se grimant d'un misérable sourire, il conclut :

— On voit bien que vous ne savez pas ce que c'est que la vie !... et pour une femme seule, donc !

Mme Chevallier ne bronchait pas. Elle repassait, à distance, toutes les scènes semblables à celle-ci, où elle avait laissé fuir sa volonté, bribe à bribe, et elle avait honte.

Belloche!... Oh! Belloche!

— Voudrez- vous, fit-elle, ne jamais plus me parler de cette affaire?... Maintenant, examinons nos comptes.

— Jeanne ! Jeanne !..., supplia Mme Aristide, vous voulez donc absolument nous quitter?... Voyons, Jeanne !... Pas tout de suite?...

— A la fin de la semaine.

— Vous...

M. Aristide, atterré, demanda :

— On vous attend donc?

Mme Chevallier répéta :

— Examinons nos comptes !

— Parfaitement ! nous les examinerons, mais... Il consulta sa montre et soupira :

— ...tout cela m'a mis à l'envers ; je n'en puis plus !... A demain !

Elle fit un bond vers la porte et jeta sèchement :

— Non ! ce soir !...

Cette fois, M. Aristide ne se connut plus!... Il était chez lui, il était M. Aristide, il était...

— Qui est-ce qui commande ici?

Alors, elle découpla ses chiens : « la dot mangée par Ernest, les pertes maquillées, le marché Belloche... » Et les chiffres tombaient : trente mille, trente-cinq mille...

— Joli calcul !... Vous êtes...

Ah! ce mot qui s'obstinait à ses lèvres!... Elle le retint tant qu'elle put, et puis, à bout de forces, elle le laissa s'envoler :

— Canaille!... Vous êtes une canaille!

M. Aristide s'avança, le bras levé.

— Tenez, fit-elle en lui arrachant sa serviette, les voilà, vos comptes !

Elle la retourna : pas un papier n'en tomba... rien !... Et elle la lança au milieu de la pièce.

— Canaille !... Parfaitement ! .

M. Aristide, qui gesticulait, chercha sa respiration, bégayant :

— Misé... misérable!

Ainsi, naguère, devant Bertrand : « Frip... fripouille 1 » Et il s'effondra dans un fauteuil.

Un autocrate gisait là, sabré.

Le coup était porté.

Le docteur Métayer, qu'on avait mandé d'urgence, trouva M. Aristide dans son lit, geignant :

— Docteur!... mon bon docteur!...

gj8 LA PRISON DE VERRE

Il l'ausculta longuement, réfléchit et prononça :

— Vous n'avez rien du tout.

— Si, si, docteur! faisait M. Aristide. Ici !... ah !... ici!... dans la poitrine... Vous ne sentez pas, docteur?... ah! docteur !...

Mme Aristide était à genoux et tremblait comme au jour où son fils Ernest, crachant sa pitoyable vie, avait expiré.

— Voyons, monsieur Aristide ! dit le docteur Métayer un peu rudement. Qu'est-ce qui s'est passé?

— Rien, docteur ! Absolument rien. C'était... tout à l'heure, après le dîner...

Mais la colère eut raison de lui ; il bredouilla, rageur :

— La misérable!... La misérable!...

Et aussitôt :

— Ah !... je ne sais plus ce que ]e dis ! Le sang me monte à la tête !

Le docteur Métayer comprit.

— Allons, monsieur Aristide! ne vous agitez pas...

— Il faudrait pouvoir..., docteur ! Jesuistrès, très malade ! Le docteur Métayer lui tapota les mains d'un air entendu :

— Un bon conseil ! Vous avez des tracas, n'est-ce pas? Débarrassez-vous-en donc au plus tôt.

Et il se retira, le laissant à son ahurissement, avec sa femme en prière au pied de son lit.

Mme Chevallier l'attendait en bas.

Il la tranquillisa.

— Ma chère amie, un homme de sa trempe ne peut même pas être indisposé quand cela le sauverait. Il est aussi bien portant que vous et moi, et tout à fait dans le cas de mériter quatre jours de salle de police pour simulation, s'il avait quarante ans de moins et s'il était soldat !... Aussi, pas d'ordonnance pour lui ! Pour vous...

Il se tut un instant.

Ah ! pour elle !...

— Moi, je n'entends rien aux affaires d'argent, confessat-il. Je sais bien ! vous non plus, parbleu ! Mais vous ne pouvez pas partir comme ça... Et pourtant il faut profiter de l'occasion!... C'est la dernière. Celle-ci ratée..., fini! Je vous connais !...

Ils se concertèrent, et il lui donna l'adresse d'un avoué.

Il y avait branle-bas dans la maison. On percevait le trottinement de Mme Aristide dans la chambre. Adèle et Flavie attendaient des ordres.

— Faites du tilleul, commanda Mme Chevallier.

Le lendemain, elle prit le premier train pour Niort.

Elle était auréolée de ses cheveux qu'elle avait tordus comme autrefois, victorieusement, et sa petite mèche rébarbative lui tremblait sur le front.

Les maisons basses, les pavés inégaux, les rideaux que des mains écartaient sur son passage, l'heure qui tintait au clocher, lancinante, n'existaient plus pour elle.

Antonine, le docteur Métayer, oui ! ils conservaient toujours leur place dans sa mémoire ; mais un tel bourdonnement d'abeilles lui emplissait la tête qu' Antonine et le docteur lui apparaissaient tout réduits.

Quand on la vit traverser Forgault, ce fut comme si elle avait crié : « Je quitte la maison Aristide ! » Les femmes s'abordaient, les hommes se souriaient de loin, en clignant des yeux. Les Juigné « ne fournissaient pas » à recevoir les voisins. On affirmait qu'elle avait loué la maison Barricault, qu'elle se remariait avec Belloche, ou avec le docteur Métayer...

On la guetta au train de deux heures. Un vieux monsieur à favoris blancs se tenait à ses côtés. C'était M. Montgenet, l'avoué, qui eut un long entretien avec M. Aristide.

Il ne s'agissait plus de se draper dans sa dignité, de s'ébrouer, de lancer des lieux communs, de brandir les sentiments de famille et l'autorité du chef : il fallait régler des comptes, et M. Montgenet savait exiger des précisions.

M. Aristide, qui était un grand tacticien pour les travaux d'approche, les simulacres et les démonstrations lointaines qui devaient effrayer l'ennemi dans la place, M. Aristide était un piètre combattant. On parla de « remplois », de « virements », et ces termes lui parvenaient menaçants, hérissés de pointes, ou fulgurants.

Néanmoins, voyant tout s'effondrer, il crut trouver une arme.

— Pardon! fit-il, et la pension?... Vous ne supposez pas que je vais faire cadeau à ma bru de douze années de pension chez moi?... Je demanderai qu'on en règle le prix, judiciairement...

— Oh ! monsieur, répliqua l'avoué froidement, si vous vous embarquez sur ce terrain !

Et on se salua cérémonieusement.

Mme Chevallier devait dîner chez le docteur Métayer en compagnie de M. Montgenet.

Antonine venait de la quitter ; la pauvre fille, courageuse jusqu'au bout, lui avait dit :

— Il faut partir tout de suite !

Partir!... partir tout de suite!...

Formidable aventure !

Ses malles étaient faites, sa chambre débarrassée. Les meubles suivraient, après l'inventaire.

Il fallait partir !

Et voilà qu'un bien-être nouveau jaillissait des murs ; un parfum insoupçonné, issu de l'intolérable parfum familier qui se décomposait, s'épandait dans la maison.

La glace de la cheminée contenait presque toute la chambre : telle petite chaise où Christian s'asseyait, un livre rouge sur les genoux, tel vase où elle avait mis des fleurs aux jours où la gaieté de la saison avait vaincu l'ennui accablant de sa vie, le petit secrétaire où elle avait écrit ses quelques lettres d'amour, la fenêtre où — d'ici — s'encadraient un morceau de ciel, une troupe de toits dominés par l'aiguille du clocher ; à côté, le coin d'ombre où se « mussait » Antonine.

Une longue histoire, apprise lettre à lettre et récitée d'un trait !...

Et, dans la pièce voisine, la table de Christian, l'étagère de Christian, le lit de Christian, aux grands rideaux de perse où des oiseaux fabuleux s'envolaient parmi les palmes!...

Comme il aurait été simple de dévider le fil des jours ici, dans ce demi-sommeil, sans espoirs, sans chimères, sans appétits, sans fièvres, doucement, avec de petites joies, de petites peines, le cœur apaisé !... Mais un courant d'air était venu du large.

Il fallait partir !

Les heures, qui, la veille encore, si lentes et qui s'égouttaient si régulièrement, se précipitaient, désordonnées.

Il fallait partir !

M. Aristide se fit annoncer par Flavie. Tant de bouleversements l'avaient rendu poli.

— Votre avoué sort d'ici, dit-il. Je ne m'attendais pas à cet affront !

Il fit signe à Mme Aristide, qui attendait dans le couloir :

— Deux mots avant votre départ, et je tiens à ce que votre belle-mère soit présente. Vous vous souvenez de M. Colonna, n'est-ce pas?

Une eau glacée tomba sur la poitrine de Mme Chevallier.

— Eh bien ! vous... vous avez eu des relations avec lui !... Il a six mois que je le sais !

Il n'en avait jamais eu l'assurance, mais ce bruit était venu jusqu'à lui.

— Parfaitement ! dit Mme Chevallier.

— « Parfaitement », quoi?

— Il a été mon amant !

Cette fois, son orgueil s'était épanoui. Elle avait prononcé « amant » de sa voix chaude, sans honte, orgueilleusement.

Et M. Aristide qui s'imaginait la confondre !... Il jeta cependant :

— Et Ernest?

— Ernest était mort depuis longtemps.

— Et Christian?

« Christian?... »

Elle serra les lèvres, eut un léger recul, haussa les épaules et pour ne pas paraître touchée, tourna les talons. Christian !

— Tu as entendu? fit M. Aristide. Un amant !... Elle a eu un amant !

Comme Mme Aristide semblait ne pas comprendre, il précisa, indigné :

— C'était ce garçon qu'elle a invité ici!... Le maître d'études de Christian!... Oh!

Mme Aristide ne répondit pas. Elle avait les yeux clos. Les taches livides qui, la veille, pour la première fois, avaient envahi ses tempes et ses pommettes étaient revenues. Elle ne soupirait pas, ne pleurait pas : c'était une tout autre Mme Aristide.

— Tu es édifiée? fit son mari.

Elle inclina la tête, et, tandis qu'il contemplait, en gesticulant, le lit d'une « veuve adultère », elle descendit et s'en alla par le jardin, à l'aventure, les bras ballants, anéantie...

Elle s'appesantissait sur cette révélation : sa bru, sa bru, avait eu un amant !...

Fallait-il qu'elle eût souffert pour en arriver là!... Les filles des rues prennent un amant, les femmes d'ouvriers... Elle se souvenait de la femme d'un coiffeur qui avait pris un amant parce que son mari la battait, d'une femme de cantonnier qui avait pris un amant parce qu'elle avait cinq enfants qu'elle ne pouvait pas élever. Tout Forgault leur avait jeté la pierre, — elle, Mme Aristide, comme les autres, malgré la pitié qu'elle s'était sentie ; mais il était nécessaire

de se ranger du côté des honnêtes gens et de sauver la morale !

Cette fois, c'était Jeanne !... Jeanne qui avait connu un homme, un autre mari, plus qu'un mari !

Les murs, la maison s'enfuyaient, le jardin les suivait...

Mme Aristide s'appuya au tronc d'un arbre.

Un amant !... Elle ne saisissait pas au juste ce que cela signifiait, mais elle éprouvait une sorte de déchirement à se répéter que Jeanne avait eu un amant.

M. Aristide vint la relancer :

— Il a autre chose qu'il faut tirer au clair... * Ah! la gredine !... Christian est mort quelques jours après son maître d'études...

— Laisse-moi I fit-elle brutalement.

Jeanne rentrait. Mme Aristide s'approcha d'elle et, sans un mot, l'embrassa.

Elle avait beau se répéter : « J'embrasse une femme qui a eu un amant », c'était tout de même le premier baiser affectueux qu'elle lui donnait.

Il lui semblait qu'elle étreignait son enfant qui avait commis une faute irréparable sur laquelle on ne pouvait plus que pleurer ensemble, tendrement. Les hommes ne comprendraient rien à cette peine. Elle lui chuchota :

— Ma pauvre Jeanne!... Il faudra penser à moi... Mme Chevallier s'écarta d'elle, pour la dévisager : était-il

donc possible que cela ne fût pas encore de la comédie?

Cependant elle lui rendit son baiser, un peu pour la douceur de l'illusion, refoulant l'amertume que lui causait ce mensonge. Mais, en voyant s'éloigner Mme Aristide, de ce pas d'automate aux mouvements essentiels, elle eut envie de courir à elle et de se jeter dans ses bras, en grande fille qui, elle aussi, a levé le voile d'une vraie douleur.

Si ses malles n'avaient pas été faites...

Allons ! allons ! c'était fini !

Elle dînerait chez le docteur Métayer, passerait sa dernière nuit dans la chambre où elle avait dormi durant douze années, où elle avait veillé, où elle avait versé tant et tant de larmes, où elle avait échafaudé des rêves jamais accomplis, où elle n'avait jamais été visitée par le songe qu'elle réalisait ; demain matin, au lever du jour, elle irait, en costume de voyage, baiser la terre qui recouvrait Christian... Ensuite elle fermerait les yeux, se boucherait les oreilles et, sans se retourner, elle s'enfuirait.

Si l'on se retournait, si l'on écoutait la musique de sa propre histoire, à quoi emploierait-on la vie?

Et l'heure, qui lui semblait si lointaine, tinta.

Ses bagages étaient chargés. Elle entendit un : « Diouc !... » La voiture du charron les emportait.

Il ne lui restait plus qu'à les suivre.

De sa fenêtre, elle regarda Forgault. Une silhouette se montra dans la rue : Mme Juigné !

Il soufflait un petit vent aigre qui annonçait la pluie.

Puis elle eut un grand coup d'œil vers la chambre, un de ces coups d'œil par quoi on s'imagine fixer dans sa mémoire, pour l'éternité, le spectacle qu'on veut garder ; elle vint toucher encore une fois les rideaux de Christian, sa table, son étagère... Elle exigerait qu'on les lui envoyât...

L'horloge du clocher sonna la répétition de l'heure. Anto nine n'apparaissait pas...

Elle descendit.

M. Aristide arpentait le couloir.

— En somme, lui dit-il en se plantant devant elle, où vous retirez-vous?

— Pourquoi?

— Mais pour les lettres... et pour que je sache où vous expédier nos comptes.

Elle sourit et répondit :

— Vous aurez mon adresse...

— Et qu'allez-vous faire, maintenant? reprit-il.

— Je ne suis pas en peine.

— Ce sont des paroles en l'air, ma chère amie !... Enfin, quoi qu'il arrive, n'oubliez pas que vous portez toujours... (sa voix eut des vibrations de métal...) le nom honorable de Chevallier... N'oubliez pas que ce nom m'appartient, que je ne souffrirai pas de le voir traîner dans le ruisseau !

Et, satisfait, il se jeta dans la salle à manger en lançant :

— Adèle, servez mon café au lait !

Il se figurait avoir eu le dernier mot.

Mme Aristide surgit du coin de la cuisine, appela :

— Jeanne !

Au bas du perron, elle la serra contre elle en lui glissant :

— Adieu!... Il ne faut pas m'en vouloir... si je vous a* fait de la peine... quelquefois!... Qu'est-ce que je vais devenir !...

Et elle se sauva dans le jardin ; mais au moment où la porte de la grille se referma, elle tournoya et s'abattit sur

les cordons de pommiers. Adèle, qui, les yeux brouillés de larmes, avait vu disparaître Mme Chevallier, accourut en entendant Flavie crier : « Au secours ! »

Mme Aristide était évanouie.

M. Aristide rédigea une dépêche pour un docteur de Niort : le docteur Métayer n'existait plus pour lui.

Il était de ces gens forts qui, dans les cas les plus désespérés, savent ne jamais oublier un outrage.

Mme Chevallier passait sur le quai, lorsque Antonine entra dans la gare.

— Ah ! geignit-elle à bout de souffle, j'ai cru vous manquer !...

— Mais..., dit Mme Chevallier en la contemplant, que vous est-il arrivé?

Elle répondit :

— Tout à l'heure... je suis tombée dans l'escalier. Une ecchymose cernait son œil droit, et tout près, sur la

pommette, s'étalaient deux traces rouges de la grandeur d'un sou.

— Laissez donc ! reprit-elle, j 'ai des années pour me guérir : parlons de vous !

Et elle éclata en sanglots.

Ce fut déchirant.

Mme Chevallier avait conscience d'abandonner une victime à des bêtes fauves. Elle hasarda :

— Nous nous reverrons ! Je vous le promets !... Antonine balançait la tête : Non! non!... On lui aurait

prédit un joli mariage, une existence de plaisirs ou la beauté des yeux, que cela lui aurait paru moins invraisemblable.

— Eh bien ! fit Mme Chevallier, gravement, partez avec moi !

Allons donc ! comme ça?...

— ...Alors, venez me rejoindre !

C'était déjà plus atténué.

Au moment où on fermait les portières, le docteur Métayer traversait les voies. Il étreignit son amie qui lui dit à l'oreille :

— Docteur... Antonine!

— Oui !... je...

Il eut une grimace pour réprimer un afflux de larmes. Le train démarrait.

.Mme Chevallier agita la main, mais Antonine ne pouvait déjà plus l'apercevoir.

Le docteur Métayer soupira.

— Il faut être courageuse, Antonine. Elle nous écrira... et puis, nous deux, nous parlerons d'elle... Ab çà?... fit-il en se rapprochant pour l'examiner.

Elle prévint sa question :

— Je suis tombée dans l'escalier.

— C'est vrai?... Votre frère n'y est pour rien?

Elle eut un « non », de la tête, et ils s'éloignèrent ensemble, silencieusement.

Au premier carrefour, il s'arrêta et dit :

— Vous êtes tombée... dans l'escalier?... Il faudra vous baigner l'œil, Antonine... Et si jamais vous avez besoin de quelqu'un... n'est-ce pas?...

Il la quitta là-dessus.

Il était neuf heures. La journée commençait. Antonine se répétait en rentrant : « Si j'avais besoin de quelqu'un... »

Deux heures après, elle pensa : « Elle est à Poitiers. »

Ensuite : « Elle est à Tours... », « ...à Blois... »

A six heures : « Elle est à Paris... Ah ! mon Dieu ! »

TYP. PI.O.V-NOURRIT ET Cie, 8 RUE GARANCIERE. 2S5IJ.

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