VI. g 2e livraison
noire qui s'attachait sous son menton , sorte de coiffure fort en usage parmi les vieilles femmes écossaises de cette condition; ses yeux étaient noirs , extraordinairement vifs et spirituels. Je liai conversation avec elle; je commençai par lui demander ce qu'elle faisait pour vivre, etc.
" Elle me répondit qu'en hiver elle ressemelait les bas , c'est-à-dire qu'elle cousait des semelles aux bas des gens de la campagne; occupation qui est au métier de tricoteuse de bas à peu près dans le même rapport que le métier de savetier à celui de cordonnier, c'est-à-dire tout à la fois et moins élevé et moins lucratif. Elle enseignait aussi à lire à quelques enfants. Pendant l'été elle élevait des poulets.
« Je lui dis qu'à son visage j'oserais gager qu'elle n'avait jamais été mariée. Elle rit de bon cœur, et me répondit : « Il faut que j'aie la plus singulière figure qui fût jamais , pour que vous ayez envie de gager crïa. Mais ditesmoi , madame , ce qui vous a fait penser ainsi. » Je lui répliquai que c'était son air joyeux et serein. « Avec un bon mari, de beaux enfants et l'abondance de tout ce qui est nécessaire n'avez-vous pas, reprit-elle, plus de raisons que moi d'être heureuse? Quant à moi, je suis la plus pauvre d'une classe de gens bien pauvres , et je gagne à grand'peine de quoi me soutenir par les moyens que je vous ai expliqués. » Après quelque temps encore de conversation, durant lequel je fus de plus en plus charmée du bon sens de ses discours et de la naïveté '■ de ses remarques , elle se levait pour partir, quand je lui demandai son nom. Son visage devint sombre, et elle me dit gravement, et en rougissant : « Mon nom est Hélène Walker ; mais votre mari me connaît bien. »
« Le soir je ne manquai pas de raconter le plaisir que j'avais eu à causer avec cette vieille femme, et de demander ce qu'il y avait d'extraordinaire dans son histoire. M *** me répondit qu'il n'existait peut-être pas de femme plus remarquable qu'Hélène Walker. Elle était restée orpheline, ayant à sa charge une sœur beaucoup plus jeune qu'elle , qui fut élevée et entretenue par ses soins. On peut imaginer ce qu'elle ressentit en apprenant que celte unique sœur à laquelle elle s'était attachée par tant. 2. Ce mot est en fiançais dans le texte ori
WALTER SCOTT
de motifs d'affection, était accusée d'infanticide, et qu'elle-même était assignée pour déposer contre elle comme principal témoin. Le conseil de l'accusée dit à Hélène que si elle déclarait que sa sœur avait fait pour ses couches quelques préparatifs, tant petits fussent-ils, on qu'elle lui avait fait quelque confidence sur son état, une telle déposition sauverait la vie de cette infortunée, parce qu'elle était le principal témoin à charge contre elle. Hélène répondit : « Il m'est impossible de dire une fausseté sous la foi du serment. Quoi qu'il puisse en résulter , je ferai ma déclaration d'après ma conscience. »
« Le jugement eut lieu : la sœur fut déclarée coupable, et condamnée. Mais en Ecosse la loi laisse un intervalle de six mois entre la sentence et l'exécution : Hélène Walker mit ce temps à profit. Le jour même de la condamnation de sa sœur, elle fit dresser une pétition contenant le détail exact des faits , et dans la nuit elle partit à pied pour Londres.
« Sans introduction ni recommandation , avec sa pétition toute simple, et peut-être mal rédigée ( c'était sans doute l'ouvrage de quelque greffier de bas étage attaché au tribunal ) , elle se présenta en plaid de tartan, et avec l'habillement du pays, au feu duc d'Argyle , qui immédiatement lui fit obtenir la grâce qu'elle sollicitait. Munie de cette grâce, Hélène revint à pied, assez à temps pour sauver sa sœur.
« Ce récit m'intéressa si vivement que je me déterminai aussitôt à cultiver la connaissance d'Hélène Walker; mais comme je devais quitter le pays le lendemain , je fus obligée d'ajourner mon projet jusqu'à mon retour , qui eut lieu au printemps suivant. Ma première promenade fut pour aller à la cabane d'Hélène Walker.
<c Elle était morte quelque temps auparavant. Mes regrets furent extrêmes, et je fis possible pour obtenir des renseignements sur Hélène Walker , d'une autre vieille femme :i habitait l'autre partie de sa chaumière. Je lui demandai si Hélène avait jamais parlé de i i histoire d'autrefois , de son voyage à Londres, etc. « Non, me répondit la vieille femme:
I. ne était une rusée commère; et si quelque voisin la questionnait lit-dessus, elle détournait toujours la conversation. •
« En un mot , tout ce que j'appris ne servit qu'à augmenter mes regrets et à exalter mon opinion sur Hélène Walker, qui avait uni tant de discrétion à une si héroïque vertu. »
Ce récit était enfermé dans la lettre suivante, adressée à l'auteur, sans date ni signatare :
■ Uonsieur, l'aventure dont voici la relation m'est arrivée il y ■ vingt-six ans. Hélène Walker est enterrée dans le cimetière d'iron-
gray , à six milles environ de Dumfries. J'avais formé le projet d'élever sur sa tombe un petit monument pour rappeler le souvenir d'un si noble caractère; mais je préfère vous laisser le soin d'en perpétuer la mémoire d'une façon plus durable. »
Le lecteur peut maintenant juger si l'auteur a embelli ou altéré l'intéressant et touchant mélange de la plus hante vertu et de l'affection la plus tendre que déploya Hélène Walker, le modèle de la Jeanie Deans du roman. Mistress Goldie malheureusement était morte avant que l'auteur eût mis son nom en tête de ces volumes ; ainsi il n'eut pas l'occasion d'adresser à cette dame ses remerciments pour sa précieusa communication. Mais sa fille, miss Goldie , voulut bien ajouter aux bons offices de sa mère, en envoyant à l'auteur les informations suivantes :
« Mistress Goldie fit son possible pour recueillir d'autres renseignements sur Hélène Walker, particulièrement sur son voyage à Londres : mais elle ne put rien découvrir. L'élévation naturelle du caractère de cette fille , un profond respect pour l'honneur de sa famille , lui faisaient considérer l'infortune de sa sœur comme inséparablement unie au souvenir de son propre dévouement ; si bien qu'aucun de ses voisins n'osait jamais la questionner sur co sujet. Une vieille femme, parente éloignée d'Hélène, qui vit encore, a dit qu'elle avait travaillé avec elle pendant une moisson, mais qu'elle ne se hasarda jamais à lui parler du procès de sa sœur, ou de son voyage à Londres. Hélène, ajoutait-elle, était fière, et le prenait bien vite sur un ton fort élevé. Cette même vieille femme a dit que chaque année Hélène recevait une galette de sa sœur qui demeurait à Whitehaven, et qu'elle ne manquait jamais d'en envoyer une bonne part à ellemême, ou à la famille de son père. Ce fait, tout simple qu'il est, montre suffisamment quelle affection subsista toujours entre les deux sœurs , et que la plus jeune était convaincue que son aînée n'avait agi que par des principes de la plus pure vertu. C'est ce qu'une autre petite anecdote très-significative montrera mieux encore. Un parent de mistress Goldie , qui voyageait dans le nord de l'Angleterre, s'étant arrêté dans une petite auberge, fut conduit dans le parloir par une servante qui, après avoir soigneusement ferme la porte, lui dit : « Je suis la sœur de Nellv Walker. » Elle faisait bien voir par la qu'elle regardait sa sœur comme plus connue par sa noble conduite, qu'elle ne L'était elle-même par une espèce de célébrité fort différente.
■ Mistress Goldiedesirail extrêmement qu'uni pierre tumulaire et une inscription lussent plaiur la fosse d'Hélène Walker, dans le cimetière d'irongray; et si sir \Y aller Scott veut
bien prendre la peine de composer cette inscription , une souscription qui sera facilement remplie dans le voisinage nous mettra à même de réaliser ce vœu. »
Il est presque inutile d'ajouter que la demande de miss Goldie sera bien volontiers exaucée, et sans qu'on ait besoin de s'adresser à la générosité du public. Il n'est pas plus nécessaire de répéter combien l'auteur se croit obligé au correspondant anonyme qui lui a fourni un sujet où brille avec tant d'éclat la dignité morale de la vertu , dénuée de l'appui de la naissance, de la beauté ou du talent. Si l'exécution laisse beaucoup à désirer , c'est que le talent a manqué au peintre pour transporter dans un cadre plus étendu l'esquisse si simple et si frappante tracée par mistress Goldie.
Abbotsford, ier avril i83o.