I..m vint une beauté lutine
Chantant une cliansou badine; Et depuis ce moment le peuple rassemblé Vose plus visiter la riante culliue.
« Allons, Effie, dit sa sœur, notre père va rentrer. » La jeune fille cessa de chanter. « Pourquoi revenez-vous donc si tard ?
— Il n'est pas tard , répondit Effie.
— Il est hait heures sonnées à toutes les horloges de la ville, et le soleil est couché derrière les montagnes de Costorpln'ne. D'où venez-vous donc, que vous rentrez si tard ?
— Je n'ai été nuile part.
— Et qui est-ce qui vous a quittée auprès du mur ?
— Personne.
— JNulle part ! personne ! J'espère que c'est un endroit et des personnes convenables qui vous retiennent si tard dehors ?
— Et pourquoi m'épier ainsi ? Il est sûr que si vous ne me Taisiez pas de questions , je ne vous ferais pas de mensonges. Vous ai-jejamaisdemandéceque vientfaire ici lelaird de Dumbiedikes, qui avec des yeux aussi brillants que ceux d'un chat sauvage (excepté, j'en conviens , qu'ils sont un peu plus verts et moins beaux ) ne cesse de vous regarder ?
— Vous savez très-bien qu'il vient ici pour voir notre père, » répondit Jeanie à ce'te malicieuse remarque.
« Et Reuben Butler vient - il aussi pour voir notre père , qui est si fatigué de ses mots latins? » dit Effie enchantée de trouver moyen , en dirigeant une attaque sur le pays ennemi, de détourner celle dont elle était men cée ; et avec la pétulance de la jeunesse elle continua à tourmenter sa sœur aînée. Elle la regardait d'un air rusé et ironique en chantant à voix basse , mais d'un ton significatif, ce passage d'une vieille chanson écossaise :
En traversant le cimetière, J'ai rencontré le laird du val.
I.e pauvre sot no m'a fait aucun mal ; Mais avant cette 9tli> dernière.
J'ai rcncoutre le clerc. . . .
ïei elle s'interrompit en regardant sa soeur; et voyant ses yeux remplis de larmes , elle lui jeta les bras autour du cou et l'embrassa avpc empressement.
Jeanie, quoique mécontente, ne put résister aux caresses de cette naïve enfant de la nature, chez qui le mal et le bien ne semblaient nullement rélléchis. Mais en lui rendant son baiser, en signe de réconciliation complète, elle ne put s'empêcher de lui dire avec douceur :
« Effie, si vous apprenez de vilaines chansons, vous pourriez vous en servir moins méchamment.
— Ah, oui! » dit la jeune fille en la serrant dans ses bras, «je voudrais n'en avoir jamais appris, je voudrais n'avoir jamais été là; je voudrais que ma langue eût été coupée , plutôt que de vous avoir affligée.
— Ne parlez plus de cela, » répondit sa bonne sœur; « rien de ce que vous me ditps ne peut m'affliger : mais ne faites pas de peine à notre père !
— Oh !non, non, dit Effie; etquand il y auraitautant de danses qu'il y a d'étoiles au firmament pendant une nuit d'hiver, je ne ferais pas un pas pour y aller.
— La danse ! répéta sa soeur étonnée; et qu'allez-vous faire à la danse? »
Peut-être, dans ce moment d'expansion, le Lis de Saint-Léonard aurait fait a sa sœur une confidence sans réserve, et m'aurait épargné la peine de raconter une déplorable histoire; mais le mot danse avait frappé l'oreille du vieux Davie, qui, venant de tourner le coin de la maison, arriva près de ses filles avant qu'elles se fussent aperçues de sa présence. Le mot prêtât, celui même de pope, eut produit un effet moins terrible sur Davie; car la danse , qu'il appelait un accès volontaire el mesuré de folie, lui semblait le plaisir le plus propre à détruire toute pensée sérieuse, et a jeter dans toute espèce de désordres; encourager ou seulement permettre des réunions de
WALTER SCOTT
personnes d'un rang élevé ou inférieur pour cet absurde et bizarre objet, ou pour les représentations dramatiques , lui paraissait une des preuves les plus frappantes de l'hérésie du siècle. Le mot danse, prononcé par ses filles et à sa porte , lui fit perdre toute patience. «La danse! s'écria-t-il , la danse! La danse, d;tes-vous? osezvous bien parler de danse à ma porte ? C'est en se livrant à ce plaisir licencieux et profane (,ue les Israélites adorèrent le veau d'or à Béthel ! c'est en dansant qu'une vile prostituée obtint la tête de .Jean-Baptiste! .le prendrai ce chapitre pour texte de l'exercice de ce soir, puisque vous avez besoin d'instruction sur ce point ; car cette malheureuse a eu certainement lieu de maudire le jour où elle se livra à cet exercice profane; mieux eût valu pour elle être née boiteuse, et être portée de porte en porte comme la vieille Bessie Bo.ie, demandant l'aumône, que d'être la fille d'un roi, dansant et jouant des instruments comme elle a fait. Je me suis souvent étonné qu'un homme qui a une fois fléchi les genoux pour un motif pieux, osât jamais plier le jarret pour sauter au son de la flûte et du violon. Et je bénis Dieu avec le digne Pierre Walker ' , le colporteur de Bristo-
t. Ce personnage, sur lequel l'auteur ne pourrait garder complètement le silence sans une indigne ingratitude, mit un /.èle et nue ardeur extraordinaires a réunir el enregistrer les actions et les opinions des eaméroniens. Il demeurait, ipiaud il n'étail pan en voyage, dans lirislo-l'ort. a kdimUourg. Il taisait le métier de marchand amlxilaiit nu colpnrleur, prolcssiiui qu'il parait avoir exercée eu
Irlande «usai bien quen Angleterre. Il composa
des notices luograp'.iipies sur Alexandre l'eden , Jobll Seuiplc, .IiiIiii Wevwoiu) et Kicbard l.ameron , tous ministres de la secte caïuérouienne , OJHÏ dut son iiiiin a ce dernier.
C'est dans ces traites, écrits avec le sentiment et l'esprit de cette croyance, el non dans les récits falsifiée d'une époque plus récente, qu'il faut rbercher le caractère réel de cette aeete persécutée. Walker écrit avec une simplicité qui tantôt tombe dans le liiitlesipie . tantôt lins le mysticisme le plus obscur, mais epu c\|irnue tinijoiirs une pleine en u lia née dans la vente de sa rrov.iuce cl peint la pureté de ses sentiments. On retrouTC quelque-
Port, de ce que dans la jeunesse, époque où l'on aime la danse , le danger que courait ma tête , la crainte de l'échafaud , de la ba le, du sabre, de la torture, le froid et la faim , la douleur et la fatigue, ont comprimé la légèreté de ma tête et la vivacité de mes jambes.
Et maintenant, jeunes filles, si je vous entends prononcer ce mot de danse , si vous songez seulement qu'il existe au monde quelque chose semblable à des danses au son de la flûte et du violon, aussi vrai que l'aine de mon père est avec Dieu , je vous abandonne et vous renonce pour mes filles. Allons, rentrez, rentrez, » continua-t-il en s'adoucissant, car ses deux filles, Effie surtout, versaient des larmes abon-
fois chez lui un esprit étroit et une insupportable bigoterie. Son goût pour le merveilleux appartient à son époque et à sa secte; mais il n'y a guère lieu de suspecter sa véracité toutes les l'ois qu'il parle de ce qu'il a vu ou jugé par lui-même. Ses petits traités se vendent aujourd'hui fort cher, surlnut les éditions anciennes et authentiques.
L'anathfjne que Daxie Deans prononce contre la danse est en partie emprunté à Pierre Walkcr, qui remarque comme une injure pour le nom de Richard Caméron , que sa mémoire l'ut insultée « par les joueurs de flûte et de violon qui jouaient la marche caméronienne, musique charnelle et mondaine au son de laquelle dansent tant de chrétiens. Aucune danse ne convient à un chrétien , mais celle-là moins que toute autre. Quoique l'Écriture rapporte, contimie-t-il, des lautes dans lesquelles tombèrent les saints , aucun d'eux n'est accusé de s'être livré à ces accès réguliers de folie. Nous voyons que les méchants et 1rs profanes s'y sont adonnés lors de l'ignoble et honteuse adoration du veau d'or; et il eût mieux valu pour cette malheureuse créature qui dansa pour obtenir la tête de Jean-Baptiste, être née impotente et n'avoir jamais pu remuer un membre. Les historiens disent que son péché fut écrit sur son jugement; car peu après, comme elle dansait sur la glace, la glace se rompit et lui brisa la tête : sa tète dansa au-dessus et ses pieds au-dessous. On en peut conclure que quand la corruption du monde était excessive, on dansait aux mariages ; mais quand le ciel sur leurs tètes , et la terre sous leurs pieds, les inondèrent de torrents d'eau, leur joie lut aussitôt arrêtée; quand le Seigneur, ^dans sa justice, fit tomber une pluie de feu et de soufre sur la ville coupable de Sodome , plongée dans la débauche et les plaisirs , leurs violons t'enflammèrent, et tous les habitants du pays sur trente milles de long et dix de large, comme disent les Écritures, grillèrent dans leur peau; et au dernier jour, tous ceux qui dansent
MID-LOTHTAN. Il
dantes; « rentrez, mes chères enfants; nous demanderons à Dieu de nous préserver de ces folies profanes qui engendrent le péché, qui soutiennent le royaume des ténèbres dans sa lutte contre le royaume des lumières. »
Quelque bonnes que fussent les intentions de Davie, il avait mal choisi son temps pour prononcer cette espèce d'anathème contre la danse. Il opéra un changement dans les sentiments d'Rffie, et la détourna de s'ouvrir à sa sœur comme elle voulait le faire. « Elle me regarderait comme la boue de ses souliers, se dit-elle, si elle savait que j'ai dansé quatre fois avec lui sur la prairie, et une fois chez Maggie Macqueen; elle me menacerait de le dire a mon père et deviendrait tout à fait maîtresse.
et célèbrent des noces, quand tout s'embrasera, changeront bien vite de ton et de mesure.
« Je me suis souvent étonné, dans le cours de ma vie, qu'un homme qui sait ce que c'est que fléchir le genou pour une prière fervente, osât plier le jarret pour sauter au son de la flûte ou du violon. Je bénis le Seigneur de ce que dans ma jeunesse, temps où l'on aime la danse, la crainte du sabre et des balles pour mon cou et ma tète, les tortures, les fers, le froid, la faim, la fatigue, ont réprimé la légèreté de ma tète et la folle de mes jambes. Il sut bien le faire entendre a la reine Marie, net homme de Dieu dont la mémoire ne doit jamais périr, John knox, quand elle lui porta ce perfide défi, qui eût accablé nos ministres a I esprit bas, à la langue confuse, de lui donner un avertissement public et fidèle du danger qu'entraînerait pour l'Église et la nation son mariage avec le Dauphin de f rance. Kntrant dans une cour extérieure où les femmes de Marie sautaient et dansaient, il s'écria : « O belles dames, ce serait là un beau monde s'il n'y en avait pas d'autre, et si le ciel était bien loin de vous! mais songez à la mort qui viendra s'emparer de vous, et alors où seront vos chants et vos danses ? » La danse étant un mal si répandu, surtout parmi les jeunes croyants, tandis que tons les serviteurs de Dieu devraient en avoir horreur, j'ai cru devoir m'élever avec force contre elle , et surtout contre cette folie qu'on appelle la marche camer nienne. » ( yie et Mnrt de ti nis Saints , etc. , par Pierre Walker, in-i?. , page 5g. )
On peut observer ici que quelques-uns des caméroniens les moins rigides faisaient une distinction en faveur des danses où les deux sexes étaient séparés; ils les regardaient comme un exercice légitime et bon pour la santé. Mais quand les hommes et les femmes dansaient ensemble, on appelait cela des danses entremêlées , qu'où regardait comme un énorme scandale.
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Mais je n'y retournerai plus, c'est bien décidé; je plierai une feuille dans ma Bible ■ , et ce sera comme si j'avais f it serment de n'y plus al er. » Et elle tint parole toute une semaine, pendant laquelle elle fut d'une maussaderie singulière et d'une humeur chagrine qu'on ne voyait chez elle que lorsqu'elle éprouvait quelque contradiction.
Il y avait dans cette conduite quelque chose de mystérieux et d'autant plus inquiétant pour la tendre et affectueuse Jeanie, qu'elle aurait cru mal agir envers sa sœur en confiant à leur père des craintes qui pouvaient n'avoir d'autre cause que sa propre imagination. De plus, son respect pour le vieillard ne l'empêchait pas de s'apercevoir qu'il était d'un esprit irritable et absolu; et souvent elle pensa que sa haine contre les amusements de la jeunesse dépassait les bornes imposées par la religion et la raison. Elle comprenait bien que, priver tout à coup sa sœur de la liberté illimitée dont elle avait joui jusque là, produirait plus de mal que de bien , et qu'Effie, dans l'effervescence et l'opiniâtreté de la jeunesse, pourrait trouver dans les préceptes outrés de son père une excuse pour les enfreindre tous. Dans les conditions élevées, une demoiselle, quelque légère q l'elle soit, est toujours retenue p;u- les règles de l'étiquette, et soumise à la surveillance de sa mère ou de sa c nductrice; mais les lilles de campagne, qui saisissent un moment de gaieté dans les intervalles du travail, n'ont personne pour les surveiller, ni rien pour les retenir, et ces amusements n'en deviennent que plus dangereux.
Jeanie sentait cela avec chagrin, quand une circonstance parut devoir la délivrer de ses inquiétudes.
Mistress Saddletree, avec qui nos lecteurs ont déjà fait connaissance, était parente éloignée de Douce DavieDeans:
i. Cet usage pnpalaire de faire une marque en j.ii.ini une feuille de la Bible quand nn a pria une résolution ferme, esl eocon regardé rn I comme une manière de prendre le ciel à témoin de sa sincérité, a. m.
SCOTT
et comme c'était une femme d'une vie réglée et douée d'un bon cœur, une.
sorte de liaison avait toujours existé ei.tre les deux familles. Cette d gne femme, un an et demi environ avant l'époque où commence notre histoire, eut besoin d'une fille de loutiq::e. Elle dit un jour à Dcans que M. Saddletree n'était jamais chez lui qua..d il pouvait mettre le nez dans les cours de jus'ice, que c'était une chose fort embarrassante pour une femme d'être toujours au milieu des paquets de cuir, vendant des sel les et des br des, et qu'elle avait pensé à son arrière-cousine Kffie, qui lui conviendrait parfaitement pour l'aider dans son commerce.
Celte proposition plut beaucoup à Davie. Sa fille serait logée, nourrie, recevrait des gages : c'était une position, convenable. Elle serait sous la surveillance de mistress Saddletree, qui marchait dans la bonne voie, et qui demeurait to.t près de l'église de la prison, où l'on pouvait enlendre les profitables enseignements d'un ministre qui, comme le disait Davie, n'avait pas fléchi le genou devant Paal , c'est-à-dire . qui n'avait pas adhéré aux hérésies du temps, à l'Union, à la tolérance, au patronage, et autres serments érastiens exigés du clergé depuis la révolution , et surtout sous le règne de « la dernière femme » ( comme il appelait la reine Anne), la dernière de l'infortunée famille des Stuarts. Tout occupé de l'avarrtage que tirerait sa fille des lionnes doctrines qu'elle entendrait sor.ir de la bouche d'un tel homme, le bon vieillard ne songea nullement aux pièges, d'une espèce bien dif'érente, auxquels une créature si b.'lle, si jeune et si lé* gève, serait exposée an milieu d'une cité populeuse et corrompue. Le fait est qu'il avait une telle horreur pour les fuites le plus à redouter en pareil cas, qu'il aurait songé a don- er des avis à sa fille contre la tentation de commettre un meurtre , avant dépenser a craindre pour elle des pèches auxquels s< ti âge et sa beauté l'exposaient bien davantage. Il
regretta seulement qu'il lui fallût vivre sous le même toit que Bartholiu Saddletree, cet homme mondain que Davie, loin de le savoir aussi ignorant qu'il l'était en effet, croyait rempli de toutes les connaissances judiciaires dont il faisait parade, et qu'il n'en aimait que d'autant moins. Les légistes, surtout ceux qui siégeaient comme anciens dans l'assemblée générale de l'Église, avaient toujours été les premiers à appuyer les mesures de tolérance relatives au serment et à d'autres sujets que Davie Deans regarJjit comme la destruction du sanctuaire et l'anéantissement des libertés de l'Égiise. Il fit à sa fille de longues leçons sur le danger d'écouter un formaliste mondain comme Saddletree; mais il ne lui parla que très-légèrement des dangers de la mauvaise compagnie et de la dissipation, auxquels beaucoup de gens auraient cru Effie plus exposée qu'a des erreurs théoriques sur quelque point de foi.
Jeanie se sépara de sa sœur avec un sentiment de regret mêlé de crainte et d'espérance. Elle n'avait pas autant de conliance que son père dans la prudence d'Effie, car elle l'avait observée de plus près, sympathisait davantage avec tous ses sentiments, et pouvait mieux apprécier les tentations auxquelles elle allait être exposée. D'un autre côté, mistress Saddletree était une femme respectable, attentive, sévère; elle aurait droit d'exercer sur Effie l'autorité absolue d'une maîtresse, et elle saurait en user avec, fermeté, quoique avec douceur.
D'ailleurs le séjour d'Effie chez Saddletree romprait sans doute certaines mauvaises connaissances qu'elle la soupçonnait d'avoir iaites dans le faubourg voisin. Tout bien considéré, elle voyait donc avec plaisir le départ de sa sœur; et ce ne fut qu'au moment de se séparer d'elle pour la première fois de sa vie, qu'elle sentit toute la force de son chagrin.
Pendant qu'elles se tenaient étroitement embrassées, se livrant aux plus vives émotions de leurs cœurs, Jeanie trouva Ja force de recommander à sa sœur la
plus grande réserve pendant son séjour à Edimbourg, conseil qu' Effie écouta sans lever une seule fois ses grands yeux noirs, dont les pleurs coulaient en abondance : enfin elle embrassa sa sœur en sanglotant, lui promit de ne pas oublier ses bons conseils , et elles se séparèrent.
Pendant les premières semaines , Effie remplit et au-delà ce que désirait sa parente; mais bientôt eile se relâcha de son zèle pour le service de mistress Saddletree. La bonne dame eut souvent à se plaindre du temps qu' Effie mettait à faire les commissions qu'on lui donnait au dehors, et de son air d'impatience quand on la grondait à ce sujet. Mais cette excellente femme crut qu'il était bien naturel à une j une fille , pour qui tout était nouveau dans Edimbourg, de s'amuser en route, et que son impatience n'était quela vivacité d'un enfant gâté, soumis pour la première fois à la volonté d'autrui. « Holy-Rood, disait-elle, n'a pas été bâti en un jour. Patience, elle s'y fera avec le temps. »
11 semblait qu'elle eût prédit la vérité. Au bout de quelques mois , Effie parut occupée tout entière de ses devoirs, quoiqu'elle ne s'en acquittait plus avec cette gaieté et cette légèreté qui auparavant charmaient tous les chalands. Sa maîtresse la vit souvent pleurer, mais s'efforçant de cacher ces marques de chagrin dès qu'on les remarquait. Bientôt ses joues devinrent pâles , et sa marche pesante. La cause de ce changement n'aurait point échappé à l'œi exercé de mistress Saddletree, qui malheureusement fut obligée, par une maladie, de garder la chambre pendant les derniers mois qu' Effie resta chez elle. Pendant ce temps, le chagrin d'Effie allait presque jusqu'au désespoir. Tous ses efforts étaient inutiles pour commander aux souffrances qu'el.e éprouvait ; et elle commettait de si fréquentes erreurs dans la boutique que Saddletree, obligé, pendant la maladie de sa femme, de s'occuper de son commerce beaucoup plus que ne le lui permettait son amour pour la jurisprudence, perdit toute pa-
tience avec la jeune fille, et lui déclara dans son latin, et sans égard pour le genre, qu'il faudrait la taire traduire devant un jury, comme fat u us f furiosus et naturalUer idiota. Les voisins et les autres domestiques observaient de plus , avec une curiosité maligne ou une pitié humiliante, les traits défigurés, l'élargissement de la taille et les joues pâles de cette jeune fille , naguère si belle et encore si intéressante. Mais Eflie n'accorda sa confiance a personne, et répondit aux railleries par des sarcasmes, à toutes les questions par d;s dénégations positives ou par des turreuts de pleurs.
Enfin quand mistress Saddletree , ayant recouvré la santé, allait reprendre sa surveillance ordinaire sur sa maison, Effie Deans, comme pour échapper a un examen de la part de sa maîtresse, demanda à Bartholin la permission d'aller passer une ou deux semaines chez elle, donnant pour motif une indisposition et le désir d'essayer du repos et du changement d'air. Saddletree, qui se croyait des yeux de lynx pour la discussion des lois les plus subtiles et les plus embrouillées, était aussi incapable de rien deviner dans les affaires ordinaires de la vie qu'un professeur de mathématiques hollandais; il laissa Eflie partir , sans concevoir le moindre soupçon, sans lui faire la moindre question.
On découvrit par la suite qu'elle ne se rendit a Saint-Léonard qu'une semaine après avoir quitté la maison de son maître. Quand elle y arriva , sa sœur crut voir un spectre, plutôt que cette joyeuse et jolie fille qui avait quitté pour la première fois la maison paternelle, il y avait dix-sept mois. Dans les derniers temps, la maladie de mistress Saddletree avait fourni à Effie un prétexte suffisant pour se donner tout entière aux affaires de la boutique dans Lawnniarket, et ne pas aller a Saint-Léonard ; et , de son coté, Jeanie avait été tellement occupée par les soins domestiques , que le n'avait guère eu le temps d'aller voir sa soeur a Edimbourg. Les deux soeurs s'étaient donc vues à peine pendant les dernier!
SCOTT
mois , et aucun bruit n'était armé aux oreilles des habitants de la chaumière isolée de Saint-Léonard. Aussi Jeanie, effrayée de l'état de sa sœur, l'accabla aussitôt de questions, auxquelles la malheureuse jeune fille ne fit que des réponses incohérentes et vagues; enfin elle se trouva mal. Jeanie, trop sûre du malheur de sa saur, était alors dans la terrible alternative d'apprendre à son père le déshonneur d'Eflie , ou de chercher à le lui cacher. A toutes les questions sur le nom, le rang de son séducteur , et le sort de l'enfant à qui elle avait donné le jour, Effie resta muette comme la tourne vers laquelle elle paraissait descendre rapidement. La moindre alLsion à l'un eu a l'autre de ces points la jetait dans un transport de desespoir. Jeanie désolée fut sur le point d'aller trouver mistrets Saddletree pour prendre conseil de son expérience, et ob tenir, s'il était possible, quelques lumières sur cette malheureuse affaire, quand cette démarche fut prévenue par un nouveau coup du destin , qui sembla mettre le comble à l'infortune de cette famille. Davie Deans avait été alarmé de l'état de sa fille; m..is Jeanie l'avait distrait de l'idée de lui faire subir un examen trop pressant. Aussi fut-ce un coup de foudre pour le pauvre vieillard quand, à l'heure où le laird venait d'entrer, selon son habitude, arrivèrent a Saint- Léonard d'autres hôtes, inattendus et au visage sombre: c étaient des officiers de justice, porteurs d'un mandat judiciaire pour rechercher et appréhender au corps Etfie ou Euphémie Deans, accusée du crime d'imanticide. Un coup aussi imprévu et aussi accablant abattit le vieillard, qui, dans sa jeunesse, avait bravé la tyrannie civile et militaire au milieu des glaives, des tortures et des potences. Il tomba privé de sentiment, et les «jfliciers de justice , afin d'échapper à une scène déchirante , tirent sortir de son lit, avec une sorte de grossière humanité, celle qu'ils étaient venus saisir, et la placèrent dans une voiture qu'ils avaient amenée. Les prompts se-
LA PRISON DU <;ours que Jeanie porta à son père pour Je rappeler à la vie , commençaient à peine a produire q'ielque effet, quand le bruit de.s roues ramena son attention sur sa malheureuse sœur. Courir après la voiture en poussant des cris, fut le premier mouvement de son désespoir; mais elle fut arrêtée par quelques femmes du voisinage, que la vue d'une seule voiture dans ce lieu retiré y avait rassembles , et qui la firent rentrer presque •de force dans la maison. L'affliction de ces bonnes gens, qui étaient attachés à la famille de Saint-Léonard , fut vive et profonde. Dumbiedikes lui-même fut tiré de son apathie ordi. aire. « Jeanie! » s'écria-t-il en tirant sa hourse, « Jeanie, ne vous affligez pas, cela ne sert à rien; l'argent remédie à tout. » Et il montrait sa bourse en parlant ainsi.
Le vieillard se releva enfin, et regardant autour de lui comme s'il eut perdu quelque chose, parut retrouver peu à peu le souvenir de son malheur. « Où est-elle? » s'écria-t-il d'une voix qui fît retentir la maison ; « où est-elle cette vile créature qui a déshonoré le sang d'un honnête homme? Où est-elle celle qui n'a plus de place parmi nous, qui est venue chargée de ses péchés, comme un démon parmi les enfants de Dieu? Où est-elle, Jeanie ? amène-la-moi , que je puisse l'anéantir d'une parole et d'un regard. »
Tous s'empressère.t autour de lui pour le consoler, chacun à sa manière.
Le laird lui offrait sa bourse ; Jeanie brûlait des plumes et lui faisait respirer du vinaigre; les femmes lui disaient :
« Voisin Deans , c'est une cruelle épreuve, sans doute; mais songez au rocher des âges ; voisin , songez a la promesse de l'Écriture.
— J'y songe, voisine; et je bénis Dieu d'y pouvoir songer au milieu du naufrage et de la ruine de ce qui m'est le plus cher; mais être père d'une débauchée , d'une sanguinaire Zipporah , d'une homicide! Oh! comme les méchants triompheront dans leur méchanceté ! et les prelatistes, les latitudinairiens , dont les mains se sont endurcies
à manier le sabre ! Us nous mépriseront ; ils diront que nous sommes comme eux. Je suis cruellement affligé, voisine, pour cette proscrite , pour l'enfant de ma vieillesse ; mais je suis plus affecté encore, parce que ce sera une pierre d'achoppement , un su,et de scandale pour toutes les âmes honnêtes!
— Davie , l'argent n'y peut-il rien ? » dit le laird , montrant toujours sa bourse verte, qui était pleine de guinées.
« Je vous dis, Dumbiedikes, répondit Davie, que si tout ce que je possède eût pu la sauver de ce déshonneur, j'aurais tout abandonné , n'emporiant que mon bonnet et mon bâton , pour aller demander l'aumône au nom de Dieu , et je me serais cru heureux ; mais s'il ne fallait qu'un dollar, que la vingtième partie d'un dollar pour la préserver de la honte et du châtiment, L)a>ie Deans ne les donnerait jamais! Non, non; un œil pour un œil, une dent pour une dent, la vie pour la vie, le sang pour le sang, c'est la loi de l'homme, c'est la loi de Dieu. L;iissez-moi, laissez-moi ! Pour lutter contre une telle épreuve je dois tomber à genoux , je dois prier dans la solitude. »
Jeanie , revenue peu à peu à elfe, fit la même prière à ceux qui vinrent les visiter le lendemain : ils étaient encore dansi une profonde affliction , mais Deans portait le poids de son malheur avec une affectation de courage inspirée par le sentiment de ses devoirs religieux, et Jeanie étouffait son chagrin pour ne pas éveiller celui de son père.
Telle était la situation de cette malheureuse famille dans la matinée qui suivit la mort de Porteous , époque à laquelle nous sommes arrivés.