VI. 100e livraison
Elle daigna cependant, apaisée sans cloute par le succès de son sarcasme , expliquer plus clairement son affaire, après que le magistrat , ayant ordonné le silence , lui eut recommandé de parler ou de se retirer.
« Son enfant était son enfant, disaitelle, et elle venait la tirer de peine, et empêcher ce qui pouvait lui arriver. Si elle n'avait pas la tête aussi saine que bien d'autres, c'est que bien d'autres n'avaient pas souffert autant qu'elle ; mais ce n'était pas une raison pour qu'on l'enfermât entre les quatre murs d'une prison. Elle pouvait prouver, par plus de cinquante témoins , que sa tille n'avait jamais vu John Porteous , mort ou vivant, depuis qu'il lui avait donné un coup de canne, le brutal qu'il était, pour avoir jeté un chat mort sur la perruque du prévôt le jour de la naissance de l'électeur de Hanovre. »
Malgré l'aspect repoussant de cette femme et la rudesse de ses manières , le magistrat sentit que ce qu'elle disait était juste, et qu'elle pouvait, dans sa condition , avoir autant de tendresse pour son enfant qu'une mère plus riche et plus estimable pour le sien. Il se mit donc à examiner les circonstances qui avaient donné lieu à l'arrestation de Madge Murdockson ou Wildfire ; et comme il était évident qu'elle n'avait pris aucune part à la sédition , il ordonna qu'elle fût rendue à sa mère, se contentant de la mettre sous la surveillance de la police. Pendant qu'on était allé chercher Madge dans la prison , le magistrat essaya de découvrir si ia mère savait que sa fille eût prêté ses habits à Robertson. Mais il lui fut impossible d'en rien tirer sur ce point. Elle déclara qu'elle n'avait pas vu Robertson depuis le jour mémorable où il s'était échappé pendant le service divin , et que si sa fille lui avait prêté ses habits , ce ne pouvait être que pendant qu'elle était à Duddungstone, petit village à deux milles d' Edimbourg, où elle pouvait prouver qu'elle avait passé la nuit de l'événement. A l'appui de ce fait, un des of-
130 WALTE
liciers de la vide déclara qu'ayant été faire des perquisitions à Duddungstone, dans la chaumière d'une blanchisseuse, pour du linge volé, il y avait rencontré Maggie Murdockson, dont la présence avait achevé de lui rendre cette maison suspecte, ne la regardant pas comme une fdle de très-bonne réputation.
« Je vous le disais bien , dit la vieille : ce que c'est que d'avoir une réputation, bonne ou mauvaise ! Eh bien , après tout, il est possible que je vous dise, au sujet de Porteous , quelque chose que tous vos membres du conseil n'ont encore pu trouver, malgré tout l'embarras qu'ils ont fait. »
Tous les regards se tournèrent alors vers elle, toutes les oreilles s'ouvrirent. « Parlez, dit le magistrat.
— Ce sera dans votre intérêt, » lui dit le clerc de la ville d'un ton encourageant.
Elle continua à garder un silence opiniâtre pendant deux ou trois minutes , jetant autour d'elle des regards où se peignait la joie maligne que lui causait l'incertitude où elle les tenait tous; se décidant enfin : « Tout ce que je sais , dit-elle, c'est qu'il n'était ni gentilhomme, ni officier, mais un brigand et un gueux comme la plupart d'ent e vous.
Eh bien ! que me donnerez-vous pour cette nouvelle maintenant ? Prévôt ou bailli aurait pu rester long-temps au service de la bonne ville avant d'en avoir découvert autant, mes enfants. »
Madge entra en ce moment, et sa première exclamation fut : « Eh , mon Dieu ! ne voilà-t-il pas notre vieille diablesse de mère! Ma foi , messieurs, il faut convenir ipie nous sommes une belle famille, nous voilà déjà deux reunies ici; et cependant nous avons vu de meilleurs jours, n'est-ce pas, ma mère? »
Les veux de la vieille Maggie avaient exprimé quelque chose qui ressemblait au plaisir en voyanl sa fille mise en liberté; mais, soit que s;i tendresse maternelle, comme celle de la tiuresse,ne pût se témoigner sans qu'il s'v mêlât de la férocité, soit que les paroles de Madge
R SCOTT
eussent réveillé en elle des idées qui avaient irrité de nouveau son caractère acariâtre et farouche, elle poussa rudement sa fille du côté de la porte , en s'écriant : « Oui , oui , tu vas voir ce qui t'attend maintenant ; tu n'es qu'un cerveau timbré, une maudite échappée de Bedlam, et tu n'auras que du pain et de l'eau pendant quinze jours pour tout le mal que tu m'as donné : c'est encore trop bon pour toi , grande paresseuse. »
Madge, poussée vers la porte, échappa à sa mère, et revint en courant auprès de la table, où elle fit au juge une profonde révérence avec des gestes bizarres, et lui dit en éclatant de rire : « Notre mère est de mauvaise humeur, monsieur, suivant sa coutume; elle a eu quelque querelle avec son vieux mari ; et c'est Satan, comme vous savez, messieurs.»
Cette explication fut faite d'un ton de confidence, et les auditeurs (telle était encore la crédulité de cette génération) ne l'entendirent pas sans un frisson involontaire. « Son mari et elle ne s'accordent pas toujours bien , et c'est moi qui dois payer les violons : heureusement que j'ai bon dos, après tout. Mais si elle ne sait pas vivre, ce n'est pas une raison pour que ceux qui ont plus de jugement qu'elle ne le sachent pas, eux. » Ici elle fit de nouveau une profonde révérence, tandis que sa mère l'appelait d'une voix rauque :
« Madge , attends ; si je vais te chercher !...
— L'entendez-vous? dit Madge; mais cela ne m'empêchera pas de m'echapper pendant la nuit, pour aller danser au clair de lune, quand son mari et elle traverseront les airs sur un manche à balai pour aller voir Jean Jap, qu'on a mis dans la prison de KirKealdv. Ah, ah! ils feront un joli voyage, quand ils auront sous les pieds luch Keith et les montagnes, et la mer avec tontes ses belles vagues qui viennent battre le pied des rochers à la lueur argentée de la lune. Me voila, ma inere, nie voilà, » dit-elle en entendant une dispute s'élever à la porte, entre la vieille et les officiers de
LA PRISON DU police qui voulaient l'empêcher de rentrer. Madge, élevant alors le bras en l'air et l'agitant d'une manière bizarre , chanta de toute la force de ses poumons :
Je la vois la-haut dans les airs, A cheval sur ma jument grise; Je la vois là-haut dans les airs;
et elle s'élança de la salle en sautillant à la manière dont les sorcières de Macbeth quittaient autrefois la scène.
Quelques semaines s'écoulèrent avant que M. Middleburgh pût exécuter le projet bienveillant qu'il avait formé de se rendre lui-même à Saint-Léonard pour découvrir s'il serait possible d'y obtenir le témoignage dont il était question dans la lettre anonyme.
Pendant ce temps, les perquisitions qu'on ne cessait de faire pour découvrir les meurtriers de Porteous avaient occupé l'attention et le temps de tous ceux qui étaient employés dans l'administration de la justice. Dans le cours de ces recherches, il se présenta deux circonstances en rapport direct avec notre histoire. Butler, après que sa conduite eut mé encore examinée, fut déclaré innocent detouteparticipationà la mort de Porteous ; mais, comme il s'était trouvé présent à cette affaire, on l'obligea de donner caution qu'il ne quitterait pas sa résidence ordinaire de Libberton, afin de pouvoir paraître comme témoin lorsque sa présence serait jugée nécessaire.
L'autre circonstance fut la disparition de Madge Wildfire et de sa mère. On ne les trouva pas lorsqu'on alla les chercher pour leur faire subir d'autres interrogatoires, et M. Sharpitlaw découvrit quelles avaient trompé la surveillance de la police et quitte la ville le jour même où elles avaient paru dans la salle du conseil. On ne put réussir à trouver le lieu de leur retraite.
Cependant l'extrême indignation du conseil de régence, en apprenant l'outrage fait à son autorite par le meurtre de Porteous , lui avait dicté des mesures qui prouvaient qu'il avait plus consulté son désir de se venger des coupables que le caractère du peuple, et surtout
celui des ministres du culte. On fit passer au parlement un acte promettant une récompense de 200 livres sterling à celui qui dénoncerait toute personne soupçonnée d'avoir pris part à cette affaire, et par une loi sévère, et dont on n'avait vu que peu d'exemples , la peine de mort fut prononcée contre quiconque donnerait asile aux coupables. Mais ce qui irrita surtout les esprits, ce fut une clause qui ordonnait que cet acte serait lu dans les églises par le ministre ofnciant, le premier dimanche de chaque mois, avant de commencer le sermon , pendant un temps désigné. Les ministres qui refuseraient de se soumettre a cette injonction devaient être déclarés inhabiles à siéger ou à voter dans aucune assemblée ecclésiastique, et en cas de récidive, incapables d'occuper aucune place dans l'Église d'Ecosse.
Cette dernière mesure réunissait dans une même cause ceux qui se rejouissaient publiquement de la mort de Porteous, quoiqu'ils n'osassent pas justiûer ouvertement la manière dont elle avait eu lieu , et les plus scrupuleux presbytériens , qui regardaient comme une espèce d'empiétement sur \ejus divinum ( droit divin ) , l'intervention du gouvernement civil et législatif dans les affaires du culte; puisque l'assemblée générale seule, comme représentant le chef invisible de l'Église, devait posséder le privilège exclusif de régler tout ce qui appartenait à ces sortes d'affaires. Beaucoup de gens aussi , dont les principes politiques et religieux étaient différents, et qui par conséquent étaient fort peu touchés de ces considérations, crurent voir dans un acte aussi violent du parlement un esprit de vengeance peu convenable au corps législatif d'une grande nation , et une espèce de tentative de fouler aux pieds les droits et l'indépendance de l'Ecosse L'abolition de la charte et des privilèges de la ville d'Edimbourg, en punition d'une action commise dans l'enceinte de ses murs par une populace furieuse et effrénée, fut généralement regardée par un grand
nombre de personnes comme un prétexle qu'on s'était empressé de saisir pour humilier cette ancienne capitale de L'Ecosse. Enfin , ces procèdes irréfléchis et violents excitèrent un mécontentement universel, et beaucoup de ressentiments particuliers.
Au milieu de la chaleur de ces dissensions, on s'occupa enfin du jugement d'Ktfie Deans, qui était déjà depuis plusieurs semaines en prison, et M. Middleburgh résolut d'aller visiter la famille pour s'assurer de son témoignage. Il choisit donc, un beau jour pour diriger sa promenade d côte de Saint-Léonard.
Cette excursion dans la campagne devait sembler assez lointaine à un bon bourgeois de ce temps-là, quoique maintenant il y en ait beaucoup qui habitent des maisons dans l'es faubourgs de la ville, qui s'étendent bien au-delà du lieu dont il est ici question. Une promenade de trois quarts d'heure cependant, faite avec toute la lenteur convenable à un magistrat, amena notre digne bailli aux rochers de Saint-Léonard, devant l'humble demeure de Davie Deans.
Le vieillard était assis sur un banc de gazon placé à l'extrémité de sa chaumière, et s'occupait à raccommoder de ses propres mains un harnais de charrette : car dans ce temps les ouvrages qui demandaient le plus de soin et d'adresse regardaient le chef de la famille lui-même, même lorsqu'il jouissait d'une certaine aisance. Après avoir relevé la tète, a l'approche d'un étranger, il continua de s'occuper de son travail avec le même air de gravité auslere. Il eut été impossible de deviner, sur ses traits et dans ses manières, le profond chagrin qui l'accablait intérieurement. M. Middleburgh attendit un moment que Deans s'aperçdt de sa présence et commençât la conversation; mais il rompit le premier le silence que continuait a garder le vieillard.
« Mon nomcstMiddlebur^h, M. .lames
]\lid(llebiir»li, un des magistrats actuels de la ville d'Edimbourg.
-•Cela se peut, » repondit laconique*
SCOTT
ment le vieux Deans sans interrompre son travail.
« Vous devez savoir, continua le bailli, que le devoir d'un magistrat est souvent pénible.
— Cela se peut, répondit Davie; je ne le conteste point, » et il continua de garder un sombre silence.
« Vous ne pouvez ignorer non plus , continua le magistrat, que nos fonctions nous obligent souvent à la désagréable nécessité de faire de fâcheuses enquêtes dans les affaires des autres.
— Cela peut être , reprit encore Deans; je n'ai rien à dire là-dessus ni pour ni contre; mais je sais qu'il y eut jadis dans la ville d'Edimbourg une magistrature composée d'hommes justes et craignant Dieu, auxquels n'était pas confié en vain le glaive de la justice, et qui étaient redoutés des malfaiteurs et honorés des gens de bien. Dans ces temps glorieux du digne et xenérable prévôt Dick*, quand l'assembléegénérale de l'Église, formée d'hommes pieux et fidèles, s'unissait aux vrais barons écossais, aux magistrats de cette ville et des autres villes d'Ecosse, aux gentilshommes, aux bourgeois et au peuple, ne formant qu'un seul et même cœur, voyant (\e> mêmes yeux, entendant des mêmes oreilles, et réunissant toutes leurs forces pour soutenir ensemble l'arche sainte; alors on voyait les particuliers livrer leurs trésors a l'Etat avec autant d'indifférence que si c'eût été des pierres. Mon père a vu jeter les saes de dollars de la croisée du prévôt Dick dans les
i. Sir William Dïck offre on exempte Frappant île l'ioeonatance de l.i Fortune. Il lut pendant un temps l'homme le plus i iehe qui eaistil en Ecosse . .1 l.i tête d'un commerce eitrèmeatenl étendu , et administrateur des deniers publics. Ku (640, il estimait su Fortune a 200,000 livres sterl William Dick était nu membre télé do Govenonl . et dans l.i mémorable année de ii>',i. il prêta aui étals écossais ux><ooo marcs i la Fois, et pari.i les mit in ct.it île soutenir «1 de parer l'armée, qui autrement aurait été licenciée II avança ensuite ao.000 li»r«s sterling pour ta servie*] M nu Charles pendrai l'usurpation; et s'et.mt attire l'inimitié du parti dominant parceaemica rm» du .1 la cause royale» on le dépouilla d'une autre
fourgons destinés à les transporter à l'armée de Dunse-Law; et si vous ne voulez pas en croire son témoignage, on peut vous montrer encore cette même croisée dans lesLuckenbootlis. Je Crois que c'est un marchand de draps qui occupe aujourd'hui cette boutique, aux Chandeliers de fer , cinq portes audessus de l'enclos de Gossford ; mais nous n'avons plus maintenant le même esprit, nous faisons plus de cas de la moindre vache de notre étable que de la bénédiction que l'ange de la nouvelle alliance donna au patriarche, et que des obligations auxquelles nous soumettent nos devoirs nationaux ; nous donnerions volontiers une livre d'Ecosse pour débarrasser nos vieux arbres et nos lits de ces insectes d'Angleterre qu'on appelle punaises, et nous ne donnerions pas un sou pour débarrasser le pays de ces nuées de sauterelles, de tous ces arminiens, sociniens et déistes, vomis par les abîmes de l'enfer , et fléau de cette génération tiède, insidieuse et corrompue. »
Comme beaucoup d'orateurs entraînés par leurs sujets favoris, Davie Deans s'était abandonné à son enthousiasme,
somme d'argent montant en tout à 65,ooo livres Sterling
Etant ainsi réduit à l'indigence, il alla à Londres pour tâcher de recouvrer une partie des .sommes qu'il avait avancées sur la garantie du gouvernement; mais, au lieu de recevoir aucune satisluction , le Crésus écossais lut jeté dans une prison, où il mourut le 19 décembre i655.
Ou dit que sa mort lut hâtée par le manque du nécessaire; mais ce rapport est un peu exagéré, s'il est vrai, comme on le dit communément, que, quoiqu'on ne lui fournit pas de pain, on ne l'ait pas laissé manquer de croûte de pâté, qui de là fut appelée lr nécessaire de sir If'illiam Dick.
Luc brochure in-folio, intitulée Etat déplorable de feu sir William Dick, sert de monument aux vicissitudes de sa fortune. Elle contient plusieurs gravures , dont l'une représente sir William à cheval et environné de gardes, en sa qualité de lord prévôt d'Edimbourg, au moment où il surveille le déchargement d'un de ses riches navires. Une seconde le montre arrêté et entre les mains des huissiers. Une troisième le représente mort en prison. Cet ouvrage est regardé comme très-precieux par les amateurs de gravures. Le seul exemplaire que j'en aie jamais vu fut acheté 3o livres sterling.
malgré ses peines d'esprit; et sa mémoire bien exercée lui avait fourni les comparaisons et les figures de rhétorique familières à ceux de sa secte.
M. Middleburgh se contenta de lui répondre : « Tout ceci se peut tr;s-bien, mon ami; mais, comme vous le remarquiez vous-même tout à l'heure, ,e n'ai rien à dire ni pour ni contre. Vous avez deux filles, monsieur Deans? »
Le vieillard tressaillit comme quelqu'un dont on vient de toucher la blessure ; mais se remettant aussitôt , il reprit son ouvrage, qu'il avait posé à coté de lui dans la chaleur de la déclamation , et répondit d'un ton ferme et sombre : « Je n'ai qu'une fille , monsieur, une seule lille.
— Je vous entends, dit M. Middleburgh, vous n'avez qu'une fille aveevous; mais cette malheureuse enfant qui est en prison est, à ce que je crois, votre seconde fille. »
Le sévère presbytérien leva les yeux vers le magistrat. « D'après le monde et suivant la chair, elle est ma fille; mais depuis qu'elle est devenue l'enfant de Bélial , depuis qu'elle s'est enfoncée dans la voie d'iniquité et de perdition, elle a cessé de faire partie de ma famille.
— Hélas ! monsieur Deans, » dit Middleburgh en s'asseyant à côté de lui , et cherchant à prendre sa main , que le vieillard retira avec fierté, « nous sommes tous pécheurs nous-mêmes, et les erreurs de nos enfants, qui ne doivent pas nous étonner , puisque c'est une suite de la corruption de notre nature que nous leur avons transmise , ne nous donnent pas le droit de les rejeter de notre sein.
— Monsieur , » dit Deans avec impatience, « je sais cela tout aussi bien. ...le veux dire, » reprit-il en cherchant à réprimer l'irritation que lui causait cette morale , car les gens qui sont le plus portés a donner des leçons aux autres, sont ordinairement le moins disposés à en recevoir; « je veux dire que ce que vous observez peut être juste et raisonnable; mais je n'ai pas l'habitude de
134 WALTE
parler de mes affaires particulières à un étranger. D'ailleurs, dans cette grande crise nationale , quand l'acte voté à Londres à l'occasion de l'affaire de Porteous,et qui vient de nous arriver, frappe ce malheureux royaume plein d'erreurs et cette Église persécutée, d'un coup plus funeste qu'aucun de ceux qu'ils ont reçus depuis le fatal Test'; dans un moment comme celui-ci, dis-je
— Mais, brave homme, dit M. Middleburgh, vous devez, avant tout, songer à votre propre famille, sans quoi vous seriez pire que les infidèles.
— Je vous dis, bailli Middleburgh, reprit Davie Deans , puisque vous êtes bailli , et il y a peu d'honneur à l'être dans ces temps de corruption ; je vous dis que j'ai entendu le digne Saunders Peden... je ne me rappelle plus à quelle époque, mais c'était dans ces jours de persécution où l'Église d'Ecosse était foulée aux pieds: je lui ai entendu dire à ses auditeurs, qui étaient pourtant de bons et fermes chrétiens , qu'il y en avait parmi eux qui étaient capables de s'affliger davantage de la perte d'un veau oud'unevachenovésquedetouslesmaux et oppressions du siècle; que les uns s'occupaient d'une chose, les autres d'une autre, mais toutes étrangères à leur salut. Il y avait une lady Hundleslope, qu'il reprit de ne songer qu'à aller retrouver son fils chez elle, et cette dame avoua devant moi qu'elle n'avait pu se défendre de penser avec inquiétude à ce fils, qu'elle avait laissé livré à uup maladie de langueur. Qu'aurait-il donc dit de moi si j'avais cessé de m'occuper de la bonne cause pour une fille perdue, une....? Cela me tue, de songer à ce qu'elle est devenue.
— Mais la viede votre enfant... Pensez à cela. S'il était possible de lui sauver la vie !
—Sa vie! s'écria Davie, je ne donnerais pas un de mes cheveux blancs pour sa vie, puisque sa réputation est perdue.
i. Serment qu'on exigeait dea membre* du parlement, par lequel il.s rejetaient la ■aprématic du pape. Ttst veut dire épreuve, a. m.
R SCOTT
Et cependant, » dit-il en s'adoucissant et en rétractant ses dernières paroles, «j'ai tort, monsieur Middleburgh, je donnerais tous ces cheveux blancs, qu'elle a déshonorés, je dominerais la vieille tête sur laquelle ils ont blanchi , pour sauver sa vie, afin qu'elle eut le temps de se repentir et de rentrer dans la bonne voie; car que reste-t-il aux pécheurs, si ce n'est le souffle qui leur est laissé pour faire pénitence? Mais je ne la reverrai plus... non; c'est à quoi je suis • décidé. Je ne la reverrai jamais.. .»Kt ses lèvres continuèrent de trembler une minute après qu'il eut cessé de parler, comme s il répétait intérieurement le même serment.
« Écoutez -moi, monsieur ; je crois parler à un homme de bon sens : si vous voulez sauver la vie a votre fille, il faut employer des moyens humains.
— Je vous entends; myis M. Novit, , qui est le procureur et l'agent d'un personnage respectable, du laird de Dunibiedikes, doit faire pour elle, dans cette circonstance, tout ce que peut la sagesse humaine. Quant à moi . je ne me crois pas autorisé à avoir quelque chose de commun avec vos tribunaux*, de la manière dont ils sont organises maintenant. J'ai là -dessus des scrupules de conscience qui ne me permettent pas de m'en mêler.
— C'est-à-dire, reprit Middleburgh, que vous êtes un cameronien, et que vous ne reconnaissez pas l'autorité de nos c^urs de justice et de notre gouvernement actuel?
— Avec votre permission, monsieur, »
répliqua Davie, qui était trop fier de ses connaissances polémiques pour consentir à se reconnaître le disciple de personne, « vous me relevez avant que je sois tombe. Je ne sais pas pourquoi on m'appellerait un cameronien, surtout 3 présent qu'on a donne le nom de ce célèbre martyr à toute une bande de soldas qui, à ce que j'ai entendu dire de la plupart, jurent, blasphèment, et se servenl d'expression* profanes avec autant d'abondance que Richard Caméron
en mettait à prier et à prêcher; mais parce qu'on trouve le moyen de déshonorer le nom de ce saint martyr en le donnant à une danse mondaine appelée la danse caméronienne, qu'accompagne le son des tambours et des flûtes , et à laquelle se livrent un trop grand nombre de prétendus chrétiens; car il est tout à fait indigne d'un chrétien de danser , n'importe sur quel air, et surtout pêlemêle avec des lemmes : c'est une coutume perverse, le signal de la ruine de tant de pauvres créatures, comme ma propre expérience me l'a trop bien appris.
— Mais , monsieur Deans , reprit M. Middleburgh, je voulais vous dire seulement que vous étiez un caméronien,ou un Mac-Millanite, ou enfin un membre de ces sociétés qui croient blesser la foi en prêtant serment à un gouvernement par lequel l'acte du Covenant n'est pas ratifié.
— Monsieur, » reprit le controversiste à qui de telles discussions faisaient oublier jusqu'à ses chagrins domestiques, « vous ne pouvez me prendre aussi aisément que vous le croyez. Je ne suis ni un Mac-Millanite, ni un Russelite, ni un Hamiltonien, ni un Harleyite, ni un Howdenite. Je ne me laisserai maîtriser par aucun de ceux-là. Je ne tire mon nom de chrétien d'aucun vase d'argile.
J'ai mes principes et mes opinions, dont j'aurai à répondre en même temps que de ma conduite, et je suis un humble partisan de la bonne vieille cause, d'une manière légitime.
— C'est-à-dire, monsieur Deans, dit Middleburgh, que vous êtes un Deansiste, et que vous avez des opinions qui vous sont particulières.
—Vous pouvez en croire ce qu'il vous plaît, répondit Davie; mais j'ai soutenu mon témoignage devant de bien grands personnages et dans des temps plus difficiles. Et quoique je ne veuille pas m'élever aux dépens des autres, je voudrais que tout le monde , hommes et femmes, dans ce pays, eussent aussi bien rendu témoignage et se fussent maintenus
dans le droit chemin, quoique sur le bord d'un précipice expose aux vents et aux torrents, et eussent évite les pièges et les embûches de droite et de gauche d'une manière aussi ferme que Johnny Dodds de Farthing's Acre, et quelqu'un que je ne nommerai pas.
— Je suppose, reprit le magistrat, que vous voulez dire par la que Johnny Dodds de Farthing's Acre et Davie Deans de Saint -Léonard constituent à eux deux les seuls membres de la véritable Église d'Ecosse.
— Dieu me préserve de prononcer des paroles aussi pleines de vanité, quand il y a tant de fidèles chrétiens ! reprit Davie Deans; mais je dois dire que chaque hcmme agit suivant les facu.tés et la grâce qu'il a reçues, de sorte qu'il ne faut pas s'étonner...
— Tout cela est très - édifiant , dit M. Middleburgh, mais je n'ai pas le temps de rester là à l'écouter. Voici ce dont il s'agit maintenant : j'ai ordonné qu'on envoyât une citation à votre fille Jeanie; si elle paraît le jour du jugement , et vient faire sa déclaration , il y a lieu d'espérer qu'elle pourra sauver la vie de sa sœur. Si par que.ques scrupules surja légitimité de sa comparution devant une cour régie par l'autorité du gouvernement actuel , vous l'empêchez de remplir les devoirs d'une bonne sœur et d'une fidèle sujette , je dois vous dire, quelque dure que cette vérité puisse paraître à vos oreilles, que vous , -qui avez donné la vie à cette fille infortunée, vous serez cause qu'elle, la perdra d'une manière prématurée et violente. »
En parlant ainsi, M. Middleburgh se leva pour s'en aller.
« Un moment, un moment, monsieur Middleburgh ! » s'écria Deans dans la plus grande perplexité d'esprit; mais le bailli, qui sentait probablement que.
prolonger la discussion serait affaiblir l'effet de son plus puissant argument, refusa de s'arrêter et se hâta de prendre congé.
Deans retomba sur son siège, ab«
WALTF.R SCOTT.
sorbe par une multitude de sensations contradictoires. C'était un grand sujet de controverse parmi ceux de son opinion en matières religieuses, que de décider jusqu'à quel point le gouvernement qui avait succédé a la révolution pouvait être reconnu sans péché par les vrais presbytériens, dès qu'il ne reconnaissait pas lui-même la grande ligue solennelle , ou pacte national appelé le Covenant. Depuis peu, ceux qui professaient cette doctrine générale, et qui se donnaient les titres pompeux d'anti-papistes, anti-épiscopaux , anti-érastiens, anti-sectaires, de véritables débris du parti presbytérien, s'étaient divisés euxmêmes en plusieurs petites sectes qui avaient chacune une opinion différente sur le degré de soumission qui était dû aux lois et aux chefs du gouvernement actuel, et qu'on pouvait lui accorder sans péché.
Dans une assemblée très - orageuse qui eut lieu en 1682 pour discuter ces poin*s importants et délicats, les opinions d'un petit nombre de fidèles se trouvèrent entièrement différentes les unes des autres. Le lieu où cette conférence s'était tenue était en harmonie parfaite avec une telle assemblée. C'était une vallée sauvage et écartée du Tweeddale, entourée de hautes montagnes et très-éloignée de toute habitation humaine. Une petite rivière ou plutôt un torrent de montagne, appelé Je Tafia, traverse le vallon avec une grande impétuosité et y forme successivement différentes petites cascades, qui ont fait donner à ce lieu le nom de Ta/la- Linus*. La, les chefs des partisans dispersés du Covenant , que leur
I. Cette assemblée remarquable eut lieu le i5 juin , et on trouve le rapport des déliais et des contestations qui s'y élevèrent dans un ouvra-e de Michel Schield, intitulé Faifhful contm&ing ditfleryéâ, Gtaaçnw, r-X<>. r;n(. offre ,,,, |nsU.
et singulier exemple de l'influence- de l'esprit métaphysique et polémique qui s'él.iil emp.ire de ees
pauvret gem persécutés . puUqn'an milieu et
tous lis maux qu'ils avaienl a sunl'lrir el des persécutions réelles, ils I ajoutaient enenre entre CU\ la désunion el la discorde sur des points purement imaginaires.
bannissement de la société humaine et le -ouvenir des rigueurs auxquelles ils avaient été exposés avaient rendus au si sombres de caractère que singuliers dans leurs opinions religieuses, se rassemblèrent, les armes à la main, et discutèrent a coté d'un torrent, avec une confusion que le bruit de la cascade ne pouvait couvrir, sur des points de controverse qui n'avaient ni plus de solidité ni plus de consistance que l'écume du torrent mugissant auprès d'eux.
Le jugement irrévocable de la plupart de ceux qui composaient cette assemblée , était que tout paiement de taxe ou de tribut au gouvernement existant devait être considéré comme entièrement illégal, et une espèce de sacrifice aux idoles. Relativement aux autres impositions ou degrés de soumission , les opinions étaient partagées , et ce qui caractérise peut - être le mieux l'esprit de ces pères militants de l'Église, c'est que, tandis que chacun regardait comme impie de payer l'impôt employé à l'entretien de l'armée, les uns reconnaissaient, les autres niaient la légitimité des droits de péage, et de ceux levés pour l'entretien des routes, et autres dépenses indispensables. Il s'en trouvait encore qui, poussant à l'excès leurs scrupules au sujet de ces impôts de barrières et de relais, croyaient ne pouvoir en conscience payer le tribut ordinaire aux passages des bacs. Un d'eux surtout, dans l'ardeur de son zèle, James Uussel, l'un des n jurtriers de l'archevêque de Saint- Andi'ews, s'était élevé avec beaucoup de chaleur contre cette dernière ombre de soumission à l'autorité constituée.
Ce personnage, fanatique ainsi que ses partisans se faisaient aussi de grands scrupules de donner aux jours de la semaine et aux mois de l'année leurs noms ordinaires, qui pour eux sentaient tellement le paganisme, qu'ils finirent par conclure que ceux qui reconnaissaient des noms tek que lundi.
mardi, janvier, février, se montraient
LA PRISON DU dignes pour le moins des châtiments qui avaient été prononcés contre les anciens adorateurs des idoles.
Davie Deans s'était trouvé présent dans cette occasion mémorable, quoique trop jeune pour élever la voix dans cette savante controverse. Sa tête cependant avait été fortement échauffée par le bruit, les clameurs et la métaphysique ardue de la discussion : c'était un sujet de doute sur lequel son esprit s'était souvent reporté; et quoiqu'il ei'it eu le plus grand soin de cacher aux autres et peut-être à lui-même l'état d'incertitude où il flottait encore, il n'avait jamais pu parvenir à prendre dans ce cas une résolution précise. Son bon sens naturel avait du moins contre-balancé la fureur de son zèle controversiste. Il n'était sans doute pas satisfait de la tranquillité et de l'insouciance même avec lesquelles le gouvernement du roi Guillaume souffrait les erreurs du siècle, puisque loin de rendre à l'Église presbytérienne son ancienne suprématie , il avait passé un acte d'amnistie en faveur de ceux qui avaient été ses persécuteurs , et leur avait conféré des titres , des grâces et des emplois. Quand dans la première assemblée générale qui succéda à la révolution, on proposa de reconstituer la ligue du Covenant, ce fut avec horreur que Davie vit cette proposition éludée par des hommes d'un esprit mondain et d'une politique charnelle, suivant ses expressions, comme étant inapplicable aux temps actuels et incompatible avec l'esprit de l'Église moderne. Le règne de la reine Anne avait augmenté sa conviction que le gouvernement établi depuis la révolution n'avait pas le véritable esprit presbytérien ; mais plus raisonnable que les bigots de sa secte, il ne confondait pas la modération et la tolérance de ces deux règnes avec la tyrannie et l'oppression activement exercées sous ceux de Charles II et de Jacques II. La forme presbytérienne, quoique privée du poids jadis attaché à ses sentences d'excommuni-
cation , et forcée de tolérer l'existence de l'épiscopat et de plusieurs sectes différentes, était encore la religion nationale; et quoique la gloire du second temple fût bien inférieure à celle dont le premier avait brillé depuis 1639 jusqu'à la bataille de Dunbar , cependant c'était encore un édifice qui, bien que privé de la force du premier et n'inspirant pas le même effroi , conservait au moins la forme et la symétr'e de son modèle primitif. Vint ensuite l'insurrection de 1715 : ce fut alors que l'horreur qu'inspirait à Davie Deans la renaissance de la faction papiste et épiscopale influa beaucoup sur sa réconciliation avec le gouvernement du roi George, quoiqu'il gémit en pensant que ce monarque était soupçonné de quelque penchant aux doctrines d'Éraste.
Enfin, sous l'empire de tant de considérations différentes , il avait été souvent embarrassé sur le degré de liberté avec lequel il croyait pouvoir reconnaître par des actes publics un gouvernement qui, bien que doux et paternel, n'était pas celui du Covenant. En ce moment , il se sentait entraîné par les plus puissams motifs à autoriser sa fille à donner son témoignage devant une cour de justice, résolution que tous ceux qui ont porté depuis le nom de caméroniens ont regardée comme une véritable apostasie. La voix de la nature cependant s'élevait hautement dans son sein contre les lois du fanatisme, et son imagination, fertile dans la solution des difficultés polémiques , lui procura un expédient pour sortir de cette cruelle alternative, qui lui offrait d'un coté une déviation de ses principes et de l'autre un spectacle dont les yeux d'un père ne pouvaient que se détourner avec horreur.
« J'ai rendu témoignage avec constance et fermeté , dit Davie Deans; mais qui a pu dire de moi que j'ai jugé mon prochain trop sévèrement parce que le sentier qu'il parcourait lui laissait plus de liberté, que le mien ? Je n'ai jamais été un séparatiste ; je n'ai
jamais disputé avec les consciences scrupuleuses sur le paiement de l'impôt et des autres taxes. Ma fille Jeanie peut avoir sur ce sujet des lumières qui ne frappent pas mes vieux yeux ; c'est un point qui concerne sa conscience, et non la mienne. Si elle se sent autorisée à paraître devant cette cour de justice et à lever la main pour cette pauvre égarée, ce n'est pas moi qui lui dirai qu'elle dépasse les bornes de ses devoirs. Sinon... » ici il s'arrêta un moment dans cette discussion intérieure, et une angoisse inexprimable vint bouleverser ses traits; mais la maîtrisant avec fermeté, il reprit le cours de son raisonnement; « sinon, à Dieu ne plaise que ce soit moi qui la jette dans l'apostasie ! Je ne voudrais pas froisser la conscience délicate de mon enfant, non pas même pour sauver la vie à l'autre. »
Un Romain aurait dévoué sa fille à la mort par des motifs et des sentiments bien différents, mais non d'après des principes plus héroïques.