‹ La prison du Mid-LothianChapitre 51 sur 93 · VISITE D'ADIEU · texte numérisé non relu

VISITE D'ADIEU

Onelles pensées bizarres et fantnsqnes se ({lissent dans l'esprit d'un iimnnt ! O mon Dieu , m'écriai je en moi-même, si ma I.ueie n'était

plUS! WoUDSWlUTH.

Kn poursuivant son voyage solitaire, notre héroïne, pou de temps après avoir dépassé la propriété do Dumbiedikes,

LA PRISON DU arriva à une petite éminence d'où on apercevait à l'est un ruisseau sinueux , dont les bords étaient ombragés de saules et d'aunes, et qui fuyait en murmurant à travers une vallée où elle découvrait les chaumières de Woodend et de Beersheba , asile de ses jeunes années et témoin de ses premiers jeux. Elle pouvait distinguer la prairie où elle avait si souvent mené paître ses moutons, et les sinuosités du ruisseau où elle s'était amusée à cueillir des joncs avec Butler, pour en tresser des couronnes et des sceptres pour la petite Effie, alors jolie enfant gâtée d'environ trois ans. Les souvenirs que cette vue lui rappela furent si amers que, si elle eût suivi son penchant, elle se serait assise pour donner un libre cours à ses larmes.

« Mais je savais, "disait Jeanie quand elle racontait son voyage, « que pleurer ne pouvait servir à rien , et que je devais plutôt remercier le Seigneur qui m'avait donné des signes de sa protection et de son appui en touchant le cœur d'un homme qu'on regardait en général comme un avare et un Nabal , mais qui avait répandu sur moi ses biens avec autant de largesse que la source épanche ses eaux sur la plaine. Et je me rappelai le passage de l'Écriture sur le péché d'Israël à M isabah , lorsque le peuple murmurait, quoique Moïse eut fait jaillir de l'eau du rocher afin que le peuple pût se désaltérer et vivre. Ainsi donc, je n'osai pas ieter un dernier regard sur ce pauvre Woodend , car la fumée bleuâtre qui s'échappait de ses cheminées me rappelait trop péniblement les changements survenus depuis dans notre sort. »

Ce fut dans cet esprit de résignation chrétienne qu'elle poursuivit son voyage, jusqu'à ce qu'elle eût passé ce lieu qui lui rappelait tant de souvenirs mélancoliques, après quoi elle ne tarda pas à arriver auprès du village où demeurait Butler, qui s'élève avec sa vieille église et son antique clocher au milieu d'un bouquet d'arbres qui occupe le sommet d'une colline au sud d' Edimbourg. A la distance d'un quart de mille est une

lourde tour carrée, ancienne résidence des lairds de Libberton , qui , dans les temps anciens , dit-on, suivant les habitudes de pillage ordinaires à la chevalerie allemande, rendaient souvent leur voisinage incommode à la ville d'Edimbourg , en interceptant les convois de vivres et les marchandises qui arrivaient du sud.

Ce village, sa tour et son église ne se trouvaient pas précisément sur la route de Jeanie ; mais ils n'en étaient pas bien éloignés, et c'était dans ce village que demeurait Butler. Elle avait résolu de le voir en commençant son voyage , parce qu'elle le regardait comme la personne la plus propre à écrire à son père sa résolution et ses espérances. Il y avait probablement encore une autre raison au fond de ce cœur affectueux et fidèle : elle désirait revoir encore une fois l'objet d'un attachement si ancien et si sincère avant de commencer un pèlerinage dont elle ne pouvait se déguiser les dangers, quoiqu'elle ne se permit pas de s'en occuper d'une manière qui aurait pu nuire à la fermeté de sa résolution. Dans un autre rang que celui de Jeanie, une visite faite à un amant par une jeune personne de son âge aurait été une démarche contraire aux convenances et à la modestie; mais la simplicité des habitudes de la vie champêtre la rendait étrangère à ces idées scrupuleuses de décorum : c'est pourquoi il ne lui vint pas dans la tête qu'il y eût rien d'inconvenant à aller dire adieu à un ancien ami en partant pour un si long voyage.

Un autre motif agissait encore sur son esprit, et la tourmentait davantage à mesure qu'elle approchait du village:

la veille, ses yeux avaient cherché avec inquiétude Butler dans ia salle d'audience, et elle s'était attendue à le voir paraître dans le cours de ce jour fatal , pour donner toutes les marques d'intérêt et de consolation qui dépendaient de lui à son ancien ami , au protecteur de sa jeunesse, en supposant qu'elle-même n'y fût pour rien. Elle savait, à la vérité, qu'il n'était pas entièrement libre ; mais

elle avait espéré qu'il trouverait le moyen de s'échapper au moins pour un jour.

Enfin ces pensées bizarres et fantasques, que Wordsworth attribue à L'imagination d'un amant absent, vinrent lui persuader, comme la seule explication de son absence, qu'il fallait que Butler fut bien malade ; et son esprit s'était tellement frappé de cette crainte, que, lorsqu'elle s'approcha de la chaumière où son amant habitait une petite chambre, et qui lui avait été désignée par une jeune fille portant un seau de lait sur la tête, elle tremblait en pensant à la réponse qu'elle recevrait en s'informant de lui.

Ses craintes , dans ce cas, n'étaient que trop bien fondées. Butler, dont la constitution était naturellement faible, avait eu de la peine à se remettre de la fatigue de corps et du tourment d'esprit qui avaient été pour lui la conséquence des événements tragiques qu'on a vus au commencement de cette histoire. La pensée pénible que son caractère continuait de rester suspect aggravait encore ses souffrances.

Mais la circonstance la plus cruelle de sa position était la défense absolue que les magistrats lui avaient faite d'entretenir aucune communication avec Deans et sa famille. Il leur avait malheureusement paru probable que Robertson pourrait tenter d'avoir encore quelque relation avec cette famille par le moyen de Butler, et c'est ce qu'ils désiraient surtout empêcher. Cette mesure n'avait pas été prise par les magistrats dans un esprit de vexation ou d'injuste méfiance; mais, dans la situation où se trouvait Butler, elle lui paraissait extrêmement dure. Il sentait que la personne qu'il chérissait le plus, trompée par les apparences, pouvait l'accuser du tort le plus étranger a son cœur, celui de l'abandonner et de s'éloigner d'elle dans un moment de si grande affliction.

Cette pénible pensée, agissant trop fortement sur son esprit, eut une fâcheuse influence sur sa santé , naturellement peu forte , et lui oeeasiona une

SCOTT

fièvre lente qui l'affaiblit beaucoup et le mit hors d'état de remplir même les devoirs journaliers et sédentaires auxquels l'appelait son école, sa seule ressource. Heureusement que le vieux M. Whackbairn , le chef de cet établissement paroissial , était sincèrement attaché à Butler. Outre qu'il sentait tout le mérite et le prix d'un sous- maître qui avait fort augmenté la réputation de sa classe, le vieux pédagogue, ayant eu luimême une assez bonne éducation, avait conservé du goût pour les auteurs classiques , et aimait à se distraire, après l'ennui journalier de l'école , en lisant avec son sous-maître quelques pages d'Horace et de .luvénal. Lin rapprochement de goût fit naître en lui l'amitié : il vit donc avec peine et compassion la faiblesse croissante de Butler, et pour le soulager il se mit lui-même à le remplacer le matin dans la classe, exigeant de lui qu'il prît du repos pendant ce temps ; en outre il lui procura tous les soins et les douceurs que pouvait exiger la situation du malade, et auxquels ses moyens ne pouvaient atteindre.

Telle était la situation de Butler, à peine en état de se traîner au lieu où, par une insipide occupation il était obligé de gagner le pain de chaque jour, et vivement inquiet sur le sort des êtres qu'il aimait le plus au monde, quand le jugement et la condamnation d'Effie vinrent mettre le comble à ses tourments.

11 avait appris les détails de cet événement d'un camarade de collège qui demeurait dans le même village, et qui étant présent à la séance de la cour, avait pu lui en retracer le tableau et la représenter à son imagination avec tout ce qu'elle avait eu d'affreux et de déchirant. On juge bien que le sommeil n'approcha pas de ses yeux la nuit qui suivit de si fatales nouvelles. Mille visions terribles effrayèrent son esprit, et, le matin, il fut réveillé d'un sommeil qui avait succède à l'agitation de la fièvre par la chose la plus capable d'aigrir ses tourments : la visite d'un sot.

Ce fâcheux visiteur n'était autre que Bartholin Saddletree. Ce digne et docte bourgeois avait été exact au rendez-vous qu'il avait donné à Plumdamas et à d'autres voisins chez Mac-Croskie, pour y discuter le discours du duc d'Argyle, la justice de la condamnation d'Effie et le peu de probabilité d'un pardon. Ce savant conclave s'était échauffé par le vin et par la dispute, et le lendemain matin Bartholin sentit, comme il l'exprimait lui-même, qu'il y avait autant de confusion dans sa tête qu'il y en a souvent dans la marche de certains procès.

Pour rétablir l'ordre et la sérénité dans ses facultés, Saddletree résolut de prendre l'air du matin, et monta, en conséquence, une certaine haquenée que, conjointement avec Plumdamas et un honnête marchand de ses voisins , il trouvait moyen d'entretenir, et qui servait alternativement à leurs plaisirs ou à leurs affaires. Comme SaJdletree avait deux enfants en pension chez Whaekbairn, et que d'ailleurs, ainsi qu'on l'a déjà vu, il aimait assez la société de Butler, il dirigea son palefroi du côté de Libberton, et vint, comme nous venons de le dire, ajouter à tous les tourments de l'infortuné sous -maître ce surcroît de peine dont Imogine se plaint si énergiquement quand elle dit :

Ami, je souffre vivement;

Oui, j'éprouve un cruel tourment.

Si quelque chose pouvait ajouter à son amertume, c'est le choix que fit Saddletree, pour texte de ses insipides harangues, du jugement d'Effie et de la probabilité de son exécution. Chacune de ses paroles frappait l'oreille de Butler comme le son d l'une cloche funèbre ou comme le cri d'une chouette.

Jeanie s'arrêta un moment à la porte de l'humble demeure de son amant, en entendant la voix haute et emphatique de M. Saddletree prononcer ces paroles : «Croyez-moi, monsieur Butler, rien ne peut la sauver : il faudra qu'elle passe par les mains de l'homme en noir. J'en suis fâché pour la pauvre fille; mais la

mid-lothian;

loi , monsieur , il faut que la loi ait son cours :

Vivat rex , Curral lex I !

Comme le dit le poète, je ne me rappelle plus dans quelle ode d'Horace. »

Ici Butler ne put s'empêcher de laisser échapper un gémissement d'impatience de la brutale insensibilité et de la grossière ignorance que Bartholin avait trouvé moyen de mélanger dans une seule phrase. Mais Saddletree, de même que d'autres grands parleurs, était doué d'un heureux aveuglement sur l'impression défavorable qu'il produisait généralement sur ses auditeurs. Il continua donc d'étaler sans pitié tout ce qu'il avait pu ramasser de lambeaux de jurisprudence, et finit par demander à Butler, avec un air de complaisance et de satisfaction de lui - même : « N'est - ce pas dommage que mon père ne m'ait pas envoyé étudier à Utrecht? n'ai-je pas manqué par là une belle occasion de devenir un clarissimus ictus, comme le vieux Grunwiggin lui-même? Pourquoi ne me répondez -vous pas, monsieur Butler? n'aurais-je pas été un clarissimus ictus, vous dis-je?

— Je ne vous comprends réellement pas, monsieur Saddletree, » dit Butler ainsi pressé de répondre; les accents faibles et abattus de sa voix furent aussitôt couverts par l'organe sonore de Bartholin.

«Vous ne m'entendez pas, mon cher?

ictus veut dire avocat en latin, n'est-ce pas?

— Je ne crois pas , » dit Butler avec le même abattement.

« Diable! vous ne savez pas cela!

Tenez, mon cher, regardez, j'ai trouvé ce mot ce matin même dans un mémoire de M. Crossmyloof ; le voici , ictus clarissimus et perti... peritissimus : tout cela est latin, car c'est imprimé en lettres italiques.

i. Vive le roi !

Sauve la loi.

Cette citation est erronée; mais M. Saddletree n'v regarde prti de si près : un sellier d'ailleurs n'est pas obligé de savoir son Horace, a. m.

— Oh ! vous voulez dire jiiri.scon.sidtus: ictus est une abréviation dejuriseonsultus.

— Ne me dites pas cela, mon cher, continua Saddletree; il n'y a pas là d'abréviation; les lois disent tout bien au long , si ce n'est peut-être dans le cas des servitudes relatives aux eaux pluviales ', ou tellicidian2, — vous direz peut-être aussi que ce n'est pas là du latin; — comme, par exemple, dans l'affaire relative à l'enclos de Mary-Ring, dans la grande rue.

— Cela est possible,» dit le pauvre Butler accablé de la bruyante ténacité de son hôte; « je ne suis pas en état de disputer contre vous.

— Je le crois bien; il y a peu de gens qui soient en état de le faire, très-peu, quoique ce ne soit pas à moi à le dire,» reprit Bartholin dans la joie de son cœur. «Mais il s'en faut encore de deux heures que vous ne vous rendiez à l'école , et comme vous êtes malade , je vais vous tenir compagnie et vous expliquer la nature d'un tellicidian. Il faut que vous sachiez que la plaignante, mistress Crombie, une très-honnête femme, est une de mes amies, et je l'ai servie dans cette affaire, l'appuyant de tout mon crédit à la cour, et je ne doute pas qu'avec le temps elle n'en sorte avec honneur, soit qu'elle perde ou qu'elle gagne sa cause. Voici le fait : ceux qui habitent des maisons basses sont obligés de recevoir les eaux qui découlent des maisons supérieures, c'est-à-dire les eaux qui tombent du ciel, c'est-àdire celles qui coulent sur le toit de nos voisins, et de là par la gouttière sur nos toits inférieurs. Mais, l'autre soir, voilà une coquine de servante montagnarde qui s'avise de jeter Dieu sait quoi, par la croisée de la maison de mistress Mac-Phail, qui est la maison supérieure; celle-ci envoya faire des excuses à mon amie mistress Crombie, et lui lit

i. Allusion à une servitude d'c.iu commune à plusieurs riverains; l'un ne pourrait l.i détourne» tans uuire .< l'outre. \ m

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