‹ La prison du Mid-LothianChapitre 83 sur 93 · QUELQUES ANNÉES DE CALME · texte numérisé non relu

QUELQUES ANNÉES DE CALME

Dieu! quel er.t celui qui, libre de vivre dans ce séjour riant et paisible, pourrait lui préférer le tumulte de la cour? Siiakspeabe.

Aprks un espace de temps raisonnable, Butler se trouva commodément établi dans son presbytère, et Jeanie se

vit installée avec son père à Auchingower. Sans dire combien il fallut de temps pour cela, nous prions chaque lecteur de fixer lui-même la durée de cet intervalle d'après les idées de convenance qu'il peut avoir. En un mot , après la proclamation ordinaire des bans et toutes les autres formalités , les longues amours de ce digne couple furent couronnées par les saints nœuds du mariage. Dans cette occasion, Davie Deans tint ferme , et ne voulut pas entendre parler de flûtes, de violons, de danses, et autres iniquités semblables, a la grande fureur du capitaine Knockdunder, qui dit que s'il eût deviné que la noce ne serait qu'une maudite assemblée de quakers, il se serait bien gardé de passer le seuil de leur porte.

Le gracieux Duncan conserva même tant de rancune dans cette occasion , que diverses escarmouches, suivant l'expression de Davie, eurent lieu entre eux deux sur le même sujet, et qu'une visite que le duc vint faire à Roseneath y mit seule un terme. Dans cette occasion cependant Sa Grâce témoigna tant d'égards à M. et mistress Butler, et le vieux Davie luimême fut tellement en faveur près de lui, que Knockdunder jugea prudent de changer de conduite envers ce dernier. Dès cette époque , en parlant d'eux à ses amis , il les représentait toujours comme de dignes et braves gens , un peu trop rigoureux dans leurs idées; mais après tout il valait mieux que ces habhs noirs péchassent par une trop grande rigidité. Quant à Davie en particulier, il convenait que c'était un véritable connaisseur en bestiaux, et qu'il ne manquait pas d'un Certain bon sens , si ce n'étaient ses sottises caméroniennes, qu'on perdrait son temps à chercher à lui arracher de la tête par la force de la raison ou autrement. Ainsi donc, en évitant les sujets qui pouvaient faire naître des disputes, les personnages de notre histoire vécurent en trèsbonne intelligence avec le gracieux Dun-

raii ; seulement il continua de porter r;ilïliction dans l'ame de Davie et de donner un exemple dangereux à la congrégation en apportant sa pipe à l'église les jours d'hiver, quand le froid était rigoureux , et en dormant presque toujours pendant le sermon quand on était dans l'été.

Mistress Butler, que nous devons, s'il est possible, cesser d'appeler du nom familier de Jennie, apporta dans l'état du mariage cette fermeté de caractère, cette ame aimante et affectueuse, ce sens droit, cet esprit d'activité et d'industrie, en un mot toutes les lionnes qualités dont elle s'était montrée douée étant fdle. Elle était sans doute bien loin de posséder les connaissances de Butler , mais aucune femme n'avait plus de vénération pour l'érudition de son mari : si elle n'était pas en état de comprendre ses dissertations théologiques, en revanche aucun ministre des environs n'avait son humble diner si bien préparé, ses habits et son linge si bien tenus , son parloir si propre et en si bon ordre, et enfin ses livres mieux époussetés.

S'il parlait à Jeanie de ce qu'elle ne comprenait pas , et s'il mettait dans ses harangues un peu plus d'érudition et de pédantisme que besoin n'était (car le brave homme payait son tribut aux faiblesses de l'humanité , et de plus on se souviendra qu'il avait été maître d'école), elle l'écoutait dans un respectueux silence ; mais quand le point dont il s'agissait avait rapport à la vie réelle et était à la portée d'un esprit naturellement lucide, elle avait des vues plus (•tendues et un jugemenl plus pénétrant mie le sien. Quand il arrivait à mistress Butler Je se mêler dans la société, on ne lui trouvait pas tout à fait celte politesse de manières que l'usage du monde peut seul donner, mais elle était animée d'un désir évident de plaire et d'obliger, et de plus elle possédait cette civilité naturelle que donnent le bon sens et un bon eirur , et qui , unie a la vivacité et à la gaieté, la rendait chère

SCOTT

à tous ceux qui étaient en relation avec elle. Malgré les soins qu'elle donnait à son ménage, différente en cela de bien des femmes qui , en s' occupant de leur intérieur, en font une excuse pour s'abandonner à la négligence et à une malpropreté qui leur donne l'air de servantes, elle avait toujours la tenue propre et soignée d'une respectable maîtresse de maison ; et lorsqu'à ce sujet elle recevait les compliments de Duncan Knock , qui jurait qu'il fallait qu'elle fût aidée par quelque fée pour que la maison fut toujours si propre sans qu'on vît personne la balayer, elle répondait modestement qu'on pouvait faire beaucoup de choses quand on savait bien régler l'emploi de son temps.

Duncan lui répliquait qu'il désirait ardemment qu'elle pût enseigner ce secret aux servantes du château , car il ne s'apercevait jamais qu'on lavât la maison, excepté quand il lui arrivait de se heurter les jambes contre le seau qu'elles laissaient en travers de la porte.

Nous passerons sous silence d'autres détails moins importants; mais nous apprendrons au lecteur, qui le croira facilement, que le fromage de Dunlop promis au due ne fut pas oublié , que Jeanie mit tous ses soins à le faire, et qu'il fut si gracieusement reçu que cette offrande devint une redevance annuelle. Des présents et des lettres de remereiment pour les bons offices qu'elle en avait reçus furent aussi envoyés à mistress Bickerton et à mistress Glass, et Jeanie conserva avec ces deux femmes bienveillantes une correspondance amicale.

Il est surtout nécessaire d'informer le lecteur que dans l'espace de cinq ans mistress Butler eut trois enfants, deux garçons et une lille, tous sains et robustes, avec des cheveux blonds et des yeux bleus. Les garçons turent nommés Davie et Reuben, ordre de nomenclature qui donna beaucoup de satisfaction au vieux héros du Co venant J et la lille, d'après le VOBU particulier de sa mère, fut appelée du nom d'Euphémie, un peu contre le gré de son mari et de

LA PRISON DU son père, qui cependant aimaient trop mistress Butler et lui étaient trop redevables du bonheur dont ils jouissaient, pour lui refuser une chose qu'elle demandait avec de si vives instances et qui pouvait lui procurer une satisfaction personnelle. Cependant, par un sentiment que je n'entreprendrai pas d'expliquer, l'enfant ne fut jamais appelée Effie, mais Phémie, qui est une abréviation également employée en Ecosse pour le nom d'Euphémie.

Au sein de cette félicité paisible et sans éclat , qui n'était interrompue que par ces petites contrariétés et ces tracasseries qui troublent la vie la plus uniforme, mistress Butler avait deux sujets de peine qui venaient se mêler à son bonheur : sans cela , disait-elle à son mari , son existence aurait été trop heureuse, et peutêtre, ajoutait-elle, avait-elle besoin de quelque épreuve dans ce monde pour lui rappeler qu'il en existait un meilleur.

Le premier était causé par certaines escarmouches polémiques qui avaient lieu entre son père et son mari, et qui, malgré l'estime et l'attachement qu'ils avaient l'un pour l'autre, malgré la tendre affection qu'ils lui portaient, malgré même leur parfait accord sur le fond et sur la sévérité des principes presbytériens , menaçaient souvent de dégénérer en une lutte sérieuse. Davie Deans, comme le lecteur l'a déjà pu remarquer, était presque intraitable en fait d'opinions ; et s'étant décidé à devenir membre de la session ecclésiastique ( ou presbytère) dans l'église de Roseneath, il se croyait doublement obligé de montrer qu'en agissant ainsi il ne s'était relâché en aucune façon de son ancienne austérité, nienthéorienien pratique. Or M. Butler, tout en rendant justice aux intentions de son beau-père, était d'avis qu'il valait mieux laisser dans l'oubli des points de division et de séparation sur des minuties , et agir de la manière la plus propre à attirer et réunir tous les esprits qui professaient de bonne foi la même religion. En outre, comme savant, il n'était nullement satisfait de se voir dicter des

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