‹ La prison du Mid-LothianChapitre 84 sur 93 · VI. 113e livraison · texte numérisé non relu

VI. 113e livraison

lois par un beau-père d'une instruction bornée; et comme ministre, il ne croyait pas convenable de se laisserdirigerpar un ancien de son église. Unepensée qui avait sa source dans un sentiment d'honnête fierté lui faisait souvent porter la contradiction un peu plus loin qu'il n'aurait dû. « Mes confrères, dit-il, supposeront que je cherche à flatter le vieillard afin de m'assurer sa succession, si je me range de son avis et lui cède dans toutes les occasions ; et d'ailleurs il a beaucoup d'idées sur lesquelles je ne puis en conscience/être d'accord avec lui. Je ne saurais persécuter dans de vieilles femmes de soi-disant sorcières, et je n'irai pas exciter des scandales en dévoilant les fautes des jeunes filles, qui seraient restées inconnues. »

Il résultait de cette différence d'opinion que sur beaucoup de points délicats Davie accusait son gendre d'une indulgence coupable , de tolérance pour certaines erreurs du temps, ou d'indifférence à signaler quelques petits sujets de scandale etfama clamosa, ou à protester contre les apostasies et les scandales du temps : toutes choses qu'il regardait comme un relâchement dans la discipline. Quelquefois l'aigreur se mêlait à la dispute. Alors mistress Butler intervenait comme un ange médiateur, et la douceur de son caractère, agissant comme un alcali, parvenait ordinairement à neutraliser l'acide causti que des controverses religieuses. Elle prêtait une oreille attentive et complaisante à leurs plaintes mutuelles , et cherchait toujours à excuser plutôt qu'à justifier entièrement celui pour lequel elle plaidait.

Elle rappelait à son père que Butler n'avait pas sa longue expérience , acquise dans des temps de persécution , où ceux qui souffraient pour la bonne cause avaient reçu en don la foi en une vie meilleure pour les dédommager des maux qu'ils enduraient dans celle-ci.

Elle convenait que plusieurs saints ministres et confesseurs de ces temps -là avaient joui du privilège de la révélation,

entre autres lebienheureux Peden, Lundie, Caméron, Renwick, John Caird le chaudronnier, initiés dans les secrets de la Providence; et Elisabeth Melvil et ladv Culross, qui pria dans son lit, qu'on avait mis dans une vaste chambre et qui était environné d'un grand nombre de chrétiens , et cela pendant trois heures, à l'aide de l'assistance divine; et ladv Robertland , qui eut six visions de grâce, et beaucoup d'autres de l'ancien temps, sans oublier M. John Scrimgeour, ministre de Kinghorn, qui, ayant un enfant mortellement malade des écrouelles, prit la liberté d'adresser ses plaintes a son Créateur avec une telle amertume de douleur et de si grands murmures, qu'à la fin il lui fut dit qu'on les exaucerait pour cette fois, mais qu'il se tînt averti de ne pas se permettre une telle hardiesse à l'avenir; de sorte que, lorsqu'il rentra, il trouva son enfant sur son séant, sain et guéri, ses plaies fermées, et mangeant la soupe, lequel enfant vivait encore quand son père mourut. Mais , quoique ces choses pussent arriver dans ces temps d'épreuves, elle pensait que les ministres qui n'avaient pas été témoins de ces miracles devaient chercher leur règle de conduite dans les annales des anciens temps : c'est pourquoi Heuben étudiait soigneusement les saintes Écritures et les livres composés par les hommes justes et sages de l'antiquité; mais quelquefois il arrivait que deux bienheureux saints se trouvaient d'un avis différent, comme deux vaches paissant dans le même pâturage ne vont pas toutes deux du même côté.

A tout cela, Davie répondait en soupirant : « Ah, ma fille! tu n'as pas l'intelligence de ces choses ; mais ce même John Scrimgeour, qui prit d'assaut la porte du ciel comme on emporte ube ville avec le canon , souhaitait dévotement que tous les livres pussent être brûlés .1 l'exception de la Bible. Reuben est un brave et bon garçon : je l'ai toujours reconnu pour tel; mais je soutiendrai que, quand il refuse de découvrir et (le

signaler la liaison scandaleuse qui a

SCOTT

existé entre Marguerite Kettlesides et Rory Mac-Rand, en les excusant sur ce qu'ils ont effacé leur péché par le mariage , il agit directement contre les lois de la discipline. Que dire aussi de cette Aily Mac-Clure de Deepheugh qui pratique toutes sortes d'abominations , telles que de dire aux gens la bonne aventure avec une coquille d'œuf ou des os de mouton , et expliquer des rêves et des présages? N'est-ce pas un scandale de laisser vivre une telle misérable dans un pays chrétien ! c'est une chose que je soutiendrai devant tous les tribunaux civils et ecclésiastiques.

— Vous avez raison , mon père , »

répondait ordinairement Jeanie ; « mais il faut que vous me promettiez de venir dîner aujourd'hui au presbytère. Les enfants , ces pauvres petits , s'ennuient de ne pas voir leur bon papa, et Reuben ne dort jamais bien , ni moi non plus , quand vous êtes fâché contre nous.

— Fâché ! Jeanie ; Dieu me préserve, Jeanie, d'être jamais fâché contre toi ou avec quiconque t'est cher; » et le brave homme, mettant son habit des dimanches , allait dîner au presbytère.

Avec son mari, mistress Butler employait des moyeus de conciliation plus directs et plus raisonnes. Reuben avait le plus profond respect pour la droiture d'intention du vieillard, un attachement sincère pour sa personne, et une véritable reconnaissance de l'amitié qu'il lui avait témoignée dès sa première jeunesse ; aussi , dans des occasions semblables , elle n'avait besoin pour calmer son irritation que de lui rappeler avec délicatesse l'âge de son beau-père, son peu d'éducation, ses préjugés, et ses chagrins domestiques. Là moindre de ces considérations disposait Butler à des mesures de conciliation autant qu'il pouvait le faire sans déroger à ses principes. C'est ainsi que notre \ert ueuse et modeste héroïne rétablissait l'harmonie entre ceux qu'elle aimait , et méritait les bénédictions prom ceux qui font renaître la paix parmi les hommes.

LA PRISON DU La seconde croix , pour nous exprimer comme Deans , qui venait traverser la félicité de mistress Butler , était de ne pas avoir reçu une seule fois des nouvelles de sa sœur, quoique quatre ou cinq ans se fussent écoulés depuis qu'elles s'étaient séparées sur le rivage de l'île de Roseneath , et d'ignorer entièrement ce qu'elle était devenue et la position où elle se trouvait. Elle n'avait pas dû s'attendre à une correspondance trèsactive, ni même la désirer, peut-être, dans leurs situations respectives; mais Eflie lui avait promis que , si elle vivait et que le sort lui fut prospère , sa soeur recevrait de ses nouvelles. Elle n'existait donc plus, ou bien elle était tombée dans un abîme de maux , puisqu'elle n'avait pas tenu sa promesse. Son silence était étrange et de funeste présage, et il plongeait Jeanie, qui ne pouvait oublier les premières années de leur jeunesse , dans les alarmes les plus cruelles sur la destinée de cette sœur qu'elle ne cessait de chérir : le voile qui la couvrait se déchira enfin.

Un jour que le capitaine de Knockdunder était venu au presbytère à son retour d'une excursion dans la partie montagneuse de la paroisse, après qu'on lui eut servi , à sa demande, une boisson composée de lait , d'eau-de-vie, de miel et d'eau, qu'il trouvait que mistress Butler préparait mieux qu'aucune femme en Ecosse (car, dans toutes les choses de ce genre, elle se plaisait à étudier le goût de tous ceux qui l'entouraient ) , il dit à Butler : « A propos, ministre , j'ai une lettre pour votre digne femme ou pour vous , qu'on m'a remise à mon passage à Glasgow. Le port en est de quatre sous , que vous pouvez me payer ou jouer quitte ou double avec moi dans une partie de trictrac. »

Les jeux de trictrac et de dames étaient l'amusement favori de M.Whackbairn , le principal de l'école de Libberton. Le ministre se piquait donc d'être assez fort à ces deux jeux , et s'y livrait quelquefois comme a des amusements que ne défendaient pas les

lois de l'Église , quoique Davie Deans , qui avait sur tous les points des principes beaucoup plus rigoureux, secouât la tête et soupirât profondément quand il apercevait la table de jeu dressée dans le parloir , ou qu'il voyait les enfants jouer avec les dames ou les cornets de trictrac. Quelquefois aussi mistress Butler était grondée pour vouloir serrer dans quelque armoire ou soustraire aux yeux de son père ces jeux qui lui étaient si odieux : « Laissez-les où ils sont, Jeanie, lui disait Butler; je n'ai pas à me reprocher de me livrer à ce délassement , ou à tout autre, d'une manière qui puisse nuire à des études plus sérieuses ou à des devoirs plus importants. Je ne veux donc pas qu'on puisse supposer que je me livre en secret et contre ma conscience à un amusement que je ne me permets pas assez souvent pour ne pouvoir le faire ouvertement et sans aucun remords. Nil conscire sibi, Jeanie, voilà ma devise ; ce qui exprime , ma bonne amie, la confiance et la sécurité qu'un homme doit éprouver quand il agit ouvertement et qu'il n'a rien à se reprocher. »

Telle était l'opinion de Butler ; il accepta le défi du capitaine , et remit la lettre à sa femme , en observant qu'elle était timbrée d'York ; mais que , si c'était l'écriture de mistress Bickerton , il fallait que cette dernière eût fait de grands progrès dans l'art d'écrire , ce qui eût été vraiment étonnant à son âge.

Laissant ces messieurs faire leur partie, mistress Butler alla faire ajouter quelque chose au souper ; car le capitaine Duncan s'était invité sans façon à passer la nuit chez eux. Elle ouvrit ensuite négligemment sa lettre ; mais , après avoir jeté les yeux sur les premières lignes , elle jugea nécessaire de se retirer dans sa chambre à coucher pour la lire sans interruption.

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