WAT.T K R
de croire qu'Effie s'était enfuie avec ce même Robertson qui avait été le chef de l'insurrection Porteous, et contre lequel il y avait une sentence de mort pour le vol commis a Kirkaldv. Mais il ne connaissait pas son identité avec George Staunton, né d'une famille noble et riche, et qui paraissait avoir repris son rang primitif dans la société. Jeanie avait regardé comme sacrés les aveux que Staunton lui avait faits, et en y réfléchissant mûrement elle pensa que la lettre d'Effie devait l'être également, et elle résolut de ne la communiquer à personne.
En relisant cette lettre elle ne put s'empêcher de réfléchir sur la situation pénible et dangereuse de ceux qui s'étant élevés à un rang distingué par des sentiers obliques, ne peuvent s'y maintenir et conserver les précaires avantages qu'ils ont acquis qu'en s'entourant de faussetés et de mensonges. Mais elle ne croyait pas que sa conscience l'obligeât à dévoiler l'histoire de sa soeur. En agissant ainsi elle ne servirait les droits de personne, puisque Effie, quoique se donnant pour ce qu'elle n'était pas, n'usurpait point la place d'une autre. Elle ne réussirait donc qu'à détruire son bonheur et à la perdre dans l'estime publique. Jeanie pensait que si elle eut été sage, elle aurait préféré l'obscurité et la retraite à une vie de dissipation dans le tumulte du monde; mais peut-être n'avait-elle pas la liberté du choix. Quant à l'argent, elle pensa qu'elle ne pouvait le lui rendre sans montrer une licite mal placée, ou peu d'amitié. Elle résolut donc de remployer suivant les circonstances, soit à donner à ses enfants une éducation plus soignée que ses moyens ne le lui permettaient, soit à en augmenter un jour leur petit avoir. Sa .saur en avait plus qu'il ne lui fallait, et la reconnaissance lui faisait un devoir d'être utile à Jeanie par tous les moyens qui étaienl en son pouvoir. Cet arrangement était donc si naturel et si convenable de sa part, qu'une délicatesse exagérée et romanesque ne devait pas la
SCOTT
porter à s'y refuser. En conséquence de toutes ces réflexions, Jeanie écrivit à sa sœur, lui accusa réception de sa lettre, et la pria de lui donner de ses nouvelles le plus souvent possible. En l'informant de sa situation et en entrant dans une foule de détails sur ses affaires domestiques, elle éprouva une singulière vacillation dans ses idées : car tantôt elle s'excusait de parler de choses qui devaient être indignes de l'attention d'une dame d'un haut rang, et tantôt elle se rappelait que tout ce qui lui était relatif devait intéresser sa sœur. Après avoir mis sa lettre sous enveloppe et à l'adresse de M. IVhiterose, elle la fit mettre à la poste à Glasgow par un de leurs paroissiens qui avait affaire dans cette ville.
La semaine suivante, le duc arriva à Roseneath, et il ne tarda pas à manifester son intention d'aller chasser dans le voisinage d'Auchingower et de coucher au presbytère, honneur qu'il avait déjà fait une fois ou deux à ses habitants.
Effie avait deviné juste; le duc n'eut pas plus tôt pris place à table du côte droit de mistress Rutler, que, tout en découpant une excellente volaille engraissée dans la maison, et qu'on avait choisie entre toutes, comme digne d'être servie dans cette grande occasion, il se mit à parler de lady Staunton de Willingfaam dans le Lmcomshure, et du bruit que faisaient a Londres son esprit et sa beauté. Jeanie s'était bien attendue à quelque chose de semblable, mais entendre vanter l'esprit d'Kflie, c'est ce qu'elle ne s'était pas imagine, car elle ignorait combien le ton de plaisanterie et de persiflage en usage dans le grand inonde, ton qui dans la classe inférieure serait regardé comme de l'impertinence, est facile a acquérir pour une péril me vive et jolie.
« C'était la beauté à la nuWedecet hiver, dit le duc, l'astre qui dominait tous les autres, l'objet d*4 tous les toasts; et je dois dire que c'était la plus belle créature qu'il y ei'K a la cour le jour de l'anniversan i
« Effie à la cour le jour de l'anniversaire ! » Jeanie , en songeant à sa présentation à la reine, à ses circonstances extraordinaires et à l'événement qui l'avait causée, se sentait anéantie par la surprise.
« Je vous parle de cette dame , mistress Butler, parce qu'elle a quelque chose dans le son de la voix et dans l'expression de la figure , qui , en la regardant, me rappelait vos traits, non pas quand vous êtes pâle comme vous l'êtes en ce moment. Cependant je crains réellement que vous ne vous soyez trop fatiguée; il faut que vous me fassiez raison de ce verre de vin. »
Elle accepta, et Butler remarqua que c'était un compliment dangereux à faire à la femme d'un pauvre ministre que de lui dire qu'elle ressemblait à une beauté de la cour.
«Oh, oh! monsieur Butler, dit le duc , je vois que vous devenez jaloux : vous vous en avisez un peu tard pourtant, car vous savez qu'il y a long-temps que je suis l'admirateur de votre femme. Mais sérieusement il y a entre elles une de ces ressemblances indéfinissables que nous remarquons quelquefois entre des visages qui n'ont d'ailleurs aucun autre rapport. »
« Le compliment n'a plus rien de dangereux , » pensa Butler.
Sa femme, sentant que son silence pouvait paraître étrange, fit un effort pour parler; elle dit donc que cette dame était peut-être sa compatriote , et que le rapport d'accent pouvait faire naître entre elles cette ressemblance.
« Vous avez rencontré juste, dit le duc; elle est Écossaise et a l'accent écossais; quelquefois même il lui échappe une expression provinciale, qui dans sa bouche a une grâce si particulière que l'accent dorique ne pouvait avoir plus de charme, monsieur Butler.
— J'aurais cru, dit le ministre, que cela aurait dû paraître du vulgarisme dans une grande ville.
— Pas du tout, reprit le duc; il ne faut pas supposer non plus que ce soit
le patois grossier qu'on parle dans les faubourgs d'Edimbourg ou de Glasgow ; dans le fait , cette dame a passé trèspeu de temps en Ecosse.. Elle a été élevée dans un couvent étranger, et parle le pur écossais dont on se servait à la cour, et qui était fréquemment employé dans ma jeunesse, mais qui, maintenant, est si hors d'usage qu'il nous paraît un dialecte tout à fait distinct de notre patois moderne. »
Malgré son trouble, Jeanie ne put s'empêcher de remarquer intérieurement combien les hommes qui sont le mieux en état de juger du ton et des manières des autres, par leur goût naturel et leur habitude du grand monde, peuvent se laisser abuser par leurs propres préventions. Le duc continua ainsi : « Elle est, je crois, de la malheureuse maison de Winton; mais ayant été élevée à l'étranger , elle n'a pas eu l'occasion d'apprendre la généalogie de sa famille, à ce qu'il parait, car c'est de moi qu'elle a appris qu'elle descendait, probablement, des Seytonde Windygoul. J'aurais voulu que vous vissiez avec quelle grâce elle rougissait de son ignorance. A ses manières nobles et élégantes il se mêle une légère teinte de timidité et un reste de cette gaucherie de couvent, si j'ose m'expliquer ainsi, qui la rend tout à fait séduisante. On reconnaît au premier coup d'oeil la rose qui a fleuri pure et sans tache dans la chaste enceinte du cloître, monsieur Butler. »
Butler ne manqua pas de saisir I'àpropos, et de s'écrier :
Utjlos in septis secretus nascitur hortis ',
tandis que sa femme pouvait à peine se persuader que ce fût d'Effie Deans qu'on parlât ainsi, et qu'un aussi bon juge que le duc d'Argyle la dépeignît de cette manière. Si elle eût compris Catulle, elle aurait pensé que le sort de sa sœur donnait un démenti au passage cité.
Cependant elle résolut d'obtenir au
i. Comme la (leur solitaire qui nait dans l'enclos des jardins, a. m.
moins quelque dédommagement à l'état d'inquiétude où elle se trouvait, en saisissant cette occasion de se procurer tous les renseignements possibles sur sa sœur. Elle se hasarda donc à l'aire quelques questions sur le mari de la dame que Sa Grâce admirait tant.
« Il est très-riche, répondit le duc, d'une famille ancienne, et il a de bonnes manières. Cependant il n'est pas aussi généralement recherché que sa femme...
On m'a dit qu'il pouvait être fort agréable... Je ne l'ai jamais vu tel, et je croirais au contraire qu'il est d'un Caractère réservé, sombre et capricieux. Il a été fort dissipé dans sa jeunesse, dit-on, et paraît d'une mauvaise santé. Cependant , au total , c'est un assez joli homme, ami intime du lord grand-commissaire de l'Église, mistress Butler.
— En ce cas, il est l'ami d'un digne et respectable seigneur, dit Butler.
— Parait-il faire autant de cas de sa femme qu'elle le mérite? » dit Jeanie à voix basse.
« Qui ? sir George ? On dit qu'il l'aime beaucoup; mais j'ai remarqué qu'elle parait trembler quand il fixe ses yeux sur elle, et ce n'est pas un bon signe, .le ne puis vous dire à quel point je suis frappé aujourd'hui de cette ressemblance qui existe entre vous et lady Staunton, dans le regard et surtout dans le son de la voix. On jurerait presque que vous êtes les deux sœurs. »
Jeanie ne fut plus maîtresse de cacher son agitation. Le duc d'Argyfe s'en inquiéta beaucoup , et , l'attribuant au souvenir des malheurs de sa famille, il se reprocha intérieurement de les avoir involontairement rappelés a sa mémoire.
Il avait trop d'usage pour essayer de s'en excuser; mais il se bâta decba de conversation, et de décider que points de discussion qui s'étaient él entre Duncan K.nock et le minisl avouant que son digne substitut était quelquefois un peu trop obstiné, el un pi h trop éuergique dans ses mes
Butler convint de son mérite i
néral , mais il (lit qu'il prendrai! la
SCOTT
liberté d'appliquer à ce digne personnage les paroles du poète à Marrucinus Asinius.
Man u A on belle uteris in j»co atque a>ino ».
La conversation étant tombée sur les affaires de la paroisse, il ne se passa plus rien qui puisse exciter l'intérêt du lecteur.