‹ La prison du Mid-LothianChapitre 85 sur 93 · BRILLANTE MÉTAMORPHOSE · texte numérisé non relu

BRILLANTE MÉTAMORPHOSE

To es heureuse , nli ! sois-le toujours , et gardetoi de désirer mon sort ! c'est moi plutôt qui dois envier ton obscure félicite et ta paisible chaumière. I.ADÏ E- E. I..

La lettre que mistress Jkitler, une fois retirée dans son appartement, se mit à lire avec la surprise et l'agitation la plus vive, était bien réellement d'Effie , quoiqu'elle ne portât d'autre signature que la lettre E. , et quoique l'orthographe , le style et l'écrituçe en fussent bien supérieurs à tout ce dont elle aurait cru Effie capable ; car, malgré son intelligence et sa grande vivacité, elle n'avait jamais montré d'application à l'étude, et n'approchait même pas de sa soeur pour la manière de s'exprimer. L'écriture en était belle, quoiqu'un peu roide, le caractère en paraissait italien: l'orthographe et la diction étaient celles d'une personne habituée à lire de bons ouvrages et à fréquenter la bonne société ; en voici la teneur :

«Ma tkès-chèbe sqeub,

«Je me hasarde à vous écrire, quelque risque qu'il y ait à le faire, pour vous apprendre que j'existe encore , et que j'occupe un rang plus élevé que je ne l'avais mérité et que je ne pouvais m'y attendre. Si la fortune, si les honneurs, si un rang distingué dans le monde, peuvent faire le bonheur d'une femme, je possède tout cela; et cependant vous, Jeanie, dont la situation semble bien inférieure à la mienne sous tous ers rapports, vous êtes mille fois plus hem cuse que moi. J'ai eu l'occasion de savoir de temps en temps de vos nouvelles, ma chère Jeanie; autrement, je crois que j'en serais morte de chagrin. .T'ai appris avec le plus grand plaisir l'augmentation de \otre Famille. Nous n'étions sans doute pas dignes d'un tel bonheur. Deux enfants m'ont été successivement enlevés peu de temps après leur naissance, et il ne nous en reste aucun. Que la volonté de Dieu soit l'aile!

R SCOTT

Ah ! s'il avait un enfant , peut-être cela le détournerait-il un peu de ces sombres pensées qui le rendent si redoutable aux autres et à lui-même. Cependant, que ceci ne vous effraie pas, Jeanie; //continue d'être plein de tendresse pour moi, et je suis, sous tous les rapports, plus heureuse que je ne le mérite. Vous vous étonnerez, sans doute, des progrès que j'ai faits , mais je vous dirai que, pendant mon séjour en pays étranger, j'ai eu les meilleurs maîtres, et je me suis appliquée à l'étude, parce que mes progrès fui faisaient plaisir. // est vraiment bon, Jeanie, seulement il a bien des sujets de peines quand il songe au passé. Et moi, je puise dans ce souvenir un motif de consolation , en me rappelant la généreuse conduite d'une sœur qui ne m'abandonna pas quand tout m'abandonnait. Vous avez reçu votre récompense, vous vivez heureuse par l'amour et l'estime de tous ceux qui vous connaissent; et moi, je traîne une misérable vie d'imposture, et ne dois les marques d'égards que je recois qu'à un tissu de mensonges et de faussetés que le moindre accident peut faire découvrir. // m'a présenté à sa famille depuis qu7/ a hérité des biens de son père, comme la fille d'un noble écossais, banni à la suite des guerres du vicomte de Dundee : c'est le même Claverhouse, le favori de notre père, comme vous savez. // dit que j'ai été élevée dans un couvent en Ecosse; à la vérité, j'ai vécu assez long-temps dans le pays pour que mon accent ne le démente pas. Mais quand un de nos compatriotes s'approche de nous, et commence a parler des diverses familles qui prirent part aux guerres de Dundee, et à me l'aire quelque question sur mes parents . et que je vois alors son reu ird se Qxer sur le mien avec la plus pénible anxiété, je suis saisie d'un effroi qui m'expose au danger d'être découverte J'ai échappe jusqu'à présent a ce péril, grâce à la politesse et au savoir-vivre , qui ne permettent pas dans le monde d'insister sur des questions qui paraissent embarrasser celui auquel on les

LA PRISON DU adresse. Mais, hélas! combien de temps cela peut -il durer? Et si ce secret venait à se dévoiler, je deviendrais l'objet de sa haine pour lui avoir occasioné tant de honte !... Oh! il me tuerait; car, malgré tout l'amour qu'il a pour moi , il est maintenant aussi jaloux de l'honneur de sa famille qu'il y était jadis indifférent. Il y a quatre mois que je suis en Angleterre, et j'ai souvent été sur le point de vous écrire; mais tels sont les dangers qui peuvent résulter de la perte d'une lettre et de la possibilité qu'elle vienne à tomber en d'autres mains, que jusqu'ici cette crainte m'avait toujours arrêtée; mais en ce moment il faut que j'en coure la chance. La semaine dernière j'ai vu votre grand ami, le d. d'A. Il vint dans ma loge, et s'assit derrière moi. Il y eut quelque chose dans la pièce qui le lit souvenir de vous. Juste ciel! il raconta votre voyage à Londres à tous ceux qui étaient dans la loge, mais c'était surtout à la malheureuse créature qui en avait été la cause qu'il s'adressait. Ah! s'il avait su, s'il avait pu se douter près de qui il était assis! à qui il racontait cette histoire! J'endurai mon supplice avec le courage d'un Indien attaché au poteau où l'on déchire ses membres, et qui applaudit par un sourire à chaque nouvelle torture inventée par ses bourreaux. A la fin, Jeanie, ce que je souffrais devint au-dessus de mes forces, je m'évanouis, et mon mal fut attribué en partie à la chaleur du lieu , et en partie à mon extrême sensibilité; et moi, quelle hypocrisie ! j'eus l'assurance de confirmer cette opinion; mais que ne ferais-je pas pour éviter que la vérité fut connue ! Heureusement, il n'était pas là; mais cet accident a amené des circonstances qui me jettent à tous moments dans de nouvelles terreurs. Je rencontre souvent dans le monde votre grand seigneur, et il est rare qu'il me voie sans me parler d'E. D. , de J. D., de li. B. et de D. D. , comme de personnes auxquelles ma touchante sensibilité s'intéresse : ma touchante sensibilité ! ! ! Et je suis réduite à en-

tendre parler de mon crime, de ma folie , de mon désespoir, des faiblesses de ceux que j'aime, et même des héroïques efforts de votre amitié , Jeanie , sur ce ton de légèreté et de persiflage 'qui est maintenant à la mode dans le grand monde. Non , rien de ce que j'ai éprouvé par le passé n'égale cet état d'irritation continuelle. C'étaient alors des coups affreux, sans doute; mais ce sont maintenant des piqûres d'épingle qui me font mourir. Le d. part le mois prochain pour ji'Écosse, où il va passer la saison de la chasse. II dit qu'a chaque voyage il se fait un devoir de dîner une fois au presbytère. Soyez sur vos gardes, et, au nom de l'amitié, ne voustrahissez pas, s'il vient à vous parler de moi. Quant à vous, hélas ! vous n'avez rien à trahir, rien à craindre ; vous , chaste , vertueuse , vous le modèle de l'honneur, de la pureté, que pouvez-vous jamais avoir à redouter du monde et des plus orgueilleux favoris de la fortune? Mais c'est votre E. , dont la vie est encore une fois entre vos mains; c'est votre E. qu'il faut que vous préserviez de la honte d'être dépouillée du plumage emprunté dont elle se pare, qu'il faut que vous garantissiez d'une découverte qui l'exposerait à être méprisée, flétrie, foulée aux pieds par celui même qui l'a fait monter à ce dangereux degré d'élévation. La valeur du billet ci-joint vous parviendra deux fois par an. Ne me refusez pas ; c'est mon superflu , et j'en ai deux fois autant à votre service, si vous en avez besoin.

Cet argent peut vous être utile, et du moins sera toujours bien employé par vous, et entre mes mains il ne peut servir à rien. Ecrivez-moi bientôt, Jeanie, ou je serai livrée aux plus cruelles inquiétudes que cette lettre ne soit tombée en d'autres mains. Adressez seulement votre lettre à L. S., sous l'enveloppe du révérend George Whiterose , dans Minster-Close , à York. Il me croit en correspondance avec quelque ami jacobite. Comme l'orgueil du dignitaire de l'Église et son zèle jacobitique enflammeraient ses joues de colère, s'il

découvrait qu'il est l'agent, non d'Euphémie Staunton de l'honorable maison de Winton , mais d'E. D., fille d'un nourrisseur de bestiaux caméronien !

Jeanie, je ris encore de temps en temps, mais que Dieu vous préserve d'une semblable gaieté! Mon père, je veux dire votre père, la comparerait au vain pétillement de fagots d'épines jetés dans le feu; mais celles qui me déchirent conservent leurs pointes et ne se consument pas!... Adieu, très -chère Jeanie; ne montrez cette lettre à personne, pas même à M. Butler. J'ai pour lui tout le respect possible ; mais ses principes sont un peu rigoureux , et la situation où je suis ne doit pas être examinée avec trop de sévérité... Croyez-moi votre très-affectionnée sœur ,

Cette longue lettre offrit à mistress Butler des sujets d'étonnement et d'affliction. Il lui semblait si extraordinaire qu'Effie, sa sœur Effie, se rencontrât dans le monde, et, à ce qu'il paraissait, presque sur un pied d'égalité avec le duc d'Argyle, qu'elle doutait par moment qu'elle eût bien lu. Il ne lui semblait pas moins merveilleux que dans l'espace de quatre ans elle eût fait tant de progrès. Jeanie était assez humble pour convenir sans peine qu'Effie avait toujours saisi avec plus de promptitude qu'elle tout ce qu'on leur enseignait, quand elle avait voulu s'en donner la peine; mais elle était paresseuse et inappliquée, et au total beaucoup plus ignorante. Il fallait que l'amour, la crainte ou la nécessité eussent été pour elle des maîtres bien habiles, puisque en si peu de temps elle avait pu suppléer à tout ce qui manquait à son éducation.

Ce qui déplut le plus à Jeanie dans la lettre de sa saur, c'est qu'elle crut y découvrir un sentiment secret d'égoîsme.

i Nous n';u irions pas entendu parler d'elle, se dit Jeanie, si elle n'avait pas craint que 1", due ne vint a apprendre qui elle

était | et tout ce qui concernai! ses pau-

SCOTT

vres parents. Mais la pauvre Effie pense d'abord à elle, et les gens qui lui ressemblent ne s'occupent guère des autres. Je n'ai nulle envie de garder cet argent,» dit-elle en ramassant un billet de cinquante livres sterling qui était tombé de la lettre ; « nous en avons assez, et il semble qu'elle m'envoie cela pour payer mon silence : elle devait cependant être bien sure que pour tout l'or du monde je ne dirais rien qui pût lui faire tort. Il faut que j'en parle au ministre; je ne vois pas ce qu'elle peut avoir à craindre pour son mauvais sujet de mari, et pourquoi je manquerais de confiance envers le mien à cause de lui. Ainsi donc, je suis décidée à le lui dire demain matin quand le capitaine sera embarqué.

Mais, » dit-elle en revenant sur ses pas après s'être avancée vers la porte pour aller rejoindre la famille, «je ne comprends pas ce qui se passe en ce moment dans mon esprit : est-ce que je serais assez folle pour être fâchée de voir Effie devenue une grande dame, tandis que je ne suis que la femme d'un ministre? et me voilà cependant de mauvaise humeur comme un enfant, quand je devrais remercier Dieu de l'avoir tirée de l'état de honte, de crime et de misère où elle aurait pu être plongée. »

S'asseyant sur un tabouret auprès de son lit, elle croisa ses bras sur sa poitrine en se disant à elle-même : « Je ne me lèverai pas de la que je ne sois dans uwv meilleure disposition d'esprit. » Et de cette manière, sans craindre d'arracher le voile qui couvrait les motifs de ce petit accès d'humeur contre sa sœur, elle se força elle-même a eu rougir, et à se réjouir i\rs avantages attachés au sort d'EfBe, tandis que les embarras qui y étaient joints ne lui parurent plus que la conséquence des erreurs du passé Elle parvint doue bientôt à surmonter le mouvement de dépit qu'elle avait assez, naturellement éprouve en voyant celte Effie, si long-temps l'objet de se:

soins et de sa pitié, soudainement cle vée à un rang assez supérieur au sien pour devoir mettre au nombre de ses

plus vives craintes celle de voir se découvrir les liens de parenté qui les unissaient.

Quand elle eut triomphé de cet accès d'amour-propre, qui lui était habituellement étranger , elle descendit dans le petit parloir où son mari et le capitaine finissaient leur partie, et elle apprit de ce dernier la confirmation de la nouvelle que lui donnait sa sœur de la prochaine arrivée du duc à Roseneath.

« Il trouvera force oiseaux de bruyère dans les environs d'Auchingower, dit Duncan; et sans doute il reviendra dîner et coucher au presbytère comme il a fait déjà.

— Il y a bien droit, capitaine, dit Jeanie.

— Qui diable a meilleur droit que lui à tous les lits du pays? dit le capitaine. Je vous conseille, de dire à votre père, le cher homme, de mettre toutes ses bêtes en bon ordre, et de tâcher, pour un jour ou deux, de chasser de sa tête toutes ses fadaises caméroniennes, s'il peut avoir cette complaisance; car lorsque je lui parle de ses bestiaux, il me répond toujours par quelque citation de la Bible, ce qui n'est point honnête, et ce qu'on ne peut pardonner qu'à celui qui porte^ votre habit, monsieur Butler. »

Personne mieux que Jeanie ne connaissait le secret de ces réponses pleines de. douceur qui désarment à l'instant la colère. Elle se contenta de sourire en disant qu'elle espérait que Sa Grâce serait satisfaite de l'état des choses et de ia manière dont son père avait répondu a a confiance.

.Mais le capitaine, qui avait perdu le port de la lettre au trictrac , éprouvait un de ces accès d'humeur assez communs aux perdants, et qu'il faut, dit-on, leur passer.

«Et je me permettrai de vous dire, monsieur Butler, quoique vous sachiez que je ne me mêle pas ordinairement des affaires de l'Église, que je trouverais très-mauvais que vous fissiez punir Aily Mac-Clure de Deepheugh comme sorcière, attendu qu'elle se mêle seulement de dirX la bonne aventure , et

qu'elle n'a encore estropié, aveuglé ou ensorcelé personne, ni renversé aucune charrette, ni exercé aucun sortilège. Elle ne fait que prédire l'avenir, et annoncer la pêche que feront nos bateaux, et combien de veaux et de chiens marins ils tueront, ce qui est fort amusant.

— Je ne crois pas que cette femme soit une sorcière, dit Butler; mais je ne doute pas qu'eile ne soit coupable d'imposture, et c'est sur cette accusation qu'elle a été sommée de paraître devant l'asserffblée des anciens. On a seulement l'intention de l'avertir de cesser ses pratiques criminelles et les impostures à l'aide desquelles elle abuse de la crédulité des ignorants.

— Je ne sais pas, dit le gracieux Duncan , ce que peuvent être ses pratiques et ses impostures ; mais ce que je sais, c'est que si les enfants s'emparent d'elle pour la plonger dans la mare du village quand elle sortira de l'église, ce sera une fort vilaine pratique, et que, si je me mets en tête de paraître à l'assemblée des anciens , vous aurez tous fort à faire. »

Sans paraître remarquer cette menace, Butler répondit qu'il n'avait pas réfléchi aux mauvais traitements que la pauvre femme pourrait recevoir de la populace, et qu'il la ferait venir pour lui parler en particulier, au lieu de la faire paraître devant l'assemblée des anciens.

«Voilà, dit Duncan, qui est parler en homme raisonnable! » Et la soirée se passa paisiblement.

Le lendemain, après que le capitaine eut avalé un verre de sa boisson favorite du matin, et se fut embarqué dans son carrosse à six chevaux, mistress Butler se mit à délibérer de nouveau avec elle-même, pour savoir si elle montrerait ou non à son mari la lettre de sa sœur. Elle se décida enfin à remplir le vœu de sa sœur, en songeant qu'elle ne pouvait agir autrement sans révéler à son mari un secret dont il n'était pas convenable qu'il fût dépositaire, vu son caractère public. Butler avait déjà lieu

Page 1