LES DEUX BEAUX-FRÈRES
Qu'avez-vous là qui puisse vous faire ainsi trembler, et chasser le sang de vos joues ? Shakspearr. Henri y.
Nous sommes obligés de retourner maintenant à Edimbourg, où l'assemblée générale tenait alors ses séances.
On sait qu'il est d'usage que quelque seigneurécossais y soit député en qualité de grand-commissaire, et pour représenter la personne du roi dans cette assemblée; qu'il lui est alloué une somme destinée à le mettre en état de déployer un certain faste extérieur , de tenir table ouverte et de donner des fêtes dignes d'un représentant du souverain. Tout Écossais distingué par son rang ou sa naissance , dans la capitale ou aux enviions , se fait un devoir d'assister aux levers du lord commissaire et de grossir son cortège en l'accompagnant au lieu des séances.
Le seigneur appelé à remplir ces fonctions était intimement lié avec sir George Staunton, et ce fut à sa suite que celui-ci se hasarda à traverser la grande rue d'Edimbourg , pour la première fois depuis la nuit fatale de l'exécution de l'orteous. Marchant à la droite du représentant de la majesté royale , couvert de dentelles et de broderies, entoure de tout l'éclat du rang et des richesses, la belle tournure du noble anglais, malgré le dépérissement de M personne, attirait tous les regards : qui aurait pu reconnaître, dans le maintien hautain et sous le costume brillant de l'orgueilleux aristocrate , le plébéien proscrit qui ,
sous les haillons de Madge Wildflre, avait conduit une population redoutable à la vengeance? Il n'y avait aucune possibilité que rien de semblable pût arriver, quand même quelqu'un de ses anciens associés, race d'hommes dont la vie est ordinairement si courte, eût prolongé la sienne au-delà du terme généralement accordé aux malfaiteurs.
D'ailleurs, cette affaire était depuis long-temps assoupie avec les passions violentes qui lui avaient donné naissance. 11 est certain que des personnesconnues pour avoir pris part à cette insurrection redoutable, et qui s'étaient enfuies de l'Ecosse pour en éviter les suites , après avoir fait fortune chez l'étranger, revinrent jouir de leurs richesses dans leur pays natal , y vécurent et y moururent sans être inquiétées par les lois.
L'indulgence des magistrats , dans ce cas, fut certainement sage et même juste ; car quel bon effet pouvait produire sur l'esprit public le châtiment d'un délit dont le souvenir était effacé, et lorsque le peuple n'avait devant les yeux que la conduite paisible, peut-être même exemplaire , de ceux qu'on aurait punis ?
Sir George Staunton pouvait donc parcourir le théâtre de ses anciens exploits, sans avoir rien à redouter des lois, sans craindre d'être reconnu, ou même d'exciter un soupçon. Mais nous laisserons au lecteur le soin de s'imaginer les sensations dont son cœur était assailli en traversant ces mêmes lieux. Ce n'était pas un intérêt ordinaire qui avait pu le décider à venir braver tant de douloureux souvenirs.
En conséquence de la lettre que Jeanie avait écrite à lady Staunton pour lui transmettre les derniers aveux de Meg Murdockson , sir George était parti pour Carlisle, et y avait trouvé l'archidiacre Fleming, par qui cette confession avait été reçue, et qui jouissait d'une haute considération due à ses vertus. Si r George Staunton, sans juger qu'il fût nécessaire de pousser plus loin la confiance , crut pouvoir lui assurer qu'il
était le père du malheureux" enfant enlevé par Madge Wildfire , lui représentant cette intrigue comme une folie de jeunesse qu'il désirait expier autant que possible , en faisant des démarches pour découvrir ce qu'était devenu cet enfant dont il voulait assurer le sort. Après avoir cherché à rassembler les souvenirs qui lui restaient de cette circonstance, le vieil ecclésiastique parvint à se rappeler que la malheureuse femme avait écrit une lettre adressée à George Staunton fils, esquire, au rectorat de Witëingham par Grantham , et qu'il l'avait fait partir , mais qu'elle avait été renvoyée avec un billet du révérend M. Staunton, recteur de Willingham, déclarant qu'il ne connaissait pas la personne à qui la lettre était adressée.
Comme ceci avait eu lieu précisément à l'époque où George quittait pour la dernière fois la maison de son père , afin d'enlever Effie, il ne lui fut pas difficile de s'expliquer la cause de son ressentiment. Ce fut encore son caractère indomptable qui occasiona ce malheur. S'il fût resté à Willingham quelques jours de plus, il aurait reçu la lettre de Marguerite Murdockson , dans laquelle elle lui faisait une description exacte de la personne d'une nommée Annaple Bailzou, à laquelle elle avait remis l'enfant, et lui donnait les moyens de trouver cette femme. Il paraît que ce qui avait décidé Meg Murdockson à faire cet aveu, était moins un sentiment de repentir que l'espoir d'obtenir de George Staunton ou de son père quelques moyens d'existence pour sa fille Madge. Sa lettre disait « que tant que celle qui l'écrivait aurait vécu , sa fille n'aurait eu besoin de personne , et qu'elle ne se serait jamais mêlée de cette affaire, excepté pour rendre à George le mal qu'il avait fait à elle et aux siens. Mais elle allait mourir , et sa fille restait dans le dénûment le plus absolu , et incapable de se guider. Elle avait passé assez d'années dans le monde pour savoir qu'on n'y faisait jamais rien pour rien; elle avait donc dit à George Staunton tout
ce qu'il pouvait désirer savoir au sujet de son enfant, dans l'espoir qu'il ne laisserait pas périr de misère la malheureuse insensée dont il avait causé la ruine. Quant aux motifs qu'elle avait eus de lui cacher si long-temps son ressentiment, elle avait un long compte à rendre de sa vie dans l'autre monde , et ils y figureraient. »
L'ecclésiastique dit que Meg avait reçu la mort dans le même endurcissement de cœur , exprimant parfois un regret du sort de l'enfant, mais regrettant bien plus encore que la mère n'«àt pas été pendue. Son aine offrait un effrayant chaos où se confondaient toutes les passions criminelles, le désespoir, la rage, auxquels se mêlait l'inquiétude que lui inspirait l'avenir de sa fille. C'était une espèce d'instinct d'anxiété maternelle qu'elle partageait avec la louve et la lionne, et l'unique et dernière trace d'affection qu'on pût découvrir dans un naturel non moins féroce.
La triste catastrophe qui termina les jours de Madge "Wildfire vint de ce qu'elle avait profité de la confusion qu'avait excitée l'exécution de sa mère, pour quitter la maison de travail où l'ecclésiastique l'avait envoyée, et pour se présenter à la populace en fureur , dans les mains de laquelle elle trouva la mort, comme nous l'avons déjà dit. Lorsque le docteur Fleming se vit renvoyer du Lincolnshire la lettre de la criminelle, il écrivit à un ami qu'il avait à Edimbourg pour s'informer du sort de la malheureuse fille dont l'enfant avait été enlevé, et il apprit de son correspondant qu'elle avait eu sa grâce , et qu'elle s'était retirée, avec toute sa famille, dans quelque partie éloignée de l'Ecosse, ou avait peut-être entièrement quitté le royaume. Les choses en étaient restées là jusqu'à ce moment; et, à la requête de sir George Staunton , l'ecclésiastique chercha parmi ses papiers la lettre de Marguerite IMurdockson, qu'il lui remit avec les autres notes qu'il avait prises sur cette affaire.
Quelles que pussent être les secrètes
SCOTT
sensations de sir George Staunton en recueillant les détails de cette affligeante histoire , et en apprenant le sort tragique de l'infortunée qu'il avait perdue, toujours emporté par la même opiniâtreté de caractère, il ne s'arrêta qu'à une seule pensée , celle qui lui présentait la perspective de retrouver son fils, et négligea tout le reste. Il était vrai qu'il serait difficile de le faire paraître sans raconter l'histoire de sa naissance et des malheurs de ses parents , plus peut-être qu'il n'était prudent d'en faire connaître; mais, pourvu qu'il le retrouvât, et surtout digne de la protection de son père, on saurait trouver plus d'un moyen d'éviter ce danger. Sir George Staunton était libre de l'adopter et de le nommer son héritier sans communiquer le secret de sa naissance, ou il pouvait obtenir un acte du parlement qui le légitimât et lui permît de porter le nom et les armes de son père. D'ailleurs, d'après la loi d'Ecosse, le mariage subséquent de ses parents l'avait déjà légitimé. D'un caractère absolu et opiniâtre , sir George n'éprouvait plus qu'un seul désir, celui de revoir son fils, dût-il, en le retrouvant , attirer sur lui de nouveaux malheurs aussi terribles que ceux qui avaient suivi sa disparition.
Mais où était le jeune homme qui pouvait être appelé à hériter des biens et des titres de cette ancienne famille.' dans quelles landes désertes était-il errant? sous quel vil déguisement était-il caché? gagnait-il un pain précaire au moyen de quelque petit trafic, par un travail manuel, ou par le vol et le brigandage? Telles étaient les questions - m> lesquelles les inquiètes recherches de sir George ne pouvaient obtenir aucune lumière. Quelques personnes se rappelaient qu' înnaple Bailzou avait autrefois rodé dans le pays comme mendiante, diseuse de bonne aventure et bohémienne ; d'autres se souvenaient de l'avoir vue avec un enfant dans ses bras, en 1737 ou 38; mais, depuis plus de dix ans, elle, n'avait pas paru dans le
comté, et on lui avait entendu dire qu'elle allait dans une partie éloignée de T Ecosse, où elle était née. Ce fut donc vers l'Ecosse que se dirigea sir George Staunton ; et, après s'être séparé de sa femme à Glasgow, il se rendit à Edimbourg, où le hasard voulut que l'assemblée générale de l'Église fut en ce moment convoquée, et ses liaisons avec le seigneur qui remplissait les fonctions de lord commissaire l'obligèrent de paraître en public plus qu'il ne convenait à ses vues et à ses goûts.
A la table de ce seigneur, sir George Staunton se trouva un jour placé à rùté d'un ecclésiastique respectable , dont les manières, quoique fort simples, annonçaient une bonne éducation, et qu'il apprit s'appeler Butler. Il n'entrait pas dans les projets de sir George de mettre son beau-frère dans sa confidence , et il avait été fort satisfait des assurances que lui avait données son épouse, que mistress Butler, qui était la candeur et la vérité mêmes, n'avait jamais révélé à personne, pas même à son mari , aucune circonstance du récit qu'il lui avait fait à Willingham. Mais il ne fut pas fâché, dans ce moment, d'avoir l'occasion de causer avec un si proche parent sans être connu de lui , et de pouvoir ainsi juger de son caractère et de son esprit. Tout ce qu'il vit et tout ce qu'il entendit contribua à lui donner de Butler la plus haute opinion; il remarqua qu'il était généralement respecté des personnes de sa profession, aussi bien que des laïques qui siégeaient dans l'assemblée. Il y avait fait plusieurs discours, remarquables par le talent, la droiture et la lucidité qui y régnaient, et il était suivi et admiré comme un prédicateur distingué autant par sa doctrine que par son éloquence.
Tout cela était fort satisfaisant pour lamour-propre de sir George Saunton, qui s'était révolté à l'idée de voir la sœur de sa femme mariée d'une manière obscure. Il commença alors à regarder au contraire cette alliance comme telle-
ment supérieure à tout ce qu'il avait imaginé, que, dans le cas où, retrouvant son fds , il serait obligé de le reconnaître , il pensa qu'il n'y aurait aucun inconvénient à dire dans le inonde que la sœur de lady Staunton, dans l'état de décadence où s'était trouvée sa famille, avait épousé un ministre écossais qui jouissait d'une haute estime parmi ses compatriotes, et l'un des chefs de l'Église.
Ce fut dans ces sentiments que, lorsque la compagnie rassemblée chez le lord commissaire se sépara, sir George Staunton , sous prétexte de continuer une conversation qu'il avait entamée avec Butler sur la constitution de l'Église d'Ecosse , invita ce dernier à l'accompagner chez lui dans Lawn-Market, afin d'y prendre ensemble le café. Butler y consentit, à condition que sir George lui permettrait, en passant, d'entrer chez une dame de ses amies , chez laquelle il logeait , pour s'excuser de ne pas prendre le thé avec elle. Ils suivirent donc la grande rue, entrèrent dans Lawn- Market, et passèrent devant le tronc qu'on y a placé pour rappeler à ceux qui jouissent de leur liberté la détresse des malheureux prisonniers. Sir George s'y arrêta un moment , et le lendemain on y trouva un billet de 20 livres sterling. ■
Lorsqu'il rejoignit Butler, il le trouva les yeux fixés sur la porte de la prison , et absorbé dans une profonde rêverie.
« Cette porte paraît très - forte , »
observa sir George pour dire quelque chose.
« Oui, monsieur, » répondit Butler en se retournant et se remettant à marcher ; « cependant j'ai eu le malheur , une fois dans ma vie, de voir qu'elle était encore beaucoup trop faible. »
Regardant en ce moment son compagnon, il lui demanda s'il se sentait incommodé, et sir George convint qu'il avait été assez peu raisonnable pour prendre une glace , ce qui parfois l'indisposait. Avec un empressement obligeant , auquel il n'y eut pas moyen de
WALTER SCOTT
s'opposer, Butler entraîna sir George, avant qu'il pût soupçonner où il le menait, dans une maison voisine de la prison , qui était celle de l'ami chez lequel il logeait depuis son arrivée à Edimbourg, et cet ami n'était autre que notre ancienne connaissance Bartholin Saddletree, chez qui lady Staunton avait servi autrefois pendant quelques mois , en qualité de fille de boutique. Ce souvenir vint frapper l'esprit de son mari, et la rougeur de la honte qu'il fit naître sur ses joues remplaça la pâleur qu'y avait répandue l'émotion* précédente. Cependant la bonne mistress Saddletree mit tout en mouvement pour recevoir le riche baronnet anglais , qui paraissait l'ami de M. Butler, et pria une dame âgée et vêtue de noir, qui était là, de ne pas se déranger, d'un ton qui semblait lui dire : Faites place à vos supérieurs. Ayantapprisdequoiil était question , elle courut chercher des eaux spiritueuses d'une efficacité infaillible contre toute espèce d'étourdissements et d'indispositions de ce genre. Pendant son absence, la femme en noir, qui s'était levée, fit quelques pas pour quitter l'appartement , et en serait sortie peutêtre sans être aperçue , si elle n'eût fait un faux pas sur le seuil de la porte , et si près de sir George Staunton , que la politesse l'obligea à venir à son secours pour l'aider à se relever et à lui ouvrir la porte.
« Mistress Porteous est devenue bien infirme, la pauvre femme , » dit mistress Saddletree en revenant une bouteille à la main; «ce n'est pas qu'elle soit bien vieille, mais elle a éprouvé un grand malheur par le meurtre de son mari. Je crois me rappeler que cette affaire vous a aussi causé de l'embarras, monsieur Butler. Il me semble, monsieur. • ditelle à sir George, « que vous ferez Men d'avaler le verre entier, car, si je ne me trompe, vous êtes encore plus pâle que lorsque vous êtes entré. »
l.lfectivemcnt il était devenu excessivement pâle en songeant que celle que son bras venait de soutenir était là
veuve de Porteous , cette femme dont il avait si puissamment contribué à causer le veuvage.
« Il y a prescription maintenant pour cette affaire de Porteous , » dit le vieux Saddletree que la goutte retenait dans son fauteuil; « il y a prescription complète.
— Je ne suis pas bien sûr de cela , voisin, dit Plumdamas; car j'ai entendu dire qu'il fallait vingt ans pour la prescription : or, nous sommes en 51 , et l'insurrection Porteous a eu lieu en 37.
— Vous ne m'apprendrez pas les lois, voisin, je pense, à moi qui ai quatre procès , et qui , sans ma femme , aurais pu en avoir quatorze. Je vous dis que le chef de la sédition Porteous serait là à la place où est monsieur, que l'avocat du roi n'aurait rien à lui dire. Il y a prescription négative.
— Allons , taisez-vous , vous autres , dit mistress Saddletree, et laissez ce monsieur s'asseoir et prendre une tasse de thé tranquillement. »
Mais cette conversation fatiguait extrêmement sir George, et, à sa prière, Butler fit ses excuses à mistress Saddletree et l'accompagna chez lui. Là, il trouva un autre individu qui l'attendait, et qui n'était autre que notre ancienne connaissance Ratcliffe.
Cet homme avait exercé la charge de porte-clefs avec tant de vigilance, d'adresse et de fidélité, qu'il s'était élevé par degrés jusqu'au poste de gouverneur ou capitaine de la prison ; et l'on se rappelle encore aujourd'hui d'avoir entendu dire que les jeunes gens d'alors . qui, dans leurs joyeuses assemblées, recherchaient une société amusante plutôt que choisie, y Invitaient quelquefois Ratcliffe pour s'amuser du récit de Ses exploits de grand chemin, et des Moyens extraordinaires par lesquels il s'était si souvent échappé de prison. Mais il vécut et mourut sans reprendre son ancienne profession, et sans v penser jamais autrement que dans la conversation et le verre à la main.
Il avait été recommande à sir George Staunton par un habitant d'Edimbourg,
comme capable de lui procurer des renseignements sur Annape Bailzou qui , suivant le prétexte que sir George avait voulu donner à ses recherches, avait, à ce qu'on supposait, enlevé un enfant appartenant à une famille de l'ouest de l'Angleterre , à laquelle il s'intéressait. La personne qui l'avait recommandé ne l'avait désigné que par le titre officiel de sa place et sans prononcer son nom , de sorte que lorsque sir George Staunton fut averti que le capitaine de la prison l'attendait dans le parloir, il ne s'attendait nullement à revoir son an-' cienne connaissance James Ratcliffe1.
Ce fut donc pour lui une nouvelle surprise, et des plus désagréables, car il n'eut aucune peine à reconnaître les traits remarquables de cet homme.
Cependant le changement de George Robertson en sir George Staunton déjoua la pénétration de Ratcliffe lui-même , qui s'inclina très-profondément devant sir George et son compagnon , eu priant M. Butler de l'excuser s'il lui rappelait qu'ils étaient d'anciennes connaissances.
« Je n'ai pas oublié non plus que vous avez rendu un grand service à ma femme, dit M. Butler, et j'espère que vous avez reçu à votre tour les marques de reconnaissance et de souvenir qu'elle vous a envoyées : vous ont - elles été agréables ?
— N'en doutez pas , » dit Ratcliffe avec un mouvement de tête significatif; « mais vous êtes bien changé, et changé en mieux , depuis que je ne vous ai vu , monsieur Butler.
— C'est vrai, et tellement que je suis étonné que vous m'ayez reconnu.
— Moi ? du diable si j'oublie jamais une figure que j'ai vue une fois dans ma vie, » dit Ratcliffe , tandis que sir George Staunton, attaché là sans moyen de faire retraite , maudissait intérieurement l'exactitude de sa mémoire : « cependant, ajouta-t-il , le plus fin se laisse tromper quelquefois : je vois en ce mo-
i. L'auteur s'excuse ici d'un anachronisme; mais cela importe peu dans un roman, a. m.
ment dans cette chambre une figure, que, si je ne connaissais l'honorable personnage auquel elle appartient, je croirais, si j'ose m' exprimer ainsi, reconnaître pour celle d'une de mes anciennes connaissances.
— Je ne serais pas très -flatté , » répondit avec fierté le baronnet, qui vit le danger qu'il courait, « que ce fût à moi que vous appliquassiez ce compliment.
— En aucune manière, monsieur, »
dit Ratcliffe en s'inclinant très-bas; « je suis \f>r\u pour recevoir les ordres de Votre lionneur , et non pour l'importuner de mes pauvres observations.
— Fort bien , monsieur, dit sir George ; on m'a dit que vous vous entendiez fort bien en affaires de police. Je m'y entends aussi , et, pour vous le prouver, voici dix guinées que je vous donne d'avance ; vous en recevrez quarante de plus si vous pouvez me procurer desrenseignements certains sur la personne, morte ou vivante, dont vous trouverez le signalement dans cette note. Je quitte Edimbourg incessamment. Vous pouvez m'adresser votre réponse par écrit chez M... (il nomma son agent d'affaires, un des premiers de la ville ) , ou chez Sa Grâce le lord grand-commissaire. »
Ratcliffe s'inclina et sortit.
« J'ai offensé cet homme orgueilleux,»
se dit Ratcliffe en lui-même, « en parlant de ressemblance... Et cependant, si le père de Robertson eût vécu dans le voisinage de la mère de Son Honneur, du diable si je saurais qu'en penser, quoiqu'il porte la tête si haute. »
Lorsque sir George fut seul avec Butler, il ordonna qu'on servît du thé et du café, et lorsque son valet, après avoir exécuté cet ordre , se fut retiré , il sembla réfléchir pendant une minute, puis s' adressant à son hôte, il lui demanda s'il avait reçu depuis peu des nouvelles de sa femme et de sa famille. Butler répondit , non sans quelque surprise, qu'il y avait quelque temps qu'il n'avait reçu de lettre, sa femme étant une assez mauvaise correspondante.
« Alors, dit sir George Staunton, c'est
WALTER SCOTT
moi qui vous apprendrai le premier que Ton a fait une invasion dans votre paisible demeure depuis que vous l'avez quittée.
Ma femme, à qui le duc d'Argyle a bien voulu permettre de disposer du cbàteau de Roseneath pendant un séjour de quelques semaines dans votre pays , a traversé le détroit et est venue établir son quartier-général au presbytère, pour être, à ce qu'elle dit, plus près des chèvres dont elle prend le lait, mais je crois plutôt parce qu'elle préfère la société de mistress Butler à celle du respectable personnage qui remplit les fonctions de sénéchal sur les domaines du duc. »
M. Butler répondit qu'il avait souvent entendu le feu duc et le duc actuel parler avec la plus haute estime de lady Staunton, et qu'il était charmé que sa maison pût recevoir quelqu'un de leurs amis ; c'était une bien faible marque de reconnaissance pour tous les services qu'il en avait reçus.
« Lady Staunton et moi ne vous en sommes pas moins obligés de votre hospitalité, monsieur, dit sir George. Puisje vous demander quand vous avez l'intention de partir ? »
. M. Butler répondit que sous deux jours l'assemblée aurait terminé ses séances , et que n'ayant plus aucune affaire qui le retînt à Edimbourg, il repartirait le plus tôt possible pour le comté de Dumbarton ; mais qu'étant obligé d'emporter avec lui une somme assez considérable en argent et en billets , il désirait attendre le départ de deux ou trois ecclésiastiques de ses confrères pour voyager avec eux.
« Mon escorte sera encore plus sûre, reprit sir George Staunton , et j'ai l'intention de partir demain ou après-demain. Ainsi donc si vous voulez m'accorder le plaisir de votre compagnie, je me chargerai de vous transporter, vous et votre argent, sans accident au presbytère de kiiocktarlity, pourvu (pie vous vouliez bien m'y admettre avec vous. »
M. liutler accepta cette offre avec reconnaissance, et le moment du dépari fut fixé. Sir George dépécha un de ses domestiques à Kiiocktarlity, avec des
lettres pour les dames du presbytère , qui les prévenaient de leur prochaine arrivée; et la nouvelle circula dans tout le voisinage que le ministre revenait avec un riche gentilhomme anglais , et rapportait l'argent destiné au paiement du domaine de Craigsture.
C'étaient les événements de la soirée qui avaient inspiré à sir George Staunton la résolution soudaine d'aller à Knocktarlity. Malgré l'importance dont il jouissait dans le monde , il sentait qu'il avait été trop hardi en se présentant si près des lieux jadis le théâtre de ses entreprises audacieuses, et le passé lui avait trop bien appris à connaître la pénétration de Ratcliffe pour s'exposer de nouveau à ses regards. Les deux jours suivants il resta chez lui sous prétexte d'indisposition , et prit congé par écrit de son noble ami le lord commissaire , alléguant comme excuse de son départ précipité d'Edimbourg, l'occasion qui s'était présentée de. faire le voyage dans la compagnie de M. Butler.
Il eut une longue conférence avec son agent au sujet d'Annaple Bailzou, et cet homme d'affaires, qui était aussi celui de la famille d'Argyle, reçut l'ordre de recueillir tous les renseignements que Ratcliffe ou d'autres pourraient obtenir sur le sort de cette femme et sur celui du malheureux enfant qui lui avait été remis, et aussitôt qu'il en aurait recueilli d'un peu importants, d'envoyer un exprès en porter la nouvelle à Kiiocktarlity. A l'appui de ces instructions, sir George laissa une somme d'argent en dépôt pour les frais nécessaires, recommandant qu'on n'épargnât pas la dépense : de telle sorte qu'il n'avait aucune raison de craindre la négligence des personnes qu'il chargeait de cette commission.
Le voyage que les deux beaux-frères firent de compagnie fut plus agréable pour sir George Staunton lui-même qu'il n'avait osé l'espérer. Il sentit son cœur s'alléger en dépit de lui quand ils eurent perdu de vue Edimbourg , et la conversation intéressante et sensée
LA PRISON DU de Butler était bien faite pour distraire son esprit des pénibles réflexions qui l'occupaient. Il lui vint même la pensée qu'il ne serait peut-être pas très-difficile d'établir les parents de sa femme au rectorat de Willingbam; il ne s'agissait de son côté que de procurer quelque cure encore plus importante au titulaire actuel ; quant à Butler, il n'avait qu'à prendre les ordres conformément à l'Eglise anglicane , démarche à laquelle il ne pouvait supposer que celui-ci opposât la moindre objection.
Sans doute il lui serait pénible de voir tous les jours mistress Butler qu'il savait instruite de toutes les circonstances de sa fatale histoire ; mais aussi , quoiqu'il n'eût eu jusque là aucune raison de se plaindre de son indiscrétion , il se croirait encore plus sûr de son silence. D'ailleurs la présence de sa sœur serait pour sa femme une distraction qui dissiperait son ennui , et lui épargnerait à lui-même ces importunités souvent fâcheuses dont elle le tourmentait , sous prétexte du manque absolu de société à AVillingham, pour prolonger son séjour à la ville lorsqu'il témoignait le désir de se retirer à la campagne. « Madame votre sœur y est,» serait, suivant lui, une réponse péremptoire à cet argument.
Il sonda Butler sur ce sujet, lui demandant ce qu'il penserait d'un bénéfice de 1200 liv. sterl. de revenu en Angleterre, à la charge d'accorder quelquefois sa compagnie à un voisin dont la santé n'était pas très-forte , ni l'humeur trèségale. Il pourrait y rencontrer de temps en temps , ajouta-t-il , un homme trèsinstruit et de beaucoup de mérite, qui était dans les ordres comme prêtre catholique ; mais il espérait que ce ne serait pas une objection insurmontable pour un homme qui avait une manière de penser aussi libérale que monsieur Butler. « Quelle serait, dit-il, la réponse de monsieur Butler, si une telle offre lui était faite?
— Que je ne pourrais l'accepter, répondit Butler. Je n'ai nullement l'intention d'entrer ici dans une discussion