‹ La prix de la graceChapitre 18 sur 221 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le peu d'estime qu'on a pour la grâce est un malheur digne d'être pleuré

avec des larmes de sang.

La grâce que nous a méritée le Fils de Dieu est tout ce qu'il y a au monde de plus précieux. Rien donc n'est plus digne de nos larmes que le mépris et la perte de ce bien incomparable. Le moindre degré de grâce a plus de valeur que tous les biens de la terre réunis ensemble.

Cependant, les hommes attachent peu d'importance à Ce trésor; ils le méprisent et consentent à le sacrifier pour le moindre plaisir. On ne saurait croire avec quelle prodigalité folle les hommes dissipent les biens éternels pour la possession desquels ils ont été créés.

Quelle extravagance de perdre, pour satisfaire un désir indigne de la nature, un bien supérieur à toute la nature ! Saint Thomas 1 n'exagère pas quand il enseigne que le bien de la grâce en un seul homme est plus que le bien

1 l,n,q. 113, a. ad 13. .

ï LE PRIX DE LA GRACE.

de la nature dans tout l'univers ; et saint Augustin ' dit que la grâce de Dieu est au-dessus non-seulement de tous les astres et de tous les cieux, mais aussi de tous les anges; car si Dieu donnait à quelqu'un tous les biens du monde; s'il le rendait possesseur de tous les globes célestes, fussent-ils des diamants; et s'il lui accordait toute la perfection naturelle des séraphins et de tous les anges, il ne lui ferait pas un si grand présent qu'en lui donnant un atome de grâce. Comment l'homme ose-t-il donc perdre un si grand trésor, pour un plaisir terrestre sans valeur? Si quelqu'un savait qu'en accordant à ses sens une satisfaction de quelques instants seulement, il devrait occasionner la perte du soleil qui éclaire et réjouit le monde, il ne voudrait pas se donner un plaisir acheté au prix de l'anéantissement d'un corps si magnifique. Eh bien! si on lui disait : « Si vous ne renoncez pas à ce plaisir qui vous tente, le ciel va s'écrouler, les étoiles vont disparaître, les éléments se confondre, la terre s'effondrer et toute la nature se bouleverser » , est-ce qu'il ne réprimerait pas ses désirs, et ne briserait pas en mille pièces sa volonté, plutôt que de lui permettre de goûter une satisfaction si coûteuse ? Quoi ! nous laissons à notre cœur toute liberté quand il s'agit de la perte de la grâce qui est un bien si supérieur à toute la nature !

En effet, en perdant un degré de grâce, on perd plus que si l'on perdait le ciel et la terre. Et les hommes n'y pensent pas !

Que de larmes il faudrait pour pleurer cette perte que font à chaque instant les enfants d'Adam ! Si nous assistions un jour à la destruction de vingt ou trente grands corps de la création ; si nous voyions le soleil s'obscurcir, la lune disparaître, une portion de la voûte des cieux s'écrouler avec des milliers d'étoiles , les fontaines cesser de couler, les arbres s'arracher, les troupeaux mourir, des cités nombreuses s'engloutir dans les eaux et

1 Lib. ad Boni/,, c. vi.

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