PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE PREMIER
une foule d'autres désastres désoler l'univers , quel effroi ne nous apporterait pas le moment fatal où s'accompliraient de pareilles catastrophes dans l'ordre de la nature ! Le prophète Élie l épouvanté se couvrit le visage de son manteau pour ne pas voir la montagne qui tremblait sous le souffle violent d'un vent capable de briser des rochers. Et nous autres, nous pouvons voir d'un œil sec, non pas vingt ou trente fois, mais des milliers de fois en un seul jour, le bouleversement et la ruine d'une chose incomparablement plus considérable que tout le monde visible! L'homme qui perd la grâce ou qui néglige de l'accroître en lui ne perd-il pas plus que s'il perdait tout ce que Dieu a créé dans l'univers , l'univers fût-il tout d'or et de pierreries?
Non, il n'y a pas assez de larmes pour pleurer ce malheur.
La ruine de Jérusalem causa, non sans raison, à Jérémie la plus vive douleur; et les yeux du prophète ne se lassaient pas de verser des larmes. Les amis de Job demeurèrent sept jours sans parler dans l'épouvante que leur causait la vue des pertes éprouvées par ce saint homme * troupeaux, maisons, enfants, santé, tout lui avait été ravi à la fois. Cependant ces biens fragiles, comme tout ce qui passe avec le temps,* appartenaient à l'ordre purement naturel. Oh ! si les regrets étaient en rapport avec les pertes, nous aurions sujet d'être dans la stupeur d'un silence éternel, et nous serions inconsolables quand nous perdons la grâce. Perdre en effet, comme le saint homme Job, des biens de l'ordre naturel, tels que des chameaux, des bœufs, des brebis , des bétes de somme , ce n'est rien en comparaison des biens surnaturels qu'on perd avec la grâce. Nous perdons dans la grâce un être divin qui nous élève au-dessus de toute la nature; nous perdons la charité, reine des vertus; nous perdons en même temps toutes les
> III Reg. t suc.
vertus surnaturelles qui sont accordées avec la grâce à ceux qui sont véritablement contrits; nous perdons les dons de l'Esprit-Saint, l'Esprit-Saint lui-même, notre titre d'enfant de Dieu; nous perdons l'amitié du Seigneur, l'honneur d'être en sa compagnie ; nous perdons le droit au royaume des deux, la vie de l'âme, le pouvoir de faire des œuvres méritoires de la gloire; nous perdons tous les mérites acquis, toutes les grâces reçues dans les sacrements durant notre vie; nous perdons d'innombrables richesses spirituelles; nous perdons Dieu, et nous perdons ainsi tout ce qu'on peut perdre.
Le prophète Jérémie, à qui la perte de Jérusalem arrachait des torrents de larmes, exhale ainsi sa douleur : « Gomment le Seigneur a-t-il couvert de ténèbres dans sa fureur la fille de Sion? Comment a-t-il fait tomber du ciel en terre la fille d'Israël qui était si éclatante, et ne s'estil point souvenu au jour de sa fureur de son marchepied? Le Seigneur a renversé tout ce qu'il y avait de beau dans Jacob, et il n'a rien épargné i . » Voilà ce que Dieu a fait. Mais toutes ces pertes si dignes d'être pleurées sont de l'ordre matériel. Combien donc ne devrait-on pas s'affliger et pleurer en voyant non pas Dieu, mais l'homme détériorer, détruire et ruiner tant de biens spirituels, tant de richesses surnaturelles, et toutes les beautés, non de Jacob, mais de Jésus-Christ qui nous a rachetés au prix de son sanget de sa mort! Le prêtre Héli, en perdant l'arche du Testament, demeura atterré; et le pape Nicolas V tomba mort en apprenant la chute de Constantinople. La même chose arriva à Urbain III à la nouvelle de la prise de Jérusalem; et Benoit I er mourut aussi de chagrin à la vue des ravages que les Lombards faisaient en Italie. Or, si la douleur causée par la perte d'une ville ou d'une province a suffi pour 6 ter la vie à de si grands hommes , comment ne tombons-nous pas en défaillance , comment ne mou-
1 Lamentai », il, 1.