PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRE HUITIÈME
pas seulement épouvantés pendant sept jours comme les amis de Job, mais nous tomberions morts d'effroi. Il n'est pas ici question d'une couronne royale à échanger contre un fumier infect, de grandes richesses contre une pauvreté extrême , d'un corps sain contre un corps rongé par la pourriture; mais il s'agit du royaume du ciel échangé contre la misère de l'enfer, des richesses de Dieu contre l'esclavage de Satan, et pour tout dire en un mot, de l'être échangé contre le non-être; car de l'état de la grâce, qui est dite par antonomase être parmi tous les êtres créés* on passe par le péché au néant. Peu importe qu'on se conserve avec la nature, si l'on ne se conserve pas avec la grâce; car si notre substance naturelle n'est pas détruite et anéantie, elle est pire que si elle retombait dans le néant. Si donc on ne peut pas dire du pécheur qu'il n'est absolument rien à cause de la nature qui lui reste, cependant, parce qu'il est privé de la grâce après avoir péché, il devient pire que le néant , puisqu'il demeure avec la misère du péché. En effet, comme on l'a dit : « Être misérable est la même chose que ne pas être. Il y a plus : être misérable est pire que ne pas être '. » Qui donc ne serait pas atterré à cette pensée? Si l'on vous disait : Aussitôt que vous allez avoir commis ce parjure, transgressé cette loi du jeûne, votre corps et votre âme vont être engloutis sous la terre, et tout votre être anéanti, oseriez-vous faire ces choses ? Vous trembleriez certainement à la seule pensée de retourner dans le néant. Or, comment ne pas être effrayé du péché, puisque avec le péché l'on se trouve dans un état pire que si l'on était anéanti ? Que dirait-on d'un homme qui se laisserait détourner de faire une chose par la menace d'un coup de canne, quand celle d'un coup de poignard le trouve absolument insensible ? Celui" qui craint d*étre détruit et anéanti, et qui n'appréhende pas le péché, est bien plus insensé encore. Est-il possible
1 Àrnulp. Lbxov., Sertn. ad Palret Coneilii Turonenrii,
qu'on craigne de perdre un doigt de la main, et qu'on n'appréhende aucunement d'avoir le cœur arraché, la tête brisée? Or, voilà ce que fait celui qui craint de perdre la vie naturelle et non celle de la grâce. Ayons une intelligence éclairée, un jugement droit ; craignons là où il y a à craindre; car il n'est pas de chose où il y ait plus à craindre que dans la perte de la grâce : cette perte, nous devons plus la redouter que la mort et même l'enfer.
Faisons donc de cet être de la grâce, si solide, si divin, le cas qu'il mérite, et, animés d'une sainte ambition, d'une légitime avarice, efforçons-nous non-seulement de le conserver, mais encore de l'accroître et de l'augmenter. Les gens du monde soupirent et font toute sorte d'efforts pour se pousser de plus en plus dans le monde, bien que tout ce qu'ils désirent ne soit que vent et vanité, et n'ait de grandeur que dans l'esprit et l'imagination ; pourquoi donc ne chercherions-nous pas à croître dans l'être véritable et divin de la grâce, quand ce soin nous coûte bien moins de peine qu'à eux ? O folie ! qui dira ce que coûte à un ambitieux le poste élevé dont bientôt il va être chassé ? Sollicitudes durant toute la vie, mille afflictions de cœur, mille bassesses, des nuits mauvaises sans nombre, perte de ses biens, parfois de son honneur, de sa santé, et, ce qui est pire, le péché : il subit tout, quoique ce qu'il désire soit incertain; et la plus légère espérance, il ne recule pas à la payer au prix de tant d'angoisses. Mais le serviteur de Dieu, qu'a-t-il à faire pour s'établir de plus en plus dans cet être véritable de la grâce ? 11 n'a qu'à élever son cœur vers le Créateur, qu'à faire des œuvres pour l'amour de Dieu. Avec cela, non-seulement sans travailler, mais même en dormant, en mangeant, en se reposant, s'il accomplit toutes ces choses pour Dieu et selon son adorable volonté, il accroît l'être divin qu'il possède; il l'augmente chaque jour davantage, et chaque