PREMIÈRE PARTIE. - CHAPITRÉ HUITIÈME
je vous en prie, quel sera votre profit, si, afin d'atteindre ce but, vous [commettez un péché mortel ; vous vous détruirez, vous vous réduirez au néant, vous perdrez le plus grand bien qui puisse exister, l'être de la grâce.
On objectera que ceci est une manière de parler et une' exagération; car l'homme qui pèche demeure homme comme auparavant. Je réponds : La sainte Écriture n'exagère jamais; elle ne dit rien qui ne soit la plus exacte vérité. Toutes les paroles qu'on pourrait employer, quelque exagérées qu'elles paraissent, pour exprimer ce que perd celui qui perd la grâce, n'arriveront jamais à donner une idée juste de ce malheur. Celui qui pèche demeure homme sans doute, et il ne perd pas la nature humaine ; mais il perd la participation de la nature di ine, en comparaison de laquelle toute la nature humaine et angélique est comme si elle n'était pas. L'être naturel ne peut se comparer à l'être divin, ni la nature à la grâce. Voici un exemple qui, bien qu'imparfait, pourra faire comprendre cette vérité. Un. roi puissant possède un immense État. Chaque année, son peuple aussi bien que les nations soumises par ses armes lui fournissent de nombreux millions. Il a de grands trésors, de splendides palais et une magnificence extraordinaire. Mais le malheur fond tout à coup sur lui. En un seul jour il perd toutes ses provinces, ses villes, ses châteaux, sa cour. Il ne lui reste pas même un toit qui l'abrite. Sa pauvreté est telle qu'il ne possède pas même le plus petit haillon pour cacher sa nudité ; il a seulement aux pieds de mauvaises chaussures. Ce monarque tombé ferait-il du cas de ce misérable objet qu'on lui a laissé, au point de ne vouloir pas dire, parce qu'il a encore ces souliers , qu'il a perdu tout ce qu'il était, tout ce qu'il avait, et que rien ne lui est resté ? Or, la perte de la grâce n'est pas une moindre perte pour l'homme, quand bien même il conserverait sa nature car il y a incomparablement plus de distance
entre la valeur et la grandeur de la grâce d'une part, et rabaissement et l'abjection de notre nature corrompue et déchue d'autre part, qu'il y en a entre le royaume et les richesses de ce monarque et le vil objet qu'il traînait à ses pieds. Qui n'est pas épouvanté des malheurs arrivés au saint homme Job ? Étant roi et très-riche, il perdit tout en quelques heures , et il n'avait plus qu'un morceau de pot de terre pour ôter le pus qui sortait de ses ulcères. Est-ce que, à cause de ce morceau de pot qui lui restait, il ne pouvait pas dire qu'il avait tout perdu ? Assurément il pouvait le dire en toute vérité; car, auprès d'une si' grande perte, ce vil objet n'était rien. Ainsi, ce peu dé boue dissimulée de notre nature] ne peut être comparé aux richesses de la grâce. O pécheur ! considérez-vous maintenant vous-même et voyez ce qu'il vous reste en péchant : il vous reste un peu de boue. Voyez ce qu'il vous manque et ce que vous perdez : vous perdez des richesses surnaturelles; vous perdez un être et un état divins. Dieu vous manque, et avec Dieu il vous manque tout ce qui peut vous manquer. Mais parce que les sens ne comprennent pas cette perte, tâchons donc de découvrir quelque chose de sa grandeur en réfléchissant sur les malheurs du saint homme Job. Quel effroi cette terrible catastrophe ne causerait-elle pas si elle arrivait maintenant, puisque, à travers tant de siècles, et malgré qu'elle soit connue, elle épouvante encore! Gomment donc le pécheur n'a-t-il pas compassion de lui-même ? Gomment n'est-il pas étonné de sa ruine et de sa destruction, puisqu'elle est si grande ? Et si les sens ne comprennent pas un tel malheur, c'est à la raison et à la foi de l'apprécier. Ah ! si nous parvenions à connaître dans une vive lumière et h comprendre comme il convient le changement inouï, horrible et immense, — nous employons ces expressions parce que toutes les autres sont au-dessous de la réalité, — et la perte incomparable que fait celui qui perd la grâce, nous ne serions