‹ La prix de la graceChapitre 77 sur 221 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE DIXIÈME

avaient de la grâce , non-seulement pour eux , mais pour les autres , leur a fait oublier de désirer leur propre gloire. Saint Paul , Moïse et d'autres grands amis de Jésus-Christ, à leur imitation, ont été dans ce cas. Si saint Paul estima la grâce du prochain plus que son propre bonheur, comment devons-nous estimer notre propre grâce? La grâce doit être désirée plus que tout ce qu'il y a de plus désirable. C'est tout dire. Aucune chose n'est plus désirée que la vie bienheureuse ; aucun désir n'est plus général , plus efficace , plus nécessaire ; cependant , il faut désirer la grâce plus que cette béatitude au delà de laquelle il n'y a plus rien à désirer. Que chacun mette la main sur son cœur, et qu'il examine avec quelle ardeur il désire cette chose si désirable, et il estime ce bien qu'on ne saurait jamais assez estimer. Est-il possible qu'on attache si peu de prix à une chose qu'on doit désirer plus que la gloire? 11 faut véritablement que le cœur humain soit sous le coup d'une fascination bien étrange. D'ordinaire, même dans les choses de la terre , on estime plus le droit qu'on a â un objet que sa possession, et Ton aime mieux mériter l'honneur que de le recevoir. La grâce ne doit pas être moins désirée que la gloire elle-même : est-ce trop demander? Car la grâce est le droit â la gloire, et elle donne à l'homme des mérites qui l'en rendent digne. Que chacun considère cette dignité et cette excellence de la grâce; car je n'ai pas réussi à l'exposer comme il faudrait; jamais, d'ailleurs, la plume d'un mortel n'y parviendra.

Afin que nous rougissions de notre peu d'estime pour la grâce et la béatitude de la gloire éternelle à laquelle la grâce nous donne droit ; pour que nous désirions davantage ces incomparables biens, et que nous nous les procurions au prix de notre sang et de notre vie , sans avoir peur du travail et de la peine , je rapporterai ici deux histoires, racontées par des auteurs graves, dan* lesquelles nous verrons — et la bouche mtove toAto«*>

nous l'apprendra — comment on doit désirer et s'efforcer d'acquérir ces divins trésors.

Un pieux auteur ! écrit qu'ayant interrogé le démon sur ce qu'il consentirait à souffrir pour avoir la consolation de voir Dieu, cet esprit malheureux lui répondit : « Tous les tourments qu'endureront jusqu'au jour du jugement les damnés de l'enfer, je suis disposé à les souffrir pour voir Dieu un seul instant. Les damnés sont innombrables, et ce temps est bien long ; mais je payerais encore bien peu cher cette joie. » intolérable impudence, et horrible témérité de l'homme qui , pour un plaisir d'un moment , perd éternellement un bien dont le démon achèterait la jouissance, durant une minute seulement, au prix des plus effroyables tourments endurés pendant tant de siècles, par les hommes et les démons de l'enfer ! C'est ainsi qu'il faut désirer la gloire ; et l'on peut voir par là quelle grande chose est la grâce , puisqu'elle donne droit à un bien que le démon ne croirait pas payer trop cher au prix de tant de douleurs et de peines.

Voyons maintenant comment nous devons désirer la grâce. Un autre auteur 2 raconte qu'un démon, interrogé sur ce qu'il ferait pour revenir à l'état de grâce qu'il avait perdu , répondit : « S'il y avait une colonne de fer embrasée et rougie à blanc , tout entourée de rasoirs parfaitement aiguisés et de pointes pénétrantes et très-aiguës , et que j'eusse un corps humain, je n'hésiterais pas à monter à cette colonne et à grimper autour d'elle , m'y cramponnant , et gravissant à travers le tranchant de ces ftouteaux, sur ce feu dévorant, dussé-je y laisser les lambeaux de mon corps et tomber cent fois à terre; je ferais toujours de nouveaux efforts pour monter , persévérant dans cette horrible ascension jusqu'à la fin du monde, pourvu que j'eusse quelque espérance de pouvoif

1 Thomas Cantiprat., lib. II , cap. lvii , n. 67. i Csesarius Hesterbàch., lib; V, cap» x.

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