‹ La prix de la graceChapitre 76 sur 221 · PREMIÈRE. PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

PREMIÈRE. PARTIE. - CHAPITRE DIXIÈME

forme dans les champs, une racine amère et grossière, un vermisseau malpropre et venimeux coûtent parfois beaucoup . d'argent , et sont admirés à cause de leurs propriétés bienfaisantes pour le corps. Pourquoi donc ne fait-on pas un égal cas de cette immense vertu qu'a la grâce et des droits qu'elle confère pour le plus grand bien des âmes? Quelle profonde erreur dans cette injuste appréciation des choses !

Faisons cas des grandes choses et estimons-les, puisque nous accordons si facilement notre estime aux plus petites. Estimons la grâce pour ce qu'elle est en soi et pour la vertu qu'elle possède ; conservons-la, préservons-la, désirons-la vivement. Nous devons désirer la grâce avec non moins d'ardeur que la béatitude ; car la grâce est la racine de la béatitude , le moyen qui y • conduit, le droit qu'on a d'y prétendre; impossible d'obtenir la béatitude, si l'on n'obtient pas la grâce. De même donc que le désir de la béatitude est intime, véhément, continuel et nécessaire, ainsi le désir de la grâce doit venir du cœur, être très-efficace, perpétuel et nécessaire. Saint Augustin dit, au sujet du désir de la béatitude : * Être bienheureux est un si grand bien que les bons le veulent comme les méchants. 11 ne faut pas s'étonner que , pour être heureux , les bons soient bons ; mais il ne faut pas non plus être Surpris que les méchants soient aussi méchants pour être heureux*. » « D'où vient qu'on se trompe? 1 dit un philosophe. * C'est que toud désirant la vie bienheureuse, on prend pour elle les moyens qui y conduisent, et ainsi plus on s'efforce de l'atteindre, plus on la fuit 2 . » Or, comme la béatitude est une chose que tous désirent, la grâce doit être également désirée, puisqu'elle est l'unique moyen par lequel on acquiert là béatitude. Et comme les méchants mêmes ne

« Êpist. 118.

2 SBNEC, ep, 44. «

peuvent pas ne pas désirer la vie éternelle , tous , bons et mauvais , doivent estimer , désirer et acquérir la grâce. Car l'erreur vient , selon saint Augustin et Sénèque , de ce que les méchants se trompent de chemin, cherchant le bonheur non par la grâce et la vertu, mais par des voies qui n'y conduisent pas. Au contraire , avec la grâce , on ne peut se tromper , puisqu'elle est le moyen unique et le chemin assuré qui mène à la béatitude ; et ainsi elle seule doit être désirée à cause de cette excellence. Que tous nos désirs , tous nos soins tendent donc à assurer de plus en plus la grâce en nous , à confirmer et à fortifier ce droit qu'elle nous donne à la gloire. Voyez celui qui pos ède un grand privilège dû à la munificence de son souverain, ou une bulle apostolique qui lui confère quelque droit .important : il conserve ces titres précieux avec soin; il s'informe constamment de ce qui peut s'y rattacher , et il ne perd pas l'occasion , à l'avènement de nouveaux rois et de nouveaux pontifes, de les faire confirmer et de les augmenter, si cela lui est possible. C'est ce que nous devons faire pour la grâce, nous efforçant de garder, d'accroître, de confirmer chaque jour, à chaque heure et à tous moments , par des bonnes œuvres , le droit que nous avons par elle à la gloire, puisque chaque bonne œuvre de celui qui est en état de grâce est une nouvelle confirmation et un accroissement de ce droit à la gloire. « La grâce, dit Guillaume de Paris , et par conséquent la gloire, s'enracine et se confirme par les bonnes œuvres 1 . »

Le désir de la béatitude est nécessaire. La béatitude mérite d'être désirée et recherchée pour elle-même. Toutefois , le désir de la grâce peut et même doit lui être préféré , selon l'exemple que nous en ont donné les saints. Beaucoup parmi eux, déjà arrivés à la perfection, ont plus désiré la grâce que la gloire; et même le désir qu'ils.

* Tract. De merilit, circa med.

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