ORIGINE ET CARACTÈRE DE CETTE PROCESSION
Il est à Châlons une fête religieuse dont l'objet est Procession des particulièrement vénérable ; le temps Ta consacrée, elle a très populaire
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survécu a de nombreuses mstitutions à jamais disparues. Si elle ne se fait plus avec l'appareil et la solennité d'autrefois, quand l'intendant de la province et toutes les compagnies de la ville s'y donnaient rendez-vous, elle n'a rien perdu de sa popularité. On y accourt de bien loin ; quoique vingt fois déjà on y ait assisté, on veut la voir encore ; chaque année on aime à en suivre l'imposant cortège. Elle vient dans le mois des fleurs, aux jours les mieux ensoleillés de l'année ; elle célèbre et perpétue les
plus utiles souvenirs : vous avez nommé, Messieurs, la Procession des Châsses (').
Raiwn de celle Ces Ghâsses OU reliuuaires qui, tous les ans, passent cuue des sainu sous nos veux le lundi et le mardi de la Pentecôte,
dans l'ég'itte . , . . ^
caihoiique. renferment les ossements des amis de Dieu, qui furent aussi, aux jours de leur existence, les meilleurs amis des hommes. Apôtres du Christianisme pendant leur carrière mortelle, ils se sont montrés constamment et en tout les défenseurs des petits et des faibles, les bienfaiteurs de rhumanité, qu'ils ont instruite, soulagée, consolée, assistée dans tous ses besoins. Interrogez plutôt ces noms : Memmie, Donatien, Domitien, Pome, Alpin, Elaphe, Lumier, Quentin, Louvent ; ces noms ne nous rappellentils pas les vertus qu'ont pratiquées nos saints, leur religion profonde envers Dieu, leur oubli d'eux-mêmes, leur dévouement au bien de leurs semblables, porté souvent jusqu'à l'héroïsme?
Ce sont ces éminentes vertus que l'Eglise propose à nos respects et à notre imitation en nous réunissant près de leur dépouille terrestre.
Elle fait plus encore. Sachant combien Dieu est équitable dans ses jugements, et autorisée par plus d'une merveille à se prononcer sur le sort éternel des saints, l'Eglise se
(1) Châsse vient du mot latin Capsa, coffret, reliquaire; au XVIP siècle, on appelait encore un reliquaire une Chapse et môme une Capse.
« Cette Procession, dit Dom François, qui terminait son Histoire » du diocèse de Châloris au moment de la Révolution, cette pro- » cession, nommée des Corps Saints, est ainsi appelée parce qu'on » y porte toutes les principales Châsses de la ville ; elle est générale, » et se fait le lundi et le mardi de la Pentecôte. » (Manuscrit de la Bibliothèque de la ville, p. lo8). C'est là tout ce qu'en dit l'érudit bénédictin de Saint-Pierre-aux-Monts. 11 ajoute seulement quelques plaintes au sujet d'innovations récemment introduites par le Chapitre dans l'ancien cérémonial de la Procession des Châsses.
porte garante de la récompense qu'ont déjà reçue leurs âmes. Elle nous les montre en possession de la gloire céleste ; elle nous assure que leur intercession dans le ciel est une protection pour nous sur la terre, et, par une conséquence naturelle, elle nous invite à les invoquer en tous nos besoins.
Mais sa sollicitude s'étend plus loin. Avec un soin tout commem no»
' pères ti-aitalent
maternel, l'Eglise a recueilli les restes de ses saints ; elle }«» 9ai«'ie« leur a fait dans les plus riches métaux, dans les étoffes précieuses où us
d, . 1 . 1 • . ^ 1 * 1 ^08 déposaient,
or et de soie, une dernière et glorieuse demeure en ce
monde, voulant nous apprendre, par la valeur de ces
coffrets où elle dépose les ossements des bienheureux, le
prix qu'elle a toujours attaché à ces trésors de la piété
chrétienne.
A ce seul titre, tout extrinsèque il est vrai, les châsses de nos Saints constituaient dans le passé d'inestimables trésors ; nos châsses modernes ne sauraient les rappeler en rien. L'or, l'argent, les pierreries, un art exquis chez l'ouvrier chargé de fabriquer les anciens reliquaires, en avaient fait souvent de véritables chefs-d'œuvre. On a pu voir à l'Exposition universelle de Paris, en 1867, dans la partie rétrospective, plusieurs de ces anciennes châsses, et notamment celle de saint Alban, premier martyr d'Angleterre, œuvre de la fin du XIP siècle, façonnée en église, ciseléecomme le plus beau des joyaux, tout étincelan te d'émaux et de pierreries ; les Bénédictins de Nesle-la-Reposte, dans notre département, la conservaient dans leur église avant 1791 ; en ces derniers temps, après bien des vicissitudes et une coûteuse restauration , elle est devenue la pro-
priété de la cathédrale de Troyes, elles restes du grand abbé de Clairvaux, saint Bernard, y reposent aujourd'hui (i;. Quand vous irez à Troyes, je vous engage, Messieurs, à visiter ce magnifique reliquaire au trésor de la cathédrale, et vous pourrez concevoir alors ce qu'étaient nos châsses dans le passé. Car cette merveille de la châsse de saint Alban n'est point une exception, ce n'est pas un fait particulier. Baugier, dans ses Mémoires historiques de la province de ChampagneW écrits en 1721, a signalé « la grande et » magnifique châsse d'argent » de saint Alpin, conservée alors dans notre cathédrale, derrière le maître-autel, « et faite depuis peu d'années. » Elle remplaçait une châsse plus magnifique encore, détruite, avec la plus grande partie des reliques de ce saint, dans, le terrible incendie de la Cathédrale de 1668 (3), et où se détachaient en statuettes d'argent, sur les flanJs de l'édicule, les images des Saints protecteurs de l'Église de Châlons. Une note du commencement du XVII® siècle l'a décrite scrupuleusement; un orfèvre originaire de Mareuil-sur-Ay, Adrien Le Clerc, avait composé cette châsse, en 1550, aux frais du Chapitre (4).
(1) V. Le Trésor de la Cathédrale de Troyes, par M. Lebran Dalbanne, p. 11, 1864.
(2) Baugier, Mémoires historiques de la province de Champagne, t. II. p. 97. — Dom François signale encore cette châsse magnifique, à la veille de la Révolution. [Histoire du diocèse de Châlons, manuscrit de la Bibliothèque de la ville).
^3) c Nous savons de M. de Craneé, arcbiprêtre (de la Cathédrale), » qu'assistant à l'ouverture de la grande châsse de saint Alpin, par » M. de Choiseul, évoque dt Châlons (1733- 1763), il n'y avait aperçu, » au milieu d'ossements réduits en charbon, qu'une portion assez » notable du bras brûlé lors de l'incendie, le 21 janvier 1668. » Lisez le 19 janvier. (Procès- verbal de la reconnaissance des reliques de saint Alpin, de la Cathédrale, par M. l'abbé Becquey, faite au nom de W de Barrai, évoque de Meaux, le 19 mars 1805, n» 8. — Archives de la Cathédrale).
(4) V. cette description, Appendice N* I.
Baugier moiitioiine également « la belle et grande » chasse d'argent dans laquelle repose le corps de saint » Lumier, et qui est au-dessus du grand-autel, » en l'église abbatiale de Toussaints(i). Il n'a pas manqué de signaler encore « la grande chasse de vermeil doré dans » laquelle repose le corps de saint Elaphe, » à l'abbaye de Saint-Pierre i2).
Le P. Rapine, historiographe du diocèse de Chàlons au XVII« siècle, a fait mieux encore ; il nous a donné, dans ses Annales, la description détaillée de l'ancienne châsse de notre premier Apôtre saint Memmie(3), cette châsse toute « décorée d'or et de pierres précieuses (4) » ; et avec ces données, comme avec d'autres semblables, rien ne serait plus facile que de reconstituer l'ordonnance de plusieurs de ces gracieux édicules. Quant à la richesse de la matière dont ils avaient été faits, les procès-verbaux de la livraison de ces objets au directoire du district de Châlons par la municipalité de Saint-Memmie, au moment de la Révolution, nous permettent encore de l'apprécier sûrement : les trois seules châsses de saint Memmie, de saint Donatien et de saint Domitien, ses compagnons, donnèrent, après leur dépouillement, plusieurs lames épaisses d'argent doré, quarante statuettes du même métal, cent quarante-quatre
(1) Baugier, page 124.
(2; Ibid.,p. 122.
(3) Annales ecclésiastiques du diocèse de Chaalons, par le P Rapine, Paris, 1636, p. 355. J'ai déjà donné la description de l'ancienne châsse de sfaiiit Meramie, d'après le P. Rapine, dans le Récit des Fêtes de ta consécration de la nouvelle église de Saint-Memmie, 5 août 1879.
(4) Histoire abrégée de la vie et des miracles de saint Memmie, etc. Chaalons, Seneuze, i788, in-8*, p. 3. En 1788, la châsse *de saint Memmie possédait encore toutes les richesses dont la piélé de nos pères l'avait ornée en 1318.
marcs, environ trente-six kilogrammes d'argent (i). Auronsnous la joie de voir au moins rendre à ce grand évêque, fondateur de l'Eglise de Ghâlons, la châsse qui lui fut ravie en ces jours tourmentés? On sait qu'un appel a été fait dans ce but par la piété de son successeur, Monseigneur Meignan.
La seule châsse ancienne qui nous reste, châsse bien minime, si l'on n'envisage que le volume (elle mesure à peine seize centimètres de largeur sur dix-huit de hauteur et sept et demi de profondeur), nous donne une juste idée de la richesse artistique des anciennes châsses : c'est le petit reliquaire de saint Remy, évêque de Reims, capsellam sancti Remigii^ comme l'appelaient nos pères (2). Quoiqu'il ait perdu quelques pièces, notamment la petite croix de bronze qui surmontait la crête à jour du faîtage, les beaux émaux cloisonnés dont il est revêtu, et qui représentent les Prophètes et les Apôtres au milieu de gracieux
(1) V. Appendice, N» II.
(3) V. YOrdo de la Cathédrale et l'Extrait fait par le Chanoine de Toussaints. Aux processions générales, autres que celle des châsses, c'était le curé de Saint-Germain qui portait dans ses mains ce précieux coffret de saint Remy, dont je donne ici le dessin.
Dans son procès-verbal de la reconnaissance de la relique de saint Remy, fait le 19 mars 1805 au nom de W de Barrai, évoque de Meaux> M. l'ablié Beequey, ancien chanoine de la Cathédrale, atteste que « de temps inmiémorial, celle chAsse, en cuivre » émaillé, sur laquelle on aperçoit quatre effigies, surmontée d'une > décoration gothique, etc., ét&it portée, sous le titre de châsse de »^ saint Remy, aux processions générales par M. le Curé de la paroisse » de Saint-Germain, et depuis la suppression de la paroisse (en 1772), » par Messieurs les Vicaires perpétuels de l'église Cathédrale. »
Ce petit reliquaire de s. Remy est signalé en ces termes dans un inventaire du 10 février 1570 : « Une petite chapse de saint Remy, » en cuivre, avec figures plates, où y a quelques petits doux d'ar- » gent. » (Archives de l'église Cathédrale.)
feuillages et d'oiseaux aquatiques d'ua charmant dessin, en font un très beau spécimen de l'art bysantin au Xll^ siècle. Un marchand d'antiquités de Paris en offrait récemment quinze cents francs.
Est-il besoin de signaler à ce propos l'influence considérable qu'exerçait sur l'art national l'ostension de ces petites merveilles aux jours des grandes solennités religieuses, l'émulation qu'elle provoquait nécessairement parmi les artistes ? En ces temps où la religion dominait toutes les préoccupations de la vie, les églises rivalisaient entre elles pour la décoration du saint lieu. C'était à qui posséderait le mobilier le plus riche, les objets du meilleur goût. L'art sans doute se transforma ; ici-bas rien n'est immuable ; il finit même par dégénérer avec les mœurs ; cependant il resta partout, jusqu'à la Révolution, au service de Dieu et de ses saints : la religion lui inspira encore, au dix-huitième siècle, des œuvres remarquables. On peut assurer que cette haute destination de l'art, cette sorte de consécration religieuse l'a sauvé do la ruine.
Quand les mauvais jours de cette sanglante époque furent passés, nos saintes reliques reparurent ; le zèle industrieux des fidèles était parvenu à les soustraire, en majeure partie du moins, à la profanation. La foi et la piété des anciens jours se retrouvèrent ; mais les ressources manquaient, il y avait tant de ruines à réparer! On subvenait d'abord aux plus pressants besoins. Au moment de replacer dans des chasses les ossements de nos Saints et de renouer la chaîne des processions, interrompue pendant quelques années, nos pères ne pouvaient, comme l'avaient fait leurs aïeux, songer à recourir à des artistes. Où les eussent-ils d'ailleurs trouvés, quand l'art partout en France était depuis si longtemps stérile? Ils firent appel au bon vouloir des artisans de la cité : des œuvres massives et lourdes sortirent alors de leurs ateliers; elles subsistent encore et passent, chaque année, sous les yeux des fidèles.
toujours avides d'assister à ce touchant spectacle, qui a conservé pour leur piété tout son attrait.
Ancienneté de la Préciser l'époque dc l'institution de la fête des châsses à
Procession des
Châsse» à Châlons n'est pas chose facile ; mais on peut affirmer qu'elle
Châlons : ^ • • ' , t^t i
au xiie siècle, remontc a une très haute antiquité. Nous avons entre les eie existait déjà, j^gj^^g ^^^ documeuts originaux du milieu du XIII® siècle;
la procession y est réglée dans tous ses détails, organisée telle qu'elle l'est de nos jours, et déjà passée dans les usages de la cité. On en jugera par le cérémonial de cette époque, que nous publions. Un autre cérémonial pljis ancien, perdu aujourd'hui, mais dont nous possédons un extrait, composé au XVIII® siècle par un chanoine génovéfain de l'abbaye de Toussaints, nous permet de reculer, au-delà même du XIII® siècle, l'origine de la Procession des Châsses ; nous mettrons les pièces sous les yeux du lecteur; il se fera juge ainsi de notre appréciation.
Une pensée Nous pouvous donc l'avancer sans présomption : l'iristireiigieuse tutiou dc la Proccssiou des Châsses remonte au moins au donné Missa'ncc. XIP sièclc, et la peuséc qui lui donna naissance fut à la fois patriotique et religieuse : les ^x textes anciens que nous avons réunis l'affirment avec certitude. Au début même du cérémonial de la fête, VOrdo de la Cathédrale s'exfirime ainsi : Corpora Sanctorum ad laudem Dei et
PATRiiE LiBERATiONEM pergeutcs deportamus ; « Nous
» portons en procession les corps des Saints, pour glorifier » Dieu et pour obtenir la délivrance du pays. »
De quelle délivrance est-il ici question? Quel est ce fléau qui désolait le pays? Serait-ce la famine, qui inspira
eu 1048, à Ilautvillers, la procession du corps de sanite Hélène et des autres corps saints conservés en ce célèbre monastère, procession que les moines y ont constamment célébrée jusqu'en 1792 avec le concours de toute la contrée(i)? Les termes mêmes de notre Ordo sembleraient plutôt nous indiquer un autre fléau affectant plus directement le sol, une invasion quelconque. Patrice liberaiio^ terme dont se sert VOrdo pour désigner ce fléau, n'a-t-il pas en effet son équivalent dans notre expression moderne : Libération du te)'ritoire? Et notre interprétation ne se trouve-t-elle pas confirmée par le mot de Flodoard, au sujet du calice d'or offert par Hincmar, archevêque de Reims, à sa métropole? « Ce calice, dit-il, fut donné ensuite aux » Normands pour la rançon du pays, » Pro redemptione et salute patriœi^K
Mais quelle était cette invasion? D'où venait-elle ? Nous ce qui a donné en sommes réduits aux conjectures. Seraient-ce les évé- "!".* 11"®'"^"''**"
** de la Procession
nements dont la Champagne fut le théâtre en 1143 que le ««es chasses.
... • . 1 1 D««* conjectures:
texte aurait en vue, et qui assigneraient leur date à nos lomvasion
nrOCPSSionS *^ '^^ '* Champagne
pi UCCôblUllb . p^P Louis VII,
Cette année 1143, on le sait, fut particulièrement désas- pluvrais^mbiabîe treuse pour le diocèse de Ghâlons. Guy II de Montaigu inlui^tJ^n. avait été élu évêque le 20 janvier 1143. Mais il put seulement l'année suivante prendre possession de son siège. Le roi Louis VII avait mis, dès le principe de ses démêlés avec le comte de Champagne, la main sur les biens de l'évêché de Châlons ; il les détenait injustement et en jouissait comme si le siège fût vacant, sous couleur de droit régalien. Il alléguait plusieurs griefs contre Thibaud II,
(1) L'abbé Liicot, Sainte Hélène, mère de l'empereur Constanlm, d'après des documents inédits, etc. Paris, Pion, 1876, in-8".
(2) Flodoard, Hifit. Rem,ensis Eccl., 1. III, c. 5.
comte de Champagne, qu'il considérait comme un ennemi. Sous l'empire de cette préoccupation, on le vit envahir notre province et dévaster odieusement les possessions de l'Église de Ghàlons, comme saint Bernard s'en plaint amèrement dans une de ses lettres à Suger, abbé de Saint- Denis'i). L'incendie de l'ancien Vitry (janvier 1143) fut le premier acte de ce drame sanglant ; le traité signé par le roi et le comte de Champagne, à l'abbaye de Saint-Denis, y mit fin le 9 octobre de la môme année, et l'expiation en fut pour Louis VII, l'auteur de ces injustes représailles, la seconde croisade, dont il devint le promoteur et le chef en 1147, sur l'avis du pape, et à la sollicitation du saint abbé de Clairvaux, ami du comte de Champagnei^).
J'inclinais d'abord à voir dans ces événements de 1143 l'origine première de notre antique Procession des Châsses. Mais ce fléau de l'invasion de Louis VII fut-il assez considérable, fut-il surtout assez long pour qu'on puisse lui attribuer l'origine d'un usage qui s'est perpétué à travers les âges, et qui, aujourd'hui encore, est en honneur parmi nous? S'il fut assez calamiteux pour avoir inspiré la Procession de nos saintes Reliques, est-il probable, n'ayant duré qu'une année, qu'en disparaissant il ait laissé subsister indéfiniment ces grandes et solennelles supplications, que l'imminence d'aucun fléau de ce genre ne devait de longtemps justifier? Ne serait-il pas plus vraisemblable d'en faire remonter l'origine à une époque plus reculée que le douzième siècle, d'autant plus qu'au siècle même de l'invasion de Louis VII, la Procession des Châsses nous apparaît, par son organisation, comme une chose entrée depuis longtemps déjà, dans les mœurs de la cité? Et
(1) s. Bernardi, EpUtola 222. V. aussi lettres 206, 224.
(2) Histoire des comtes de Champagne, par M. d'Arbois de Jubain- Ville, t. 11, p. 344-383.
n'alléguerait- on pas avec plus d'avantage, pour son origine, Tinvasion normande des neuvième et dixième siècles, cette invasion formidable qui se renouvela si souvent pendant tant d'années, et qui fut si meurtrière pour le pays châlonnais ?
Témoin des premières incursions des Normands, le «° LMnvasmn
*■ normande «ieA
grand empereur d'Occident, Gharlemagne, pensait avec ix^ei x* sièdos.
si nioiii'trif^rH
inquiétude, dans les dernières ^innées de sa vie, aux des- pourchâion»,
tinées de son vaste empire, qui bientôt peut-être, s'en irait '^dônné^iMu^
en lambeaux, disputé à ses fils par ces terribles barbares. J^ if r'*rl^"on '
Un jour, il se trouvait de passage dans une des villes du
littoral de la Méditerranée. De la fenêtre de l'appartement
où lui avait été servi son repas, il aperçut les pirates
normands, rôdant près du port, sur leurs barques agiles.
Evidemment, ils ne croyaient guère si près d'eux ce
monarqueHant redouté. Charles les regarda attentivement,
la mort dans l'âme, et se mit à pleurer amèrement, raconte
le moine de Saint-Gall : Inœstimabilibus lacrymis diu-
ttssimè perfusus est (D. Et s'adressant à ses officiers :
« Savez-vous bien, leur dit-il, ce qui fait couler mes
» larmes? A l'heure présente, je ne crains rien des
» attaques de ces forbans. Non ; mais je tremble pour
» mes descendants et pour leurs sujets. Si ces barbares
» ont tant d'audace pendant ma vie, que feront-t-ils donc
» après ma mort ? »
Ses craintes n'étaient que trop fondées. Aux escarmouches, aux attaques isolées succéda bientôt l'invasion, une invasion continue, et la pire de toutes les invasions par les maux qui l'accompagnèrent : on en voit le tableau dans les auteurs contemporains. Elle dura plus d'un demisiècle, avec toute sorte d'horreurs. Un concile de la province de Reims, tenu en 909, celui de Trosly [Trosleius]
(1) De Rehus bellicis Caroli Magni.
— lèpres de Soissons, a résumé en quelques lignes ces brigandages : « Les villes sont dépeuplées, les monastères ruinés » ou réduits en cendres; la campagne s'est changée en » solitude », Depopulafœ urbes, desfructa vel incensa monasteria^ agri in solUiidinetn sunt redacHi^),
Le bassin de la Seine fut le théâtre favori des exploits de ces corsaires. Le pillage, l'incendie, le carnage signalaient partout leur passage ; derrière eux, rien ne restait debout. L'auteur anonyme de la Vie de saint Gibrien, écrivain de la fin du neuvième siècle, d'accord avec Flodoard, l'auteur de VHîstoire de VÉghse de Reims^ au siècle suivant (2), nous parle des églises et des villages que les Normands incendiaient dans noire pays, des citoyens châlonnais qu'ils emmenaient captifs avec eux. Ils étaient si redoutés que nos pères avaient introduit dans les litanies cette invocation pour demander à Dieu de ne point tomber dans leurs mains : A furore Normannorum libéra nos, Domine, « Seigneur, préservez-nous de la fureur des Normands. » La liturgie de l'époque fait plus d'une fois allusion à leurs terribles incursions (3); l'histoire est toute remplie de ces lugubres récits.
il) Actes de la province ecclésiastique de Reims, t. I, p. 564 : Concile de Trosly, 909.
(2) Cf. Vie et miracles de saint Gibrien, Vita et miracula beati Gibriani presbyteri confessons^ tiré d'un manuscrit de Tabbaye de Saint-Remy de Reims, et publié par les BoUandisles aux Acta Sanctorum, t. II, maii, pp. 297-300, édition Palmé : Vie octava maii, (Celte Vie de saint Gibrien est du neuvième siècle, disent les Bollandistes) ; et Flodoard, Hisf or. Remens. EccL, 1. III, cap. 9.
(3) La Bibliolbëque de la ville de CbAlons possède un très beau pontifical Chàlonnais, écrit vers la fin du XIV* siècle, et sur la couverture duquel sont représentées, en peinture du temps, les principales fonctions de TÉvêque. Le livre contient, f 135, une formule de bénédiction des châsses où les saintes reliques doivent être placées : Cnnsecralio Capsarnm. En bénissant les châsses nouvelles.
Vers le temps du siège de Paris, illustré par la belle défense du comte Eudes, l'abbaye d'Hautvillers avait été pillée et incendiée par eux (884). Les moines surpris n'avaient pu emporter en se sauvant que leur relique insigne de sainte Hélène. L'un d'eux, Altmannus, historien de notre saint Memmie, composa une élégie sur la dévastation de son couvent.
C'était l'époque où, du fond du diocèse de Coutances, arrivait, non loin de Reims, au palais royal de Corbény, devenu depuis un monastère si célèbre, le corps de saint Marcoul, apporté par les religieux de Nanteuil, fuyant devant les Normands (i) ; où Hincmar, archevêque de Reims, au bruit de leur approche, se sauvait à Epernay avec le corps de saint Remy, qu'il voulait soustraire à leur sacrilège fureur, le regardant à bon droit comme le plus précieux trésor de son église, et y mourait enfin (882), près des restes sacrés du saint apôtre des Francs, dont il avait été à la fois, pendant sa vie, le protégé et le gardien (2). a Depuis huit ans, écrivait Foulques, successeur » d'Hincmar, au pape Etienne V, en 885, nous souffrons » des incursions des Normands ; ils nous entourent, nous » en sommes harcelés : Quitus vaUamur et vellimur. Il n'y » a plus de sécurité que dans les châteaux forts (3). »
l'Ëvêque demande à Dieu que les fidèles soient constamment et efficacement protégés par Tintercession des Saints dont ils viendront humblement vénérer les reliques, contre les attaques des démons,. . les maladies,., les brigandages et les incursions despayens. Contra furesel latrones, sive gentilium incursiones : allusion évidente aux invasions Normandes et Hongroises, des IX" et X** siècles ; ce qui témoigne de l'antiquité 'de celte bénédiction.
(1) Dom Le Long, Histoire du diocèse de Laon. Cbâlons, 1783, in-4* (année 906), pp. 129-130.
(2) Flodoard, Marlot, etc.. le P.Oorigny, Vie de saint Remy. Chaalom, Bouchard, 1714. p. 259.
(3) Actes de la Province ecclésiastique de Reims, l. I, p. 520.
C'était eacore en ces jours malheureux (890), que pour échapper au pillage et à la mort, les moines de Montieren-Der fuyaient en bourgogne sous la conduite d'Adalric, leur abbé, avec le corps du saint martyr Bercaire, leur glorieux fondateur (i).
Ghâlons ne tomba que tardivement sous les coups de ces pirates; mais enfin la ville dut céder au nombre. Les Normands n'y entrèrent que pour entasser des ri^^ines. Sous les murs de la ville, au sud-est, Tabbaye de Saint-Memmie fut incendiée ; au sud-ouest, sur les bords de la Goole, ils dévastèrent (891), la petite église, ecclesiola, élevée sur le tombeau de saint Gibrien, et détruisirent le village voisin (2) : les ossements du saint ne durent leur conservation qu'à la profondeur du tombeau dans lequel ils avaient été déposés. Encore le comte Hadéric ne les crut-il pas suffisamment en sûreté, puisqu'il les porta furtivement à Reims, où, partageant le sort de tant de reliques en ces temps d'émigration, ils finirent par demeurer. Dans la ville même de Ghâlons, les Normands mirent le feu à l'église Saint-Etienne; la ville en partie partagea le sort de la Gathédrale : Capta oninino et deflagratâ à paganis civitaie Catalaunensi,
Quand les Normands avaient accompli ces tristes exploits, s'ils étaient menacés, on les voyait, pareils à des
(1) Dom François, ffistoire du diocèse de Châlons, p. 150.
(2) Cum ergo tempore Odonis, régis Francorum, plurimae fièrent circumquaque strages Chrislianorum cradelitate Danor(]m,multaque passim incendia agerentur tàm ecclesiaram quàm viltamm, capta omninô et deflagratâ à paganis civilate Catalaunensi cum maximo templo beatissimi Slepbani Prolomartyris, tune quoque et ipsa ecclesiola Gibriani sancti pariter cremata est ab iltis, salvo dumtaxat ejusdem sancti corpore, utpote in sepalcro snb imâ tellure latente {In Vita 8. Gibriani, n» 4). Acta sanctorum, t. II, Mail.
(Gibrianus) elegit sibi locam ad habitandum in quodam vico nunc
voleurs de nuit, s'éloigner rapides avec leur butin sur leurs barques légères, pour tomber de nouveau, à Timproviste, sur les populations rassurées ou déjà refaites de leurs désastres passés.
Le danger pour nos pères se renouvelait donc sans cesse ; chez eux, la frayeur était de tous les instants. Pour conjurer Tun, pour apaiser l'autre, comment n'eussent-ils point songé, avec la foi qui les animait, à se tourner vers le Ciel, à recourir aux saints? En de si terribles extrémités, quel appui humain eût-on pu utilement invoquer? N'est-il pas naturel, en ces jours de deuil, en ces âges chrétiens, qu'on ait organisé ces grandes et solennelles supplications, qu'elles aient été observées pendant tout le temps qu'on se sentit menacé? Elles durent l'être de longues années : les irruptions des Normands se prolongèrent pendant plus d'un siècle.
Quand le danger eut disparu, la Procession des Châsses, à force de s'être répétée périodiquement pendant une longue suite d'années, avait fini par passer dans les habitudes de la cité. L'usage en fut conservé par nos pères, autant comme une protection contre les maux à venir que comme l'expression de leur reconnaissance pour la délivrance passée.
Toute plausible qu'elle est, cette opinion n'est pourtant qu'une conjecture. Mais, en l'absence ou dans l'insuffisance des témoignages, aucune autre ne m'a semblé se prévaloir comme elle des couleurs de la vraisemblance.
Un moment, j'avais cru être en possession d'une preuve
à paganis fanditùs e verso, cui nomen vêtus erat Costa, super rivulum ejusdem nominis site (In eâdem Vitâ, n"* l).
Tempère régis Odonis, grassante Normannorum crudelitate terrasque Francorum vastante, bujus sancti (Gibriani) ecclesiola igné cremataest, cum aliis multis ejusdem pagi (Catalaunensis) (Fiodoard, 1. III, c. 9.)
péremptoire, et la vraisemblance allait devenir une certitude. Tant de recherches devaient enfin aboutir.
M. Garnier, curé de Fèrebrianges, dans des mémoires peu connus sur les évoques de Châlons, écrits en 1736, et demeurés inédits, mentionne en effet, à l'occasion de Letholdus ou Retholdus, évêque de Ghâlons (908-912), le premier concile provincial de Trosly, présidé par Hervée, archevêque de Reims, et auquel Letoldus assista comme suffragant de la province de Reims, en juin 909. Ce que se proposaient les pères du Concile, « c'était, dit Garnier, » d'arrêter quantité de désordres que causaient les guerres » civiles, et les courses des Normands, qui mettaient tout
» au pillage. On y prononça anathème contre eux On
» y ordonna des processions et prières publiques où se » chantaient les litanies des saints; et on ajouta une » strophe à Thymne de la Toussaint par laquelle on » invoque le secours des saints pour faire cesser l'orage, » en éloignant ces barbares et perfides nations des terres » des fidèles, afin qu'on puisse en repos célébrer l'office » divin :
Gentem auferte perfidam Credentium de flnihuSy Ut Christo laudes débitas Persolvamus alacriter [l) , »
La conséquence naturelle de ces dispositions du concile provincial de Trosly, alléguées par M. Garnier, c'était
(1) Garnier, Recueil des principaux faits des Évêques de Chaalons, pour servir d'introduction à l'histoire ecclésiastique de ce diocèse. (Manascril), p. 77. li va sans dire que je laisse à H. Garnier la responsabilité de son attribution au concile de Trosly de la strophe : Gentem, etc. Les actes de ce concile n'en parlent pas.
Généralement, on croit plutôt que l'ancienne hymne Christe redemptor omnium, à laquelle appartient cette strophe, et dont le
évidemment pour nous l'institution de la Procession des Châsses. Personne ne nous l'eût contesté.
Mais ni le P. Rapine dans ses Annales ecclésiastiques
Placaré, Christe, servulis n'est qu'une iniilalion, a eu pour auteur l'tiymnographe Raban-Maur (788-856). Les circonstances donnent à cette opinion une grande vraisemblance.
Ce fut en t<37, sous le règne de Louis- le-Débonnaire, que fut introduite dans l'empire d'Occident la fête de la Toussaint. Dix ans après, les Normands remontaient le Rhin et s'avançaient vers Aix-la-Cbapelle où le tUs ainédeLouis-le-Débonnaire, Lothaire, avait sa capitale. Us y exercèrent leurs ravages ordinaires, pillant les églises et les monastères ; delà Ils se jetèrent sur Trêves, sur Cologne et probablement aussi sur Mayence, dont Raban-Maur était devenu archevêque.
C'est dans ces conjonctures que l'hymne aura dû être composée. A Fulde dont il était l'abbé, Raban-Maur l'avait déjà faite peut-être, avant l'arrivée des Normands, moins la strophe : Gmtem auferte perfidam, qu'il aura ajoutée depuis, au moment de l'invasion, pour demander au Ciel l'éloignement de ces pirates. Ce sentiment, qui est celui du savant auteur des Etudes sur les Hymnes du Bréviaire romain, me paraît plus probable que celui de notre M Garnier. M. l'abbé Pimont a trouvé l'hymne Christe redemptor, avec la fameuse strophe Gentem, dans plusieurs anciens manuscrits, notamment dans deux manuscrits du X' siècle, du British Muséum {Harl. et Jul), qu'il avait signalés déjà au l" volume des Hymnes du Bréviaire romain.
Adoptée depuis longtemps par la liturgie de Rome, cette hymne fut modifiée en 1631 par les correcteurs des hymnes romaines de la commission d'Urbain VIII. Ils substituèrent à la strophe : Genlem auferte. .. Ut Christo laudes débitas, etc., la strophe suivante, suggérée vraisemblablement par le péril de l'hérésie protestante :
Auferte gentem perfidam Credentium de flnibus, Ut unus omnes unicum Ovile nos Pastor regat.
Mais l'hymne ancienne, avec h strophe Geutem auferte. . . Ut
du diocèse de Chaalons^ ni Dom Marlot dans son Histoire de la ville, cité et université de Reims ^ ni M. Fradet, dans ses Mémoires manuscrits concernant les Evêquesde Chaalonsi^], ni Dom François dans son Histoire manuscrite du même diocèse (2), aucun enfin de ces auteurs qui ont mentionné ^Letholdus et le concile de Trosly, et dont plusieurs en ont même analysé les actes, ne confirme l'assertion de M. Garnier au sujet des processions et prières publiques ordonnées à Trosly.
Les actes mêmes de ce concile, que M'^'' Gousset a publiés in extenso, comme tout porte à le croire, au tome 1®"* des Actes de la province ecclésiastique de Reims (1842), ne contiennent aucune disposition de ce genre. A prendre conseil de la situation d'alors, si bien comprise par les pères du concile de Trosly, si vivement décrite par eux dans les chapitres de ce concile, ces supplications étaient bien dans l'esprit des évêques de la province. Mais une induction n'est point une preuve, et je croirais forcer les textes si je faisais sortir notre Procession des Châsses du concile de 909.
Quoi qu'il en soit, ce qui est bien acquis, et ce qui est au-dessus de toute contestation, c'est qu'à l'heure où la Procession prit naissance, notre province, la patrie d'alors (3), souffrait beaucoup; et, fidèle aux traditions
Christo etc., n'en resta pas moins dans .les éditions françaises du bréviaire romain jusqu'à la Révolution. Voir Bréviaires romains, imprimés en France, 1668, 1678, 1750, etc. Les bréviaires particuliers des divers diocèses l'ont conservée aussi jusqu'à la réforme liturgique du XVIIP siècle. Voir Bréviaires de Châlons (1665), d'Amiens (1683), etc.
(1 ) Bibliothèque du Chapitre.
(2^ Bibliothèque de la ville de Châlons.
(3) La réunion delà Champagne à la Couronne, préparée en 1276, par le mariage de Philippe-le-Bel avec Jeanne de Navarre, comtesse de Champagne, flUe et héritière de Henri III, comte de Champagne, et
de ces époques de foi, où les peuples s'empressaient toujours de se couvrir de l'assistance des saints dans les calamités publiques et les dangers pressants, la Champagne s'adressait aux Saints de la région, ses défenseurs naturels, pour être affranchie du lourd fardeau qui l'accablait : Ad patriœ liber ationem.
Ces Saints, en effet, objet de la pieuse ovation du lundi caractère
parl'culier de.
de la Pentecôte, appartiennent tous, sinon par leur origine, cette procoswon.
. . X . 1 j. • originairement,
du moms par leur vie ou par leur mort, a la région que ei jusqu'à la ad
t , -. ' t. \ir • -^i. 1 • j \ <*" XVIII* siècle,
nous habitons : saint Memmie, apôtre et premier évêque on ny p.>riaii de Châlpns; — saint Donatien et saint Domitien, ses suc-. dirsa^nuîSx. cesseurs sur ce même siège ; — sainte Pome, vierge, sœur de saint Memmie ; — saint Alpin, saint Elaphe et saint Lumier, tous trois aussi successivement évêques de Chàlons ; — ajoutons saint Louvent, abbé de Saint-Privat,^ et martyr dans notre diocèse, et nous aurons toutes les reliques qui étaient portées, dans le principe, aux processions de la Pentecôte. Le Cubitus du premier martyr saint Etienne, que la Cathédrale possédait depuis 1203, et dont M. l'abbé Deschamps, vicaire général, a donné la description et fait une histoire si complète:i), ne figurait même point dans le cortège de la procession.
de Blanche d'Artois, ne s'accomplit définitivement qu'en 1328, par les soios de Philippe de Valois. (Cf. Précis de l'Histoire de V Europe de 1270 à 1610, par Chevallier etTodière, Paris 1878, et Histoire des comtes de Champagne, par M. d'Arbois de Jubain ville, t. 4. un).
(1) La Relique de saint Etienne, apportée de Constantinople à Châlom-sur- Marne, en nos, h la suite de la IV* Croisade^ in 8'. Paris, Menu, 1879.
Quant à saint Quentin, le célèbre martyr du Vermandois, dont le chef, en partie, existait déjà au XIII® siècle dans le trésor de la cathédrale, il est peu probable qu'il participât aux honneurs de la journée. Dans notre vieil Ordo du Chapitre, on lit bien à la fête de saint Quentin (31 octobre), qu'on expose sur l'autel le chef du saint martyr : Ad missam ponilur caput beati Quintini cum duobus cereis super altare. Mais ceci n'implique pas du tout la présence de cette relique à la Procession des Châsses. Le fragment de la tête de saint Quentin était vraisemblablement renfermé dans un vase d'un petit volume, qu'on essaierait en vain d'idenlifier avec « la petite châsse, » Parvum pheretrurriy ouvrant la marche de la Procession au lundi de la Pentecôte. Cette petite châsse devait être celle des apôtres, la seule signalée par deux documents, l'un du XV® siècle, l'autre du XVII®, comme existant au trésor de la Cathédrale avec celles de saint Alpin et de saint Louvent, la dernière de moindre volume que la précédente. Nous savons qu'en 1526 cette petite châsse, appelée « la châsse des Apôtres, ou la première châsse, » Feretrum Apostoloruin, quod vocatur primum Feretrurrij sans doute à cause du rang qu'elle avait dans les processions, fut réparée aux frais de deux membres du Chapitre fi).
Mais quelle qu'en fût l'origine, il est certain que cette petite châsse ne fut introduite que postérieurement à l'établissement de la cérémonie, dans le cortège de la Procession. Le vieil Ordo de la Cathédrale, dont le chanoine de Toussaints nous a conservé de précieux extraits, aussi bien que l'ancien Ordinaire defe chanoines génovéfains de l'abbaye de Saint-Memmie, dont nous lui sommes également redevables pour les parties conservées,
:i) V. plus loin le Catalogue des Reliques de la Cathédrale, au XV" siècle, et la pièce citée dans l'Appendice n® 1.
ne mentionnent originairement que sept châsses dans l'ostension solennelle du lundi de la Pentecôte : deux appartenant à la Cathédrale, à savoir : saint Alpin et saint Louvent ; une à l'abbaye de Toussaints : saint Lumier ; une à Tabbaye de Saint-Pierre : saint Elaphe ; trois à Tabbaye de Saint-Memmie : saint Memmie, auquel de temps immémorial sainte Pome était réunie ; saint Donatien et saint Domitien. A un fléau local, nos pères opposaient un remède local, si je puis dire : ils se recommandaient auprès de Dieu des mérites et des intercessions des protecteurs naturels du pays.
La même pensée avait inspiré à Reims la célèbre procession de la Pompelle, ainsi appelée, s'il faut en croire le P. Dorigny, à cause de la pompe extraordinaire avec laquelle elle s'accomplissait; elle avait lieu également le lundi de la Pentecôte. Le chanoine Cocquault, dans sa Table chronologique de l'Histoire ecclésiastique de Reims nous en a conservé de curieux détails : elle se célébrait à deux lieues de la ville, au lieu même où saint Timothée et ses compagnons avaient souffert le martyre. C'étaient .aussi les saints de la contrée, dont on y portait les reliques en triomphe(i).
La Procession des Châsses, à Châlons, a conservé ce
(1) Ce rèsamê du chanoine Cocquault fut imprimé en 1650. Sous la date de 1^89, Tauteur indique les Châsses qui figurent à la procession de la Pompeile :
« En celte procession y doivent être portées la chapse de la » Vierge, où est la ceinture et autres vestemenls de la Vierge ; — • » de saint Nicaise, de l'église de Reims ; — le corps de sainte » Hélène, de l'abbaye d'Hautvillers ; — le corps de saint Thierry, » de l'abbaye de Sainl-Thierry ; — le corps de saint Baâle,de l'abbaye » de Saint-Baâle : — le corps saint Marcoul, de Corbeny ; — le corps -* saint Oricle, de Senuc, — et de Sainl-Re>ny, la chapse de sainte > Célinie. » (Table, p. 338. )
— V. aussi ce qu'en disent D. Marlot, Histoire de la ville de
caractère intime et domestique jusqu'à la Révolution. Le cérémonial de cette procession, tel que nous le tenons de M»"* de Ghoiseul-Beaupré (1733-1763) , nous en fournit la preuve. On le trouvera plus loin. Les châsses s'étaient multipliées par le fractionnement des corps saints : on avait placé dans des reliquaires spéciaux les chefs de plusieurs de nos Bienheureux (i) ; mais c'était toujours les mômes reliques qui étaient portées à la Procession. La seule qui apparaisse en plus dans le cérémonial de M»'' de Ghoiseul-Beaupré, c'est le chef, ou le fragment du chef de saint Quentin. Nommément désigné cette fois, peutêtre fîgurait-il déjà dans la procession aux siècles passés(2, ; mais certainement il n'avait point place dans les processions antérieures au XIII^ siècle, soit que l'église
Reims, t. I. p. 472, et le P. Dorigny, en sa Vie de «. Remy, p. 420
(Notes),
— Âu t. II des Actes de la province ecclésiastique de Reims, ane lettre de Jean de Vienne, archevêque de Reims, de 1351, signale cette procession comme très ancienne déjà à cette date : Populus Remensis. . . . hune martyrisalionis locum processionaliter devotis orationibus visitare ab antiquissirno tempore consuevit. C'est donc à tort qu'on a placé avant cette lettre la rubrique suivante : « Lettre » de Jean de Reims, archevêque de Reims, pour l'établissement de » la procession de la Pompelle. » (P. 601.)-
(l) Par un sentiment de respect pour les corps des Saints, l'Église ne consentit que tardivement à leur division. C'est ainsi que nous voyons Hincmar, archevêque de Reims, refuser quelques reliques de saintRemy au roi Louis de Germanie, qui lui en avait fait la demande, lors de la célèbre translation du saint apôtre des Francs, le 1" octobre 852. «^ Ce serait à moi, disait Hincmar, une grande téroé- > rite de diviser un corps que Dieu a conservé entier pendant tant » d'années. » V. Fleury, Histoire ecclésiastique, t. X, p. 541.
i'i) « Prières pour la Feste des Châsses, avec un avertissement » qui contient un Abrégé de la Vie des Saints dont on honore les » Reliques en cette solennité, imprimées par ordre de M»' Claude-
Cathédrale ne le possédât point encore, soit qu'on ne jugeât pas à propos, malgré la grande célébrité du saint apôtre du Vermandois, de Tadjoindre aux reliques des saints locaux, qu'on voulait, en ces jours de supplication, uniquement honorer.
Depuis la Révolution, la Procession des Châsses a perdu caractère pius ce caractère domestique : elle ouvre ses rangs à tous les Procession dans Bienheureux dont les diverses églises de la ville épiscopale ** ^"^^ *'''" possèdent les restes.
Etablir par des documents authenliques l'antiquité et le Cérémonial de la
* * Procession
caractère des Processions de la Pentecôte, tel est le but que d'aprè»
les documents
nous nous sommes proposé d'abord dans ce travail ; nous inédiu , exposé croyons l'avoir atteint dans l'exposé qui précède. Il nous ^^ ocu«»e»»» reste maintenant à mettre sous les yeux du lecteur le cérémonial même de la Procession, d'après les documents du passé. Parla comparaison qui s'établira naturellement entre l'ordre ancien et l'ordre moderne de la Procession des Châsses, on se convaincra qu'au fond, et dans ses lignes principales, elle est restée la même. Aujourd'hui, il y a en moins qu'autrefois, à cette Procession, les corpora-
» Antoine de Cboiseul-Beanpré, évoque, comte de Chaalons, pair de » France. A Chaaions, chez Seneuze, etc. , 1746, in-l*2. » V. p. 15 : » Ordre et Prières pour la Feste des Châsses. — « Prières qui se » chantent aux Processions générales et particulières de la ville de > Chaaions, imprimées par ordre de M«' de Choiseul-Beaupré, » évoque, comte de Chaaions. — Chaaions, chez Seneuze, in-8% » (sans date). » V. p. 70 : Ordre pour la Procession des Châsses.
lions civiles el les ordres religieux supprimés par la Révolution; il y a en plus les reliques des saints étrangers à notre région, que possèdent les églises de la ville. Toute la différence est là.
Pour nous conformer à l'ordre chronologique, nous devrions donner, en premier lieu, l'extrait du vieil Ordo ou ordinaire de la Cathédrale de Ghâlons, d'après le chanoine de Toussaints, ordinaire qui paraît remonter au XI1° siècle au moins : si ce n'est pas le document le plus complet, c'est assurément le plus ancien. Cependant nous avons cru devoir le faire précéder par VOrdo du Chapitre, document plus considérable et sans lacune, écrit vers le milieu du XIII® siècle et resté inédit. Il expose tout le cérémonial des Processions des deux jours, lundi et mardi de la Pentecôte. Cinq exemplaires existent de cet Ordo : celui du Chapitre, celui de Monseigneur Meignan, celui du Grand-Séminaire, celui de la Bibliothèque nationale de Paris, fonds latin, ri° 10579 ; enfin la copie partielle du chanoine de Toussaints, écrite au commencement du XVIII® siècle, avant la réforme liturgique, et placée par lui à la suite de VOrdo de son abbaye ; elle est conservée aux Archives de la Marne. La confrontation de ces cinq textes nous a fourni quelques variantes dignes d'intérêt ; on les trouvera au bas du texte que nous publions, avec notes et traduction.
La bibliothèque de l'Archevêché de Reims, où l'ancienne liturgie est si largement représentée, possède un autre manuscrit fort précieux pour le sujet qui nous occupe : c'est VOrdo de l'église collégiale de Notre-Dame-en-Vaux de Ghâlons, écrit vers 1230, d'après les bénédictins, dans une note de la Collection de Champagne conservée à la Bibliothèque nationale de Paris(i\ mais qui semblerait
(l) Collection, ou Topographie de Champagne, t. V(, p. 73. M. Léopold Delisle, dans sa Notice sardes Collections manuscrites de la Bibliothèque nationale, donmî l'origine de la Collection
pluLùt, par son écriture, appartenir aux dernières années du XIII« siècle, et qui paraît avoir échappé jusqu'ici aux recherches des curieux. Il renferme une page d'un grand intérêt sur la réception des reliques des abbayes de Saint- Memmie et de Saint-Pierre-aux-Monts, le mardi de la Pentecôte, à l'église Notre-Dame. Dans cette page, on trouvera un premier complément au cérémonial de notre Ordo du Chapitre.
Des explications complémentaires seront encore fournies par deux autres anciens Ordo : le premier, de l'abbaye augustine de Toussai nts, Liber ordinarius de Officiis totius anni (^^ 78-80) ; le second, de l'abbaye de Saint-Memmie, du même ordre de saint Augustin. Ces deux OrdoU) nous donneront d'autres détails particuliers sur le culte rendu à nos Saints en ces maisons religieuses, à l'occasion des solennités de la Pentecôte. Nous les publierons en dernier lieu avec quelques fragments d'un coutumier français de
de Champagne, si peu connue, et où se trouvent réunis tant de documents intéressant notre histoire locale.
« Les Bénédictins, dit-il, commencèrent vers 1737 à préparer une Histoire de Champagne et de Brie, qui n'a jamais vu le jour. Dom de Launay, dom Beaussonnet, dom Taillandier, et un quatrième relijçieux furent chargés de fouiller les archives de la province. Dom Rousseau était employé au môme travail en 1757.
« Les papiers des historiographes de Champagne sont arrivés à la Bibliothèque nationale avec les manuscrits de Saint-Germain-des- Prés. »
Suit réiat sommaire de la Collection de Champagne :
« Châlons, Histoire ecclésiastique, voL 6-10; Histoire civile, 11 et 12. » En tout, sept gros volumes de documents manuscrits, originaux et copies.
C'est la Révolution qui, en dispersant les ordres religieux, empêcha les Bénédictins de conduire à bonne fin leur entreprise, d'un si grand prix pour nous.
(1) Archives de la Marne : Fonds de l'abbaye de Toussaints.
Toussaints sur le même objet. Les pieuses observances de ces abbayes à Tégard de nos Saints montrent bien que nos évoques ne s'étaient pas mépris en préposant les religieux de Saint-Memmie, de Saint-Pierre et de Toussaints à la garde de leurs ossements sacrés. Le dépôt ne pouvait être plus religieusement conservé. Ces documents aboutissent tous à mettre en évidence la place considérable qu'occupait autrefois la religion dans la vie extérieure et publique des peuples. Cette place était incontestablement la première.
Catalogue inédit Enfin, pour faire mieux sentir et constater l'ardeur de
des Keliques • i i . i •
de la Cathédrale uos pèros à réuuir Ics rcliques des samts, un des grands
au XVe siècle
objets de leur religion, je publie pour la première fois le catalogue des Reliques conservées, au XV® siècle, au trésor de Saint-Elienne, notre église Cathédrale. Cette pièce se trouve dans VOrdo de Châlons, de la Bibliothèque nationale, parmi les notes ajoutées au volume par diverses mains, et à diverses époques, et confiées aux feuillets de garde de la fin du manuscrit ; l'écriture de ce catalogue est des dernières années du XV® siècle, au témoignage des paléographes. C'est un document de plus qui s'ajoute à toutes les pièces précédentes ; il aide à faire mieux connaître l'histoire et les habitudes de ces temps, séparés de nous par une longue succession d'années, mais bien plus éloignés encore par l'esprit et par les mœurs.