La prochaine guerre impériale [microforme]
k: 1 4 La propagande impérialiste bat son plein. Amorcée par ‘4 la tournée carnavalesque du petit prince de Galles, elle s’est 4: portée tout de suite, avec la mission de l’amiral Jellicoe, vers ? son objectif immédiat, qui est de lier le Canada et les autres
“nat'ons-soeurs” aux prochaines entreprises de guerre de l'Angleterre. Le congrès de la presse n’a eu d’autre objet que RTE de préparer un assaut d'ensemble sur l'opinion de tous les En, Ÿ ays d'Empire. Dans quelques jours, le Congrès des Cham-
Le de commerce mettra en branle les force de la finance, de l’industrie et du négoce. L’an prochain, la Conférence impériale coordonnera les résultats de ces efforts et donnera les directives politiques et militaires, sous la dictée des hommes d'Etat et des hommes de guerre britanniques.
Entre ces grandes manoeuvres, les chefs du mouvement ne négligent aucune occasion de s'emparer de toutes les sources d'influence, de diriger dans le sens de leurs ambitions tous les courants d'idées et d’opinions. C’est ainsi qu’ils ont réussi à s’introduire dans la récente réunion de l'Association du barreau canadien pour amorcer au Canada le hardi carambolage que l'Angleterre impérialiste poursuit en ce moment : amener les Etats-Unis à se joindre à l'Empire britannique unifié afin d’assurer l’hégémonie mondiale de langlo-saxonisme économique, maritime, militaire, politique et religieux *.
Un collaborateur autorisé s’occupera tout prochainement, au profit des lecteurs du Devoir, de la besogne d’unification intérieure—ct de dénationalisation—entreprise par ces messieurs du Barreau. Aujourd'hui, bornons-nous à signaler la très-intéressante et très-significative manoeuvre de haute politique impérialiste dont ils se sont constitués, fort complaisam: ment, les appariteurs et les complices.
L'amorceur de la pièce a été, comme de juste, le président de l'Association, sir James Aikins. Les gens qui ont bonne mémoire se rappellent peut-être les grotesques effusions de cet éminent basochien, au cours de la guerre. Evidemment soufflé, au double sens du mot, il a entonné le chant de gloire -—€t de guerre—de la future alliance anglo-saxonne, Il y à mis cette emphase vantarde, cctte nuageuse et pompeuse hypocrisie, qui caractérisent tant de pièces d’éloquence (?) anglo-amé-
1 Par ‘“anglo-saxonisme religieux”, il faut entendre l'utilisation des forces religieuses au profit de l'Angleterre, De religion positive, les Anglo-Saxons, comme peuple, n’en ont plus, sauf le culte de l’or et de ia matière. ‘
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ricaine et que l’intraduisible expression anglaise bombast eint à merveille. “Nous sommes une nation autonome dans "Empire britannique.” -— “Nous sommes d'Amérique, mais nous ne sommes pas Américains.” — Alors, quoi? — “Une cordiaie amitié existe entre nous et eux (les Américains) depuis plus d’un siècle,” — à preuve, les rectifications de frontières de 1840 à 1860, les multiples menaces de guerre, de 1860 à 1870, les attaques des Féniens, l'abandon de nos pêcheries de l'Atlantique pour calmer nos chers voisins, le Traité de Washington, Moierminatte imbroglio des pêcheries de la mer de Behring, la dispute de l'Alaska et tant d’autres manifestations de cette chaude amitié.
“Tout de même, il a existé entre nous et eux” — ]a politesse anglo-saxonne exige évidemment qu’on se nomme toujours le premier — “une barrière impénétrable de souveraineté d'Etat, profonde comme un abime, haute comme le ciel, invisible, intangible, mais que l'honneur, la foi, le mutuel respect des deux nations regardent comme sainte, par dessus laquelle aucun pied ferré ne peut passer”.1— Jt’e crois ! Quel animal ferré, et même ailé, s’aviserait de sauter par-dessus une barrière qui est à la fois un abîme et une montagne ? Pégase lui-même y perdrait les ailes, et la tête, et les pieds. Cette extraordinaire barrière n'empêche tout de même pas les constantes allées et venues d'une foule de gens et de choses : hommes d'Etat et d’affaires canadiens en quête de fonc; ou de charbon américains, voyageurs et touristes des deux nations, en peine de froidure ou de chaleur, tonnes de pâte ou de papier canadien absorbées par le minotaure de la presse américaine, masse de journaux et de périodiques américains dont s’alimentent les liers compatriotes de sir James Aikins (sans parler des flots de whiskey et des drogues stupéfiantes qui s’échangent subrepticement entre les deux nations, si vertueusement prohibitionnistes !) Et comme cet échange de bons procédés — quoique non “ferrés” — opère em raison de la puissance relative de production, de richesse, de
énétration et d’accaparement des deux pays, il s’ensuit que a “nation” canadienne est déjà aux trois quarts américanisée; et sir James Aikins, aussi bien que tous ses savants confrères, le sait à merveille.
Les prouesses... futures de sir James Aikins
Mais suivons le président du Barreau canadien dans ses exercices politico-judico-acrobatiques — besogne peu facile, étant donné la variété et la hardiesse des hyperboles. On va voir qu’à travers, au-dessus et au-dessous de cette barrière
1 Si l’on doute de l'authenticité de cette citation, qu’on en vérifie le texte anglais dans les journaux du 2 septembre.
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impénétrable, invisible et intangible, si haute et si creuse, le savant jurisconsulte ménage aux deux nations de précieuses (et coûteuses) rencontres.
“Avec eux (les Américains), nous, les représentants de l'Empire britannique,” — notez bien : pas “nous, Canadiens” —“tenons ce continent; et nous le tiendrons contre tous les autres Etats, pour notre commune civilisation, depuis le Rio Grande jusqu'au Pôle Nord” —Avis aux Esquimaux et aux Groënlandais. — “Si nous sommes menacés par les forces impénitentes de l’Europe centrale, épaule à épaule, nous ferons face à l'Est; si par les Asiatiques, nous ferons volte-face et nous marcherons vers l'Ouest; si par n'importe quel ennemi commun, nous nous tiendrons deu dos à dos, mais jamais face à face dans un combat fratricide (acclamations prolongées) .”
Ouf ! Pouff ! ! Boum ! Boum ! ! Boum ! ! ! Voyez-vous d'ici se gonfler ces formidables thorax cuirassés d'oyer and terminer, se dresser ces têtes léonines, toutes foudroyantes de considérants ? Entendez-vous gronder ces voix habituées à dominer le fracas des exceptions à la forme ? Et quand viendra l’action, quand l'Association du barreau bougera, sir James Aikins en tête, le bon juge Migneault en flanc, l’aimable juge Surveyer en queue (avec son esprit français, celui-là au moins se paiera avant de partir une pinte de bon sang) voyezvous fondre, comme le beurre dans la poële, Teutons et Ma-
ars, Turcs et Bulgares, Russes rouges et Fellahs en révolte?
t quand la phalange basochienne “aura fait volte-face” et “marchera vers l'Ouest”, entendez-vous gémir les hordes fauchées des jaunes ? C’est alors que sur un monde ravagé mais purifié, assagi, régénéré, régnera à jamais la civilisation anglosaxonne, profonde comme l’abime, haute comme les cieux, impénétrable, invisible, intangible, et dûment étançonnée par les précédents, les considérants et les conclusions des doctes membres de l’Association du barreau, revenus à leurs paisibles fonctions de gratte-papier après avoir couvert le monde— par procuration—des prodiges de leurs vertus guerrières.
Mais j'ai tort de plaisanter: j'ai tort, ne serait-ce qu’en raison de cette disposition trop générale des Canadiens fran-
- ais à oublier qu’en pays anglo-saxon le ridicule ne tue pas et
qu’à l’abri des attitudes les plus grotesques et du langage le plus absurde se préparent et se consomment souvent les entreprises les plus gigantesques de la politique anglaise.
Reprenons notre sérieux ; interrogeons les autres acteurs de la pièce amorcée à Ottawa; et nous constaterons sans peine que nous sommes en présence d’une intrigue formidable dont les fils tiennent par un bout à Londres, par l’autre aux Indes, en passant par Washington et Tokio—après nous avoir embobinés.
Discours du Gouverneur
L'invite à la collaboration des Etats-Unis dans le orand oeuvre de la s:xonisation du monde n'a pas été lancée, au congrès du barreau, par le seul Aikins. 11 n'en a été, je le répète, que l’amorceur, La grandiloquence de ses vaticinations avait évidemment pour objet de fixer l'attention générale et de servir de coup de tam-tam aux déclarations plus autorisées qui ont précédé ou suivi le discours du président, S
La première de ces déclarations, c'est celle du gouverneurgénéral; t'est aussi la plus importante pour nous, Canadiens, puisque Son Excellence parlait à la fois comme chef de notre gouvernement et comme délégué du gouvernement impérial, Ce fut aussi la plus adroite, la plus discrète et la mieux amenée.
Après l'éloge obligatoire des institutions britanniques, formulé dans un langage dont la noble simplicité offre un héureux contraste avec le bombast tonitruant de sir James Aiïkins, Son Excellence poursuit : “Notre devoir actuel est d'aider le monde à rétablir la paix, le bonheur et la sécurité, Cette tàche, nous l’assumons volontiers.” “Nous”, on va le voir, veut dire, pour le duc de Devonshire comme pour sir James Aikins, les Britañniques de l'Empire, et non les Canadiens. — “L'Empire britannique est plus puissant (s{ronger) que jamais.” — H y aurait peut-être lieu de demander à Son Excellence ce qu'elle entend par puissant. Si le duc veut parler de territoires et de richesses, c’est certain. L'Angleterre, grâce à son désintéressement, sort de la guerre avec plus de butin —- terres conquises, protectorats, sphéres d'influences, ports de mer, puits de pétrole, marchés nouveaux — que tous ses alliés ensemble: sans compter la réalisation complète de son véritable objectif de guerre : .a ruine de la flotte allemande et la suppression de Ïa concurrence économique des industries, du commerce et de la finance de l'Europe centrale. Mais s’il s’agit de puissance réelle, de cette force supérieure qui résulte de l'unité morale d’un peuple ct du respect qu'il inspire aux autres nations, c’est une autre affaire. La puissance anglaise cest, au
contraire, singulièrement menacée, à l'intérieur plus encore qu'à l'extérieur. Du reste, il ne faudrait pas Croire que le daner échappe à l'attention des hommes d'Etat anglais dont le uc de Devonshire est à la fois l'interprète et le mandataire. Sous l'apparence confiance des formules d'espoir, on sent percer l'inquiétude. L'invite aux Etats-Unis n’a pas d’autre motif, Nous nous en convaincrons davantage par la suite de cette étude. Mais écoutons notre vice-roi :
“I nous appartient (les Britanniques), de concert avec la grande nation voisine du Canada (in company with the great nation to the south of Canada) de Poursuivre cette oeuvre (de
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restauration mondiale) et de fortifier les liens qui nous ont unis pendant la guerre et que nous nous rappelons tous avec tant de satisfaction.”
La formule, plus diserète et de meilleur ton, s'inspire de la même pensée que la harangue théâtrale de M. Aikins.
Habile tangente de M. Taft
Voyons maintenant comment les Américains, par la bouche tres autorisée de M. Taft, ont mordu à l’amorce. Il ne faut pas entendre ici une autorité officielle ni même officieuse. L'ancien président de la République est, aujourd'hui, en dehors de toute situation politique. Séparé de M. Wilson et de toutes les factions démocratiques par l'ensemble dé sa carrière et de ses principes, il est aussi éloigné des deux groupes principaux de son propre parti. Il n’a probablement pas plus de chances que M. Bryan de parvenir à un poste de premier plan. Mais, comme son ancien antagoniste, il conserve une situation importante dans la vie nationale de son pays; il exerce une influence, difficile à mesurer, msis réelle: ét cette influence s'exerce précisément dans les milieux où la politique anglophile trouve ses principaux points d'appui ct ses plus efficaces moyens de propagande : le monde légal et la haute finance.
M. Taft, sans avoir l'air d'y toucher, a poursuivi l'intrigue et noué ja trame de la façon la plus adroite qu’il fût possible d'imaginer, la plus plausible aussi et la plus efficace, Sans franchir les limites que lui traçait sa situation d’invité d’une simple association de légistes — c'était déjà une jolie leçon de tact à ses hôtes et à leurs autres invités, sans même répondre à la collelée de M. Aïkins ni à l'invite plus discrète mais non moins transparente du Duc de'Devonshire, il a clairement indiqué les conditions auxquelles les Etats-Unis accorderaient leur concours à l'oeuvre philanthropique (!) entreprise par l'Angleterre : la réfection du monde... au profit des Anglais. Il a glissé le poulet au milieu d’une dissertation, très bien faite, sur la fameuse Ligue des Nations.
La Ligue, a-t-il déclaré, en se résumant, est “un contrat d'association (partnership agreement) composé de deux catégories de stipulations.” Les unes sont restrictives (selfrestraining) ; elles définissent les actes, les attitudes, les provocations directes ou indirectes, dont les parties contractantes
romettent de s'abstenir afin d'éviter les causes de conflit, Æs autres sont prescriplives : elles déterminent les cas où l’action concertée des nations, membres de la Ligue, devra s’exercer contre les délinquants et leur imposer le respect de cr propres engagements ou la soumission aux décrets de la igue.