AYANT-PROPOS
J'ai 'donné pour titre à ces pages : la Prochaine Guerre, qu'on ne lise pas : la guerre prochaine. Elle peut n'avoir lieu que dans quelques années, comme elle peut éclater dans quelques mois. Elle est inévitable, cela seul est certain.
Clairement ou vaguement, tout le monde la sent venir. Pour s'y préparer, la France a depuis neuf ans dépensé quatre milliards. L'Allemagne a formé un trésor de guerre, construit des chemins de fer stratégiques, et nous attend l'arme au bras. Il serait donc puéril de recommander le silence pour ne pas donner l'éveil aux Allemands : les Allemands sont parfaitement éveillés.
Habituée à lutter, souvent avec succès, contre des coalitions, la France, pour la première fois de son histoire, a été terrassée par un seul ennemi, et réduite à demander grâce. L'orgueil national a profondément ressenti cette humiliation. Entre l'Allemagne
et nous il y a une question d'honneur militaire à vicier. On peut penser ce qu'on voudra de ce sentiment, s'en réjouir ou s'en affliger, le fait est qu'il existe et qu'il faut compter avec lui.
Mais ce n'est pas seulement une blessure d'amourpropre qui pousse notre pays à la guerre. Deux provinces, attachées depuis longtemps à la France, en ont été violemment séparées. Deux millions de nos concitoyens subissent aujourd'hui le joug étranger. Dans un moment de faiblesse criminelle la France, pour avoir la paix, a livré la chair de sa chair. Les plaintes de l'Alsace-Lorraine rappelleront longtemps encore à la mère patrie les enfants sacrifiés pour le salut commun. La France ne se résignera pas à les abandonner sans un effort suprême. Il n'est pas à supposer que l'Allemagne les lâche de bon gré. C'es-t donc la guerre.
L'Allemagne en un jour de péril s'est groupée autour de la Prusse. Le danger passé, elle a senti les inconvénients de l'hégémonie prussienne. Plus on ira, plus s'affaiblira le souvenir des nécessités qui firent accepter cette hégémonie. L'esprit d'indépendance locale menacera de plus en plus la suprématie de Berlin. De nouveaux dangers à l'ouest, une nouvelle lutte contre Y ennemi héréditaire, resserreraient encore une fois ces liens qu'une longue paix relâche. De nouvelles victoires permettraient sans doute de faire un pas de plus, de remplacer l'union par l'unité. Pour réaliser ce rêve, il faut la guerre.
Autre raison, et plus puissante encore. Dans les
pays monarchiques, la victoire est fatale à la liberté, le bruit des armes couvre la voix des peuples. Or, en Allemagne, la voix du peuple commence à se faire entendre d'une manière inquiétante pour les royautés. Dans l'union scellée par des triomphes inouïs, obtenus en commun, sur un peuple haï et redouté, l'Allemand avait espéré trouver un remède à presque tous ses maux. Il voit chaque jour s'évanouir cette illusion. La victoire n'a pas diminué les charges qui pesaient sur lui, avec la paix n'a point reparu la prospérité, loin de là. La rançon de la France allait, croyait-on, enrichir d'un seul coup le Foterkmd; elle a disparu presque subitement, ensevelie dans les caves de Spandau, dévorée par les constructions militaires et par les dotations des généraux victorieux. Quelques bribes tofnbées sur le public n'ont servi qu'à faire naître une spéculation effrénée qui, après une courte période de splendeurs trompeuses, a jonché le sol de ruines et accru la misère générale. Comme le trésor des Niebelungen, l'or conquis par l'épée semble fatal à qui le possède. Est-ce pour cela qu'on a vaincu? Le mécontentement grandit de jour en jour; le parti républicain voit presque régulièrement doubler à chaque élection le nombre de ses adeptes. Pour arrêter cette marée montante, qui peut engloutir les trônes et les aristocraties, il faut la guerre, la guerre heureuse, la guerre contre le pays où se développe comme un exemple pour les autres peuples le gouvernement républicain.
Façonnée par une dynastie de proie, à force de
travail, d'astuce et de violence, la Prusse est une nation de proie. La guerre, on Ta dit, est son industrie nationale. Cette industrie subit un arrêt forcé dont on ne peut prévoir la fin. Ne serait-ce pas folie de rêver une guerre productive, tant qu'il existera une France puissante, hostile, en qui tout ennemi de l'Allemagne est sûr de trouver une alliée. Jusqu'à ce que la France soit apaisée ou écrasée, toute guerre, pour l'Allemagne, se compliquera d'une guerre avec la France. On ne veut point l'apaiser, il faut donc l'écraser ; et alors, mais alors seulement, on pourra tenter de nouvelles conquêtes, et marcher librement vers le but rêvé : la réunion, sous le sceptre des Hohenzollern, de toutes les nations germaniques, et de quelques autres aussi. « Il nous faudra monter la garde cinquante ans pour conserver ce que nous avons acquis en six mois. » Ces paroles de M. de Moltke ouvrent de sombres perspectives. Pendant cinquante ans l'Allemagne, la France et l'Europe vivront dans l'état de guerre; pendant cinquante ans, les nations dépenseront en armements le plus clair de leurs revenus ; la population virile ira passer dans les casernes une partie de sa jeunesse ; l'appel des réserves, les grandes manœuvres d'automne viendront périodiquement troubler les familles, désorganiser en partie le travail, et cela pendant cinquante ans ! Mais la guerre apparaît comme une délivrance, on soupire après une crise violente, mais courte, qui seule peut mettre fin à cet intolérable état de choses.
LA PROCHAINE GUERRE o
Pour toutes ces raisons, la guerre est inévitable. Si elle éclate demain, comment la ferons-nous? Quelles sont les forces de la France et les forces de l'Allemagne ? et si d'autres nations prennent part à la lutte, qu'avons-nous à craindre ou à espérer de leur intervention?
Autant de choses inconnues à la masse du peuple français. Dans un pays où tous sont électeurs, où presque tous sont soldats, des matières touchant d'aussi près que les choses militaires et la politique extérieure aux intérêts de tous devraient être plus ou moins familières au grand nombre. Il n'en est pas ainsi, tant s'en faut. La situation militaire de la France est presque inconnue aux Français ; celle de l'Allemagne Test tout à fait. Quant à la force des autres nations étrangères , les plus avancés sont encore ceux qui ne savent rien. Ils ont sur les autres le sérieux avantage de n'avoir pas l'esprit encombré de notions fausses, d'idées saugrenues qui s'opposent à l'introduction de la vérité.
Il est temps que cela finisse, et que le pays puisse comprendre où on le mène, ce qu'on fait de lui, et à quoi servent les sacrifices qu'il s'est courageusement imposés. C'est pour l'informer que j'écris. Je nefaispas un livre didactique, je raconte etj'expose, Il est facile de réorganiser l'armée sur le coin d'une table et de faire de la stratégie les pieds au feu. Mais le public n'a que faire de rêvasseries : il lui faut des faits, rien que des faits, je lui en donne. Il en tirera telle conclusion qu'il lui plaira, il pourra même n'eu
tirer aucune ; mais il aura été mis en contact avec des réalités.
Ce sont des réalités que je me suis efforcé de retrouver sous les fictions, les légendes, souvent même les mensonges officiels. J'ai procédé suivant la méthode scientifique. J'ai considéré les faits en eux-mêmes, sans y chercher la confirmation d'une théorie favorite ou l'affermissement d'un système préconçu.
Obligé de consulter et de contrôler une masse énorme de documents, j'ai dû laisser échapper des erreurs, surtout dans la seconde partie. Mais les inexactitudes ne portent que sur des détails d'organisation, les effectifs sont exactement calculés, le chiffre des forces disponibles est toujours indiqué à quelques centaines d'hommes près.