GUERRE
La gendarmerie et les douaniers ne sont pas compris dans ces chiffres que nous allons examiner.
Tout d'abord le premier chiffre 817,000 pour le pied de paix est faux. Voici pourquoi : les armées coûtent cher, et la puissance militaire d'un pays dépend beaucoup plus de l'état de ses finances que du chiffre de sa population. Les finances de la Russie sont loin d'être prospères ; son budget est rarement en équilibre, et les dépenses ordinaires s'élèvent à environ 600 ou 630 millions de roubles : 1,800 à 1,900 millions de francs1.
Le ministère de la guerre absorbe, en moyenne, 180 millions de roubles, ou à peu près 550 millions de francs, de dépenses ordinaires. Avec cette somme, en temps de paix profonde, et dans un pays où les finances seraient très bien administrées, il serait absolument impossible d'entretenir 817,000 hommes, 860,000 avec la gendarmerie.
Les 41 9,000 hommes de l'armée allemande coûtent, rien qu'en dépenses ordinaires, 321,184,910 marks, c'est-à-dire 401,481,137 francs.
Or, l'Allemagne n'a pas la moindre guerre, et la plus sévère économie préside à l'administration de ses finances ; en supposant la Russie placée dans des circonstances aussi favorables, 575,000 serait le chiffre maximum des hommes qu'elle pourrait entretenir avec 550 millions de francs. Il y a loin de là aux 860,000 soldats des documents officiels.
Mais la Russie a toujours sur les bras quelquesunes de ces petites guerres qui sont fort coûteuses,
1. Sur le marché monétaire européen, le rouble est coté 3 fr. à 3,15.
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car elles offrent de bonnes occasions de gaspillage et de grandes facilités pour voler. Comme partout où le contribuable n'est pas admis à surveiller l'emploi que l'on fait de son argent, le vol fleurit dans toutes les branches de l'administration russe. Mais c'est surtout dans l'armée, où les fonds passent par tant de mains, que le vol s'exerce avec le plus de sansgêne. Du hauten bas de l'échelle, tout le monde pille. A la suite de la dernière guerre, des intendants, des généraux ont été condamnés, un grand-duc est tombé en disgrâce. J'ai vu, dans les ports d'Amérique, une escadre russe à bord de laquelle le gaspillage dépassait toute imagination. Avec de pareils errements il est impossible d'entretenir une armée aussi nombreuse que pourrait le faire supposer l'énormité des dépenses. Quel est l'effectif réel de l'armée sur le pied de paix? Nul ne pourrait le dire, pas même les ministres du tzar.
Quant à la force de l'armée russe sur le pied de guerre, et au chiffre exact des troupes vraiment disponibles, on a pour les évaluer autre chose que les documents officiels élaborés à Saint-Pétersbourg : ce sont les événements de la dernière guerre turcorusse.
Cette guerre était depuis longtemps préparée. Pendant vingt et un ans la Russie s'était « recueillie » ; le bruit de ses réformes militaires avait rempli l'Occident. Elle avait construit des voies ferrées, et la difficulté des communications, tant invoquée — bien à tort — pour expliquer sa faiblesse en 1855, avait diminué dans une proportion considérable.
Lorsqu'à la fin de 1876 elle se mit à concentrer son armée derrière le Pruth, il fut généralement admis qu'elle allait, d'un seul coup, écraser la Turquie au printemps. L'empire ottoman, qui n'était qu'à grand'peine venu à bout de la petite Serbie, allait s'écrouler au seul contact des innombrables armées du tzar.
Les gens au courant des choses haussèrent les épaules, et, pour rappeler ici un souvenir personnel, je publiai dans un journal de New-York, où je me trouvais alors, un article dans lequel j'établissais que jamais la Puissie n'avait mis 250,000 combattants en ligne, et que rien n'autorisait à supposer qu'elle pût faire davantage, dans la guerre qui se préparait.
Les faits me donnèrent vite raison. La longue immobilité des Russes derrière le Pruth d'abord, derrière le Danube ensuite, surprit tout le monde. Cette inaction paraissait inexplicable.
Voici Fexplication. Le tzar avait résolu de mobiliser et de concentrer sur le Pruth six corps d'armée — dix-huit divisions — qui devaient former une masse d'au moins 180,000 combattants. Mais on s'aperçut vite qu'entre les effectifs officiels et les effectifs réels il v avait un écart effrayant. On essaya de remplir les cadres vides, on fit peut-être croire en haut lieu qu'ils étaient remplis. Mais lorsqu'on passa le Pruth, les six corps ne comptaient que 130,000 hommes. On n'osa pas commencer la campagne avec si peu de monde, et l'on lira des provinces voisines tout ce qu'elles contenaient de soldats exercés.
Enfin on passa le Danube. Des échecs, bien mérités, ne se firent pas attendre, et il fallut encore appeler des renforts nouveaux. Mais comment? Les dépôts avaient été épuisés, il nest même pas bien sûr quil existât des dépôts. Force fut donc de mobiliser d'autres corps. Mais ceux-là n'avaient pas, comme les premiers, été préparés un an à l'avance ; ils avaient même dû fournir des contingents aux corps déjà mobilisés et ne présentaient que des squelettes de bataillons. « Le combattant, écrivait un officier qui suivait les opérations de l'armée russe, le combattant est ici passé à l'état de mythe, il n'y a plus que des officiers et des domestiques. » Quelques divisions de la garde avaient seules des effectifs présentables. Enfin on parvint à réunir 180,000 hommes qui, joints à 25,000 Roumains, finirent par avoir raison des Turcs. L'armée d'Asie Mineure ne compta pas plus de 60 à 70,000 combattants. Tant que dura la guerre, les nouvelles levées suffirent à peine à combler les vides que firent, dans les rangs de l'armée russe, le fer, le froid, la maladie, sans parler des abominables pratiques des administrations moscovites.
Ce résultat, ou, comme on l'a dit si justement, cette faillite militaire surprit les gens prévenus, et le nombre en était grand, qui croyaient à la puissance russe. Pour qui connaît un peu l'histoire militaire et se donne la peine de réfléchir, il n'y a là rien de surprenant : l'extraordinaire eût été que les choses se fussent passées autrement.
Qu'on le remarque bien : presque toutes les
troupes de seconde ligne, réserves, dépôts, troupes locales, n'existent pas en temps de paix et doivent être formées, en cas de guerre, par un procédé qui consiste à doubler, tripler et même quintupler des corps existants, ou censés exister. D'où seront tirés les cadres nouveaux? On l'ignore; rien n'est plus difficile que d'improviser des cadres, dans un pays des plus civilisés. En Russie, les classes éclairées sont relativement très peu nombreuses, surtout dans la Russie proprement dite. Les anciennes provinces polonaises, moins barbares, offriraient plus de ressources; mais on ne peut, surtout en cas de guerre contre l'Allemagne ou l'Autriche, confier à des Polonais la direction des réserves russes.
Supposons les cadres formés, il faut réunir les hommes, et ce n'est pas petite affaire, dans un pays si vaste, si mal peuplé, si dépourvu de voies de communication. D'avril à juin les routes sont des bourbiers impraticables. Les soldats réunis, il faut les armer, les équiper, les vêtir. La guerre de 1 870 nous a appris les difficultés d'une tâche pareille, et nous possédions des ressources financières et industrielles dont la Russie n'a pas même l'idée.
Mais armes, habits, équipements, peuvent exister d'avance, dans les magasins et dans les arsenaux. Arsenaux et magasins existaient aussi en France en 1870, on les disait même pleins, on était « prêt, cinq fois prêt». Il y avait chez nous un parlement, et une presse relativement libre. Par ce qui s'est passé sous nos yeux, on peut imaginer l'état des
choses dans un pays de complet arbitraire et de corruption administrative proverbiale.
Les hommes réunis, encadrés, armés, vêtus, il faut encore les transporter à la frontière. En France, avec 45 kilomètres de chemins de fer par 1,000 kil. carrés, la mobilisation et la concentration de 800,000 hommes nous prendra 20 jours. En Russie, dans la Russie d'Europe, il n'y a pas 5 kil. de chemins de fer par 1,000 kil. carrés et les distances à parcourir sont beaucoup plus longues qu'en France . Combien faudrait-il de temps pour mobiliser et pour concentrer les 350,000 hommes portés sur les tableaux comme formant la réserve!
En supposant les troupes de seconde ligne, recrutées, formées, armées et équipées, elles ne pourraient jamais prendre part à la première partie d'une campagne européenne ; tout au plus entreraient-elles en ligne lorsque l'ennemi, venant de l'ouest, atteindrait Yitepsk et Smolensk.
L'armée active forme donc toute la force militaire de la Russie. Elle compte un million de combattants... sur le papier.
Mais son effectif réel, quel est-il? Voilà ce qu'on ne peut savoir, approximativement, qu'en interrogeant, non pas les documents officiels qu'il plaît à la Russie de publier, mais les faits, l'histoire, surtout celle des dernières années.
En 1877, six corps, dont la mobilisation avait été longuement préparée, offraient, on l'a vu, un total de 130,000 combattants : soient 22 à 23,000 hommes par corps d'armée. En défalquant de chaque corps
l'artillerie, — 15 à 16 batteries ; la cavalerie, — 15 à 20 escadrons ou sotnias ; le génie, — 3 à 4 compagnies; restent 18 à 19,000 fantassins. Les corps comptaient chacun trois divisions à 4 régiments, les régiments n'avaient alors, pour la plupart, que 3 bataillons; cela donnait, pour chaque corps, 36 à 40 bataillons, — soit une moyenne de 500 hommes par bataillon.
Mais ces corps a)rant été, longtemps à l'avance, préparés à entrer en campagne, il y aurait quelque exagération à adopter ce chiffre moyen pour tous les bataillons de l'armée. Toutefois les chasseurs, la garde1, les grenadiers, ayant des cadres un peu mieux remplis que ceux de la ligne, on peut, à la rigueur, compter 500 hommes pour chaque bataillon. Au début de la guerre de 1870 (3 août), les bataillons français présentaient tout au plus un effectif moyen de 600 hommes. Cependant la France est beaucoup moins étendue que la Russie, elle a de bien meilleures voies de communications, et les désordres de son administration militaire, sous Napoléon III, étaient bien loin d'égaler le gaspillage et la corruption qui rongent toutes les branches de l'administration moscovite :
801 bataillons à 500 hommes, donnent 400,500 fantassins.
La cavalerie compte 227 escadrons et 192 sotnias de cavalerie régulière. Au grand complet l'esca-
1. Le bataillon de tirailleurs finlandais qui fait partie de la garde est fort de 700 hommes sur le papier, ce qui suppose à peu près 600 combattants disponibles.
dron doit compter 150 hommes, et le sotnia 100. En admettant 120 hommes par escadron et 80 par sotnia, — ce qui est se montrer bien large, — on a 49,800, ou, en nombre rond, 50,000 cavaliers.
L'artillerie compte sur le pied de paix 35 batteries à cheval à 6 pièces, et 304 batteries et demie à 4 pièces qui doivent en temps de guerre être portées à 8 pièces. Pour qui sait combien il est difficile de former, d'encadrer et d'atteler des batteries, ce doublement rapide de l'artillerie est absolument inadmissible, surtout en Russie.
Admettons que toutes les batteries soient portées à 6 pièces et 140 hommes, au début d'une guerre, — ce qui serait déjà très beau, — l'artillerie russe compterait environ 2,040 pièces et 45,000 artilleurs. En supposant que les 97 compagnies du génie atteignent le chiffre de 17 à 18,000 combattants, on aura pour l'armée régulière 513 à 514,000 hommes, au maximum.
Les Kosaks sont supposés fournir en temps de guerre 26 compagnies, 726 sotnias, 60 batteries à 3 pièces : 140,000 hommes dont 134,000 combattants. Si l'on réfléchit que les gouvernements des Kosaks (Don, ïérek et Kouban) ne contiennent que 2,400,000 âmes, qu'ils fournissent une trentaine de régiments et une vingtaine de batteries déjà comptés dans l'armée régulière, on regardera comme très extraordinaire que les Kosaks puissent fournir plus de 40 à 50,000 combattants irréguliers.
Les Bachkirs et les Tatars de Crimée doivent aussi fournir quelques escadrons, mais ce ne sont pas ces
contingents qui augmenteront beaucoup la puissance militaire de la Russie.
En résumé, l'armée active, — régulière ou irrégulière, — peut, au début d'une guerre et après quelques mois de préparation, atteindre le chiffre de 550 à 560,000 combattants. Si la guerre se prolongeait, si, après avoir occupé les provinces polonaises, l'ennemi, franchissant le Dnieper et la Dwina, pénétrait sur le vieux territoire moscovite, — alors, rapprochée de ses dépôts, grossie des garnisons de Pologne, retranchée dans ses forêts et dans ses marécages, protégée par la distance, aidée par son terrible climat, appuyée par le peuple russe, patriote et brave, — l'armée opposerait une invincible résistance à l'envahisseur. Quant à prendre l'offensive contre l'Allemagne ou contre l'Autriche, il ne faut pas même y songer.
C'est qu'en effet le tzar est bien loin de pouvoir disposer de toute son armée active. Du grand total 360,000 combattants il faut défalquer de nombreuses garnisons.
En Sibérie, pour veiller sur l'immense ligne des frontières, garder les établissements militaires du Kamtschatka et du fleuve Amour, contenir les tribus nomades et les prisonniers politiques — tout un peuple ! — il faut 25 à 30 mille hommes. En supposant que les douaniers, les gendarmes, les troupes locales et auxiliaires en fournissent la moitié, c'est encore environ 12 à 15,000 hommes à défalquer de l'armée active.
Au Turkestan, — 3 millions de kilomètres carrés
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et 4 millions d'habitants, — il faut au moins 40,000 hommes, dont 30,000 empruntés à l'armée active. L'Algérie, vers la fin de la conquête, exigeait une armée d'occupation de 72,000 hommes.
Au Caucase, — 463,000 kil. carrés et 5 millions et demi d'habitants, — environ 80,000 hommes. (L'armée du Caucase figure, en effet, sur le papier, pour 100,000 combattants en temps de paix.) En admettant 20,000 hommes de troupes locales, c'est encore 60,000 combattants à défalquer de l'armée active.
Les côtes de la mer Noire, la garde des grands ports militaires et marchands, et l'occupation de la Bessarabie, absorberaient encore quelques milliers d'hommes : il en faut 35 à 40 mille pour garnir la Finlande, et les côtes Baltiques, du Tornea au Niémen, avec les forteresses et les grands ports d'Helsingfors, de Sveaborg, de Kronstadt, de Revel, de Riga; 12 à 15,000 à Saint-Pétersbourg où le tzar ne peut se passer d'avoir des forces imposantes autour de sa personne sacrée ; 30 ou 40,000 à l'intérieur, et c'est bien peu si l'on réfléchit que l'armée est le grand moteur de toute la machine administrative. Enfin il y a la Pologne — 588,000 kil. carrés et 16,300,000 habitants, — et pour la contenir 100,000 hommes ne sontpas trop. Là, pas moyen déformer desmilices ou des troupes locales ; en supposant pour les gendarmes, les douaniers et les détachements d'escorte une quarantaine de mille hommes, — ce qui est beaucoup, — il faudrait encore emprunter 60,000 soldats à l'armée active.
Tous ces prélèvements faits, restent, tout au plus,
300,000 combattants disponibles, chiffre que ri ont jamais atteint les forces mises en mouvement par la Russie. Je suppose, bien entendu, que la plus grande tranquillité règne en Finlande, au Caucase, en Pologne et dans le Turkestan.
Mais en cas de guerre avec l'Allemagne, le soulèvement de la Pologne est absolument certain. Ce que serait cette insurrection pour la Russie, on peut le conjecturer en se rappelant que le Portugal et l'Espagne, peuplés de 13 à 14 millions d'habitants et soutenus par des contingents anglo-allemands qui ne dépassaient pas 50,000 hommes, paralysèrent les efforts de 300,000 soldats de Napoléon. La Pologne est plus étendue que la péninsule ibérique, elle est plus peuplée que ne Tétaient l'Espagne et le Portugal en 1808. Le sol n'est pas montagneux, mais il est coupé de nombreuses rivières, couvert de bois et de marais, circonstances très propices à la guerre de partisans. En 1863-64 les Polonais, sans armes, sans argent, et malgré l'hostilité de la Prusse et de l'Autriche, résistèrent dix-huit mois à toutes les forces de la Russie. Le trésor de guerre de la Prusse contient un milliard en or monnayé, ses arsenaux sont pleins. Armes, munitions, équipements, rien ne manquerait aux Polonais. Les chefs ne feraient pas défaut non plus. Le corps prussien de Posen fournirait un certain nombre d'officiers, les régiments galliciens de l'Autriche en fourniraient plus encore. Les aventuriers polonais répandus dans le monde entier accourraient à la fête. Il y a peu d'armée qui n'en contienne quelques-uns;
l'armée turque en renferme beaucoup. Dans l'armée russe même, plus d'un sixième des officiers et des sous-officiers sont polonais; leur désertion non seulement fournirait des cadres aux forces insurrectionnelles, mais aussi désorganiserait les régiments moscovites. Puis un soulèvement en Pologne provoquerait, pour le moins, une vive agitation en Livonie et en Kourlande, provinces colonisées par les chevaliers teutoniques, occupées longtemps par la Suède, et où les hautes classes, d'origine germanique, ont plus d'une fois manifesté des sympathies allemandes.
A ce jeu-là sans doute la Prusse pourrait perdre Posen, mais il faut bien risquer quelque chose; puis elle aurait aussi l'espoir très fondé de s'indemniser par l'annexion des provinces baltiques où se trouvent tant de « frères allemands » à délivrer. Tout cela considéré, on peut dire que l'insurrection de la . Pologne, appuyée par la Prusse, occuperait deux cent mille hommes. Nous en avons déjà compté 100,000 comme troupes d'occupation permanente ; c'est encore 100,000 hommes à défalquer des troupes disponibles : resteraient pour menacer la Prusse deux cent mille combattants.
A ces 200,000 Russes la Prusse opposerait :
Les trois corps des provinces limitrophes de la Russie, ier, ve et vi°, — 75 bataillons, 60 escadrons, 51 batteries, 3 bataillons du génie, 51 bataillons de landwehr : 125,000 hommes;
Les troupes de dépôt des trois corps : 24 bataillons, 3 compagnies de chasseurs, 15 escadrons,
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6 batteries, 3 compagnies du génie : 28,000 hommes;
Trois régiments (24 batteries d'artillerie à pied) : 3 à 4,000 hommes';
La gendarmerie des trois provinces et les douaniers qui garnissent la longue ligne de Memel à la frontière autrichienne : 8 à 10,000 excellents soldats ;
Les dépôts, l'artillerie et la cavalerie de la landwehr employés comme troupes de garnison : 5 à 6,000 hommes;
Enfin le landsturm qui, dans le grand-duché de Posen surtout, se lèverait avec enthousiasme et fournirait, au bas mot, une cinquantaine de mille hommes pour renforcer les garnisons des places et pour inquiéter les communications de l'ennemi.
Deux cent à deux cent vingt mille hommes, appuyés sur Memel, Pillau, Kœnigsberg, Dantzick, Graudenz, Posen, Glogau, Neiss, Breslau, suffiraient, et amplement, à contenir une armée de 200,000 envahisseurs. Sur ces 210,000 Prussiens, 123,000 environ appartiendraient à l'armée de campagne ; ce ne seraient que 125,000 soldats de moins à jeter sur la France, en cas de coalition entre elle et la Russie.
Nous raisonnons dans l'hypothèse que l'Autriche resterait neutre. Il n'est pas permis aujourd'hui de le croire. L'Autriche-Hongrie, on Ta vu, dispose, pour l'offensive d'environ 650,000 hommes, armée active et landwehr : 450,000 balayeraient, en une seule campagne, tout le pays jusqu'à la ligne Dwina- Dnieper; 80,000, appuyés sur les troupes de garnison, étoufferaient toute velléité belliqueuse chez les
petits voisins de l'Autriche, Serbie, Bulgarie, Monténégro, plus ou moins clients ou vassaux de la Russie. Après quoi F Autriche aurait encore 100 ou 120,000 hommes à porter sur le Rhin. Le plus clair résultat d'une alliance russe serait de nous donner 100 ou 120,000 ennemis de plus à combattre.
Et je ne parle que du cas où l'Autriche seule ferait la guerre à la Russie. Qu'arriverait-il si toutes les nations que les tzars ont frappées, dépouillées depuis un siècle et qu'ils menacent encore aujour- , d'hui, prenaient part à la lutte? C'est une redoutable ceinture que la Russie a autour d'elle. Et si, lorsque les Autrichiens entreront en Pologne, les Suédois débarquaient en Finlande, si les Roumains, pénétrant en Bessarabie, menaçaient Odessa que bloquerait une flotte ottomane, si les Turcs entraient en Circassie où ils rencontreraient bien des auxiliaires...
La Russie sait bien ce qu'il adviendrait; aussi s'efForce-t-elle de trouver des alliés qui puissent détourner sur eux-mêmes une partie des coups qu'elle se sent appelée à recevoir. Hier en coquetterie avec la France, elle tâche aujourd'hui d'amadouer l'Italie. La politique extérieure des tzars a toujours été fort habile. Sans s'avouer toute l'étendue de sa faiblesse, le grand empire en a eu suffisamment conscience pour ne s'attaquer jamais qu'à des faibles : quand il s'est risqué à combattre des forts, c'a toujours été avec des alliés. Nicolas luimême, — bien qu'il eût la tête tournée par ses triomphes sur la Pologne et sur l'insurrection hongroise,
ainsi que parles flatteries de la réaction européenne, — Nicolas n'attaqua « l'homme malade » , que lorsqu'il crut l'avoir complètement isolé. Il regretta amèrement son imprudence, lorsqu'il vit son armée, — cette armée préparée durant tout un règne pour entrer à Constantinople, — reculer devant 60,000 Anglo-Français.
Ces chiffres et ces faits, d'une brutalité irrésistible, vont contrarier bien des parti-pris. L'Orient est le pays des contes, et, quand on nous parle de la Russie c'est en stvle des Mille et une Nuits. Ecoutez certaines gens : Si l'Autriche, en 1870, n'a pas aidé la France, si l'Allemagne, en 1873, n'a pas repris les armes, c'est par crainte de cette formidable armée russe, qui, sans l'intervention des Roumains, aurait été rejetée au delà du Danube parles 30,000 hommes d'Osman pacha. Cette prodigieuse absurdité est devenue un article de foi pour la bourgeoisie française. On a même vu, chez nous, des personnages spéculant sur l'ignorance publique, raconter comment s'étaient passées les choses, et donner à entendre que, si la puissante Russie avait daigné intervenir pour la pauvre petite France, ils n'avaient pas nui à cet heureux événement. Il n'y a pas jusqu'à l'Angleterre, avec son armée pour rire, qui ne prétende avoir contribué à retenir le bras du colosse allemand. Sous peu, la principauté de Monaco et la république d'Andorre nous révéleront les services qu'elles nous ont rendus, et le rôle important qu'elles n'ont pas manqué déjouer dans cette ténébreuse affaire.
MARINE
La marine russe compte 248 navires, portant 618 canons. C'est une Hotte très respectable en apparence, mais ici encore il faut énormément rabattre des chiffres officiels pour arriver à la réalité.
Tout d'abord 26 navires, armés de 56 canons, employés sur le lac d'Aral et sur la mer Caspienne, ne seraient d'aucune utilité en cas de guerre européenne.
Sur les 222 autres navires il y a 98 transports non armés, restent 124 navires de combat, divisés en 3 escadres.
Baltique :
61 navires ^dont '25 cuirassés) portant 399 canons:
Mer Noire :
33 navires dont '2 cuirassés] portant 119 canons.
Océan Pacifique :
10 navires non cuirassés portant 44 canons.
En tout : 27 cuirassés portant 187 canons non cuirasses — 375 —
Les flottes de la Baltique et du Pacifique pourraient difficilement se rejoindre, celle de la mer Xoire ne pourrait sortir de ce bassin fermé. Ajoutons que le matériel est dans un état déplorable *.
1. Le légendaire cuirassé Pierre-le-Grand a coûté des sommes fabuleuses: il ne quitte guère les bassins de radoub que pour y rentrer aussitôt.
Pour monter ses escadres, la Russie prétend avoir 33,000 officiers et soldats. Ce chiffre paraîtra bien élevé si Ton songe à l'inaction de la marine russe pendant la dernière guerre. La flotte de la Baltique n'a pas osé affronter dans la Méditerranée les escadres ottomanes. Dans la mer Noire, les marins russes n'ont tenté que d'audacieux coups de main. Les 4 navires qu'on a vus dans les ports américains formaient probablement le plus clair de toute cette puissance navale.