‹ La prochaine guerreChapitre 69 sur 81 · GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE · texte numérisé non relu

GRANDE-BRETAGNE ET IRLANDE

Il y avait naguère, il y a peut-être encore en France des partisans d'une alliance anglaise. Cette alliance, peut-on l'espérer? et, si on l'obtenait, quel avantage en faudrait-il attendre?

Nation commerçante et puissance coloniale l'Angleterre doit, sur le continent, s'allier aux ennemis de la nation dont elle redoute la concurrence commerciale et colonisatrice. Depuis la seconde moitié du xvne siècle, la France est cette nation; l'Angleterre a donc été nécessairement l'alliée de nos ennemis. Cette habile politique a fait en partie la grandeur de l'Angleterre. Espérer qu'elle va s'en départir pour nous rendre l'Alsace, c'est pousser un peu loin la naïveté.

Plus tard, quand l'Allemagne, maîtresse du Danemark, des Pays-Bas et des colonies hollandaises, sera devenue la rivale maritime de l'Angleterre, celle-ci deviendra naturellement notre alliée.

Quant à l'efficacité de l'alliance anglaise, en cas de guerre avec l'Allemagne, il faut, pour l'apprécier, connaître les ressources militaires de nos voisins d'outre-Manche.

Le Royaume Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande

aune étendue de 314,951 kil. carrés; il est peupléde 33,700,000 habitants, ce qui donne 107 habitants par kilomètre carré.

Les dépendances du Royaume Uni en Europe et dans les autres parties du monde embrassent une étendue de plus de 21 millions de kilomètres carrés et contiennent 206 millions d'habitants; tout l'empire britannique a donc 21,400,000 kil. carrés et 240 millions d'habitants.

Pour gouverner et défendre « cet amas d'empires » l'Angleterre prétend avoir plus d'un million d'hommes. Cependant un de ses écrivains militaires les plus distingués, le colonel Chesney, disait avec fierté, il y a trois ou quatre ans : Nous pourrions mettre en campagne une armée de... soixante -dix mille hommes ; » et il y avait encore exagération.

La montagne en travail enfante une souris.

Il faut en effet retrancher du total général, l'armée indigène des Indes : 127,000 hommes; la police indigène : 190,000 hommes ; la milice des îles anglo-normandes : 7,000 hommes; les corps coloniaux : 2,500 hommes; la milice et la yeomanry : 131,000 hommes ; les volontaires : 195,000 hommes ; et les milices coloniales. Restent pour l'armée régulière et la réserve 234,000 hommes.

L'Angleterre n'en est pas encore au service universel, ni même à la conscription. Elle se recrute uniquement au moyen d'enrôlements volontaires. On peut s'engager pour 7, 9 ou 12 ans ; après 21 ans

de service on a droit à une pension; après trois ans de présence sous les drapeaux on peut passer dans la réserve. Deux années dans la réserve comptent, pour la pension, comme une de service actif.

Il n'y a pas dix ans les grades s'achetaient dans l'infanterie et dans la cavalerie. Aujourd'hui l'achat (parchase) est aboli. Mais les mœurs, plus fortes que les lois, interdisent, presque absolument, aux simples soldats, l'accès du grade d'officier.

Cela nous semble injuste, parce que nous jugeons l'Angleterre avec nos idées civilisées. Là où la défense du pays est un devoir pour tous les citoyens, il est en effet injuste de ne pas rendre tous les grades accessibles à tous. Mais, dans la Grande- Bretagne, le service militaire est un métier ; le prend qui veut; en l'adoptant on connaît les conditions du contrat; s'il déplaît, qu'on ne s'engage pas.

Pour être admis à s'engager, il faut avoir au moins 17 ans. Par tout pays cela voudrait dire qu'il faut prouver qu'on a au moins cet âge. Mais la cervelle saxonne est le théâtre de phénomènes tout particuliers. L'engagé indique le nom et l'âge qu'il veut, il est cru sur parole.

Aussi compte-t-on, chaque année, 7 à 8,000 déserteurs pour 25,000 engagements. Comme il est, on le comprend, à peu près impossible de retrouver les déserteurs, on ne les recherche guère.

Voici la composition de l'armée anglaise :

INFANTERIE

1 régiment de la garde à 3 bataillons de 1 0 compagnies ;

1 » de la ligne à 4 »

4 bataillons de chasseurs. Total: 112 régiments et 148 bataillons.

CAVALERIE

3 régiments de la garde ; 28 » de la ligne.

Total : 31 régiments divisés chacun en 8 troops.

ARTILLERIE

Art. de camp. : 6 brigades montées (93 batt. à 6 pièces) ;

» 3 » à cheval (33 » à 6 »).

Total : 126 batteries et 756 canons.

Artillerie à pied : 6 brigades (109 batteries).

GÉNIE

43 compagnies, dont 3 du train

Dans Flnde et sur le pied de guerre les bataillons d'infanterie doivent compter 916 hommes, sans les officiers.

Les régiments de cavalerie comptent de S30 à 550 hommes : 340 à 450 combattants.

Les batteries à cheval doivent compter 163 hommes et les batteries montées 160 hommes.

De toutes ces troupes, 68 bataillons, 9 régiments

de cavalerie, 60 batteries de campagne, 15 à 20 compagnies du génie, sont en tout temps cantonnés dans les colonies. Si la paix règne sur toute l'étendue de l'empire, — ce qui n'arrive presque jamais, — il reste dans la Grande-Bretagne :

80 bataillons ; 22 régiments de cavalerie ; 86 batteries de campagne; 20 à 25 compagnies de génie.

En Angleterre le bataillon compte bien rarement 600 combattants présents sous les armes. Le régiment de cavalerie n'atteint presque jamais le chiffre de 400 combattants, la batterie de campagne en compte à peu près 1 80 et la compagnie du génie 1 30.

On a donc ainsi :

48,000 fantassins ;

8,800 cavaliers ; 12,900 artilleurs;

3,000 soldats du génie.

73,000 hommes au maximum.

C'est bien à peu près le chiffre donné par le colonel Chesney; mais l'Angleterre ne peut pas rester entièrement dégarnie. Il faut que le gouvernement ait toujours des troupes sous la main pour parer à quelque éventualité imprévue, une guerre coloniale, une insurrection de l'Inde, un soulèvement de l'Irlande. En admettant que cette réserve indispensable ne soit que de 15 à 18,000 hommes, ce qui est bien peu, restent 55 à 56,000 combattants disponi-

bles. On pourrait y ajouter encore 3 ou 6000 hommes empruntés à la marine.

Soixante mille hommes représentent donc l'armée que, dans les circonstances les plus favorables, l'Angleterre pourrait jeter sur le continent.

Mais au bout d'un mois de campagne, une armée de 60,000 hommes est réduite à 40,000, si elle n'a pas livré de grands combats. Après 6 mois de campagne et trois ou quatre batailles, il ne resterait plus d'armée du tout si elle ne recevait pas de renforts. Lors du débarquement des Anglo-Français à Eupatoria, au milieu de septembre 1854, l'armée anglaise comptait 30,000 combattants. Sept semaines plus tard, après Inkermann, elle était réduite à 14,000.

Pour combler les vides de son armée d'opération l'Angleterre recrute annuellement 25,000 hommes environ, réduits parles désertions à 16 ou 17,000 hommes, soient 13 à 1,400 par mois. La moitié environ doit être réservée au recrutement des troupes demeurées en Angleterre ou stationnées dans les colonies : resteraient 7 ou 800 hommes. En admettant même qu'en temps de guerre le nombre des engagements augmentât de 50 °/0, ce seraient tout au plus 14 à 1,500 hommes par mois à verser dans les cadres de l'armée d'opération. Or, 1,500 hommes ou rien, c'est à peu près la même chose.

Mais l'Angleterre à une réserve d'un effectif variable : 38,000 hommes en 1877; 75,000 en 1878; 60,000 en 1879. Dans un pays où désertent 30 % des engagés de l'armée régulière, on peut imaginer à

quels mécomptes il faut s'attendre avec les réservistes. Si Fou pouvait compter sur les deux tiers des nombres indiqués, ce serait un beau résultat. Avec ses 40,000 hommes de réserve et ses 1,500 recrues mensuelles, l'Angleterre parviendrait peut-être h maintenir au chiffre de 50 à 55,000 combattants son armée d'opération.

Quant à la valeur d'une armée aussi petite il serait oiseux de l'examiner. Bons ou mauvais, 60,000 hommes ne comptent plus dans l'Europe militaire.

On s'est demandé si l'Angleterre ne pourrait pas tirer de l'Inde des régiments asiatiques. L'idée d'opposer à des troupes européennes ces soldats qui succombent sous le poids de leurs armes ! et qui traînent avec eux une masse de non-combattants double de leur nombre, est une idée qui ne pouvait germer que dans la tête d'un romancier à court d'inventions. L'exhibition des régiments goorkas, amenés à Malte, n'a obtenu qu'un joli succès d'hilarité.

L'Angleterre est partagée en huit grands commandements territoriaux, subdivisés en 68 districts. A chaque district sont attachés : un dépôt appelé dépôt de brigade, deux bataillons de ligne qui font alternativement le service à l'extérieur ; deux bataillons de milice et les volontaires de la région.

La milice compte, sur le papier, 130,000 hommes, engagés pour cinq ans et exercés 28 ou 35 jours par an; mais 20,000 font partie de la réserve; restent 110,000 hommes dont 15,000 cavaliers (yeomen).

1. Voir l'histoire de l'occupation de Chypre par les troupes anglo-indiennes.

LA PROCHAINE fVUERRE 265

Les volontaires sont au nombre de 195,000, en cas de guerre ils font le même service que l'armée active. La milice, les volontaires, l'artillerie à pied, les réserves, les dépôts et l'armée active forment sur le papier un total d'environ 400,000 hommes que FAnterre pourrait opposer à une invasion. Ce serait bien peu, vu la très médiocre qualité de la plupart de ces troupes ; mais, heureusement pour elle, la vieille Albion a toujours son grand fossé de vagues et son rempart mobile de vaisseaux.

MARINE

Sous le rapport de la quantité, la marine militaire anglaise est de beaucoup la première du monde ; comme qualité, elle ne le cède à aucune marine connue.

En septembre 1879, la flotte anglaise comprenait :

68 cuirassés ; 360 vapeurs non cuirassés.

C'est à dire 428 navires de combat. Plus 120 navires à voiles.

Pour monter ses escadres, elle a 46,000 marins en activité et 21,000 en réserve, tous recrutés par enrôlement volontaire ; dans ses chantiers et dans ses établissements maritimes, 20,000 ouvriers, gardes ou employés ; enfin les marines.

Les marines ne sont pas des marins. Ils tiennent garnison sur les navires et fournissent des compagnies de débarquement, mais ils ne prennent pas

part à la manœuvre. Leur devise : Per mare, per terram, caractérise leur double service.

Ils sont au nombre de 13,000 dont 2,700 artilleurs. €e sont des soldats d'élite, dont S ou 6,000pourraient renforcer l'armée d'opération.

La Grande-Bretagne dispose ainsi de 100,000 hommes pour le service de sa flotte. Cette flotte n'a pas subi depuis longtemps l'épreuve d'un combat naval, et au début d'une guerre, peut-être éprouveraitelle quelque terrible surprise. Mais, avec ses ressources financières et industrielles, ses grands chantiers de construction, et ses innombrables matelots habitués à sillonner toutes les mers du globe, l'Angleterre est en état de supporter et de réparer bien des désastres maritimes.

Il est à désirer que la France trouve en elle une bonne voisine ; mais son alliance n'est ni à espérer ni même à souhaiter. Tout au plus nous serait-elle inutile, mais il est plus probable que son concours serait gênant, comme il le fut en Chine et en Crimée.

Page 1