‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 10 sur 10 · RE · texte numérisé non relu

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Sa pensée était ailleurs. Il avait l'expression posée mais puissante ; il était très beau, car il y a des calmes intenses comme des silences profonds. Une forte ride barraït son front haut et large, coifté de cheveux épais, durs comme des crins. Il respirait lentement par ses épaisses narines, bien carrées, entre des joues fortes, qui étaient marquées maintenant de deux forts sillons. Il y avait dans la moustache tombante, dans la bouche grave, dans le menton lourd, la marque des leçons de la vie, mais les yeux n’étaient qu’espoir et énergie ; et ils brillaient, et ils retenaient le regard, comme ce cou que dégageait la chemise, étonnant toujours, d’une blancheur féminine.

Mme de Brugnol lui dit, en ricanant :

— Je parie que ce soir, vous êtes amoureux |

Il répondit avec douceur :

— Donnez-moi done ma cafetière, voulez-vous?

Elle fit :

— Allons... Vous savez ce qu’a dit le docteur : le café vous tue !

Le visage de Balzac s’anima :

— J'ai plutôt peur, dit-il, de l’avoir tué. Donnezmoi ma cafetière.

— Âllez-vous travailler toute la nuit? demandat-elle.

— Toute, fit-il, et elle sera courte... Car cette diablesse de Cousine Bette sera plus longue que je n’avais dit. J'aurai bien le double de feuilles.

— Le double!

— Trente au lieu de seize ! Mais aussi je toucherai vingt mille francs au lieu de dix mille, ce qui est

important pour la collection de tableaux... Madame

de Brugnol, je vous en prie, donnez-moi ma cafetière.

Elle sortit en haussant les épaules. Il se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre du jardin. Il faisait une température étouffante. La nuit qui tombait n’apportait pas le moindre soulagement : le sol et les murs renvoyaient de la chaleur. Balzac fit deux pas dehors. Il regarda sa maison et soupira :

— C'est fou de penser que j'essaye de travailler ici l'été ! J’ai au-dessus de moi un toit de zinc, et au-dessous un blanchisseur qui entretient toute la journée un feu de locomotive... Voilà où je me suis logé... C’est bien symbolique de ma vie! J'aurai accompli la plus grande œuvre de l’époque, dans des conditions à faire pleurer le reste des humains. Mais au fond, c’est là le miracle et. la beauté!

Il rentra :

— Je parie qu'il fait cinquante degrés dans ce cabinet ! Les tableaux vont couler. Il faut que je les enlève.

Il s'approcha de l’un d’eux, qu’il appelait l’ Aurore du Guide.

— Heureuses nymphes | Elles jouent dans l’eau!

Et il ôta sa robe de flanelle, comme s’il voulait s’y plonger aussi. Il se trouva en pantalon gris et en chemise qu'il ouvrit largement sur sa poitrine.

Mme de Brugnol, lèvres pincées, apporta la cafetière. Elle était en porcelaine blanche, marquée d’un chiffre violet, posée sur une veilleuse pareille, dont on voyait par les trous la petite flamme pâle qui, toute la nuit, devait conserver sa tiédeur au breuvage stimulant. Il dit encore :

— Vous avez des cerises, je crois?

— Quatre livres.

— Ce n’est pas trop. Donnez-les.. Merci. Et maintenant bonne nuit, madame de Brugnol!

Les deux fenêtres étaient grandes ouvertes. Il avait sur sa table étroite des papiers épars. Il fit une place pour poser son flambeau, qui était magnifique : un flambeau de ministre, comme il disait, en bronze ciselé, à cinq bougies. Il les alluma. Aussitôt dans leur clarté s’éveilla Le souvenir de Mme Hanska. Elle était à Kreutznach, mais l’an dernier, à pareille époque, il visitait avec elle Montrichard et la vallée du Cher. Il la revit sur la route, souriant sous son ombrelle. Quelle compagne ! Toujours de la grâce, et la lumière de l’esprit ! Il en serait fou de bonheur quand :l l’aurait dans son cabinet, qu’il travaillerait près d’elle. Et il refit le calcul :

— Trente feuilles. Oh! Oh! Mais ça me fera bien plus de vingt mille francs | J’aurai donc dépassé mes paiements. Après la Cousine Bette, je peux commencer :à chercher dans Paris un petit hôtel, où je la logerai, l’aimerai, où elle m’aidera, où elle sera divine, et où... je serai complètement humain.

Il prit sa plume. Un souffle léger accourut du jardin.

— Dieu, fit-il en s’éventant de son large col de chemise, que c’est bon! Et que c’est bien de venir ainsi à l’aide d’un pauvre homme d'écrivain. qui, heureusement, s’attaque à un sujet admirable !

De ses deux yeux, il regardait tous ses papiers ensemb.e ; car c'était cela la Cousine Bette, ces pages étalées, certaines manuscrites, d’autres en épreuves

déjà : comme toujours il avait d’abord dessiné l’ensemble ; puis échafaudé puissamment, et construit dans la hâte; pendant cette nuit, il allait commencer l’ornement.

Il y eut encore une circulation d’air. Balzac épongea son front, puis tout haut : « C’est l’haleine des anges ! Je suis sauvé ! Je vais travailler comme un dieu. De la chaleur et de l’air, le rêve ; car l’âme transpire comme le corps, et je vais tout dire dans un abandon magnifique | »

Tout dire ! Oui, il fallait que ce fût d’une terrible nudité, d’une tragique naïveté, monstrueux et pitoyable. Le désir menant tout. Un bal satanique. Mme Marneffe au centre. Autour, tous les hommes, le baron Hulot, Crevel, Wenceslas le Brésihen, tremblants de passion, même le juge de paix qui vient pour le constat et dit dans un frémissement :

— Dieu, la jolie femme! Quelle perte pour le monde, si elle devenait folle !

Balzac trouva ce trait, comme il venait d’avaler une tasse de café. C’était le départ de feu dont il avait besoin. Désormais il était capable ou de la lueur comique ou de la flamme tragique. Il dominait son sujet. Il distinguait les oppositions de lumière et d’ombre. D’un côté, la Marneffe ou les monstrueuses délices, de l’autre les figures féminines de pureté et de bonté, Adeline, Hortense, aux cris déchirants comme des flèches en plein ciel. Les deux scènes en pendant d’Adeline et de Crevel, la première honteuse pour lui, la seconde où elle est honteuse devant lui Puis il voyait avec lucidité les pages qui demandaient à être éclairées : il fal-

lait ici trente lignes de philosophie sur les dangers de la virginité à l’âge mûr ; là presque un chapitre de souvenirs vibrants comme des battements de cœur sur l'enfer qu'est le travail des artistes. Et ainsi, il était architecte, et peintre autant qu'écrivain. Et il était homme d’abord ; il vivait, il pensait ; son écriture n’était qu’une parole qu’il fixait. Enfin, il tenait son drame, il l’étreignait ; il avait dans ses mains toutes les mains de ses personnages. Il sentait leur moiteur, leur émoi. Il prit sa plume ; et elle partit, nerveuse, pressée. De temps en temps seulement ses yeux étincelaient pour la suivre, mais surtout ils restaient de longues minutes flambants et immobiles, tels deux charbons ; ils voyaient le spectacle intérieur, et le visage était pâle, comme brûlé. Le silence profond de la nuit chaude lui bourdonnait aux oreilles. D’esprit et de corps, il avait une attention de voyant; la main seule restait active ; et on n’entendait que sa respiration, le grincement de la plume, et parfois le grésillement d’une bougie, quand l’air du jardin, par bouffées lourdes, en inclinait la flamme.

Puis brusquement, comme si ses personnages cessaient de le posséder, il se redressait dans son fauteuil, croisait les jambes, passait la main dans ses cheveux. Et c'était lui alors, Balzac, qui se mettait à parler. Il les voyait toujours, mais au lieu de les laisser seulement agir, il se penchait sur eux, les assistait, se donnait, les aimait! En quelques lignes, il montrait la douleur et il indiquait la pitié ; en sorte que nulle part l’œuvre ne restait une peinture impitoyable; mais que partout elle

devenait puissamment humaine, épousant le large rythme de son cœur. Ce balancement qui ne doit pas s’interrompre entre la création de l'esprit et l’afflux du cœur fait seul les grandes œuvres. L’auteur qui constamment ne passe pas de l’un à l’autre, ne reste qu’un auteur : Balzac était un grand homme. Dans les heures où il écrivait, c’était son cerveau qui comprenait, ordonnait, menait, fécondait. Le cerveau, c’est le mâle. Mais que ferait-il, sans le cœur-femelle d’où naît le génie? Les grandes lueurs de l’art aussi bien que de la vie viennent d’un mariage passionné entre le tempérament et la raison. Sans celle-ci rien de viable ; sans celui-là rien de grand. La Cousine Bette est une œuvre immense, parce qu’elle est une peinture de vices et d’horreurs, sans un mot de colère ou de complaisance, ce qui dénoterait une égale faiblesse. Pour les pires de ses personnages Balzac n’est que charité. Il les raconte et il les plaint ; et chaque fois que l'orage est passé, 1l apaise tout par un arc-en-ciel,

Dans les instants où son cœur se donnait ainsi, ses prunelles s’emplissaient d’étoiles, un feu ardent montait à ses pommettes, et sa tempe se gonflait d’une veine serpentine qui était comme le paraphe dramatique du gémie.

Une nuit d’un travail pareil était à la fois décevante de brièveté et pathétiquement longue. Décevante, car Balzac eñt voulu d’un coup finir l'œuvre, avec la rapidité de l’éclair, pour que tout y fût ramassé et sublime. Pathétiquement longue, parce que ce don de soi n’allait pas sans une terrible usure, et qu'en fin de compte quelques heures lui dévo-

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raient sans doute des années d’existence. Mais qu’importait cela? Que la vie soit bonne, ce n’est qu'un superflu. L’essentiel est qu’elle soit grande par le travail et la conscience.

Quand les premières clartés du jour firent pâlir les petites flammes courageuses et fidèles des bougies, il commença de se sentir las. Il avait des reins en bronze ; il respirait mal; les nerfs de la tête le piquaient de mille petites lances aux tempes et sous les yeux. Il se raïdit. Il dit :

— Purgez-vous, carcasse !

Et il avala une centaine de cerises, dont il jetait les novaux par la pièce, au hasard. Il se sentit rafraîchi. Il souffla ses bougies. Le monde lui apparut sous une autre couleur. L’aurore livide, c’est l'heure amère de la journée. Il se vit entrant dans la chambre de Mme Murneffe qui mourait. La plume repartit.…

Il faisait grand jour, le soleil dorait déjà les lilas du jardin, et les mouches réveillées bourdonnaient, quand il trouva pour elle à l’agonie le mot stupéfiant :

— Maintenant, je vais faire le Bon Dieu!

Il en ressentit une joie si forte, qu’elle lui fut douloureuse ; les entrailles lui firent mal, et la main sur le ventre, il dit .

— C’est donc par là aussi que nous enfantons, nous autres |

Puis il se leva. Il était fourbu; il ne pouvait dépasser cet effort héroïque, par lequel il avait donné de l’héroïsme aux plus damnés. Il reprit une poignée de cerises et passa dans le jardin. Il re-

garda le soleil qui montait sur Paris dans un ciel

ingénu. Un coup de feu partit sur la plaine de Grenelle, destiné sans doute à quelque innocent

lapin. Deux volubilis ouvraient leurs fleurs, pures comme des cœurs d’enfant parmi les feuilles de la vigne en plein vent qui bordait le jardin au-dessus de la rue. Tout était clair et souriait. Une voix appela : c'était Mme de Brugnol. Il fit en chantonnant :

— Qu'est-ce qu’il y a au service de madame?

Puis il s’avança vers son cabinet. La dame avait disparu. Mais il aperçut une lettre sur sa table. Oh! c'était de Mme Hanska ! Il se jeta dessus.

— Éveline ! Ma chérie !

La petite enveloppe longue, le cachet précieux, la chère écriture! D’une main tremblante, il la porta à ses lèvres, et les yeux pleins de larmes, il la baisa de toute son âme.

Il était en train de répondre à Mme Hanska, l’après-midi du même jour, lorsque Mme de Brugnol annonça Mme Balzac.

— Qu’elle entre ! Qu’elle entre, avant que je sois fondu ! s’écria joyeusement Balzac. Ah | ma mère, je vis dans un four ! Regarde : je coule sur mes papiers ! |

— Mon pauvre enfant, soupira Mme Balzac, qui était malheureuse de tout, tu ne seras donc jamais heureux de rien ! Quand te verrai-je apaisé, ne pestant plus contre les choses, ni contre les gens?

:— Bientôt, chère mère ! dit Balzac, en se levant. Dès que je serai marié à la comtesse Hanska |

Les yeux de Mme Balzac n'avaient pas encore croisé les siens. Sa petite tête mince, serrée entre son chapeau-capote et ses larges brides, elle lançait des regards éplorés au plafond, aux murs, au jardin. Et elle reprit entre deux soupirs :

— Encore un mariage qui n’est qu’une chimère |

— Chimère, ah! par exemple!

— Comme tous tes projets, mon pauvre enfant !

— Comme tous mes projets, tiens, pas possible !

Il était bien campé sur ses jambes ; il croisa les bras.

— Mon œuvre était un projet. Ne suis- je pas en train de la réaliser?

— Dans quelles conditions !

— Elles sont mauvaises, je l’avoue, fort mauvaises (son visage s’empourpra). Mais elles seraient meilleures, si ma famille mettait du sien!

— Ta famille! Elle subit le contre-coup de tes fantaisies. Si j'ai eu une vie étroite et misérable…

— Oh! ma pauvre mère, nous en sommes encore IER EE

Balzac se laissa retomber dans son fauteuil et prit sa tête dans ses mains.

— Ce n’est donc rien, reprit-il avec une infinie tristesse, que d’être la mère d’un homme qui cherche à s’élever et à devenir glorieux |

Mme Balzac haussa les épaules. Il vit le geste, et continua durement :

— Ce n’est rien, hélas ! Personne n’est prophète dans son pays! Eh bien, puisque c’est toujours la guerre avec les miens, puisqu'on ne me juge que sur la lettre et non sur l’esprit, puisque par derrière, ma sœur, toi, mon beau-frère, tous, vous passez votre temps à papoter... sur ce que vous ne savez pas, je vous annonce en tout eas, qu'il est inutile de rien dire contre cette femme, qui sera la mienne en dépit de tout, que vous le vouliez ou non, que vous le croy ez ou pas!

— Oh! mais... dit Mme Balzac, qui perdait son souffle (et elle s’était levée, brandissant son om-

brelle). Oh! mais nous te connaissons! Nous savons que tu nous mènes |

— Ceci est encore une calomnie ! cria Balzac à tue-tête. Je ne mène personne, que moi ! Et chaque fois que j'ai mené quelqu'un, c’est que ce quelqu'un suppliait pour être mené! Je ne demande qu’une chose à ma chère, à ma sainte famille : la paix ! Si ma mère n’habite pas un palais, je n’en habite pas un non plus. Je suis logé dans une maison de prolétaires, au-dessus d’un blanchisseur ! Mais moi, j'ai un idéal, tandis que ma famille n’en a pas. Moi, j'ai une œuvre à faire, et ma famille ne l’a pas encore comprise. Cette œuvre s’appelle la Comédie humaine. | Elle avance, mais mes forces déclinent : il faut donc que je me hâte. J’ai besoin d’un foyer, d’une vie intérieure. Je l’aurai grâce à une femme admirable — dont vous pouvez tous rire (en France, l'ironie est la suprême intelligence l). Et je vais partir là-bas, dans cette Pologne que vous ignorez eomme le reste, car vous croyez que le monde se limite à Paris, et que Dieu a fait l'effort de la création pour vous entendre émettre à présent vos jugements profonds.

— Honoré, je ne te permets pas. Je me retire | fit Mme Balzac.

— Comme d’habitudel reprit son fils. Ah!

maman! Ton cœur est en silex. J’ai une volonté de fer. Dès que nous nous rencontrons, il part du feu!

— Tu regretteras tes paroles et tes actes quand je serai morte ! hurla Mme Balzac dans la cour.

Balzac lui fit adieu de ia main et rentra dans son cabinet. Il étouffait.

— Morte! La malheureuse! Elle sait bien qu’elle m’enterrera.

Il s’épongea la front, et reprit sa plume, pour continuer la lettre à sa bien-aimée .

« Vous savez, écrivit-il, que je n’ai jamais eu de mère. Sitôt au monde, J'ai été envoyé chez un gendarme jusqu’à l’âge de quatre ans. De quatre à six, on m'a mis en demi-pension, et à six ans et demi, envoyé à Vendôme. J’y suis resté jusqu’à quatorze. ans, et n’ai vu en tout ma mère que deux fois. Ah! Éveline chérie, en comparaison de moi, tu es sur des roses avec les tiens! Mon aimée, serrons-nous l’un contre l’autre. Ne m'’abandonne jamais. Tu me tiens lieu de mère, d’amie, de sœur. Tu es ma maîtresse. Tu seras ma femme | »

Et fermant les yeux, il revsyait défiler, en prestigieuses images, tous ses rendez-vous avec elle, dans les grandes villes d'Europe. Neuchâtel : quelle jeunesse | quel éclat ! Genève ! Oh ! cette robe ! Il sentait. qu’il la verrait en mourant. Saint-Pétersbourg : le: salon bleu de la Néva. Comme elle parle ! Comme: elle dit des choses profondes ! Et qu’elle est belle !! Ëve... la bien-nommée ! Car elle est seule sur terre: à avoir tant d'esprit, cette gentillesse, ce charme: féminin !.….

Avant même de retourner la voir et de la décider: au bonheur si attendu, si mérité, — car, sans doute, elle est unique, mais il l’est aussi : y a-t-il deux: hommes capables d'écrire ce qu'il vient d’écrire! cette nuit? — avant de partir pour la Pologne, il pensa qu’il fallait, de toute nécessité, trouver: dans Paris une maison : celle-ci... n’était qu’un

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refuge, un débarras. Êve n’y serait pas entrée sans pleurer de chagrin. Elle qui habitait un palais, avec cinquante serviteurs |

Cette idée n’effrayait pas Balzac. Il avait dans la vie la confiance sans limite des âmes généreuses. Depuis longtemps déjà il cherchait une demeure. Le fait qu'il n’en avait pu acheter aucune ne le désespérait pas. Il en déduisait au contraire que le destin lui en réservait une autre : c’est celle-là qu'il s'agissait de découvrir : il n’y pouvait manquer. Allée des Veuves, aux Champs-Élysées, il se rappelait — dans ce quartier admirable, le premier du monde! — un petit hôtel charmant. Il l'avait désiré : on le lui souffla ! Près de la Madeleine, n’était-1l pas tombé sur une occasion? Affaire spéculative : dans dix ans, c’est là que serait Paris. L'argent lui avait manqué. Enfin, place Saint- Georges, un soir, il découvrait la plus belle demeure parisienne. Hors de prix. Ah ! renoncer à cela, quel crève-cœur |

Il se remit à courir partout, et écrivit à Mme Hanska : « Partout, tu m’accompagnes. Donc, je vais trouver | »

Il trouva. C'était dans la rue Fortunée, nom charmant, à vingt mètres du faubourg Saint- Honoré, un pavillon qui était un reste des habitations luxueuses du financier Beaujon.

€ Une merveille! annonça-t-il à sa chère Eve. Une merveille... qui n’est pas une folie ! » et il en signa l’achat avec une joie d’enfant. Ce qui l'avait décidé, c’était une décoration intérieure en boiseries, dont il disait : « Elle est si belle, qu'il n’y

on

aua pas plus de quatre mille francs à dépenser pour meubler le tout ; car elle vaut tous les meubles du monde. Cette boiserie me fera économiser quarante mille francs ! » C’était des paroles de voyant. Visions magnifiques; paroles emphatiques. Puis, il fallut s’adresser à des entrepreneurs pour mettre la demeure en état, et le calvaire de la réalité commença. Mme de Castries, qu’il voyait encore, lui dit un jour :

— Eh bien... il paraît que vous avez acheté...

— Ne m'en parlez pas! s’écria-t-il. C’est horrible ! Une caserne ! Je vais la revendre |

Mais une seconde vision vint l’apaiser. Ce petit hôtel avait des remises et des écuries confortables ; et 1l pensa :

— C’est une occasion unique à Paris, dont je sentirai tout le prix, dès que je pourrai avoir des chevaux |

D'ailleurs, même si cette maison avait des défauts graves, c'était à lui d'y remédier, de la faire sienne. Une maison n’est belle que quand une intelligence l’habite et la sait transformer. L'important était qu’elle existât. Quand Ëve y viendrait-elle?

Ce fut plus tôt qu’il ne pensait, car il connut ce grand bonheur imprévu qu’elle vint à Paris au début de 47. Dieu ! le plus cher de ses rêves ! Après Vienne, Saint-Pétersbourg et Rome, Passy allait donc prendre place parmi les villes sacrées | Son petit pavillon pauvre, qu’il trouvait affreux, dont il disait : « Il a l’air d’une guinguette, dont le patron aurait fait failhte, 1près y avoir vu mourir sa femme, six enfants et trois douzaines de ses clients ! » lui

parut rayonnant, le matin où son Eve arriva. Il s’adressa à ses tableaux : «Brillez, chefs-d’œuvre ! » et aux oiseaux du jardin : « Chantez pour elle, mes petits | » Puis, c’est lui qui chanta, lorsqu’elle parut, divinement belle.

— Ah! laisse-moi te regarder, t’admirer ! Comment est-ce le même esprit qui est capable de dire sur Dieu tout ce que tu sais dire, et de trouver des détails ravissants qui font de ta toilette un enchantement des yeux et de l’âme ! Tu as des bas de soie grise, du ton exact que je préfère, avec de petits brodequins simples, presque aussi délicieux que ton pied... Et ce filet de rien au bas de ta robe | Et cette mante, qui, des reins que j'adore, à ce cou si amoureux, à l’air de voiler tout ce qu’elle laisse voir, parce qu’il faut que ce soit vu, puisque c’est divin ! Enfin, ce chapeau, aux rubans frais comme des fleurs, laisse que je l’enlève moi-même, et que je découvre ton front, tes cheveux, tout ce que j'aime, tout ce que je vais embrasser follement, car je suis peut-être fou, mais tu es mon unique trésor, et tu me consolerais, chère âme, des douleurs du bûcher |

Mme Hanska se laissa faire, puis elle regarda de tous ses yeux ce pauvre étroit logement, et, sans faire de comparaison déplacée, elle dit avec un bon rire, derrière son face-à-main :

— Quelle vie curieuse, dans votre Paris! Vous habitez des cages à mouches !

— Mais oui, il n'y a plus de place! reprit Balzac en riant aussi. Il faut bien se tasser. Tout le monde veut profiter du fluide, que tu vas ressentir,

ro

auquel tu vas ajouter. Ah! joie de ma vie, passion de mon cœur, dis-moi comment se porte ta fille... et ton gendre.

— La chère petite va bien ; j’eus le cœur gros de la quitter.

— Près de ton Honoré, parions que tu l’oublieras | Tu es à Paris, songe donc, tu vas être émerveillée | Et tu croiras enfin que quand je t’annonce : « Notre vie aura un soir magnifique ! » ce n’est pas une invention de cette grosse tête, dont il est vrai qu’un somnambule a dit un jour : « Oh! oh! mais c’est un monde | » Paris aussi en est un, mon amour. Et il nous appartiendra. Sur place, tu pourras comprendre ! Car tu m’apportes exactement ce qui me manque. Îci, je suis dans la retraite : je prépare; mais cette maison, bien entendu, ne te convient pas. Elle est charmante, remarque : Rousseau l’aurait aimée, parce que Mme de Warens aurait dit : « Comme j'aime cette vigne en plein vent ! » Mais à nous deux, ce qui nous convient, c’est une vie forte et réglée, aristocratique, c’est-à-dire la meilleure par le style, les manières, le cadre, aussi bien que par les serviteurs. Rien de laissé au hasard. Plus je vais, plus j'ai horreur de la vie de bohème. Plus je vais, plus j'ai une conception catholique de la vie. Une maison doit être pour l’homme ce qu'est l'église pour Dieu : de l’ordre, le plus d’ordre possible !... Et toi, tu seras la lampe qui ne s’éteint pas dans la chapelle ! ,

Comme Mme de Berny, comme Mme Carraud, comme Mme Récamier, comme Mme d’Abrantès, comme toutes, Mme Hanska ressentait une ivresse

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à l’entendre. Quand, seule, elle amassait des arguments contre lui, ce n’était jamais que des idées froides : elle-même en demeurait glacée. Mais voici qu’en un instant il répondait à tout avec cette chaleur de vie dont il était prodigue, ce visage clair, ce geste vif, cette confiance gaie, cette voix qui chantait tout le plaisir de son âme. Comment ne pas le croire? Comment, au moins, ne pas lui dire qu’on Paimait?

Elle le lui dit, en se laissant prendre des baisers. Puis elle allait glisser à des remarques jalouses. Elle ouvrait la bouche. Il avait des yeux dévorants et un cœur de devin.

— J'ai été au bal masqué, fit-il, on vous l’a peut-être dit, mon ange. Je voudrais qu’on vous leût dit ! J’y étais avec une femme ! Devinez son nom... Vous la connaissez. Un petit effort. Vous y êtes ! Mais oui, j'étais avec ma sœur !

Et il riait encore. Puis, sérieux :

— $Sais-tu que ma chasteté effraie Nacquart? Il m'a dit : « Avec votre vie monacale, il faut que vous preniez tous les matins une infusion de pensée sauvage !»

Le sujet était épineux. Mme Hanska resta rêéveuse ; puis elle eut un ricanement :

— Vous voyez toujours Mme de Castries?

Il soupira :

— La pauvre ! Elle est devenue bien laide. Ne parlons pas de choses tristes. La Comédie humaine avance à pas de géant. C’est un monument formi dable, Dès qu’il sera achevé, la grandeur s’en imposera, et ce sera un tel succès que nous aurons sur-

le-champ tout le marché européen. Je gagnerai trois cent mille francs par an. Nous en économise-. rons cent cinquante : en dix ans, tu vois ce que nous aurons! Honoré de Balzac capitaliste : quelle rumeur dans les petits journaux |

On eût pu croire que de telles paroles il ne les trouvait que dans le premier moment de joie, quand Êve arrivait. Mais, tout le temps du séjour à Paris, ce fut la même fête poétique, qu’à propos de tout il sut renouveler. Son imagination dorait la vie : des désirs de son cœur il faisait des vérités éblouissantes. Montrait-il ses tableaux, pendus n'importe comment dans son humble maison, c’était la première galerie du monde... à condition, bien entendu, qu’on fît abstraction du local, et qu’on voulût supposer les chefs-d’œuvre qu’il annonçait à la place de quelques toiles douteuses, lesquelles seraient bientôt supprimées.

— Je ne veux, affirmait-il, que des œuvres capitales !... Tenez, comme celle-ci !

Et il montrait à Mme Hanska, lui prenant la taille, un tableau qu’ensemble ils avaient acheté aux environs de Rome: Elle croyait se souvenir que le marchand avait vite consenti un énorme rabais.

— Ce tableau-là, dit Balzac, l'Italie l’a laissé partir en frémissant !

Bref, ses toiles représenteraient bientôt une seconde fortune — le complément de son œuvre.

— Avouez, disait-il, que de loin vous n’y croyiez pas! Ah! ma chérie, j'ai l'intuition des grandes choses. Je guette un Van Dyck qui vous donnera de

l’éblouissement... Qu'est-ce que vous regardez? Mon mouchoir? Je vous comprends. Il a été ourlé par les saintes filles du premier couvent de Paris. Je vous mènerai dans ce couvent-là.

Il lui avait loué près de l'Étoile un appartement ouvrant sur un jardin, où chaque matin il courait la chercher, d’un pied si léger qu’il arrivait toujours en se croyant raJjeuni :

— Je suis en train de maigrir, m’amie ! À partir d’aujourd’hui, j’ai décidé de supprimer les trois quarts de mon pain : je me crois sauvé | En route!

Mme Hanska était une femme cultivée, toujours avide d'apprendre. Elle fut transportée par Paris, où la grande histoire surgit à chaque pas, sous la forme de belles pierres, de rues et de places qui évoquent de grandes figures ou des heures pathétiques. Puis visiter Paris en compagnie de Balzac, c'était entendre le poème du passé, dont sa mémoire connaissait toutes les noblesses, et que son amour douait d’un prestige inoubliable. Ce n’était pas cette eau claire et fade, passée au filtre des documents authentiques ; c'était un vin ardent, l'effet de son cœur ensoleillé Mme Hanska buvait, s’échauffait, croyait. Il était admirable, inlassable. En lui montrant ce qu’il connaissait, il découvrait encore pour son compte. Apercevait-il une cour? Il ertrait. Un vieil escalier? Il montait. De degré en degré, il bâtissait une histoire. Il sortait de là tout couvert de plâtre. Elle disait : « Ohl... Vous avez sali vos gants. et votre redingote. » Il répondait :

— Bah! Je viens d’avoir une idée qui sera une fortune. J’aurai de quoi m’en acheter bien d’autres |

Dans le présent il ne devinait pas que le passé, mais l’avenir. Un terrain à vendre était pour lui l’occasion d’un roman personnel. Il devenait aussitôt propriétaire ; et c'était des spéculations, des plusvalues, un champ nouveau pour l’activité dévorante de son esprit, qui ne cessait jamais d’avoir besoin de concevoir.

Enfin, il mena sa chère comtesse dans le petit hôtel de Beaujon, où, avait-il dit, « les ouvriers travaillaient à force » ! Ils en trouvèrent deux endormis, et un troisième qui mangeait.

— Voilà les résultats du gouvernement de Louis- Philippe ! grinça Balzac entre ses dents. Passons! Je ne veux même pas les voir ni leur parler, car j'entrerais dans une de ces colères de lion, tout à fait disproportionnée avec les facultés de ces individus. Viens voir tout de suite ce qui est important dans cette demeure, ce que je ne t’ai pas dit encore, car je voulais t’en ménager la surprise, en voir l'effet sur ton beau front, où je sais lire tes chères idées ! Cette maison est adossée à une chapelle, la chapelle Saint-Nicolas, dépendant de l’église Saint- Philippe-du-Roule. J’ai la clef de la chapelle, et la tribune en est à nous. Ainsi, tu sortiras de ta chambre, tu feras deux pas, et tu pourras prier Dieu, chez toi, devant un autel, au pied d’un tabernacle, comme dans les châteaux! C’est la seule maison de Paris, tu entends bien, que je connaisse ainsi | Ta piété et tes habitudes religieuses sont un des traits les plus précieux de ta chère âme... Tu comprends maintenant pourquoi je voulais acheter !

Elle réfléchit, puis, simplement :

— Hélas ! les valeurs baissent ! Voilà le Nord à 175 francs.

— Qu'est-ce que cela? s’écria-t-il. Tout ici est en boiseries. Nous aurons besoin de très peu de meubles !

Elle ne fut pas de cet avis. Alors il fit volte-face :

— Eh bien, j'ai vu à Tours des commodes et des sièges Louis XVI, admirables, et pour rien! Je t’en prie : pas d'inquiétude. Nous touchons au bonheur. Tu ne peux pas te représenter ce que sera cet hôtel, l'hôtel où tu recevras, et où tu domineras Paris. Mais moi, je le vois, et je fourmille d’inventions ! Quand vous reviendrez ici, madame de Balzac, tout sera fait, tout sera ravissant, et la littérature entière en crèvera d’envie |

Mme Hanska venait de quitter Paris, lorsque Balzac, un matin, rencontra Lamartine dans une des sombres allées d’arbres, plantées entre la Chambre et les Invalides. Il marchait d’un pas de jeune homme ; il était rayonnant.

— Vous avez l’air heureux | ne put s'empêcher de dire le poète.

— Ah! fit Balzac, je connais la félicité des anges ici-bas ! J’aime et je suis aimé !.. Et par une femme charmante et éminente, mon bon ami. Jeune, libre, riche, — riche à millions ! Il n’y a plus, pour s’opposer à notre bonheur, que quelques petits obstacles matériels — affaires à régler, des papiers à mettre en ordre, — autant dire rien : vous voyez un homme au comble du bonheur ! Dès que je serai marié, je vous ferai signe. Vous êtes l’honneur de la poésie française, done un des premiers que je tiens à

présenter à ma femme. Et je vous recevrai dans un palais, mon cher, un palais que j'ai trouvé dans Paris! Je ne vous en dis pas plus. Au revoir! Pensez à moi!

Était-elle donc partie en faisant des promesses fermes? N’était-ce pas lui encore qui interprétait son sourire? La Joconde, toujours ! L’été passa : ses lettres étaient d’une femme... adorable, mais qui ne précisait rien. Il résolut de partir pour la Pologne.

Il se rendit à l’ambassade russe, faire viser son passeport. Un attaché le reçut, qui dit le soir à l'ambassadeur, et répéta dix fois dans la semaine :

— J'ai vu Balzac! Le garçon m’a apporté sa carte. J’ai dit : « Faites entrer ! » Et 1l est apparu un petit homme gros, gras, figure de panetier, tournure de savetier, envergure de tonnelier, allure de bonnetier et mise de cabaretier !

Il ajoutait un détail satirique à chaque répétition, et 1l s’esclaffait.

Balzac fit un voyage admirable. Huit cents lieues en huit jours. En plus d’une petite malle il emportait un panier dans lequel il avait pour la route du biscuit de mer, du café concentré, une langue, une bouteille clissée pleine d’anisette. Il but de cette liqueur au nez des douaniers allemands, leur expliquant dans un français plein d’éclat que l’Allemagne était un pays mortellement ennuyeux. Le même champ plat pendant douze heures : ce n’était pas supportable aux honnêtes gens ! Tandis que la Pologne, ah ! qu’elle lui plut tout de suite avec ses maisons de bois et ses paysans vêtus de peaux de

moutons! Mais la maison de Wierzchownia fut une autre surprise : son cœur depuis ‘quinze ans, voulait l’imaginer. Bien en vain! Quelle étrange chose ! C'était un palais noir et blanc. Son cerveau français n’avait pu concevoir cela. Un palais à la fois grec et poméranien, — riche, puissant, triste. Il pensa tout de suite à un décor pour une /phigénie, écrite par Schiller… Mais sa chère Eve demeurait là ; c’est là qu’elle l'avait lu et tant aimé ; c’est de là qu'était partie la première lettre, qu'il savait par cœur aussi bien que son Pater. Il s’enthousiasma et répéta dix fois : « Quelle splendeur ! » Il était plein d’amour : il pouvait tout voir ; devant tout il serait ravi. Ah ! les poêles en faience ! Quelle merveille ! En Pologne au moins les hommes savaient se chauffer! Et avec de la paille! Quelle idée de génie ! Et 1l y avait des sonnettes dans les murs |! Et toùt était d’une richesse, d’un goût, d’un luxe, d’une perfection |

— Chère Eve, dit Balzac au bout de vingt-quatre heures, je n’ai pas seulement l’impression d’être loin de France, d’avoir parcouru en huit jours le quart du diamètre de la terre — ce qui déjà est étourdissant — mais je suis dans un autre monde... un monde où il y a des reines, qui ne portent pas leur titre. Voilà ce que vous êtes! Car ce n’est pas un domaine que vous avez, c’est un royaume avec tous les métiers attachés à votre maison : un pâtissier aussi bien qu’un tapissier, un cordonnier, un tailleur !

— Qui vous fera si vous êtes sage, dit Mme Hanska, un paletot polonais, dont le drap

viendra d’une fabrique toute proche de la propriété.

Balzac s’extasia :

— C’est admirable !

— Et on vous le doublera en renard de Sibérie. Et vous aurez l’air d’un éléphant |

— Admirable! répéta Balzac. Vous possédez tout, et chacun est à sa place. C’est la vie de congrégation étendue au domaine, comme elle le fut à la cité, durant le moyen âge, chez nous. Régime de paradis ! J’en ai, pour moi, rêvé toujours. Voyez la façon dont vous commandez à vos serviteurs ! Et la bonne volonté avec laquelle ils servent | Comment s'appelle cet homme magnifique qui m’a apporté ce matin mon café au lait?

— Tomash. Tomash Goubernatchouk.

— De plus en plus admirable ! Il a un nom barbare, mais son attitude prouve la plus haute civilisation. Il se prosterne quand on lui parle. J’adore qu’on se prosterne | J’ai l’impression qu'il n’y a plus qu’en Russie qu’on sait gouverner. Notre succédané de roi français aurait dû m’accompagner dans mon voyage.

— Où l'aurais-je logé, grand Dieu? dit Mme Hanska.

— Comment ! reprit Balzac, émerveillé par une enfilade de trois salons, croyez-vous que le pauvre homme ait seulement le quart de ces merveilles aux Tuileries, où il vit comme un ladre !

Et, montrant au mur parmi des paysages et des tableaux de sainteté, un portrait de Mme Hanska, et d'Anna petite-fille :

— Il n’a rien, surtout, qui vaille cela !

Puis, tourné vers une autre peinture, qui le représentait en froc de moine, par Boulanger :

— Celui-ci est devenu une croûte hideuse. On dirait qu’il fut peint au bitume. Où le malheureux a-t-il acheté ses couleurs?

Mais c'était la seule chose qu’il critiquât dans cette demeure princière. Sa chambre le ravissait. Elle avaït deux faces, deux vues, deux poésies : d un côté, les bois, tache rude et sombre ; de l’autre, tout le dessin du pare, qui, par les beaux soirs, offrait au soleil couchant un lit magnifique. Cette chambre était en stuc rose : elle possédait une cheminée profonde. Mme Hanska avait fait de sa main un petit écran en tapisserie ; elle avait dessiné un chasseur au coin du feu ; et, à ses pieds, un chien rêvait, devant la dépouille d’un canard sauvage.

Dans cette chambre, au repos, Balzac méditait à perte de vue et avec ravissement sur « l’affaire » superbe qu’il était en train de réussir. Cette fois, par son génie, il avait tout de même atteint la fortune ! Dieu a bien des manières de payer ses créatures. Une lectrice polonaise lui faisait gagner à elle seule tout ce que les Belges lui avaient fait perdre. Et en plus de ses immenses richesses, elle lui donnait son amour, le plus éperdu et le plus élevé, et son intelligence si fine, au jugement de laquelle il devait tant. Qu'il avait eu raison de lui dire qu’elle dominerait Paris |

Il le lui répéta. Oui, oui, elle ouvrirait un salon littéraire, qui serait tout de suite le premier, parce que ces salons-là sont d’ordinaire tenus par des per-

ruches ou par des femmes du monde incultes. Une grande dame, d'’illustre maison, alliée aux plus nobles familles, et spirituelle, et belle, ah! elle serait reine au bout d’un mois, — son vrai rôle |

— Ma chérie, ajoutait-il, tu fais tout princièrement, et c’est ce qui me donne à tes côtés une continuelle exaltation. Ta fille, ceite enfant qui m’a sauvé dans ton esprit, en luttant contre sa hideuse tante, quelle éducation tu lui as donnée |! Je suis toujours dans l’admiration de l’entendre raisonner de tout, comme elle fait, avec hauteur! Ah! tu vas rire de mon peu de modestie, qui n’est que de l'amour : il me semble que je l’aurais élevée de même; et parfois, quand je la regarde, je me demande si elle n’est pas à moi!

À table, il s’attendrissait :

— Vous savez, mes amis, que je vous devinais parfaitement, du fond de mon Passy. Vous, chère comtesse, Majesté Lou-Loupienne, je vous mettais là ; et toi, Anna, je te voyais comme si je t'avais faite |... Et ta mère était triste sans moi... Et votre menu, pas fameux sans mes plaisanteries !

En promenade, il ne cessait de chanter les louanges de la Pologne. Dans les villages, au milieu des cultures, devant les gens et leurs costumes, il s’ébaubissait :

— Quelle force naïve ! Quelle abondance !

Puis, comme il avait l'esprit politique, il lui suffisait d’un vaste champ de blé pour faire des déductions comme celle-ei :

— La Russie et l'Angleterre sont les deux seules puissances réelles. Et l’Angleterre est factice, tandis

que la Russie est positive, car elle possède les grandes matières premières.

Rencontrait-il, sous un toit de chaume, un paysan qui travaillait le fer? C’était un Benvenuto Cellini poussé en pleine Ukraine! champignon merveilleux ! Parcourait-il une forêt de chênes qui appar- | tenait aux Mniszech? Aussitôt, il mettait sur pied une entreprise de grande envergure : les compagnies de chemins de fer français étaient en train de créer leurs réseaux. Elles avaient besoin de chênes pour leurs traverses. Il fallait leur signaler ces bois-là, les forcer même à les acheter. Sans perdre une minute, il allait écrire à Surville.

— Ho avez soixante mille pisds de chênes de dix mètres de hauteur, et de dix pouces de diamètre, expliquait-1il en dînant. C’est une dimension qui manque en France : ils seront tous enchantés ; ils vont sauter sur la proposition. Et alors, je vous dis, moi, que nous bee gagner cinq francs par traverse, au minimum! Quatre cent cinquante mille francs de bétegoads comme rien, voilà ce que je vous annonce ! Et si nous sommes un peu habiles, ce qui est l’a b c du commerce, nous pouvons nous faire douze cent mille francs. J’ai expliqué tout cela à Surville, garçon remarquable... malheureusement un peu lent à mettre en train. Je vais écrire à Laure, qui le décidera !

Les deux lettres parties, il n’y pensait plus. Il lui fallait toujours créer du nouveau, et il disait à Êve, en savourant son bonheur :

— Ma chérie, nous sommes si heureux, nous communions si bien par l’esprit et le cœur, que

nous devrions ensemble faire une grande chose : écrire une pièce, l’œuvre la plus facile. ou la plus difficile. La nôtre serait difficile. Rien ne me presse de rentrer : nous avons devant nous l'hiver et le printemps, pour la concevoir, la porter, l’ajuster. Courage ! Essayons !

Il ne venait pas de dire cela que, dans son courrier, il trouvait l’impérieuse obligation de regagner précipitamment Paris. Ses éditeurs le mettaient au pillage ! Il y allait de l'avenir de la Comédie humaine! C'était vingt ans d'efforts anéantis | Mais. il ne serait absent qu’un mois. un ou deux... enfin, le minimum | Il s’arracha à tout ce qu’il aimait, reprit trains et diligences, et rentra à la fin de février 48, en pleine Révolution. Elle ne le surprit pas, mais elle le navra, Il dit avec dégoût :

— Il ya longtemps que je la vois venir, la hideuse République ! Et ce n’est que le commencement de la fin. Nous tomberons aux pires démagogies |

Le 24 février, il entra avec le peuple aux Tuileries. Dans un remous de foule, un de ses amis Champfleury l’aperçut, au milieu de la salle des Maréchaux.

— Vous ici! lui dit-il tout bas. Vous, le défenseur des traditions monarchiques |

Balzac était très pâle. Il répondit sur le même ton :

— Je suis venu chercher un morceau de velours du trône.

Quand il revint à Wierzchownia, six mois après, c'est effectivement la première chose qu'il sortit de sa valise :

— Voilà, ma pauvre chère, dit-il tristement, une relique de ce qu'était la vraie France, royaliste et catholique ! Elle a été un peu gâtée par :2 contact du derrière d’un prince qui n’était qu’un demi-roi. Mais combien ce derrière-là valait mieux encore que les visages que nous verrons |

Il était désolé par la politique ; il ne l’était pas moins par ses propres affaires. Les travaux de la rue Fortunée n’avançaient pas. Il avait décidé d’y installer sa mère, méticuleuse et scrupuleuse : mais saurait-elle commander? Enfin la littérature était dans le marasme ; les éditeurs craintifs et bougonnants ; les confrères ‘envieux ; le public sur le quivive, et se moquant bien des livres.

— Ah! mes amis, dit-il, si je ne vous avais pas!

Qu'il était triste malgré sa joie de revenir dans ce foyer, dont il ne pouvait plus désormais se passer. Manque de force. Il n’avait plus le courage de vivre solitaire. Il était si déprimé qu’au premier froid il tomba malade, et gravement. De quoi? De tout. Les poumons semblaient bien affectés ; mais, dans sa vie physique comme dans sa vie morale, c’est le cœur qui menait le reste, et c'était lui le grand affligé. Tantôt il toussait, étouffait. Tantôt il éprouvait une faiblesse générale ; tantôt il se croyait empoisonné |

On fit venir deux médecins réputés, le père et le fils, les docteurs Knothe. Le premier avait vu tant de morts imprévues et de guérisons mystérieuses qu’il ne savait trop à quoi croire. Et il crut le tirer d'affaire : pourquoi pas? Le fils était jeune ; il professait des théories sans souplesse ; il dit à

Mme Hanska : « Madame, il est perdu! » Et c’est dans les secours du fils que le pauvre Balzac se sentait le plus de confiance. Il prit, guidé par lui, du citron pur : par jour sept, huit citrons qui le firent vomir affreusement. En sorte que le père lui inventa une poudre. Et tous deux enfin l’abandonnèrent à son destin d'homme qui s’était usé, et pour lequel personne au monde ne pouvait rien, alors que, comme il le disait, il avait tant fait pour les autres |

Il restait dans un fauteuil tout capitonné d’oreillers, devant sa grande cheminée, où il suppliait Tomash d’entasser des arbres entiers, grelottant de fièvre, tandis que la neige glacée tourbillonnait autour de la maion. Ses yeux brillants allaient de la fenêtre, qui lui offrait une vision toute blanche, au feu tout rouge : invinciblement il pensait à la retraite de Russie et à l’incendie de Moscou. Est-ce qu’il n’était pas un second Napoléon? Et il songeait, dans un frisson, que peut-être des tempéraments semblables ont les mêmes destinées, et qu’il était venu, comme le grand chef, se perdre dans les steppes russes. Puis la porte s’ouvrait. C'était Eve! Ses songes mauvais se dissipaient sur-le-champ ; et il refaisait avec elle des projets d’avenir, jusqu’à ce que, souriante et sans en avoir l’air, elle évoquât le passé... qui était tellement plus sûr!

Il passa l'hiver avec des hauts et des bas. Il essa ya de travailler ; il travaillait mal. Mais il était soigné comme on do l'être au ciel ; 1l se répandait alors en actions de grâces, et il écrivait à sa mère, qui, à son tour, faisait une lettre pour remercier

« Madame la Comtesse ». Les nouvelles de France étaient bien mauvaises. Ce pauvre Surville se rongeait. Les affaires ne marchaient pas.

— Tant que la monarchie ne sera pas rétablie, soupirait Balzac. et je ne vois pas qu’elle soit près de l'être...

— Oh! Louis-Napoléon, reprenait Mme Hanska, c’est tout de même un progrès!

— Bah! Vous savez ce que m’écrit mon ami Laurent-Jan, l’homme le plus spirituel de France : c’est une échelle pour nous retirer de l’égout de la République ! Non, je ne vois rien en beau. Il n’y a qu’une solution au malheur : oublions et aimons-nous! Mon Êve, ma vie, ma lumière, mon étoile, à quand le mariage?

— Mais... aux beaux jours ! disait-elle.

Il fut si pressant qu’elle consentit enfin à ce qu’il demandât au tsar l’autorisation de l’épouser : la loi russe l’exigeait. Et il ne doutait pas de l’obtenir : était-il pour rien Balzac? Or, elle lui fut refusée. Il n’en eut pas positivement du désespoir, puisqu'il y a toujours un moyen de tourner les lois ; Mme Hanska pouvait par exemple être libre, en abandonnant sa fortune à ses enfants; mais il fut si blessé qu’il sentit ses forces qui l’abandonnaiïent. La gloire n’était donc rien, et il avait usé sa vie pour la gloire | Au lieu de lui redonner de la force et de la sève, le printemps, comme il arrive aux organismes que brûle la fièvre, vint mettre en lui tout son désordre, et la maladie de cœur, en une semaine de juin, fit d’horribles progrès. Ah ! cette fois, c’était bien fini : la terre l’appelait ! Question de jours ou d’heures :

il était comme un arbre foudroyé. Il disait à sa chère garde-malade : « Ma tête pèse plus que la coupole de Saint-Pierre. » Et la seule chose qui le retenait à la vie, c'était ce souvenir de leur voyage à Rome :

— Que vous étiez belle et...

Il n’achevait pas. Des étouffements, des vomissements le secouaient, le déchiraient, l’anéantissaient. Un soir, après tout un jour de souffrances, 1l apprit que la foudre était tombée sur un moulin et l'avait incendié. Il dit : « Je suis dans le même état. Il ne reste rien de moi!»

— Ami, ami, faisait Mme Hanska de son lent accent prenant, vous avez une belle robe de chambre circassienne en termolama :il ne vous est plus permis de désespérer de la sorte |

Alors, il souriait, se sentait mieux, disait :

— Oui... vous vous rappelez, c'était mon rêve depuis Genève... depuis que j'avais vu la vôtre!

Et il avait la force de lui dire encore des mots d'amour, dont elle restait si troublée qu’elle interrogea de nouveau les médecins. Elle apprit des deux cette fois qu’on ne le pouvait guérir, et elle commença de concevoir qu’il serait charitable de l’épouser.

— Mon loup-loup, dit Balzac un jour qu’il était mieux, je sens que Dieu me fait grâce, que ce n’est pas encore la fin, que nous allons pouvoir gagner ce nid de la rue Fortunée qui, depuis deux ans, attend votre beauté, et où je vous rendrai au centuple l’affection que vous me montrez ici. Et alors, Ève, je vous demande encore : quand nous marierons- ob

LA LUTTE AVEC LA MORT 351 Tr

Elle le regarda avec une infinie commisération, et elle répondit lentement :

— Après la moisson... après les battages.. dans la flambée de l’automne.

Avec quelle ferveur il embrassa ses mains | Quand le dîner sonna, il put descendre à table. Il avait les pommettes en feu.

— J'ai, dit-il, une santé de taureau ! Mes amis, je donne du fil à retordre à la Camarde. Elle se croit la reine de l'humanité ; mais moi, je suis de l’opposition des vivants !

Et il eut presque de l'appétit. Il aima presque le bœuf polonais, toujours filandreux : « Je dois écrire à Laure, dit-il, pour avoir sa recette de sauce tomate |! » Au dessert, il but à la santé de tous :

— Votre thé est admirable; vos laitages sont exquis ; vos visages délicieux ; et on est adorablement parmi vous, parce qu’on est loin de la République française |

L'esprit, chez cet homme puissant et bien fait, menait si bien le corps que sa volonté de se remettre le remit quelque temps. Et Mme Hanska, qui avait été angoissée de le voir mourir, devint anxieuse à la pensée qu’il lui faudrait peut-être réaliser sa promesse. Elle recommença d'inventer des prétextes. Et l’été passa sans préparatifs. Il l’aimait ; il était près d’elle ; pourquoi n’aurait-il pas patienté? IRPLa fin de l'automne ramena de mauvais vents froids. Ses poumons les ressentirent vivement.

— Affreux vents d’Asiel haletait-il avec rage. Du poison pour un Européen | Il pensa mourir. Et Mme Hanska gémissait :

— Vous me tuerez d'inquiétude, pauvre ami!

Il avait commencé d'écrire une nouvelle, une, pièce et une Lettre sur Kiev. Il lui disait, des larmes

plein les yeux :

— Tu finiras tout cela, n’est-ce pas, quand je serai mort |:

Puis, brusquement de nouveau, la maladie céda. Il lui sembla que son cœur était « dégorgé », sa poitrine débarrassée d’un poids. Il ne restait que la fièvre. Mais, bah! la fièvre, il en vivait ! Un jour, avec ardeur, d’une voix métallique et résonnante, il s’écria de nouveau :

— Ëve, quand nous marions-nous?

C'était au début de février 50. Le temps, contrairement à la saison, était doux et mou. Un printemps précoce, pressé, s’annonçait. Et comme s’il le portait en lui, il eut avec elle trois semaines magnifiques, d’une jeunesse ardente, débordante, d’une éloquence passionnée. Dernier printemps de sa vie, devait-1l rappeler ses jeunes années? La nature mystérieuse est cruelle souvent. Mme Hanska se sentit le cœur bouleversé. Ce ne fut plus de la pitié qui montait en elle, ce fut de l’amour, comme au temps de Genève. Elle oublia son visage ravagé, son œdème, son impotence, toutes les misères qu'il secouait d’ailleurs, qu’il transfigurait, d’où il sortait par la parole, toujours miraculeuse, Ah! ces nuits de février ! Car c’était le soir, après le repas, quand les jeunes gens s'étaient retirés dans leur chambre, que soudain, seul avec elle, il commençait de parler et de l’enchanter. Elle s’ins-

tallait dans une bergère au coin du feu ; elle croi-

sait ses mains, et elle regardait, l’écoutait, l’aimait. Elle voyait quelquefois qu’une douleur lui crispait la figure ; il s’arrêtait une seconde. La voix blanche, elle disait vivement : « Qu’est-ce que tu as, adoré? » Rien ! De tels mots lui redonnaient du souffle. Il avait de l’amour ! de l’amour pour elle et pour la vie. Il repartait ; sa voix chantait, montait, cares-

: sait, enveloppait. Et il n’émettait que des pensées humaines, généreuses et profondes, et que des

images si larges, si belles qu’elle en était effrayée dans son bonheur, et qu’elle pensait : « Voit-il donc déjà l'infini? » Elle ne savait pas l'heure : le temps n’était plus rien. Elle faisait veiller Tomash Goubernatchouk. En pleine nuit il apportait du café brûlant, puis du bouillon bouillant, et Balzac avalait d’un trait ces liquides dans des tasses intolé-

‘rables même pour les doigts. Chaque nuit, Tomash

sortait stupéfait, et gagnait son grabat, tombant de fatigue :

— Qu'est-ce qu’ils peuvent bien se dire, grognaitil, jusqu’à quatre heures du matin!

Il lui disait, comme depuis dix-sept ans dans ses lettres. tout ce qu'il était, tout ce qu'il voulait, tout ce qu’il aimait. Ses lettres, jamais Mme Hanska ne les avait reprises sans les lire tout entières, parce qu’elles avaient un mouvement irrésistible qui l’emportait. Chaque fois, elle pensait au char d’Élie, montant au ciel! Jamais de même elle n’avait pu l’interrompre lorsqu'il parlait, parce qu’il était plus beau que le feu, ou que le ciel lorsqu'il est un abîme de lumière. Cet homme n’était pas qu’une vie; il était toutes-les vies,

toute l’époque : il l’exprimait, la jugeait, la recréait ! Il ne ressemblait en rien aux autres : 1l était plein d’étincelles divines. Il rayonnait, il réchauffait; enfin, il donnait du bonheur, mais presque tragiquement, car on sentait que c'était sa vie même dont il vous faisait le sacrifice, dans cette chaleur de poésie.

Aussi, après trois semaines de griserie, un matin qu'il avait parlé jusqu’à l’aube, qu'ils avaient ensemble refait leur feu sept fois, qu’elle l’avait écouté des heures et des heures sans dire un mot, le remerciant seulement de ses yeux pleins d'amour, comme il venait de lui dire de sa belle voix convainçue :

— Montons nous reposer, mon amie. Vous avez été sublime cette nuit ! L’âme, chez vous, emporte encore sur les beautés du corps!

Elle se leva, lui prit les mains, les baisa de toute son âme, et lui dit de cet air décidé, presque viril, qu’elle avait pour être très bonne ou très redoutable :

— Voulez-vous que nous nous épousions le mois prochain? le temps de publier nos bans.

Il balbutia :

— Oh! vel. mon Ëvel

Alors elle s’appuya sur son bras, et toujours avec sa même neiteté :

— Viens dans ma chambre... dormir avec moi.

Elle annonça le lendemain à sa fille et à son gendre sa résolution. Îls avaient pour Balzac une affection fihale : ils furent si émus qu'ils ne trouvèrent rien à dire. Elle ne comprit pas bien leur

LA LUTTE AVEC LA MORT 355 LE a Don Don VE 0 Mr rt done ren A A EE OR

silence. Ne pouvant leur exprimer qu'elle se savait maintenant adorée sans partage, elle expliqua

« C’est un immense écrivain, mes enfants. Je ne vois que Saint-Simon à lui comparer. Et encore, je le mets plus haut ! » Puis elle prit sa fille à part :

— Tu sais, toi, ce qu’il a souffert. Ne pas l’épouser serait un crime. Il est condamné, hélas! Le génie transcendant dont il fait preuve ces jours-ci, et que vous n'avez pas été sans remarquer comme moi, est la preuve qu’il appartient déjà au monde surnaturel. Mais si son esprit voit l’au-delà, son cœur endure ici, et mon devoir est de lui adoucir ses derniers jours sur cette terre.

Pendant ce temps, Balzac, d’une plume radieuse, écrivait à tous ceux qui l’aimaient, ou qui pouvaient être fiers pour lui : — à sa mère, à qui il disait : « Je te fixerai notre jour d’arrivée, mais dès maintenant arrange-toi avec un jardinier des Champs-Élysées, car il faudra que la maison soit garnie de fleurs, qu’elle soit belle et qu’elle embaume ! » — à sa sœur Laure : « Dis-le bien au sceptique Surville : c’est le bonheur pour vous comme pour moi. J’épouse la plus haute noblesse d’'Europe. Je peux tout maintenant, et c’en est fini de vos soucis, pauvres chers ! » — à Mme Carraud, qui était retirée à Frapesle, près d’Issoudun : « Ma bonne et tendre amie, vous savez que je n’ai eu ni jeunesse heureuse, ni printemps fleuri ; mais j'aurai le plus brillant été, et le plus doux des automnes. Ma femme vous connaît comme si elle vous avait vue, puisque je lui ai fait votre portrait avec l'émotion de mon cœur. Elle est déjà pour vous une sincère

amie ; et elle me charge de vous dire que vous aurez toujours votre chambre à Paris chez nous. Vous n'aurez qu’à faire signe, qu'à accourir. Pourrai-je vous rendre vos trésors d’hospitalité? »

Enfin il écrivit au docteur Nacquart :

« C’est l’heureuse conclusion d’un mariage nié, calomnié par tous les envieux du monde ! Je deviens le mari de la petite-nièce de Marie Leczinska, le beau-frère d’un aide de camp général deS. Exec. l’Empereur de toutes les Russies, le comte A. Rzewuski, le neveu de la comtesse Rosalie Rzewuska, première dame d’honneur de S. M. l’Impératrice. C’est un des plus éminents prélats, délégué par l’évêque de Zytomir, qui bénira notre union. »

Il était heureux dans son amour, dans sa vanité, dans son sens des affaires, dans son goût de la noblesse, dans ses penchants pour la grandeur, dans sa volonté d’être riche — heureux de toutes les manières |

Mais. un nouveau refroidissement faillit encore reculer ce bonheur immense. Il pensa périr à force de tousser. Enfin le 15 mars, après dix-huit ans d'attente, de passion et de calcul, il épousa Eve, son Éva, son Éveline, Êve l’unique, à cinquante kilomètres de Wierzchownia, dans un vieux couvent de Carmélites, célèbre par une image miraculeuse de la Vierge, pour laquelle il avait une dévotion. Ce fut une journée terrible et radieuse. Radieuse, car il regardait sa femme avec des yeux d’extase : elle était pour lui le diamant de la Pologne. Terrible à sa misère physique. Du froid; de la boue. L’Ukraine noyée dans une pluie fine; des

chemins mous à enliser tous les vingt mètres la plus légère voiture. Balzac monta en berline et faillit n’en jamais redescendre. Tomash le soutenait avec « Madame » à chaque cahot de la voiture. Il étouffait, geignait, murmurait, la tête sur l’épaule d’Eve : « Mon pauvre loup-loup, je mourrai avant de vous avoir donné mon nom | » Il arriva. Il s’apaisa. C’est au bras de Tomash qu’il entra dans la chapelle, et ce serviteur qui, par son obéissance, indiquait pour lui tant de civilisation, l’assista avec fidélité pendant toute la messe.

— Quel saint prêtre ! dit-1l au retour, en parlant du prélat qui l’avait marié.

Tout l’avait attendri. Il songea même au mot de Mme Carraud : « Si vous deveniez fou, je vous garderais. » Il le rapporta à sa femme d’une voix pleine d'émotion, et 1l ajouta : « Je suis fou... de bonheur : garde-moi bien ! »

Malheureusement, la saison était si rude et lui si souffrant, que, malgré son désir, il ne put partir tout de suite pour la France. Il se lamenta :

— J'aurais tant voulu te faire voir le printemps à Paris. Toute la ville sourit et c’est un sourire d'intelligence. Une des plus belles choses du monde !

Avril passa tout entier sans qu'il pût songer à un voyage si long. Enfin le sort, au début de ma, fut plus clément. Il respirait mieux. Il dit : « Partons vite | »

Ce fut durant huit jours un martyre. Mais il avait un espoir si tenace que l'air de Paris, ou peut-être de la Touraine, enfin que la France le guérirait de tous ses maux aggravés par les froids de

358 HONORÉ DE BALZAC Er

Pologne, qu’il endura tout, presque en silence, et

que, dès la frontière française, il se sentit mieux. Mme de Balzac était triste. Il lui disait :

— Oh! Je vois bien que tu ne crois pas encore à la vie que je te ferai. Patience, ma beauté! Tu seras récompensée de tous tes dons.

Enfin ils atteignirent Paris par un après-midi délicieux, où l’air semblait ne porter que de douces nouvelles dans un monde de paix. Lorsque la voiture passa la barrière, à la Villette, Balzac ému dit : « Nous y sommes ! » Et ils arrivèrent rue Fortunée, vers les sept heures, avee le dernier rayon du soleil sur les toits. Mme Balzac mère avait eu soin de rentrer chez elle, laissant la maison toute prête à la garde du domestique, le fidèle François.

— J'aime cette rue, dit Balzac, en descendant de berline. Elle est calme. Elle convient à la pensée. Et notre porte est bien, n'est-ce pas? solide et pleine de bonhomie.

— C'est éclairé à l’intérieur, remarqua Mme de Balzac.

— Parbleu ! il est en avance, ce brave garçon! Le potage doit être sur la table. Sonnons vite.

Mais ils devaient sonner cinq fois, dix fois. Personne ne vint. Rien ne remua. Puisqu’on voyait des lampes allumées, il y avait quelqu'un! On interrogea une voisine : elle ne savait pas. On appela : aucune fenêtre ne s’ouvrit. On attendit : la nuit tombait. De guerre lasse, le cocher alla quérir un serrurier ; et cet homme ouvrit. Balzac était dans un état de nerfs épouvantable. Mme de Balzac gardait le silence.

Il se précipita dans les pièces éclairées. Elle le suivit. Ils trouvèrent François assis, pâle, qui les regarda avec des yeux hagards, et ne put tenir que des propos incohérents. Il était devenu fou.

Mme de Balzac alors redescendit donner des ordres au cocher, pour qu’il montât les malles. Et pendant ce temps Balzac, sur le palier du premier, appuyé au mur, se tenait le cœur des deux mains, et, comme en pâmoison, murmurait :

— Présage atroce! Je ne sortirai plus vivant de cette maison |

On était le 20 mai ; il mourut le 18 août. Qu'est-ce que trois mois de vie sans espoir? Il voyait un trou sous ses pieds. Et il n’avait pas seulement la souffrance de disparaître, jeune en somme, avec tant de désirs, de projets inachevés, tant d'amour à donner encore, mais il pleurait dès qu'il était seul, d’avoir détruit la vie polonaise de Mme Hanska, pour lui offrir en échange le veuvage dans une maison vide à Paris.

Au moins, cette maison lui plaisait-elle bien? Il le lui demanda cent fois, et n’en obtint jamais que des réponses incolores, comme celles qu’on fait aux enfants malades.

Dès qu'il se sentait moins essoufflé, il disait : « Prête-moi ton bras, amie ; allons voir les tableaux. » Ou bien, ils descendaient au salon, à la salle à manger, et 1l l’interrogeait :

— Je veux savoir si tous les détails te plaisent.

Aimait-elle ces porcelaines de Chine? Les tapis étaient-ils de son goût? Puis ils remontaient dans sa chambre à elle, où elle avait un lit Pompadour, et un lustre de cristal, et il bal-

butiait sans conviction, la regardant avec tristesse :

— Tu es dans ton cadre, ici. Tu étais née pour vivre au milieu des œuvres de l’esprit français |

Il avait un silence, et elle répliquait par PAL $ He :

— N'oublie pas que c’est l’heure de ta potion.

Il ne voulait voir que de la tendresse dans cette manière de ne pas répondre. Il songeait qu'en deux ans, elle avait donné plus de soixante mille francs pour payer les travaux de tous genres, et, débordant de gratitude, 1l lui répétait comme tous les jours :

— Tu as été ma vie! Tu sais que depuis quinze ans, tous mes livres ont été écrits pour toi et près de toi... Tu n'as jamais quitté ma table... Ton image était sans cesse présente! Et s’il y a tant d’ardeur dans mon œuvre, c’est que jamais je ne tournais une page sans te regarder et te dire : « Êve, je t’aime !{ » Aussi, mes romans t’appartiennent.… Je ne dis pas le mot à la légère. Ils sont dans ma bibliothèque d’ébène, tous reliés à ton intention... J’ai fait de suprêmes corrections à la plume... Tu en tiendras compte, n’est-ce pas, m’amie, si on me réédite. J'aurais voulu les relire avec toi, pour que tu me corriges encore : Dieu ne le permet pas. Mais j'ai confiance en ton intelligence, et tu pourras toimême, quand j'aurai disparu, faire toutes les corrections que tu croiras nécessaires : Je t’en aime d'avance !... Il n’y a que toi en ce monde qui m’aies compris dans mon travail !

En l’écoutant ainsi parler, de sa voix d’airain faite pour la foi, l’amour et les promesses, Mme de

mn

Balzac, ex-comtesse Hanska, née Rzewuska, oubliait ses amertumes, et elle avait une joie d’orgueil qui compensait son sacrifice.

Le docteur Nacquart était venu le visiter dès son retour, et, devant sa respiration haletante, sa parole saccadée, ses yeux qui se voilaient, il s’était senti affligé de son diagnostic et de son impuissance. Balzac le supplia de revenir souvent. Il revint, par amitié.

— Ah! disait-il chaque fois, docteur, je vous attendais avec impatience. Je souffre plus qu’un damné |

Un jour le cœur, un jour les reins, un jour le ventre.

— Madame, disait Nacquart à Mme de Balzac, en partant désolé, il a travaillé comme dix hommes! Il y a quinze ans, rue Cassini, je l’ai déjà cru mort, et déjà je ne pouvais plus rien. Mais. voulez-vous l’avis de mes confrères?

Il appela trois médecins en consultation : Fouquier, Roux et Louis. Aucun n’avait été exalté par la Comédie humaine; aucun transpercé par le génie. Ils abordèrent Balzae comme les autres moribonds, et ils ordonnèrent des ventouses, des sangsues, des laxatifs, ajoutant cette médiocrité à ce qu'ils croyaient être un drame ordinaire,

Après leur visite, il eut des troubles de la vue plus graves, et 1l lui arriva, deux soirs, d’avoir des délires, d’où il sortit terrifié, se cherchant soimême.

Sa vieille amie, Delphine de Girardin, vint lui faire visite. Il lui dit :

— Grande amie, laissez vos mains entre les iennes, que je sente encore par le toucher comme ous êtes belle. car je ne vous vois plus. Je meurs, a pauvre chère, d’avoir trop travaillé! Vous ssistez là à une tragédie moderne et toute démoratique. On ne voyait pas cela du temps de Louis XIV!

À la fin de juin, Mme de Balzac écrivit pour lui 1 Théophile Gautier, et, d’une main affreusement ‘remblante, il réussit à tracer ce post-seriptum : fe ne peux plus mi lire ni écrire.

Il eut une semaine de clarté en juillet. C’est cette emaine-là qu’il dit à sa mère, un jour qu’elle lui :pportait des fleurs et des fruits :

— Je t’aime et t’admire, maman! Tu as trois ous pour vivre. et par ma faute, hélas !... et tu rouves le moyen de me gâter de la sorte... Il y a lonc toujours une heure où les mères sont suvlimes?…

Mme Balzac se mit à pleurer.

— Tu as été longtemps injuste pour moi, Honoré.

— C’est que tu étais dure pour moi, maman.

— Dure... Ah! mon petit !...

— N’en parlons plus, fit-il. Tu aimes ma femme ; u mérites donc toute ma tendresse ; et je saurai te aire une vieillesse sans soucis.

C’est cette semaine-là également que Victor Hugo int le voir. Il plaisanta devant lui sur son enflure. ’uis :

— Ne parlons plus de moi. Vous êtes toujours une merveilleuse activité. Racontez-nous votre ie, tout ce que vous avez fait et vu depuis trois ans.

Tr

Hugo ne se fit pas prier. Il aimait parler et qu’on l’écoutât, et il parlait comme du haut d’une mon: tagne, avec solennité, parce qu’il se croyait une mission, et qu’en parlant, il se disait : « J’enseigne, et j'éclaire ! » Il raconta donc plusieurs traits de la Révolution de 48, la fuite de Louis-Philippe, qui était parti à pied...

— Pauvre bonhomme! dit Balzac.

À la place Louis XV, il avait trouvé un fiacre. Mmes de Nemours et de Joinville attendaient dedans. Il les fit descendre, criant : « Descendez toutes, toutes ! » Il prit leur place, et la voiture partit au galop. Trianon, Dreux, Évreux. Là à emprunta le tape-cul d’un fermier, qui s’appelait Renard. Enfin, il gagna Honfleur, Trouville, l’An: gleterre. C'était un miracle qu’il y fût arrivé !

— Pauvre. Ah! le pauvre bonhomme! redit Balzac.

Hugo conta encore la journée du 24, et Lamar: tine, avec Ledru-Rollin, hésitant à proclamer le République, et refaisant trois fois sur brouillon le proclamation. Balzac, dans sa joie, applaudit.. Enfin, le 25, à l'Hôtel de Ville, Hugo avait ren contré David d'Angers, qui rayonnait, parce qu’i venait d’être nommé maire du XIe arrondissement

— Ce brave David était un républicain de longut date, dit Hugo gravement.

— Tant pis pour lui! fit Balzac joyeusement C’est un homme trop sérieux . la République lu convient. Elle est toujours triste, la République

Hugo ne broncha pas. Il paraissait songer.

— Tenez, continua Balzac, ma femme, en des

endant, vous montrera dans le grand salon mon buste qu'a fait David. C’est un beau buste, mais. e n’est pas moi! C’est lui! C’est sa gravité! Ce

’est pas mon animation. Cher ami, j’ai tant aimé la vie, j'ai été si vivant !

— Vous l’êtes encore, reprit Hugo, avec un

aux entrain.

— Oui, dit Balzac, se redressani dans son fauteuil,

e vais mieux, Je pourrai peut-être me remettre. Un

orcier, le fameux Balthazar, m'avait prédit que j'aurais à cinquante ans cette maladie abominable. Je m’en tirerai, il l’a dit ! mais alors il faudra me tuer : je ne mourrai plus ! Si c’est vrai, si les forces me reviennent, je les emploierai toutes — je vous en demande pardon ! — à lutter contre la démocratie ! Je ne puis comprendre comment, vous, de gaieté de cœur, vous avez pu renoncer à votre titre de pair de France, qui est le plus beau, après celui de roi!

— Il y a plus beau que le roi, dit Hugo d’une voix profonde : c’est la Nation. Un long débat s’est institué dans ma conscience. J'étais pair, élu par le roi ; je préfère être député, élu par le peuple.

Il se leva sur cette déclaration.

— Mon cher Hugo, dit Balzac, j’admire la démocratie quand elle parle par votre bouche, mais quand elle agit par les bras du peuple, j'en ai peur et horreur. Le peuple ignore ce qui est noble. Moi, je puis mourir demain : j'aurai réalisé mon rêve, qui était tout de noblesse (il regarda sa femme); je suis maintenant, par alliance, un petit-neveu de la reine Marie Leczinska. Je ne puis dire assez comme j'en suis fier.

À ces mots, Victor Hugo promena un regard contemplateur sur les deux époux, puis il s’inclina et prit congé. Sur l'escalier, Balzac dit à sa femme :

— Montre-lui les tableaux : il sera passionné !

Puis, comme il étouffait un peu, il regagna sa chambre.

Mme de Balzac accompagna le poète dans la galerie, où elle lui montra rapidement une toile du Guide, et une de Greuze. Hugo regarda d’un œil distrait. Il dit :

— Espérez-vous le sauver?

— Je ne sais, soupira-t-elle... Aujourd’hui il est mieux. Vous avez vu : il a encore des éclairs de génie. Mais c’est un grand enfant... Il faut lui pardonner certaines remarques.

— Lesquelles, madame? Il a été bien charmant | fit Hugo avec une onctueuse indulgence.

— 1l est entiché de noblesse, dit Mme de Balzac sur un ton sec.

Hugo, hochant la tête, considéra cette grande dame slave dont tant de journaux avaient parlé à tort et à travers ; 1l lui trouva une tranquille autorité, deux yeux mystérieux dont le regard n’était pas tout à fait concordant, une bouche petite et pincée, un front admirable. Il lui baisa la main avec condescendance et se retira.

Elle rentra dans la chambre de Balzac.

— Ah!ahl! dit celui-ci gaiement, il faut toujours qu’il fasse sa petite tartine politique ! Mais il me semble que j'ai assez bien répliqué : qu'est-ce que tu en dis? Si Lamartine m'avait entendu, il eût été content, Lamartine qui est beaucoup plus grand!

Car Lamartine a vraiment de l’âme, tandis qu'Hugo n’a qu’une sensibilité de concierge sublime, Et quoique démocrate, Lamartine aime la noblesse.

Mme de Balzac l’ interrompit :

— Mon pauvre cher, ne recommencez pas avec moi, je vous en prie : vous me faites souffrir | Vous ne comprendrez jamais que les vrais nobles ne parlent pas de leur noblesse | Vous n’avez que ce mot à la bouche ! À supposer que Marie Leczinska fût notre tante — ce qui est de votre invention, je vous l’ai dit et redit.…

— Comment! cria Balzac, je vous ai démontré la chose, documents en mains!

— Et quand même, dit Mme de Balzac avec lassitude, on laisse les autres l’apprendre, on ne le leur dit pas!

— Mon Dieu. mon Dieu. gémit Balzac, qui était repris d’une suffocation, il n’est donc pas permis. pas permis dans le monde... sans — je ne

peux plus parler, je vais mourir | — sans paraître inférieur. 1l n’est donc pas permis d'être vrai, sincère. naturel — évente-moi, veux-tu, je n’en

puis plus | — … On ne peut donc pas, quand on est heureux... le... le dire tout simplement !. Il faut done toujours paraître ne jamais être... Ah!

ah! j’étouffe, m'amie !

Dès lors, il ne connut plus de répit à ses souffrances. Son pauvre corps ne cessa de le torturer, et les médications inutiles ne furent que des peines en plus. Il enflait des mains, des pieds ; il était paralysé des reins ; puis c'était comme un déchirement des entrailles. Enfin, faisant trois pas dans sa

chambre, il s’écorcha la jambe contre la poignée de cuivre d’une commode. Une plaie se forma, qui ne guérit plus. Elle devint brûlante, intolérable ; il semblait qu’un feu y couvât, et la fièvre, à son contact, gagnait le reste du corps, qui cependant paraissait tout envahi par l’eau, mais que les ponctions ne soulageaient plus.

Le matin du 18 août, quand Mme de Balzac entra dans sa chambre et lui demanda, ainsi qu’à la garde qui l’assistait pendant la nuit, s’il avait eu un peu de sommeil, il fit un regard perdu, l’air de dire : « Tout cela n’a plus d’importance ! » et rassemblant ses forces, 1l dit d’une voix haletante, mais martelée :

— Je tiens absolument... à ce qu’on m’enterre au Père-Lachaise….

Mme de Balzac, glacée, allait répondre. I! lui caressa la main, et essayant de sourire :

— Je pense comme Napoléon, que quand on a adoré la gloire... 1l n’y a qu’à Paris qu’on dort bien son dernier sommeil.

Après quoi, il baissa les paupières, et il ne répondit que par vagues signes aux questions qu'elle lui posait : « Veux-tu boire? Souftres-tu?.… Un mot, ami de mon cœur, un seul, pour me rassurer ! »

Il ne se ranima qu’à l’entrée du docteur. Soudain, avec des yeux qui semblaient avoir vu la tombe, il le regarda et dit :

— Mon ami... penséZ-vous... que j’en aie encore... pour quelques semaines?

— Donnez-moi votre pouls, dit doucement Nacquart.

— Je vous en supplie, soyez bon, répondez ! Aije encore trois semaines à moi?

— Votre pouls est meilleur.

— Quatre semaines?

— Mais, pour l’amour de Dieu, ne vous agitez pas! : |

— Je comprends... Quinze jours?

— Allons, allons.

— Huit?

Et Nacquart ne répondit plus. Alors Balzac, dressé sur son séant, s’écria :

— Huit jours avec de la fièvre ! J'aurais encore eu le temps d’écrire un livre !

Il vnbs sur ses oreillers, et l’agonie commença, car il ne fit plus Pere aucune parole qui s’adressât à personne de vivant.

Il entrait dans la suprême période où l’être juge sa vie avant de la quitter. Il la voyait toute. Trente années de luttes pour parvenir; quatre ou cinq ans de possession de soi : la mort déjà s’annonce ; et le reste du temps n’est qu’un combat meurtrier où la grandeur de l’esprit se débat dans la misère du corps.

Alors un dialogue solennel s’engagea entre le Balzac qui avait compris et se résignait, et celui qui, par amour de la vie, lui avait tant donné. Il partait ; soit ; malgré son gigantesque effort, l’œuvre pareille aux cathédrales demeurait inachevée ; et l’un se désespérait, et l’autrærépondait : « Qu’importe ! » L’un disait : « J’ai pourtant donné toutes mes forces. J’ai vécu des centaines de nuits embrasées. J’ai été au delà de ce qui semblait humai-

Tr

nement possible! » Et l’autre répondait : « Mais qu'est-ce que tout cela, à côté de la royauté tranquille du soleil, qui chaque jour s’épand sur la moitié des mers et des champs? L’homme est un nain! » L’un s’exclamait : « Avec tant d'efforts, comment ai-je fait si peu? » L’autre répliquait : « Tout est peu sur la terre. » « Mon œuvre, reprenait l’un avec acharnemenit, n’aurait pas été peu, si J'avais pu seulement écrire les Scènes de la Vie militaire, car cela c’était toute l’histoire européenne, dominée par le petit homme au chapeau à trois cornes | Mais je ne les ai pas écrites, et mon œuvre demeurera boiteuse... » — « Même après les Scènes de la Vie militaire, reprenait l’autre avec une douceur triste, elle aurait encore boité aux veux de tous ceux qui ne sont pas susceptibles d'aimer les grandes choses; et ils sont innombrables! » — « Ainsi, gémissait l’un, il n’y a pas de grands désirs assouvis en ce monde? » — « Aucun, disait l’autre. » — «Ainsi, continuait l’un, le plus grand artiste... » — « Le plus grand artiste, interrompait l’autre, est-il supérieur au berger le plus humble et le plus ignorant? » — Et l’un s’écriait : « Quoi! Michel- Ange, Shakespeare, Beethoven... » — « Ont tous heurté vainement, achevait l’autre, la muraille qui sépare les humains de la vérité suprême. C’est bien d'y avoir frappé, mais il ne faut pas prendre pour l’annonce d’une science certaine la résonance douloureuse qu’ont fait entendre les pierres sous leurs poings meurtris. » — « Ainsi, grondait l’un, mon œuvre ne sera rien! » — « C’est une lumière

, . . . nu dans l’ombre, disait l’autre, mais elle ne chassera

pas l’ombre. » — « À moi! À moi, mes enfants! cria l’un. À moi tous ceux que j'ai faits de mon sang, avec ma chair, avec ma vie!»

Et il les appelait par leurs noms, se donnant le dernier plaisir de dire encore : « Goriot ! Grandet ! Birotteau! Gaudissart! Hulot! Crevell Gobseck !... » Et soudain, il dit : « Bianchon | »

Puis il s'arrêta sur ce nom du plus illustre des médecins de son œuvre. Et la garde et Mme de Balzac l’entendirent qui haletait, en ramenant ses draps :

— Bianchon!….. Appelez Bianchon! Lui, il me sauvera |...

Mais la seconde voix intérieure de réphiquer : « Il te sauvera de quoi? »

Le Balzac tendre et sensible et joyeux, et amoureux de la vie, ne répondit plus. Les cheveux mêlés,

les yeux clos, la bouche ouverte, il commença de

râler, mais pendant qu’ainsi le pauvre corps se rendait, l’âme éclairée songeait à tous les écroulements, qui sont la seule image durable des siècles, et à la position allongée pour toujours que toutes, toutes les générations ont prise à jamais.

Les Empires écroulés; les Pharaons couchés, emmaillotés, passant des siècles et des siècles dans l'ombre, après quelques rapides années dans la lumière ; Alexandre mourant à trente ans ; Démosthène s’empoisonnant ; Socrate buvant la ciguë ; César poignardé; Molière crachant le sang. Des cimetières, partout des cimetières ! Et tout, tout ce qui fut grand, le plus grand, obligé de céder, de renoncer, de rendre le dernier soupir. D’ailleurs… ses propres enfants mouraient, et de sa main, puis-

qu'il avait fait mourir Goriot, mourir Mme de Mortsauf. Il la revoyait dans le cimetière de Saché, dormant sous un bouquet léger de roses sauvages. Et brusquement, il se trouvait à Saint-Gatien, dans la blanche cathédrale de Tours, où petit garçon, il avait prié à genoux entre sa mère et sa sœur. Il était assis près d’un pilier. Il rêvait humblement. La lumière des vitraux était féerique. Elle mettait un arc-en-ciel dans la nef, et colorait des dalles. Et 1l lui semblait qu’il en remerciait Dieu par une prière toute simple. L'abbé Birotteau dans une stalle méditait, la tête dans ses mains. Il entendit des pas ; il se retourna ; un convoi funèbre entrait. Et il reconnut la famille de Mme de Berny, qui suivait un cercueil !... C'était le sien ; elle était morte à la Grenadière |

Elle aussi! Alors, il se résigna ; de lui-même, dans son lit, il s’allongea pour l'éternel repos ; ses prunelles se tournèrent vers son âme; sa vieille mère, qui était penchée sur son lit, vit leurs étoiles qui s'éteignaient. Elle poussa un er... À son tour, il était mort.

Il était onze heures et demie du soir. Une pendule, dans la nuit, marqua le temps, de sa sonnerie modeste. Il avait eu douze heures d’agonie. Mme de Balzac épuisée de douleur et de fatigue, s'était retirée dans sa chambre : il ne l’avait pas vue partir. Un prêtre était venu lui donner l’extrêmeonction, au nom de cette Église dont les inspirations sublimes l’avaient toujours exalté : il ne l'avait pas su. Enfin, Victor Hugo lui avait apporté l’adieu de la Poésie ; et il n’avait pas senti sa main

Tr

serrer la sienne. Puis sa mère, qui écoutait tous ses râles, et répondait à chacun par un battement de cœur, murmurant dans ses larmes : « Oh! Oh! mon enfant ! » sa vieille mère terrifiée était restée seule avec une domestique. Il avait la tête renversée sur l’oreiller. Sa face était tragiquement violette. De profil, Hugo avait dit qu’il ressemblait . à l'Empereur.

Honoré de Balzac eut l’enterrement banal que la société fait à tous ses morts, indistinctement.

Le corbillard qui portait ce corps illustre descendit le faubourg Saint-Honoré jusqu’à Saint- Philippe-du-Roule, le mercredi 21 août, vers onze heures du matin. Les ménagères faisaient leur marché. Elles s’arrêtèrent, et de leurs visages simples et respectueux, regardèrent et saluèrent : Balzac les eût aimées. Mais parmi ceux qui le suivaient, il eût souffert de bien des visages, et sans même entendre les paroles, il eût deviné les médisants — ceux qui disaient : « Son œuvre est un musée Dupuytren! » ou : « Vous verrez ce qui restera dans dix ans! » ou « Tout cela sent bien le café | » ou, comme Sainte-Beuve, d’une voix mielleuse : « Enfin. c’était tout de même quelqu’un !... » Il était mort ; il ne pouvait les chasser ; sa dépouille devait les subir. Et d’ailleurs tout cela n’était rien, puisque Surville, tête nue derrière le corbillard, marchait en se rappelant la lecture de Cromwell à Villeparisis, et pensait : « Comme il m'a plu, ce premier jour | » — puisque Gozlan expliquait à un académicien atteint de surdité : « Monsieur, il a

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mis dans la littérature une fièvre qui n’y était pas! Personne comme lui ne se gravera dans nos cœurs! » — puisqu'au ministre de l'Intérieur, Baroche, qui demandait sur un ton suret : « Il avait du talent, n’est-ce pas? » Victor Hugo répondait d’une voix grondante : « Dites du génie, monsieur le ministre |! » — puisqu’enfin Barbey d’Aurevilly, hagard de douleur et d’admiration, refusait de parler à personne, et se confiait à soi-même : « C’est un Bonaparte littéraire, sans détrônement et sans Waterloo |! »

A Saint-Philippe-du-Roule l’organiste fut-il assez grand poète pour faire entendre au ciel ce que la terre perdait? L’enterrement, par les boulevards, se rendit lentement au Père-Lachaise. Il faisait une journée lourde, sans lumière. Une pluie fine commençait de tomber.

On arriva tard au cimetière de l'Est. Une foule énorme attendait le convoi. Les deux mètres carrés de terrain choisis pour Balzac et demandés l’avant-veille par sa veuve, étaient en haut, sur la colline, que les chevaux eurent de la peine à gravir. Ils en eurent plus encore à s’arrêter. Hugo, qui tenait un des cordons du poêle, faillit être serré entre une roue et une tombe. Il y eut un remous et des cris.

Puis on descendit le cercueil dans la fosse, et pendant une minute, toute la foule fut immobile.

Il ÿ avait là quatre hommes, en tenue d'ouvriers, qui le prirent avec des cordes et le laissèrent glisser. Barbey d’Aurevilly eut un frisson et ferma les yeux. Alors, au lieu d’un corps qu’on enfouissait, il vit

un esprit qui s'élevait, et, une fois de plus, dans sa fierté, il crut à la gloire, devant cette misère.

Puis un prêtre bénit la tombe, et Victor Hugo parla. Afin que tous l’entendissent, il se tournait en parlant, et chacun ne perçut que des bribes, mais le discours, qui était beau, en acquit plus de grandeur; car on percevait des choses comme : Toute notre civilisation contemporaine... Comédie qu’il aurait pu appeler l'Histoire. Il traverse Beaumarchais et va jusqu’à Rabelais. Le reste se perdit à cause du vent, qui faisait frémir les hauts peupliers du cimetière; ou bien des oiseaux pépiaient ; ou encore c'était le bruit de la terre, dont on comblait la fosse ; mais les plus émus — et combien d’inconnus l’étaient | — avaient le temps de sentir et de méditer tout ce que ces vastes phrases contenaient de vérité profonde.

Enfin le poète se tourna vers Paris, et comme s’il s’adressait à la grande ville, de sa voix qui rythmait la prose aussi bien que les vers, il dit : « N’estil pas vrai, vous tous qui m’écoutez, que de pareils cercueils démontrent l’immortalité?… »

Un tressaillement des arbres empêcha qu’on saisît la suite, mais le calme se fit sur les derniers mots :

a Et on se dit qu’il est impossible que ceux qui ont été des génies pendant leur vie, ne soient pas des âmes après leur mort! »

Après quoi la foule se dispersa. C'était la fin d’une grande aventure humaine.

Rentrant en compagnie de sa femme et de sa bellemère dans une voiture de deuil, Surville remarqua :

— Hugo a eu une phrase malheureuse.

— Je n’ai rien entendu, gémit Mme Balzac dans ses larmes.

— Il a dit ceci : « À son insu, qu’il le veuille ou non, l’auteur de cette œuvre immense est de la forte race des écrivains révolutionnaires. »

— S'il a dit cela, c’est une calomnie! fit vivement Mme Balzac.

— C'est en tout cas une erreur, et. peut-être une sottise, reprit Surville doucement.

La journée avait été morne. Au crépuscule, le ciel s’ouvrit ; le soleil dora la cime des arbres ; ce fut un concert d'oiseaux ; et le Père-Lachaise eut, une fois de plus, l’air d’un jardin des morts. La France venait de lui confier les restes mortels d’une de ses gloires. Trente ans avant, de son pas de jeune homme, Balzac rôdait autour des tombes de Molière et de La Fontaine : il cherchait de la force et il s’exaltait. Un nom, un seul, éclatant, c'était une songerie éperdue et sans fin! Mais ce devait être à lui bientôt de servir d'exemple. Son cœur, n’en pouvant plus de se passionner, revenait au repos fatal, dans un sol habité par les plus humbles et par les plus illustres. Le grand cimetière s’enrichissait pour les passants d’une raison de plus de rêver.

Ce soir du 21 août 1850, Dieu seul sait combien de femmes veillèrent, qui relurent avec ravissement et désespoir le début de la Femme de trente ans ou la fin du Lys dans la vallée. Mais il y eut à Frapesle, près d’Issoudun, une amie fidèle, Mme Carraud, qui, sans rien relire, revécut d’un cœur ardent et déchiré un doux roman, qu’elle avait fait avec

Honoré de Balzac, en marge de la Comédie humaine. Grand Balzac ! Cher Honoré ! Cœur héroïque, qui ne battait plus! Incomparable ami, seul maintenant dans la terre froide !... Toutes celtes qui, dans cette soirée de deuil, songèrent au grand homme avec intensité, cédèrent pourtant à la fatigue plus forte que le chagrin, et à une heure ou à une autre, toutes elles s’endormirent, comme firent sa sœur, sa femme, sa mère... Mais Mme Carraud, seule dans le monde veilla, en même temps que les étoiles sublimes et modestes qui brillaient au-dessus du Père-Lachaise. Elle ne se mit pas au lit. Elle monta dans la chambre que Balzac avait habitée, dans une aile de la maison, au-dessus d’un débarras qu'il aimait, parce qu’on y mettait le grain et la farine, ces nobles choses. Il avait conçu là la Rabouilleuse. Elle apporta un flambeau, le déposa sur la table qui avait été sienne, laissa la fenêtre ouverte sur le jardin, pour sentir l’air de cette nuit d’été, l’air qui venait de loin, — peut-être de Paris, qui sait? — Assise devant sa bougie, dont le feu tremblait comme elle, les yeux perdus, les mains croisées, elle commença d’égrener pieusement le chapelet de ses souvenirs avec cet homme glorieux au cœur inépuisable, et elle l’accompagna ainsi de sa pensée fervente, tout le long de sa première nuit de cimetière.

Touraine. Été 1925.

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