‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 9 sur 10 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

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Le voyageur dans la montagne qui atteint un sommet éprouve une joie forte et brève. Le voici au bout de son effort ; il a touché le but ; et dans une : nature nue, l’air qu’il respire est tellement pur qu’il s’enthousiasme au point d’en devenir solennel. Cette gravité ne va pas sans le refroidir. Il sent que son destin n’est pas de vivre si haut ; et il redescend.. C’est l’image de la vie. Elles sont courtes, les années de plénitude. Après avoir longuement lutté pour vivre, l’homme marqué pour la réussite connaît le jour d’abandance, mais ce n’est qu’un jour ; il retombe ; et dès lors, il lui faut lutter pour ne pas mourir. Un Balzac n’a maîtrisé le sort que deux, trois ans à peine. Durant ces années-là, il n’y a pas eu de soucis d’argent, de souffrances d'amour, de difficultés dans l’œuvre qu’il n’ait allégrement surmontés. Il oubliait ses dettes en aimant ; des rigueurs de la femme aimée il composait un livre pathétique. Ce livre était-il mal jugé? Il courait vers un autre amour qui le poussait vers d’autres dettes, mais faisait naître en lui quelque roman nouveau. Il menait tout de front, tenait tête

à tout, vivait deux ou trois vies, ayant trouvé grâce au café le moyen de ne pas dormir, et de remplir le calme des nuits par un travail qui avait l'air d’un ouragan. Chacun de ses gestes, par l’élan et la joie, dénotait un sang magnifique. Le génie n’avait triomphé que par une santé de taureau.

Mais tout à coup, dans ce corps puissant, l’équilibre se rompit. En novembre 34, il eut comme une légère congestion cérébrale. Il parut vite s'en remettre et n’y prit pas garde; c'était l’annonce pourtant que le bonheur était compromis.

L'année 35 fut des plus pénibles; l’année 36 abominable. Il s'était engagé dans un cycle de travaux si infernal, qu’il ne pouvait plus que s’y consumer, sans repos. C’est ce qu’il commença de faire, avec la conscience de ce qu'il faisait, mais aussi la volupté nouvelle d’ajouter à sa peine de forçat la splendeur du sacrifice, puisqu'il sentit qu'il se tuait. Il se considéra dès lors comme un héros, et l’orgueil qu’il en éprouva, tout en soutenant son travail, activa son usure. De combien d'années disposait-il? Il devint pressé. Mourir de son œuvre, soit, il n’en serait que plus grand, mais il voulait finir l’œuvre avant de mourir; et pour la finir, il mourut plus tôt.

À la fin de 35, il se sentit le cerveau comme enflammé. Il venait d’achever Séraphita. Sa tête bouillait. Et puis il engraissait d’une manière terrifiante. Le docteur Nacquart conseilla l’exercice. Où? A Paris? « Impossible ! répondit-il. Il y a trop de boue! » La vérité, c’est qu’il écrivait le Lys après Séraphita, et qu’il refusait de bouger de sa

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table. Il passa sur ce livre plus de deux cents nuits. Il dit : « C’est ma campagne de France | » Il avait encore la force de la mener à bien, au risque de tomber après; mais pour les autres épreuves de la vie, plus moyen de se défendre ; il était à bout ; il s’avoua vaincu.

Sa mère, comme beaucoup de femmes d’un certain âge, avait le don spécial de ne jamais voir ce qui advenait d’heureux, mais de gémir sans fin sur les obstacles et les embarras. Elle ne venait jamais à lui sans dire : « Tu vois! Ah! tu voisl»lIl voyait quoi? Devant elle, il renfonçait son désespoir ; il tenait à se justifier. S’il avait 150 000 francs de dettes en 1835, c’était la faute de la destinée uniquement, car 1l avait été le premier des financiers ! Oh! mais. elle pouvait ricaner! Il le disait très haut. Ce n’était pas sa faute si La Touche ne lui avait payé les Chouans que 1 000 francs, si Mame avait fait faillite, si la Révolution de 1830 avait été désastreuse pour la librairie, si on ne lui avait versé que 700 francs pour une œuvre comme la Peau de chagrin, qui l’avait épuisé. En 1833, avec la veuve Béchet, il avait cru tenir 10 000 francs par an pendant trois ans. Comme il ne devait que 6 000 francs d'intérêts, il lui en serait resté 4 000 ; assez pour vivre ! Mais il fallait trouver le temps de gagner ces 10 000 francs avec sa plume. Il ne l'avait pas trouvé, parce qu’il était introuvable; Dieu seul aurait pu faire en une année ce qu'on exigeait de lui ! Alors il avait dû courir chez les usuriers, bien entendu, qui non seulement lui prenaient 20 pour 100 d'intérêts, mais lui mangeaient en courses et en

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soucis 50 pour 100 de son temps! La création littéraire est impossible dans un cerveau tenaillé par les ennuis! Enfin, il y avait ses fameuses dépenses qu’on lui reprochait toujours. Eh bien, s’il avait acheté des voitures, c'était pour économiser son temps, toujours le temps, ce bien si précieux. S'il avait besoin de lumière la nuit, c'était pour ne pas dormir. De café et de feu, pour travailler et essayer de payer!

— Payer! Avec ce système, il faut d’abord payer le café et la bougie ! disait d’une voix acerbe Mme Balzac.

Il avait effectivement, en 1835, chez Bonnemaun, épicier, 8, place Saint-Michel, à l’enseigne du Mortier d'argent, une note de 1 744 francs.

— Je paierais, j’arriverais à payer tout, s’écriaitil excédé, si ma famille ne me donnait pas les soucis qu’elle me donne !

— Ta famille ! disait Mme Balzac en se drapant dans sa dignité.

— Parfaitement ! Il n’y a pas d’ennuis que mon frère n’ait juré...

— Ton frère !.…

— Un jour, il sera complètement sur la paille; il faudra que je le prenne avec moi

Rouge de colère d'entendre ainsi parler de « son pauvre Henry », Mme Balzac partait en claquant la porte.

— Ah !se reposer ! soupirait Balzac! Fuir Paris! Acheter la Grenadière !.… Et là, dans le silence, et le plus beau des paysages du monde, laisser pousser les belles idées, comme la vigne fleurit sur les coteaux !

Un instant, il se croyait respirant dans la douce

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et calme Touraine, ayant près de lui sa chère Eve, qui quitterait la Pologne pour partager ce bonheur. Ah! là, il n'aurait plus besoin d’usuriers ! Là, on vit de rien, des légumes qu’on cultive. Là, on se moque des éditeurs, des revues, du public, des salons, de la Garde nationale !

Parmi tant d’ennemis acharnés à lui nuire, l’institution de la Garde nationale était un des plus ignobles, selon lui. Il n’avait pas de plus grand effroi — mêlé de colère et de dégoût — qu’à cette seule idée qu’un jour on le forcerait peut-être à monter la garde ! En avril 32, il avait consenti de s’acheter un sabre et une giberne. Mais c'était tout ; il n’avait jamais répondu à une convocation. De mois en mois, il échappait aux autorités. Il avait reçu des avertissements, puis la signification de deux jugements, qui l’avaient condamné chacun à deux jours de prison ; deux fois on avait failli le saisir ; deux fois il était demeuré introuvable, et par des ruses de Siou ! La troisième il fut pris. Ce fut un des drames de sa vie.

Ii fut écroué le 27 avril 36, à dix heures du matin, à l'hôtel Bazancourt, qui était un ancien dépôt de laines, à côté de la halle aux vins, et qu’on appelait l'Hôtel des Haricots, vu le plat de résistance qu’on y servait à tout venant à la mode des casernes. Il était accablé d’ennuis. Il faisait un froid de loup. Et il eut dans sa cellule, quand il y fut enfermé, en présence de Werdet, son jeune éditeur accouru pour le voir, une de ces colères de fauve, à croire qu’il allait dévorer Werdet, ou qu'il allait s’écraser la tête contre les murailles.

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D'abord, il ne supportait pas le dépit d’être pincé ! C’était un dentiste, « imbécile et abject — ennemi naturellement de tout ce qui est grand et loin de ces sales besognes ! — » un dentiste, sergent de la Garde nationale, qui s’était fait fort de le prendre et l’avait pris. Quelle brutel En quoi Honoré de Balzac servait-il le pays, dans cette cellule puante de six mètres carrés, dans laquelle il fallait tourner deux cents fois! (il fit immédiatement le calcul avec rage) pour faire une lieue à pied ! Et pas de quoi se chauffer ! On crevait de froid! D’ailleurs, c'était bien cela : Le gouvernement de Louis-Philippe voulait le voir crever ! Complot! Il y avait complot du dentiste et du roi!

Eh bien, il ne crèverait pas! Iis l’avaient écroué, comme ils disaient dans leur langage, où se marquaït un tel goût de la bassesse, — mais lui, 1l tiendrait bon ! Et il se mit à marcher avec vigueur, crachant son mépris pour cette cour et ce régime, et cette bourgeoisie qui les soutenait, tous ces épiciers, ravis d’aller montrer leurs ventres et parader dans la cour des Tuileries, sous les yeux de ce commis voyageur déguisé, qu’on appelait le maréchal comte de Lobaul! Ils se croyaient soldats, parole d’honreur | Ils se figuraient ressembler à Napoléon! Et voilà le genre de citoyens à qui Sa Majesté s’intéressait. Mais les écrivains ! Le duc d'Orléans et sa femme avaient essayé de donner des soirées littéraires. Ah ! oui! Le roi n’avait pas été long à faire savoir qu'il les trouvait déplacées. Le commerce et l’industrie au-dessus de tout! Ignorance totale de l’essentiel, qui est la pensée ! La preuve : Balzac

aux Haricots | Ce spectacle, au dix-neuvième siècle, c'était à faire pleurer de ragel Voilà pourquoi le peuple avait fait des barricades! Et ils étaient heureux, les imbéciles, d’avoir sur leurs boutons d’uniformes de gardes nationaux : Ordre et liberté. Comme si l’un n’était pas contraire à l’autre! Et qu'est-ce que la liberté, où il suffit d’un dentiste pour enfermer un grand écrivain, et lui faire perdre.

Balzac tira un crayon de sa poche, et sur le mur blanc, entre une caricature de Lobau et un quatrain ainsi CONÇU :

Ce séjour tranquille Est pour mot plein d’attraits. J’y reviendrai docile, Car Jamais ma garde ne monterai!

il se mit à faire deux additions et une multiplication, et déclara qu’étant donnés les travaux où il était engagé, et la verve toute particulière avec laquelle il écrivait quand on était venu l'arrêter, c'était une somme de dix mille francs qu’on lui faisait perdre, et qu’il réclamerait, et qu'il exigerait |

Puis, brusquement découragé, il se laissa tomber sur l’espèce de grabat qui était contre un mur, et dit à Werdet :

— Je suis poursuivi par un mauvais sort que je ne peux plus dompter. Vous voyez un homme fini!

— Rappelez-vous, dit Werdet malicieux, que vous m'avez déjà dit cela l’an dernier. Je vous réclamais Séraphita, que vous ne vouliez pas me donner...

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— Je ne le pouvais pas! s’écria Balzac. L’inspiration se commande-t-elle comme une paire de chaussures? Il ne devrait y avoir entre auteurs et éditeurs que des contrats immuables seulement pour les éditeurs ; mais le malheureux auteur..., si vous êtes à cheval sur les dates...

— Je ne l’ai guère été! dit Werdet. J’ai eu Séraphita avec un an de retard, et...

— Je ne pouvais pas vous le donner un jour plus tôt ! dit Balzac qui s’étouffait de colère. Il n’y a pas un écrivain qui, cette année, ait fait ce que j'ai fait : l'Histoire des Treize, le Contrat de mariage, Séraphita, le Lys, la Messe de l’athée, l’ Interdiction, le Cabinet des antiques, les articles politiques de la Chronique de Paris! Tout autre en serait mort. Et comme récompense, l'Hôtel des Haricots, et contre mon œuvre une des cabales les plus inouïes qu’on ait vues dans un pays civilisé qui prétend aimer les lettres ! Cabale où il y a tout le monde : les critiques, le public, le pape ! Car il paraît que maintenant le pape s’en mêle! Mon style d’abord, voilà la grande accusation, avec mon immoralité. Non seulement je raconte d’ignobles histoires, mais d’après les gens qui n’écrivent pas, puisqu'ils sont critiques, il paraît que j'écris mall Vraiment? Qu’a donc d’autre à faire un écrivain, bon Dieu, que de dire ce qu’il a à dire — sans se forcer pour le dire! Qu'ils relisent Molière ! Mais ils trouvent que celui-là aussi écrit mal!... (Il se mit à tousser.) Quelle température mortelle dans ce bouge! Ah! c’est un crime, mais je le dénoncerai ! J’ai la Chronique de Paris. Je savais bien qu’il me fallait une

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revue : je prévoyais des événements graves. Ils ne l’emporteront pas en paradis ces messieurs de la cour, et alors ils ne trouveront pas que j'écris mal, . mais que j'écris trop! Nous vivons une affreuse époque de mêlée générale : il y a surproduction, sans principes, sans maîtres, sans écoles. Dans tout cela, les journalistes ne distinguent rien ; et de mon œuvre, ils ne voient que l’abondance. Alors, ils disent en ricanant : « Le plus fécond des romanciers | » Crétins ! Sauvages ! Anthropophages |! Mon cher Werdet, une femme cultivée, qui est pour moi une amie délicieuse, — je vous ai parlé d’elle déjà : Mme Carraud, — m'a dit un jour : « Les httérateurs de profession ne peuvent pas vous comprendre. Vous projetez trop d'âme dans vos écrits ! » Voilà qui est juste. Et j'ajoute : en France, à Paris surtout, le public ne vaut pas mieux que les critiques. J’ai tout récemment appris qu’en Pologne, tenez, il y a un milieu extrêmement cultivé où on me porte aux nues! Ici, la moquerie remplace la compréhension. Ici, on n’est apprécié que cent ans après sa mort. Les meilleurs des lecteurs ne connaissent rien à rien. Une femme me demandait hier, dans un diner, si j’écrivais mes livres aussi vite qu’ils se lisent ! Et elle ajoutait : « Ce doit être nécessaire pour qu'il n’y ait pas de longueurs! » Ah ! terrible femelle ! Elle avait lâché le grand mot; elle avouait le grand effroi : des longueurs ! Parbleu ! Est-ce que les gens savent lire et voir le rapport d’un développement avec le cœur du sujet? Les longueurs, oui, c’est le grand grief ! Il ÿ en a un autre : les caractères forcés ! Ah! Ah! Et le soleil,

il n’est pas forcé, certains jours? Pauvres êtres, nés pour être aveugles, et qui gémissent, dès qu'ils voient trop | Pourquoi achètent-ils des livres? Alors qu’ils pourraient sur l’œuvre, comme sur l’homme, s’en tenir à de grossières légendes, qui les amuseraient bien plus que mes histoires qui sont de l’Histoire ! Il paraît que je bois, que je joue et que je ne dors jamais, n’est-ce pas, sans une dame ou deux dans mon lit ! Et, entre nous, si je dors, elles ne sont guère en danger, et Je ne vois pas ce qu’on me reproche ! Il faudrait dire cela, mon cher Werdet, au pape, puisqu'il paraît qu’il va condamner mes hvres ! Moi je n’avais pas pensé à vouer au blanc tous les personnages de mes scènes !.. Dieu de Dieu ! qu’il faut du courage pour rire de tant de sottises, et que j'ai envie d’en pleurer, pauvre ami! Tout cela, chez les journalistes, les femmes du monde, les mauvais prêtres, cache tant de laideurs, de petites haines ! Que de boue ! Comme je comprends Rousseau ! Je ne le lis jamais sans passion ! Mais il ne faudrait lire que lui. Il nous prouve que l’humanité est abjecte. N’allons pas vérifier son jugement dans les gazettes ou les salons. Que de temps perdu! Quand je pense que dans quinze jours, j'ai trentesept ans ! C’est fini ; je ne suis plus jeune. Des cheveux blancs et du ventre. C’est la décrépitude physique : l’autre suivra.

— Allons ! Allons ! dit Werdet. Vous devez être à jeun pour raisonner si mal. Voulez-vous que j'aille voir à la cantine ce qu’il y a à manger ici?

— Je m'en moque bien, par exemple ! dit Balzac.

Il avait encore tiré son crayon.

— Et je me suis trompé dans mes calculs ! Je perds, en étant ici, bien plus que je ne vous ai dit. |

Werdet le retrouva, ayant fait une addition nouvelle.

— Je perds 14 500 francs ! proclama-t-il.

— Vous en rattraperez peut-être quelque chose, dit Werdet. Et, en ce cas, je crois que vous pouvez vous offrir, ou un potage à trente centimes, ou un filet aux champignons à soixante-quinze, ou un pigeon d’un franc, ou de modestes haricots pour dix sous.

— Tout cela me dégoûte à l’égal de votre gouvernement ! prononça Balzac avec fierté. Vous allez, mon cher, aller chez Véfour, et me commander un repas de souverain !

— Qu’appelez-vous de sou...

— Un repas qui ferait pousser les hauts cris à Louis-Philippe, lequel, comme chacun sait, n’est pas un roi!

Le repas vint deux heures après. Il était des plus généreux, et Werdet avait été chercher le domestique de Balzac, pour le servir dans le réfectoire, aux yeux ébahis des autres détenus.

Son repas terminé, il rentra dans sa cellule, où Werdet avait obtenu qu’on fît du feu; 1l avait retrouvé un peu de confiance en soi. On lui apporta, d’une « admiratrice qui avait appris l’acte de violence infâme », un paquet où 1l trouva un bouquet de muguet, un pâté de perdreaux, de la marmelade d’abricots.

— Il y a tout de même, soupira-t-1l, de charmantes femmes. Il est vrai que j'ai tant fait pour

elles! Si nous avions seulement, cher Werdet, trois mille lectrices ferventes, assurées pour chaque livre, nous pourrions être certains d’une chose.

— Laquelle? dit Werdet. Vous m'intéressez.

— De faire fortune ! dit Balzac.

— Un rien! dit Werdet.

— Ne doutez donc pas, mon cher! Je suis le Walter Scott de la France ; vous êtes mon Archibald Constable : donc, à nous deux, nous avons tout pour réussir ; et je vous dis, moi, que nos calèches se rencontreront un jour dans les Champs-Élysées !

— Oh! dit Werdet, nous n’en aurions qu’une à nous deux que déjà...

— Ne prenez pas l’habitude de voir petit! dit Balzac.

Et échauffé par la digestion, il promenait de long en large dans sa cellule ses rêves nouveaux.

Mais sur ces entrefaites, un garde entra, qui lui signifia son arrêt. Il était enfermé pour six jours, jusqu’au 4 mai.

— Jusqu'au... !

Il faillit avoir une nouvelle congestion, prit le garde par le bras, le fit valser, le jeta dehors, et rouge de colère, de honte, de désespoir, il retomba sur son grabat, s’écriant :

— Vous voyez bien que je suis un homme fini!

Le 4 mai, à sa levée d’écrou, il dit au fidèle Werdet qui l’assistait toujours :

LR Cette épreuve est une leçon. Je parle trop; J'attire trop l'attention. On se venge, parce que je suis trop bon, que je me donne trop. J'ai compris. Tout cela va changer. Je travailerai main-

tenant dans l’ombre, pour moi; personne ne m’entendra plus. Bouche cousue. Silence et solitude !

Il eût fallu pour cela d’abord qu’il n’eût pas sur les bras deux ou trois graves affaires, dont tout le monde parlait ou allait parler. Sa Chronique de Paris, acquise depuis six mois, battait de l’aile depuis le même temps, et il avait fortement envie de liquider, sans le pouvoir faire. Un des gros actionnaires était Buisson, tailleur, chez qui il avait une note de quatre mille francs d’habits. Loin d’en concevoir de l’aigreur, Buisson lisait la Chronique de la première à la dernière page (elle en avait trente-deux, qui paraissaient tous les trois jours), et disait à Balzac en lui essayant des gilets ou des redingotes : « Je ne peux pas comprendre qu’avec un talent si prodigieux, vous ne gagniez pas des millions ; personne, avec une plume, ne m’a ému comme vous ! »

Sa Chronique, qui lui mangeait de l'argent au lieu de lui en faire gagner, n’était pas son seul souci. Il se retrouvait dans une situation aussi affreuse qu’en 1829! Il avait 40 000 francs à payer avant la fin de l’année ! Et il le disait à qui voulait l’entendre, à son domestique ou au plus grand gentilhomme du faubourg Saint-Germain, laissant en même temps s’accréditer par des journaux et des caricatures, la légende qu’il était très riche, parce qu’au fond elle le flattait. Mais elle ne lui donnait rien | Et ne voilà-t-il pas que Mme Béchet, remariée à un sieur Jacquillat, réclamait, sur l’instigation de son nouvel époux, cinquante francs par jour de retard dans la remise des manuscrits! Enfin sa

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grande espérance, c'était le Lys publié par Werdet.

Le Lys! Mon Dieu! À peine sorti de l'Hôtel des

Haricots, il se voyait forcé de soutenir contre le directeur de la Revue de Paris un procès épuisant, tant il y mit de soi, tant il eut de déceptions, tant il fut homme de cœur et peu homme d’affaires. Buloz, sans l’avertir, avait donné la première moitié du Lys à un journal de Saint- Pétersbourg. Balzac crut d’abord qu'il rêvait. Puis devant la réalité, si extravagante qu’elle fût, 1l plaida. Pour bien plaider, il fit appel à ses confrères, qu’en somme il défendait aussi : c'était une cause d'intérêt général. Ah! bien oui! Il les trouva tous prêts à déposer en faveur de Buloz, trop heureux de garantir ainsi l’acceptation de leurs manuscrits à la Revue de Paris. Le cœur naïf de Balzac en fut malade ! Il sortit vainqueur du procès, mais vaincu par ses désillusions. Le succès du livre, dont on vendit le 2 juin dix-huit cents exemplaires en deux heures, ne guérit pas son amertume. Il partit pour Saché s’apaiser quelques jours, dans l'air de la Touraine. Il tomba d’un coup de sang dans le parc des de Margonne. Il fallut le soigner. Madame eut très peur. Elle secouait son mari, répétant : «Ah! mais je ne veux pas qu’il meure 1e | » Enfin, il se remit, et quoiqu'il se plaignît de certains troubles, de perdre parfois notamment le sens de la verticalité, il put rentrer à Paris travailler. Il était installé depuis un an rue des Batailles, sur la colline de Chaillot. Dans le mur d’un salon à lambris d’or et à tentures de soie, qu’il avait installé en augmentant ses dettes (où il en était,

qu'importe !\ — s’ouvrait la porte invisible d’un escalier clandestin comme dans les châteaux du temps de Louis XI. Par cet escalier il montait dans une soupente, qui était son lieu de travail. Il voyait le Champ-de-Mars, l'École militaire, Grenelle, les coteaux de Meudon. Il possédait ainsi par les yeux une partie de Paris et de ses environs. Il disait tantôt avec découragement, tantôt avec défi

« Combien y a-t-il de lecteurs de Balzac dans les maisons que je vois et dans celles que je devine? Il faut qu’il y en ait partout ! » Mais avec tous ses soucis d'argent la lutte devenait trop accablante, et vers la mi-juillet, 1l accepta du comte et de la comtesse de Visconti, dans la loge de qui on le voyait souvent aux Italiens, d’aller à Turin les représenter à un procès, où ils avaient de graves intérêts à défendre. Laisser un mois durant sa table de travail, et tranquillement gagner de quoi vivre en voyageant à l'étranger au service d’un gentilhomme, Balzac vit là une affaire admirable, et partit si joyeux qu’il accepta la compagnie d’une perruche qui s’appelait Mme Marbouty, laquelle s’habilla en homme pour le suivre,et l’agaça de toutes manières, en ne lui donnant que quelques brèves minutes d'agrément.

Il resta absent du 25 juillet au 22 août. Un courrier nombreux l'attendait à cette date, rue des Batailles. Il rentrait éreinté par dix-huit heures sans relais, en diligence. Il regarda les enveloppes, en ouvrit une tout de suite qui lui parut suspecte, et frappa sa table à s’écraser le poing. Encore une condamnation pour n’avoir pas monté la garde ! IL

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vit rouge. Il dit : « C’est bien ! Ou je tuerai Lobau, ou. je déménagerail Je n’habiterai plus Paris!»

Il y avait une autre lettre, dont il reconnut l’écriture : Alexandre de Berny, le fils de Mme de Berny. « Ah! pensa-t-il, il va me donner des nouvelles de sa mère. »

« La Bouleaunière, 27 juillet 1836.

« Voici une lettre de deuil, mon cher Honoré...

Le cœur de Balzac s’arrêta. Ses yeux avec une horrible avidité cherchèrent dans la page le mot fatidique. Ils tombèrent dessus. Elle était morte !.

Ciel! Il se renversa dans son fauteuil, foudroyé. Morte! Elle? Laure! Laure! D’une voix étranglée 1l l’appelait, et avant de mesurer sa propre peine, il la cherchait, la voyait mourante, morte, couchée dans son cimetière.

— Oh! ma chérie!

Un voile sur les yeux, il reprit la lettre, qu’il déchiffra tant bien que mal.

« Après dix jours de souffrances nerveuses très

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aiguës (la main de Balzac tremblait), notre mère a |

succombé ce matin, à neuf heures. (« Neuf heures, le 27 juillet, où étais-je? Que faisais-je? J'étais en diligence ! Comment ne suis-je pas tombé là où j'étais? Il y a un mois... C’est affreux !.. ») Sa vie était bien remplie à cette bonne mère; elle est sans doute bien calme à présent. (« Pauvre chère, est-ce qu’elle me voit? Est-ce qu’elle m’entend?... Pourquoi n’ai-je

eu aucun pressentiment de sa fin? » Et l’image de

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la petite Marbouty vint le torturer comme un remords.) Demain à dix heures, elle sera déposée en terre à côté de son Armand, dans le cimetière de Grès. (Ah! je le connais ! Je vois où elle est! Je vais y partir demain !... Non, demain il faut aller chez les de Visconti... Je n’ai pas une heure qui m’appartienne... Je ne peux même pas rendre les derniers devoirs à celle qui a été tout pour moi! Je suis un esclave, le plus malheureux des hommes!) Avant sa maladie, elle classa ses lettres et en fit trois paquets; un des paquets contient toute votre correspondance avec elle, depuis qu’elle vous connaissait. Ce paquet ficelé avec de la laine, et entièrement clos, j'ai l’ordre formel de l’incendier aussitôt après sa mort. Dans une heure j'y mettrai le feu. (Ah ! voilà qui est bien! murmura Balzac. Cet Alexandre est un homme digne... Mais penser qu’il n’a pas eu un mot de moi, qu’il n’a rien su ! Que peut-il se dire?)

Avec la force de vision que la douleur ou la joie lui donnait toujours, il se représentait la Bouleaunière et Laure pendant sa dernière nuit d’étouffements. La pelouse. Les pins. La lune... Le 26 juillet, c'était même la pleine lune : il se rappelait bien. Vers minuit elle avait dû soudain se glisser dans la chambre de Mme de Berny, qui avait dû dire : « Éteignez... que je la voie. Vous rallumerez, quand je serai morte. » Elle ne savait comment se tenir, tant elle souffrait de partout. Et elle pensait à lui, lui seul, qui n’était pas là. Soudain, on entendait un chien aboyer. En haletant, elle disait : «Qu’estce donc? Il a peur? Peut-être la mort qui vient? Oh! laissez-la entrer surtout, je n’en puis

plus ! » Et tout bas : « Si c'était Honoré? » Ses yeux se dilataient. Elle le voyait sur la route, la grand’route de Nemours à Fontainebleau, arrivant d’un pas pressé. Oh!... elle se rappelait une promenade, avec lui, bras dessus bras dessous, un soir, par la lune aussi. Devant la grosse borne de pierre, marquée d’un grand chiffre 37, et d’une belle fleur de lis, qu'Honoré aimait saluer, il s'était arrêté : son corps faisait une ombre ronde, et elle, en riant, avait mis ses petits pieds sur la place de son cœur... Mon Dieu! C'était le sien aujourd’hui, qui lui faisait si mal, qui la déchirait !.. Que c’est long et diflicile de mourir ! Quel tort avait-elle fait à Dieu? Est-ce que vraiment elle avait péché en se donnant? Pourquoi les femmes ont-elles la tentation de la bonté dans le bonheur, si elle ne leur est pas permise? Enfin, elle avait atteint le jour, — son dernier. Qu'il était beau... et indulgent!... Sept heures... Huit heures... Il y avait une diligence de Paris à sept et demie, n'est-ce pas? Donc elle était passée, quoiqu'on n’eût pas entendu les grelots…. Elle pouvait mourir. Et tendant les mains à son fils, elle avait rendu l’âme dans un dernier étouffement de tendresse, en croyant s’évanouir dans les bras d’Honoré |

Ciel! Et il ne l’avait pas vue depuis un an! Un an | C'était horrible ! Il ne s’en consolait pas, après tant de malheurs qui avaient fondu sur elle : sa séparation avec son mari, la mort d’une fille, une autre qui était devenue folle. Mais de son côté, quelle année il venait de vivre | Avec la Chronique de Paris, le procès Béchet, le procès du Lys, toutes

ces horreurs, il avait été comme un damné! Ah! il était un homme bien fini! Elle morte, qu'est-ce qu’il referait jamais? Si les critiques et le public se montraient cruels, c’est qu’ils voyaient tous qu’il était un homme à la mer. Depuis qu’il avait résolu de peindre toute la société dans sa réalité terrible, crime et misère compris, le faubourg Saint-Germain le regardait de travers, et la bourgeoisie cossue de la Chaussée d’Antin lui tournait le dos |!

— Ah! ma chérie! murmurait-il encore, invoquant le souvenir de Laure de Berny, tu prévoyais tout cela, toi qui me disais : « Ne sois pas trop confiant, ni trop bienveillant | »

Être confiant, c’est être fou dans un monde où on est entouré de pirates — Buloz et les Russes d’un côté, les Belges de l’autre, qui, depuis des années, sans lui verser un sou, s’enrichissaient avec ses ivres, sa cervelle, sa vie! — Il était condamné à être trompé toujours. Il vivait dans le monde qu’il créait, sans pouvoir guetter mi se méfier de l’autre. Et, en somme, tout le monde le lâchait, jusqu’à ses amis ! Le Lys, ce livre où il avait cru mettre le plus profond et le plus délicat de soi, venait d’être l’occasion de critiques et de calomnies, les plus extravagantes qu’il eût encore subies. Il se retrouvait rue des Batailles, dans une mansarde, comme il y avait quinze ans. Que d’années englouties sans résultat, qui tantôt l’avaient brûlé, tantôt glacé ; et s’il n’avait pas eu quelques affections féminines.

Cette pensée fut la seule capable de le soulager. C'était la bouée dans son naufrage. Du moins lui restait-il quelques âmes à qui se confier. Il se sen-

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tait si faible dans ce deuil; avec un tel besoin de dire quel ange il avait perdu ! A la louer, 1l calmerait, lui sembla-t-il, son remords de ne l’avoir pas revue. Et comme s’il accomplissait une tâche pieuse, il se mit tout de suite à écrire à trois femmes.

La première s’appelait Louise ; c’est tout ce qu’il savait d’elle. Il ne l’avait jamais vue ; mais depuis des mois, ils échangeaient des lettres qui avaient d’abord été des cris d’admiration, puis des appels de tendresse. En restant mystérieuse, elle avait pour lui un attrait poétique, irrésistible. C’est à elle d’abord qu’il dit sa peine.

« La personne que j'ai perdue était plus qu’une mère, qu'une amie... Elle ne s’explique que par la divinité. Elle m’a soutenu de parole, d'action, de dévouement pendant les grands orages. Si je vis, c’est par elle, elle était tout pour moi!»

Dans son courrier, 1l y avait une lettre de Mme Carraud. Il l’ouvrit. Elle disait, comme toujours : « Quittez donc votre fournaise ! Venez vous réparer ici! » Ah! s’il avait pu! Sa pensée d’un élan partit vers Angoulême, vers la belle vie de cette femme simple. Elle avait toujours eu raison dans ses conseils. Et puis, quelle bonté, quelle bonne grâce, toutes ces dernières années, quand elle avait su Mme de Berny malade! Elle avait reconnu la noblesse de son caractère ; elle avait dit : «Je veux la connaître. » Elle l'avait invitée avec Balzac, à Angou.ème, et dans sa propriété de Frapesle, près d’Issoudun. Il se devait de lui confier tout de suite son grand malheur. Il se vit près d’elle dans le petit jardin de la Poudrerie. En lui écrivant il lui parla.

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Enfin, comment n’aurait-il pas fait une longue lettre à sa chère Eve? Mais avec celle-ci, qui était sa maîtresse, il ne pouvait montrer la même sincérité totale qu'avec les autres, qui n’étaient que des amies. Mme Hanska était devenue bien capricieuse. Il lui écrivait toujours les plus belles lettres du monde, parce que l’absence créait chez lui du lyrisme ; mais ce lyrisme même la gâtait ; elle exigeait toujours plus, et ne pouvait se défendre d’être atrocement jalouse de toutes les femmes qui figuraient ici ou là dans la vie compliquée de Balzac. Elle lui avait envoyé des lettres si aigres qu’en 35, avec de l'argent prêté par Werdet, il avait couru à Vienne où elle était, pour la calmer. Il avait eu avec elle des scènes d’une violence utile ; ils s'étaient réconciliés. Elle ne résistait jamais à sa parole. Avec sa voix, son regard, sa fougue, qui était

ingénue, même quand il mentait, car 1l s’illusion-

nait et voyait dans sa propre flamme... tout ce qu’on peut voir dans le feu, les plus folles et les plus belles images ! — il l’enchantait, la persuadait. Elle était grisée comme quand elle le lisait. Mais ses réflexions solitaires lui étaient mauvaises. Quand il était là, elle le trouvait génial et l’admirait trop pour ne pas l’aimer. Dès qu’il était loin, elle le voyait infidèle, ne sachant plus compter, se ruinant, la trompant, et elle pensait : « Ce n’est pas le tout d’avoir du génie ! » Puis elle prêtait l'oreille à tous les bruits, véridiques ou calomnieux.

Le jour de cette affreuse nouvelle de la mort de Mme de Berny, Balzac ne put s'empêcher, dans la première atteinte de son chagrin, de comparer à

Êve celle qui n’était plus, et qui avait été si compatissante, généreuse, crédule, qui peut-être était morte de souffrances morales, et ne l’avait pas dit. Oh ! la chère créature, avec quelle grandeur d’âme elle avait renoncé à l’amour, quand elle s’était vue vieillie ! Comme elle savait aimer, ne songeant qu’à celui qu’elle aimait, puisqu'elle lui avait dit au retour de Genève : « Je sens que tu connais maintenant ta vraie femme, et je trouve que cela est bien. » Cœur adorable! Il pouvait remonter dans ses souvenirs, les passer tous en revue : il n’en trouvait pas un qui ne lui donnât de l’attendrissement, que ce fût à Villeparisis, fièvre des premiers émois et

des premières étreintes ! — à Paris, que de drames, et quelle bonté toujours | — à la Bouleaunière : paix, travail, enchantement ; — à la Grenadière où ils

s’étaient enfuis deux semaines tous deux, pour qu’il gardât le merveilleux souvenir de l'avoir aimée dans le pays de sa préférence. Et sa lettre sur le Lys, — le Lys écrit pour calmer les soupçons de Mme Hanska, et glorifier Mme de Berny, à qui, depuis longtemps, il avait promis cette couronne, — quelle page admirable, et comme après elle tous les critiques du monde importaient peu |

Alors, il écrivit à la comtesse la lettre émue et fière que voici :

« Mme de Berny est morte. Je ne vous en dirai pas davantage. Ma douleur n’est pas d’un jour; elle réagira sur toute ma vie.

« Elle était vraie. Elle ne voulait que mon bien et ma perfection. Je vous fais son héritière, vous qui avez toutes ses noblesses…

« Et je ne crois pas commettre de sacrilège en cachetant votre lettre avec le cachet qui me servait pour Mme de Berny : j’ai fait vœu de porter cette bague à mon doigt. »

Ce mot terminé, 1l le relut et en fut satisfait. Mais la tête lui faisait mal. Il avait besoin d’air. Il ne tenait pas en place. Après l’affaissement, c'était la révolte des nerfs. Il sortit donc, et il monta jusqu’à l'Étoile, dont on avait inauguré l’Arc de Triomphe, le lendemain de son départ pour l'Italie. I n’y avait plus qu’une palissade ; on achevait une sculpture. Monument grandiose. Il était élevé à la gloire des armées...

La gloire ! Balzac, dans son chagrin et son désarroi, se demanda si comme l’amour elle n’était pas vite périssable, et si elle méritait que l’on s’émût tant pour elle...

Le découragement chez un tel homme ne pouvait durer que si son état de santé allait en s’aggravant. Or, il s’améliora. Ce fut l'effet, dit-il, d'une cure de fruits ! Il avait hérité de son père la faculté de s’engouer brusquement pour certains régimes alimentaires. Après les avoir établis par un monologue avec lui-même qui lui donnait des voluptés d’esprit, 1l les appliquait dans une crise de passion ; et comme son mora avait une puissance souveraine sur le physique, il ressentait bientôt un mieux, qui devenait le sujet d’un nouveau monologue éclatant, débité devant une glace, ou en présence de son médecin.

Il aimait le docteur Nacquart. Il lui disait :

— Docteur, vous avez un beau nom français, une magnifique tête de Lorrain et votre vie m’enchante ; c’est une vie splendide! Votre étude sur Gall a montré que vous étiez un des puissants esprits de votre temps. Selon vous, n'est-ce pas, la partie philosophique de sa doctrine est tout de même à garder?

— C'est délicat, disait Nacquart. Il faut distinguer.…

— Je vous entends, parbleu | interrompait Balzac. Vous comprenez que moi aussi, j'ai étudié tout cela à fond. J’en avais besoin pour mon œuvre, qui, vous le savez, vient de faire un pas de géant. Docteur, je crois que d'ici un an, les trois parties gigantesques du monument seront sinon parachevées, du moins superposées, et qu’on pourra juger de la masse |! Vous connaissez la cathédrale de Bourges? Ce sera cela en littérature !

Et ayant oublié Gall et Nacquart, il continuait, allant et venant :

— Première assise : les Études de mœurs, qui représenteront tous les efforts sociaux — tous! Aucune situation de la vie, aucun caractère, aucune profession, aucune zone sociale, aucun paysage français ne sera oublié. Voilà la base! Deuxième assise : les Études philosophiques. Après les effets, les causes. Je dirai la raison des sentiments. Ayant parcouru la société pour la décrire, je la parcourrai pour la juger. Enfin, les Études analytiques. Les effets et les causes établis, il s’agit de rechercher les principes. Les mœurs sont le spectacle; les causes, les coulisses et les machines ; les principes, c’est l’auteur !

Il n’était jamais si heureux que quand il établissait ainsi avec force son programme. Et il était tourmenté par le besoin de l’améliorer sans cesse, et sans cesse de classer, de reclasser ses livres. Il fallait que ce fût grand et clair ; il espérait les applaudissements, même des lecteurs bornés. Il pensait : « Le soleil emporte les suffrages de tous les vivants. Pourquoi un grand artiste ne produirait-il pas le

En

même effet? » Ayant mangé des cerises, des prunes, des poires, des pêches, par kilos, par tonnes, il se sentait éclairei, et prêt de nouveau à une lutte gigantesque | Il reprenait donc ses projets de vingt ans. Il voulait à la fois la gloire et l’argent. La modeste Mme Carraud croyait qu’on peut acquérir celle-là sans celui-ci. Erreur | Il faut être riche d’abord.

— Je perds, disait-1l, 30 000 francs par an, parce que je ne suis pas riche. Riche, j'en imposerais ! Riche, je serais le demandé, et non l’offrant. Eugène Sue est nul, mais il est riche, alors on fait antichambre chez lui. Je ne serai indiscuté dans les lettres que si j’ai d’abord une situation dominante. Discute-t-on le mont Blanc?

Le mont Blanc était inhabitable. Sans quoi, emporté par son romantisme, il eût couru l’habiter | Il alla simplement à Sèvres, ne pouvant plus se voir à Chaillot, où la Garde nationale, à la hideuse figure, l'avait repéré ; mais il couvrit cette raison médiocre de splendides arguments en faveur du lieu que son imagination choisissait. C'était Saint- Simon, qui, dans ses Mémoires, désignait, paraît-il, la région qui sépare Versailles de Paris comme la plus apte à recevoir un grand homme. Il convenait de mettre en pratique cette pensée du grand siècle. De là Honoré de Balzac dominerait Paris. Là, il frapperait les esprits et on ne viendrait plus frapper à sa porte. Berné, M. le maréchal Lobau! Là, il aurait une vie de campagne et de solitude comme Mme Hanska à Wierzchownia. Il serait éveillé par les oiseaux. Son génie en rebondirait ! Là enfin il allait faire construire une maison idéale,

LA LUTTE AVEC LA MORT 287 a ————— —

à son image, adaptée à ses goûts. Et tantôt on le voyait s’extasier sur une estampe du palais des Pitti à Florence, tantôt il proclamait que l’architecture moderne avait tout inventé, et que sur cent pieds carrés on vous réalisait la maison du bonheur, avec quatre pierres ingénieusement placées.

L'achat de son terrain, le plan de la maison, la mise en train des travaux furent pour lui une affaire considérable, et non un incident dans sa vie. Tout cela avait pour son esprit une valeur symbolique et une valeur commerciale. Habiter un lieu de choix, c'était un couronnement pour l’œuvre, mais dans ce lieu 1l avait l'intention de s’enrichir, c’est-à-dire de s’adapter enfin à son époque, où l’argent était roi. Peuple, bourgeois, courtisans, qui, du matin au soir, n'avait ce mot à la bouche? Eh bien, il ferait comme les autres, il en gagnerait, de l’argent ! En dix ans d’abord le prix de sa propriété aurait triplé ; il ne fallait donc rien ménager, que tout fût simple, mais de premier ordre. Il fallait ensuite planter là et cultiver là ce qu’on n’avait cultivé encore nulle part en France, par ignorance, par manque d’initiative | Sans François Ier, qui aurait eu l’audace d'apporter des orangers dans Amboise? Eh bien, lui, Balzac, essaierait des ananas à Sèvres. Oh ! les amis pouvaient rirel Les mêmes, dix ans avant, ricanaient d’un chemin de fer! Manque de confiance en l’esprit ; alors que c’est lui qui mène le monde.

Et c’est l'imagination, grâce au ciel, qui l’embellit. Balzac ne vit jamais ce qu'était sa maison des Jardies : un petit chalet, pauvre et maussade,.

Il avait des arbres de quatre-vingts centimètres : il s’extasiait déjà :

— Qu'ils sont beaux! Ils m’empêchent de voir mon chien | |

Les Jardies étaient l’œuvre de sa volonté. Il se moquait bien des railleries d’un Gozlan, moqueur comme tous les Français sans génie! Les Jardies, c'était sa maison, done une grande maison. Il s'agissait maintenant d’y vivre des heures mémorables, et il invita Hugo, qui était la Poésie, alors qu'il était le Roman. Hugo, tel un tranquille bourgeois, monta dans un coucou à la Concorde, descendit à l’arrêt qui précédait le bon, se perdit, arriva en retard. Devant la maison il hocha la tête : « Eh! c’est curieux ! » Dans les allées où Balzac avait fait couler de l’asphalte comme sur les boulevards, 1l dit : « Tiens..., c’est pratique ! » Il adressa quelques mots olympiens aux oiseaux... qui chantaient chez le voisin, et enfin, ayant pénétré à l’intérieur pour prendre une tasse de café — de ce café dont il demandait d’avance : « Va-t-il me rendre romancier, monsieur? » il entama avec Balzac sur les graves questions politiques une ardente conversation.

Il se déclara pour le peuple. Balzac lui dit que les peuples avaient un cœur, mais pas d’yeux, qu'ils sentaient, mais ne voyaient pas. Au lieu qu’un gouvernement devait voir et ne jamais écouter le sentiment.

Hugo était pour la liberté. « Folie ! dit Balzac. Des libertés, bravo ! La liberté, jamais ! »

Hugo vanta la charte. Balzac répondit avec viru-

lence que Louis XIV n’avait que des courtisans et des serviteurs ; tandis qu’un roi, la charte sous le bras, était flatté, servi, caressé par des hommes hbres : quelle abomination ! vip

Hugo enfin évoqua les misères du prolétariat. Balzac dit : « Ne lui donnez pas d’envie! Prenez garde |! Vous tuez ses croyances | Il ne lui reste comme fanatisme que le désespoir et la faim. Un jour, il s’avancera et mettra le pied sur le cœur du pays!»

Quand Hugo partit, Balzac pensa :

— Voilà une conversation qui mériterait d’avoir été entendue par l’Europe entière. Elle a eu lieu aux Jardies! C’est un nom désormais historique !

Un an après, 1l n’y avait pas de terme dans la langue française qui représentât plus d’horreurs.

. Tous les déboires, tous, 1l les avait par cette maison ! Et des malheurs vraiment qui n’arrivaient qu’à lui! Les murs des jardins, des murs neufs, s’écroulaient ! Huit mille francs de décombres ! Et la Garde nationale, rurale cette fois, le jetait dans l’infecte prison de Sèvres pendant soixante-douze heures, parce qu’il avait refusé de surveiller les vendanges | C'était trop ! Il vendrait | A qui? A tout le monde! Les amateurs ne manqueraient pas! Quoi? On n’acceptait pas ses chiffres’ Comment? Il ne pourrait même pas réaliser son prix d'achat?

Ah! qu'il avait bien fait un soir, avec des amis, du haut de son grenier, de cracher sur Paris Eh bien, s’il était encore dupe, du moins ne geindrait-il pas! Messieurs les caricaturistes en seraient pour leurs frais. Îl paierait comme tou-

RQ AR AT ue à QAR eee tn

jours, et avec son œuvre, par ses travaux herculéens !

Mais les caricaturistes n'avaient pas que les Jardies pour exercer leur verve sur Balzac. En 1839, plus persuadé que jamais qu’il lui fallait, en dehors des lettres, une situation nationale, qui ferait de lui le personnage en vue pour l’opinion publique, il pensa trouver dans une affaire criminelle l’occasion de se dévouer, de se donner, d’être à la fois Voltaire et Beaumarchais, le Voltaire de Calas et le Beaumarchais des Mémoires. Un notaire de Belley, Peytel, était en prison, accusé d’avoir assassiné sa femme. Après le meurtre, la justice avait fait une première instruction : elle n'avait pas donné de résultat ; l’affaire semblait enterrée ; lorsqu’au cours d’une soirée chez des amis, Peytel se laissa aller à conter des choses inouïes, qui jetèrent la stupeur et produisirent un scandale. La justice reprit l'instruction et arrêta le notaire. Alors Balzac, de loin, s’indigna ! Pourquoi Balzac? C’est qu'il avait connu Peytel au journal le Voleur, et le prétendait incapable d’un crime. Il étudia l'affaire à fond, ou du moins il le crut ; puis 1l proclama l'innocence du notaire, parla, écrivit, essaya de remuer les rédactions de journaux, enfin partit pour Belley. Il ne s’embarrassa pas de savoir sous quelle forme il fallait tenir tête à la justice. Il n’était pas débarqué qu'il sonnait chez le juge d'instruction. Neuf heures du soir. Une servante lui ouvrit qui dit que « Monsieur le juge était déjà retiré dans sa chambre. » — « Eh bien, où est cette chambre? demanda Balzac. I s’agit de la vie d’un homme. On ne peut pas

refuser de me recevoir ! » Et il pénétra dans une pièce, où le magistrat, en robe de chambre, était en train de remonter sa montre. « Monsieur le juge, commença Balzac, je m'excuse d’entrer chez vous comme un assassin ; mais celui qui le paraît ne l’est pas toujours ! Peytel ne l’est pas plus que moil... » Et le voilà qui plaide, plaide, sans reprendre son souffle, accusant l’accusation avec tant de véhémence que la tenture de l’alcôve s’entr’ouvre, et qu'une femme en chemise apparaît, dressée sur le ht, qui proclame :

— Vous mentez, monsieur !

Suffoqué, Balzac s’écrie :

— Que fait cette femme 1ic1?

Alors le juge s’empourpre, et d’un ton aigre :

— Elle fait, monsieur, ce que doit faire une honnête femme à cette heure de nuit. Elle est dans le ht de son mari!

Infortuné Balzac, sans prudence, ni savoir-faire | Les leçons de Mme de Berny, celles de Mme Hanska n'avaient pu l’emporter sur son tempérament torrentueux. Et les torrents, surtout en France, effraient. On goûte les rivières calmes. La justice se défia de lui ; l'opinion lui fut hostile. Ses romans lui avaient gagné une élite féminine; cette affaire Peyte!, où il accusait une femme d’adultère, mit contre lui la moitié de ses lectrices. On le chansonna ; on fit des épigrammes ; et la justice guillotina Peytel. Balzac revint à Belley ; il était au premier rang de la foule, derrière les soldats, pour le voir mourir; et il rentra à Paris, écœuré, indigné malade. Ce pays lui semblait perdu, qui refusait d’écouter le génie.

On l'avait traité d’imaginatif : il enrageait | Est-ce que l'imagination ne lui était pas donnée par Dieu pour voir ce que les aveugles ne voient pas? Quel découragement ! Et pourtant, pourtant, il ne voulait pas y renoncer ! Il rêvait plus que jamais de dominer la foule, de forcer son admiration par un acte ou par une œuvre.

Hugo, un jour, lui révéla avec force détails les avantages pécuniaires de l’auteur dramatique. Depuis vingt ans qu'il rêvait à la gloire théâtrale, 1l ne demandait qu’à en être convaincu. Et Hugo était éloquent, car la question le passionnait. Hugo tenait à ses bénéfices. La moitié de son âme était d’un poète, l’autre d’un notaire. [l énuméra donc avec complaisance les sommes qu’une pièce pouvait rapporter à Paris, puis en province. Il montra qu’une comédie qui ne réussissait qu'à moitié, faisait gagner à son auteur autant que deux romans à succès, et que la pièce qui était un triomphe était du même coup une fortune. Et les reprises ! les primes ! les billets! Balzac voyait des monceaux d’or. Hugo n’était pas parti qu'il avait décidé de nouveau de faire du théâtre. Non, bien entendu, de se remettre à une tragédie, qui demande deux ans de travail, mais il avait assez de verve et de feu pour trousser en deux mois, peut-être deux semaines, une bonne comédie, qui lui donnerait de l’argent, donc du repos pour deux ans. Il rencontra sur ces entrefaites le terrible Henri Heine sur les boulevards. Il était plein de ses projets ; 1l lui en fit part tumultueusement :

— Je peux, dans mon année, gagner deux cent mille francs |

— Hum ! que c’est risqué ! dit Henri Heine.

— Comment risqué? Je ne risque rien !

— Vous changez de bagne. Prenez garde. Tous les forçats en crèvent! Restez donc dans votre bagne de romancier.

« Comme ces Sémites ont le don de vous déprimer par leur affreuse iromie ! pensait Balzac en se séparant. Il a toujours son rictus atroce ! Il n’est pas doué de vie. Il n’aime pas la vie. Il est le contraire d’un auteur dramatique ! »

Tandis que lui se croyait exactement né pour le théâtre ! S'il n’en avait pas fait encore, c’est que l'œuvre à faire dans le roman était bien plus pressée. Le roman avant lui était inexistant, au lieu que le théâtre avait connu de grandes heures. Mais il était tombé si bas ! Les directeurs n’avaient qu’un cri : « [Il n’y a pas une pièce. Pas une ! » On était donc assuré d’un accueil enthousiaste en leur offrant une comédie ou un drame signé Balzac. Cet excellent Hugo, qui disait merveille de l’art dramatique, était usé jusqu'à la corde. Comme Dumas! Et Casimir Delavigne au bout de son rouleau... Scribe aussi. Il n’était pas seul à le dire : le directeur de la Renaissance le lui écrivait. Ainsi, l'heure était venue de tenter sur la scène la révolution qu’il avait faite dans le récit romanesque : peindre avec des couleurs vraies !

Il alla donc trouver les directeurs qui l’enchantèrent.. par de bonnes paroles. Il leur dit : « Je veux bien me dévouer pour vous. Je veux bien que nous fassions fortune ensemble. Mais il faut que je travaille en paix. Il faut alors désintéresser mes

créanciers pour le temps de mon travail. Il faut. m’avancer quinze ou vingt mulle francs. » Ils acceptèrent d'enthousiasme le principe :

— Commencez toujours à travailler, et d’ici peu, nous signerons un contrat qui comblera vos souhaits |

Il avait deux ou trois sujets de pièces. Il aurait voulu les traiter tous ensemble.

— Paris se transforme, pensait-il. L’éclairage au gaz en fait la Ville-Lumière ! Paris devient la capitale des capitales ; et le public de Paris est le premier du monde. C’est le moment de s’emperer de lui. Il faut frapper un grand coup !

Le succès d’un confrère, le nom d’un auteur, tout lui était prétexte à aiguiller son imagination vers la scène. Il voulait faire un rôle à Samson, à Mme Dorval, à Frédérick Lemaître. Il voyait ce rôle et aussitôt l'effet, et les résultats à la caisse, qui lui permettraient de dire à Mme Hanska : « Chère

ve, je ne suis plus pauvre | Je n’ai plus un sou de dettes. Si votre mari est un jour rappelé par le Seigneur, 1l n’y a plus d’obstacle à notre mariage, qui sera une alliance superbe entre l'esprit de l’'Europe et sa noblesse ! »

Il se mit fougueusement au travail. Il fit un plan. Il réalisa un dialogue. Malheureusement, chaque fois que le démon du théâtre s’emparait de lui, hanté par cette idée que l’art dramatique ne supporte pas les longueurs, et qu’il y faut tout dire dans le moins de temps possible, avec le plus de feu qu’il se peut, il travaillait toujours comme dans un tourbillon. Il était pris du vertige de la vitesse. Il écri-

vait la phrase d’un personnage; déjà la réplique était trouvée | Il se fiait à sa prodigieuse facilité de conversation; il se grisait de mots; il allait, il allait ; sa verve remplaçait l’observation ; une situation l’amusait-elle ; il ne voyait pas plus loin, l’accepceptait, lui faisait un sort ; et il croyait être Molière, alors qu’il jouait au vaudevilliste. Dès son cabinet de travail, Balzac subissait les illusions de la scène. Il voyait la rampe de gaz, les couleurs du décor, le rideau se lever, la scène pleine de visages attentifs ; sous ses pieds, il sentait les planches ; et il était pris d’un besoin de parler, d’agir, d’être applaudi rapidement, pour n'importe quoi. Au lieu de deux mois de travail qu’il envisageait d’abord, il mettait deux semaines, parfois deux jours, à jeter sur le papier trois actes. Alors qu’il riait d’une femme qui lui demandait s’il fallait plus de temps pour écrire un roman que pour le lire, il écrivait ses pièces dans le temps qu’il faut pour les parler. Enfin, dès qu’elles étaient finies, il avait tellement hâte qu’elles fussent jouées, qu’il les jouait, sans pouvoir attendre l’épreuve du théâtre. Il courait chez des amis, ou bien les convoquait chez lui. Il n'avait plus peur ni des gens de lettres qu’il haïssait, ni des gens du monde qu’il méprisait. Il lui fallait un public ; il affrontait n’importe lequel; cela faisait partie des risques du métier; au bureau de location, est-ce qu’on refuserait quelqu'un? Et c’est ainsi qu’un soir, il était chez le marquis de Custine, donnant la comédie au plus dédaigneux des auditoires. Le lendemain, il dépensait trois heures chez cette péronnelle de Mme Marbouty, à jouer pour

elle seule une pièce à quinze personnages. Ce besoin puéril de trompetter sa prose, il le déguisait de

prétextes qu'il savait sans valeur : il voulait se

rendre compte de l'effet, voir sur les visages les passages fastidieux... Ah! oui! Il ne voyait jamais que ce qui réussissait ! Il s’échauffait si bien qu'il se prenait à son jeu, et il achevait toujours ses lectures dans une tension nerveuse, où il ne supportait plus la critique. Il coupait la parole au plus sincère des amis, disant : « Je sais, je sais, c’est peu de chose ! Il faut voir l’ensemble. L'ensemble est formidable ! »

Un jour de 39, il invita aux Jardies Théophile Gautier, Gozlan, Lassailly, Laurent-Jan, d’abord à déjeuner, ensuite à entendre la lecture d’une comédie qu’il venait de terminer, qui s’appelait les Mercadets. Au troisième plat, Gautier, qui était familier avec Balzac, plein pour lui de tendresse et d’admiration, se permit de dire :

— Est-ce que je rêve? Il me semble qu’il y a de l'oignon dans tout. J’ai l'impression de devenir oignon |

— Enfant! reprit Balzac. Je l’ai voulu... pour ma lecture ! Car j’ai besoin que vous ayez tous un jugement sain. Or, j'ai fait sur l’oignon des expérences multiples ; il n’y a pas d’aliment plus propice à l'esprit. L'oignon rend subtil, en chassant les lourdeurs !

Après une telle préparation, pourquoi laisser reposer ses hôtes en sortant de table? Il les fit simplement changer de pièce; ils passèrent dans ce qu'il appelait la salle de l’avenir, où sur les murs

peints à la chaux se lisaient des inscriptions comme : Ici un Rapahël. Là un Titien. Là un Rembrandt. Il plaça lui-même son monde, afin de voir les visages, interdit de fumer, et debout dans sa robe de chambre, il commença sa lecture.., ou plutôt la représentation de sa comédie. Car il n’indiqua ni scène, ni personnages. Pour chacun d’eux il changeait de voix, de visage, de corps. C'était Protée qui jouait une pièce ! Et avec quelle rapidité, que de roueries, quel lyrisme |

L'exposition, faite par deux domestiques, aurait pu paraître enfantine ; mais dans sa bouche, ce poncif devenait une nouveauté. C'était un départ éclatant, un duo, sur une note molhiéresque, joué par deux voix de la même gorge, qui faisait penser à la Comédie-Italienne. L’auditoire fut conquis tout de suite ; et il éclata de rire au premier mot comique, lorsque Mercadet, qui commande le déjeuner, apprend du valet de chambre la résistance des fourmisseurs. Ceux-ci n'étant plus payés, refusent de lâcher leurs marchandises. Alors Balzac, qui paraissait avoir vécu dans la peau de ce Mercadet depuis quarante ans, lança d’une voix de nez, impertinente et dominatrice :

— Quoi? Qu'est-ce que des fournisseurs qui ne fournissent pas?

Ce n'était pas qu'un mot : c’était un admirable cri naturel, et Gautier, qui connaissait bien l’auteur, exulta.

De même celui-ci. « Qu’y a-t-il de déshonorant à devoir? Quel est l’homme qui ne meurt pas insolvable envers son père? »

Mais Gautier ne fut pas long à discerner quelque cynisme qui gâtait le caractère. Il glissait de la vie au théâtre ; il devenait artificiel par une surcharge de mots plaisants; ce n’était plus Balzac dans la vie, mais Balzac à dîner. Puis, ce ne fut plus Balzac du tout. Mercadet devint Scapin, et de ce fait reprit de la qualité. La façon dont il se mit à rouler ses créanciers fut un enchantement. Là Balzac fut grand — grand dans Mercadet, grand dans les créanciers. Il avait attrapé pour le premier un ton de bonimenteur, qui étourdissait les autres ; ceux-ci alors paraissaient pris dans une tourmente; ils tenaient leur poche et leur chapeau ; et l’un bêlait, le second grinçait, un autre miaulait. Ils étaient entrés menaçants ; et c'était à présent une panique de créanciers, un sauve-qui-peut admirable, où Balzac simulait ensemble la fuite et la poursuite. Et tout à coup, sur un mot éclatant, ce fut la fin du premier acte. La voix surprenante, la voix multiple, la voix qui était une troupe, un théâtre, s’arrêta. Et au lieu d’un rideau qui tombe, éclat de rire de l’auteur. Il luisait comme s’il sortait de l’eau, soufflant tel un triton.

— Ça var s’écria-t-il. Vous êtes heureux? Ce n’est plus du dialogue, hein, c’est du vent ! Quel courant d’air, mes amis, dans le monde du théâtre!

Et ouvrant largement sa robe, il remonta son pantalon, en injuriant ses bretelles qui refusaient de le tenir. Il en était là de son triomphe, quand on entendit distinctement au dehors le bruit d’une sonnette. Alors, il frémit, pâlit, sauta sur une des fenêtres, et d’un ton suppliant :

ré

— Aidez-moi, mes amis! Aidez-moi vite! Fermons les volets ! Ce sont des créanciers | Puis, laissant tout le monde dans l’ombre, il court à la cuisine, donne l’ordre qu’on ne fasse ntrer sous aucun prétexte, revient près de ses ice, s’allonge sur un divan, et faisant le mort, urmure d’une voix qui paraît sortir du tombeau : — Je vous en conjure.. plus un mouvement !

ils entendent, je suis perdu | On avait cru d’abord que c’était la pièce qui *eprenait. Il y eut une hésitation. Mais le ton était hangé ; et ses amis le virent si ému que, troublés ux-mêmes, ils obéirent aux étranges prescripions. Puis la situation se prolongeant devint omique ; on rejoignait les Mercadets ; il y eut des ires étouflés. Balzac geignit :

— Mes amis... mes amis, vous voulez ma mort | Et on entendit à ce moment comme un vif débat ur le seuil de la porte. Il y avait plusieurs visiteurs. e domestique dit avec fermeté : « Ces messieurs roient bien les volets fermés. Monsieur est en oyage ! » Alors, une voix grinça, une seconde bêla, ne autre miaula, tout comme dans la pièce. Balzac tait raide, sans souffle, on l’eût dit privé de sentient, mais on voyait dans l’ombre ses yeux luire t implorer. Ce drame comique dura une quinzaine e minutes. Enfin, la porte de la maison fut fermée, tk Balzac gémit, d’une voix qui venait de ses trailles : « J'ai vieilli de dix ans !... » Il courut à la isine ; ses amis étaient toujours dans l’ombre ; our se venger, ils se mirent à fumer. Balzac parut, et les traita d’assassins. Ainsi, tout le

monde voulait sa mort; dedans on l’asphyxiait ; dehors, on faisait l'assaut de sa fortune ! Car c'était bien des créanciers, et les plus redoutables : un marchand de vins de Vouvray, un antiquaire, un entrepreneur de maçonnerie |

— Enfin, oui ou non, dit Gautier, a-t-on droit maintenant à l’air et au jour?

—- Mais je vous demande un peu qui vous empêche d'ouvrir les volets! répondit Balzac magnifique.

Il avait retrouvé ses couleurs, sa vigueur, s& voix. Sans plus attendre, il commençait le deuxième acte. Il était maintenant le gendre de Mercadet. Il arrivait, le menton dans son faux col, le chapeau sur le genou, susurrant :

— Monsieur, vous ne connaissez pas votre fille: j'ose vous le dire.

— Permettez..

— Vous ne la connaissez pas, monsieur !

C'était un feu d’artifice de mots, une féerie d! gestes; on ne savait comment les personnage:

entraient ni sortaient ; mais ils étaient là, puisqui Balzac y était. Il les jouait, et il les menait. C’étai eux ; et c'était en même temps le dieu ou le démo) qui Le animait.

Sans prendre le temps d’un repos, il sauta dl deuxième acte dans le troisième, disant simplement}

— Ça va? Ça marche? L’oignon agit? En route:

Et alors il fut napoléonien ! Les créanciers rep& rurent, ceux des Mercadets ; au bêlement, au grine ment, au miaulement, on crut réentendre ceux d Balzac. Ils parlaient de tous côtés, car ce diabl:

d'homme, en jouant, virait, sautait, tournait. On avait l'impression qu’ils entraient par la porte, la fenêtre, la cheminée. Était-ce la réalité ou la comédie? Devait-on rire? Fallait-il s’effrayer? Mais Balzac menait le bal : il n’y avait qu’à le suivre ! Quelle vigueur ! Quel allant! Et qu’il fut prodigieux, quand les dominant tous, les vrais, les autres, et les amis par-dessus le marché, il dit les bras croisés, fier et tonitruant :

— Ah! çà! Croyez-vous donc que je possède la planche à billets de la Banque de France!

Ce fut un tonnerre d’applaudissements. Tous ses hôtes se regardaient, éclataient, s’étranglaient. Cette joie unanime lui redonna un formidable élan pour enlever la fin de la pièce, où l’on voyait, comme dans le dernier des vaudevilles, arriver des Indes le personnage imprévu, l’associé légendaire avec des sacs d'argent pour sauver tout; et ce fut lapothéose de Mercadet-Balzac dans un dernier geste et un dernier cri. De l’argent? Il y avait de l’argent? Du vrai? Du bon? Aussitôt, il prêtait dix mille francs, et lançait dans un vaste éclat de rire :

— Ah! Ah! je suis créancier !

’était le mot de la fin. Gautier se jeta dans les bras de Balzac.

— Vous êtes gigantesque ! Tu mérites qu’on te tutoie |

Généreuse illusion du théâtre! Balzac s'était grisé, en les grisant. Mais tout cela ne faisait qu'un succès aux Jardies! Il n’était pas né sous l’étoile dramatique. À la scène il ne devait connaître que l'échec. Après un travail follement hâtif, sur lequel

or

il ne revenait même pas, 1l entrait comme un oura-gan dans des répétitions, d’où il sortait éreinté;f épuisé, vidé. Il se battait avec le directeur, les comé-diens, les machinistes. Il avait juré de ne pas: changer une syllabe de son texte ; et d’une répéti-tion à l’autre, en une nuit, il refaisait un acte. On: le rencontrait sur les boulevards, hâve, sans cra-: vate, méconnaissable de fatigue. Les bruits les: plus extravagants circulaient. Pas un acteur qui ne: racontât sur lui quelque surprenante anecdote ;; et lui les jouait tous, après les avoir fait jouer.

Ce fut Vautrin le plus retentissant de ses fours. Le fils aîné de Louis-Philippe assistait à la pièce dans une loge d’avant-scène. Frédérick Lemaître s’étant fait une tête de général mexicain qui rappelait celle du roi, l’héritier du trône sortit brusquement. Émoi, scandale ; le lendemain, la pièce interdite.

Le coup était si fort que Balzac s’alita, mais dès la semaine suivante, remis sur pieds, le cerveau clair et le cœur ardent, il expliquait à son ami Gozlan comment il venait de remplacer les vingt mille francs de rente qu'il devait se faire avec sa pièce. Il allait aux Jardies planter une vigne et créer une laiterie |

L’échec de Vautrin était du 14 mars 1840. Le projet de laiterie illumina la journée du 21, la première du printemps. Il fut abandonné le 22. Et le 23, Balzac rêvait de journalisme. La presse. il l’exécrait et l’adorait. Il adorait y écrire, s’y battre, dominer ; mais il voulait être libre, et il s’indignait qu’on l’arrêtât toujours, qu’on lui coupât les ailes. Encore

l'argent! c’était le vrai directeur de toutes les feuilles, et 1] ne fallait pas déplaire à cette puissancelà. Alors constamment gêné et furieux, Balzac rêvait de nouveau d’avoir un journa. à lui. N’avaitil pas plus de force et plus d’ironie, plus de soufre enfin dans la cervelle que tous ces écrivaillons, les idoles du public? Et comme Diderot quelle soif de monologue |! La Chronique de Paris avait échoué, lui coûtant fort cher. Était-ce une raison pour avoir peur, être lâche, ne pas refaire une tentative sous une auire forme, par d’autres moyens? Cette fois, il fonderait une revue mensuelle, qui serait comme un livre, facile à mettre en poche. Là il ferait tout : la satire de la pohtique, la critique des livres, le théâtre de la vie. Il montrerait le néant d’un homme comme Thiers, ce petit bourgeois rapace, et les vues prophétiques d’un poète comme Hugo, capable à lui seul de venger les injures prodiguées aux gens de lettres. Il dirait la nullité d'Eugène Sue. Quel nom d’abord! Faire l’aristocrate avee un nom pareil! Et Eugène par-dessus le marché, comme un cocher | Eugène Sue, c’était le reste de la maladie cutanée d’un grand-père. Lire du Sue, le peut-on sans suer? Et quelle odeur! comme dit Hamlet. Enfin, il vanterait et lancerait cet écrivain de premier ordre, Stendhal, auteur de la Chartreuse de Parme, livre sublime, où on ne sait que préférer, les paysages, les portraits, la connaissance de l'Italie, la psychologie, l'esprit de diplomate |

Il arriva à ses fins ; il créa la Revue parisienne. Elle parut trois mois, et lui coûta, en l’endettant, cinq ans de travail. Les quelques abonnés du pre-

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mier mois se retirèrent dès le second. En deux numéros il s’était mis tout Paris à dos : les autres revues qui lui fermaient leurs portes ; les gens de lettres qui se sentent menacés dès qu’un médiocre est attaqué ; le monde politique habile et fourbe. Il faisait à tous l’efflet d’un « énergumène » aussi fatigant dans ses enthousiasmes que dans ses attaques ; il méritait bien d’être ruiné! Il était trop puissant, trop personnel, trop génial. Il partait de lui des ondes trop fortes, qui ne pouvaient s’accorder avec les ondes courtes des esprits prudents. Or, c’est de ceux-là qu'est faite une société. Le martyre de Balzac était connu. Il se renouvelle plusieurs fois par siècle, et devient régulièrement un héritage d'honneur, après avoir été une charge déshonorante.

En attendant, 1l lui fallait continuer de vivre, de manger, de s'habiller, et de payer quelques dettes, pour libérer sa conscience d’abord, en faire d’autres ensuite. Rien ne lui réussissant, il en revint tout bonnement à son œuvre pour laquelle il était né. S'il s’écartait si souvent de son grand dessein, c’est qu'il aimait trop la vie, même en ses futilités, auxquelles il pensait toujours sincèrement donner de la grandeur. Il avait été jusqu’à désirer l’Académie. Ne représentait-elle pas une belle tradition? Est-ce qu'ils ne s’honoreraient pas l’un l’autre en se donnant la main? Et la tendant le premier avec une imprudence généreuse, il ne concevait pas toutes les sourdes combinaisons qui empêchaient cette compagnie de vieillards sans enthousiasme de

répondre à son geste. Quand il les découvrit, il eut

de la colère plus que du dégoût. L’humanité était partout la même, occupée de petitesses. Il fallait lui tourner le dos, et faire son œuvre en solitaire. Cette œuvre, c'était sa vraie maîtresse. Avait-il une seule pensée qu’il ne rapportât à elle? Tout ce qu’il tentait ici ou là ne visait en somme qu’à dresser un piédestal à l'écrivain qu’il voulait être ; mais l'essentiel était cet écrivain-là. En causant avec un ami, le marquis de Belloy, qui revenait d'Italie, il avait trouvé un titre général, aussi important que le toit d’une maison, que le clocher d’une église. Et 1l lui semblait admirable. C’est en parlant de la Divine Comédie de Dante que le marquis négligemment avait dit :

— Vous, vous faites la comédie humaine !

Et voici que ces deux mots pour Balzac s’étaient

détachés de la conversation, comme si son cerveau

projetait une lueur dessus, laissant le reste dans l'ombre. Comédie humaine! La comédie que nous nous jouons tous. C’est cela ! Titre qui résumait tout, commandait tout : large, simple, solide, superbe. Il le voyait, se détachant dans l’histoire des lettres françaises. L’œuvre était couronnée ; les tours de la cathédrale construites ; l’union de la terre et du ciel réalisée | Mais. il restait à achever bien des statues, et à éclairer des prières douloureuses par des vitraux flambant de génie. Il s’écria de nouveau : « Au travail! » Négligeant tout le reste, il allait de nouveau s’enfoncer dans sa besogne, sy engloutir, et y mourir sans doute. Car quoiqu'il se sentît Michel-Ange par le cerveau, il avait à présent la mort en lui, et calculait avec angoisse le

répit qu’elle lui pouvait laisser. Quinze ans? Dix ans? Il faudrait que ce fût quinze ! L

— Docteur, arrangez-vous pour que ce soit” quinze. ou seize! disait-il au docteur Nacquart, dont il discernait l’inquiétude.

Ce dernier l’auscultait avec l’anxiété d’un ami. Et certains jours, 1l pâlissait en écoutant le cœur de Balzac. Cœur héroïque! Sous l'impulsion du café pris par cafetières, 1l se mettait à battre avec l’ardeur de la jeunesse, et ce n’était plus du sang, mais des flammes qu’il envoyait à l'imagination. Il l’éclairait, mais se consumait. C'était un cœur: usé déjà. Il est vrai qu’il appartenait à un homme: miraculeux : on le croyait éteint ; on retrouvait un, brasier ; mais chaque brasier faisait des cendres. Au sortir d’un travail de seize à vingt heures, pen-: dant lesquelles il avait été comme un volcan, il tra-: versait Paris courant aux imprimeries, vêtu de: n'importe quoi, veste de chasse, et pantalon à pied,, enfoncé dans de gros souliers à oreilles. Où était le: dandy amoureux de la marquise de Castries? Et: les joues marbrées de feux violents, l’œil cerné d’une: ombre mortelle, il était effrayant à voir.

— Cher ami, suppliait Nacquart, modérez vos:

travaux | |

— Docteur, répondait Balzac, ne me parlez pas: comme à un fabricant de sabots, qui toute sa vie: trava Île sur le même modèle. Se peut lui dire: à lui : « N’en faites pas tant! » parce qu’il ne: s’agit que de quantité. Mais dans mon métier royal, où 1l ne s’agit que de qualité, la modération c’est le médiocre, donc le néant, et ce serait mourir,

pour éviter la mort! D'ailleurs, je suis déjà mieux!

Ah! qu’il l’avait entendue cette phrase, l’affectueux docteur |

— Déjà mieux... à force de ne jamais vous soigner, pas vrai?

— Enfin, lui dit Balzac un jour, David d’Angers, qui est habitué à regarder les hommes, n’estce pas, ne voulait pas croire hier que j’eusse passé la quarantaine. Et, ma foi, docteur, j'ai un symptôme de rajeunissement. J'avais des cheveux blancs ; jen ai arraché, par coquetterie; ils repoussent noirs | J’ai peut-être encore vingt ans à moi!

Il n’avouait pas à son médecin la vraie raison de sa confiance : il venait d’apprendre la mort de M. Hanski! Ainsi il y avait donc une Providence qui s’occupait de ses amours? Depuis six ans qu’il n'avait pas vu sa chère Êve, qui l’eût cru? Il venait de vivre des années atroces, en proie à tous les tourments, seul, horriblement seul, depuis la mort de la Dilecta. N'ayant jamais que des échecs à annoncer à Mme Hanska, il avait ralenti sa correspondance. D'ailleurs, il la sentait méfiante. Il avait cru la dominer, l’attacher à son sort et à sa gloire : elle restait la noble polonaise, mariée à M. Hanski. Puisqu’elle le critiquait, qu’elle l’assaillait de questions, c’est qu’elle n’avait plus toute sa foi d’amoureuse, qu'elle n’admirait plus tout son esprit; or, il avait besoin de cela d’abord dans l’affection, de cette ferveur pour ses idées et ses actes. Il s'était cru à tort tout-puissant sur cette femme ; elle avait trop le goût de l’analyse; elle s’attardait à des détails ; elle perdait de vue l’ensemble, enfin elle

308 HONORÉ DE BALZAC a —————————— —————

tuait son admiration par de petites rancunes. D’ailleurs, puisqu'elle n’était pas libre... Et voilà qu’en mars 41 une lettre lui apporte cette nouvelle : qu’elle est veuve! Vite, il donne au défunt une pensée de respect et de commisération, et 1l songe à elle avec un émoi dont il ne se croyait plus capable... Maintenant, il peut l’épouser ; or, il le veut toujours ; donc il l’épousera ! Quand on est le roi de la pensée, il faut trouver une compagne dans la plus haute noblesse. Son amour-propre lui sert d’aiguillon; il ne voit plus d’obstacle au bonheur ; et il écrit à Ève une lettre de consolation qui est un cri de Joie.

Puis, c’est un rebondissement dans le travail. Il a toutes ses facultés rajeunies par la vue de ce but glorieux, mérité par son œuvre. Deux ou trois sujets qui languissaient se réveillent. Il est repris d’un désir de bâtir. Il va s’attaquer aux plus belles parties du monument, qui sera consacré à Eve, son épouse devant Dieu depuis huit ans. Oh! Neuchâtel!

Genève ! Quelle foudroyante passion! Comment nier la beauté mystique de cette aventure? Femme fière, femme forte, en religion comme en amour, elle a su lui prouver cent fois l’union prédestinée de leurs esprits. Grâce à elle, à sa sensibilité, à son : fluide, il a touché l'infini, il s’est élevé jusqu’au divin. Son rôle, sa tâche en ont été éclairés. Combien de ses livres n’ont pas eu d’autre raison d’être que Mme Hanska, grande dame de Wierzchownia ! Tout cela ne pouvait pas être sans suite. Cette mort de M. Hanski est logique. Elle vient dans le temps choisi par la Providence, après les doutes,

le soupçons, les froideurs, pour que Balzac n'ait plus rien à craindre et qu’il puisse par trois mots rallumer une passion nécessaire à la grandeur française.

Il recommença alors de lui envoyer des lettres, qui seront toujours parmi les plus belles qu’on ait écrites en ce monde. Rien d’épistolaire, mais la chaude éloquence, l'abondance poétique, le mouvement d’une vie fervente, tourmentée par un grand idéal. Il aime, il est généreux, il se donne, il chante, sans détour, sans prudence ; il raconte toute sa vie heure par heure, fougueusement, avec l'accent pressé qu'a la pendule pour son oreille, dont le balancier lui dit : « Ne perds pas de temps ; la vie est courte ; ton œuvre est longue. » Sa plume court comme son cœur bat. Il voit sa chère Eve en écrivant. Il possède une aquarelle de la maison de Wierzchownia, une petite carte de visite où son nom charmant est gravé, dont les lettres lui parlent, lui rappellent un front, des yeux, un sourire, enfin le morceau de la robe couleur pensée, qui lui sert d’essuie-plumes.… Il n’écrit plus; 1l cause; les phrases ont le ton de la voix. Dans le bonheur elles s’élancent ; quand :il est las, c’est un soupir. Et quoique Ève soit au bout de l’Europe, lorsqu'elle reçoit de telles lettres, elle doit sentir un bras passionné qui lui prend la taille, et les mots la caressent dans un souffle d'amour. Qu'il est beau, quand il lutte! Rien ne l’abat. Il travaille vraiment pour Dieu. Il peine, il souffre, il n’en peut plus ; mais la pensée de la gloire le redresse ; c’est son étoile dans la plus épaisse nuit; et par gloire il entend non

310 HONORÉ DE BALZAC ne —————————— ————

l'éloge des hommes, mais les louanges enivrantes de sa conscience et de sa maîtresse. Chère femme, sensible et pensive, comme elle l’assiste, et l’inspire ! Si l’œuvre a ce merveilleux élan, c’est qu’il travaille pour elle, raconte pour elle, parle d'amour avec elle. Pas une page où il n’y ait l’éclair d’un souvenir, quelque allusion aux pensées échangées à Genève ou à Vienne, puisque dans le tumulte de leur passion, ils ont tout eflleuré : l’amour, la religion, le grand mystère de la vie, les plus graves problèmes sociaux, tout ce dont leur cœur débordait, en présence l’un de l’autre, chacun devant soi contemplant l’être élu. L’œuvre est pour Elle; les lettres sont à Elle ; Elle est sienne ; et si Elle hésite encore à devenir Française, eh bien, 1l se fera Russe, pour courir achever son œuvre là-bas!

Or, elle hésitait, et plus encore depuis qu’elle était libre, puisqu'il la pressait, et qu'il fallait répondre à ses questions d'homme génial, mais étourdi...

Puis elle avait près d’elle une tante Rosalie, au caractère sans agrément, dont elle disait à Balzac : « C’est un cent de clous ! » et cette personne n’ouvrait la bouche que pour lui persuader qu’un mariage avec un tel homme serait déshonorant ! Avec une habileté diabolique elle savait rappeler et réunir tous les mauvais bruits qui couraient sur Balzac : qu’il aimait la comtesse Visconti, qu’il aimait Mme de Valette, qu’il aimait Mme Marbouty ; et c'était vrai qu'avec toutes il avait été léger, imprudent, sans doute libertin; mais ce n’était que distractions passagères, délassements

entre deux « champs de bataille ». Il s’amusait ; l’âme n’y était pour rien. Il y a peu de femmes capables de croire à ce dédoublement de l’homme. Aussi Balzac niait, seule tactique. Il écrivait : « Il n’y a que toi que j'adore! » Et c'était juste. Puis, après des lettres et des lettres, il composait un livre, Albert Savarus, pour indiquer sans en avoir l’air, quel malheur peut frapper une âme trop crédule à tous les méchants bruits. Il l’ébranlait. Alors, la tante essayait d’autres arguments. Ëve ne devait pas sacrifier l’avenir de son enfant aux fantaisies de son cœur. Êve ne pouvait pas épouser un homme mal élevé, pas élevé. Or, Balzac en était un. Sorti d’une toute petite famille! Il avait peut-être du génie : ceci n’est qu’un accident naturel ; mais il était sans éducation, ce qui est une tare sociale, inacceptable chez les Rzewuski qui ont commandé à la Pologne. Enfin, il était écrivain français, c’est-à-dire le successeur de ces philosophes du dix-huitième siècle, gens de rien, que l'aristocratie française avait tolérés dans ses salons, et qui, pour prix de tant de bontés, l’avaient perdue de réputation | Ce serait mésalliance et folie de la part d’une femme noble de s’unir à un homme de plume, à... « Disons le mot, cria-t-elle un jour d’une voix aigre, à un scribe exotique! »

Mme Hanska savait faire la part des outrances où ce pauvre caractère acide se complaisait, mais au fond elle avait une amertume d’aristocrate à voir l’homme qu’elle aimait, gagner sa vie en écrivant des livres. Elle l’admirait plus quand il faisait des dettes ; il y avait là du moins, lui semblait-

il, des traits de grand seigneur, mais. destiné au célibat. Les affreux embarras d’argent où se débattait Balzac la remplissaient d’effroi ; il avait beau répéter : « Je suis un financier plus fort que Rothschild ! » elle constatait seulement que jamais, au grand jamais, rien n’arrivait de ce qu’il annonçait d’heureux, mais toujours, oh ! toujours, survenaient des malheurs imprévus. Que ce fût sa faute, comme elle le croyait, ou son destin comme :l voulait Île faire croire, ce n’était pas un homme avec qui le mariage fût sans péril. Elle y rêvait avec mélancolie, et sans le lui dire en termes exprès, elle le lui laissait comprendre. Alors? Répondrait-1l à ses raisons par d’autres raisons? Il sentit qu'il ne la convaincrait pas. [Il fallait donc de nouveau la séduire pour la réduire. Comment? Par son œuvre! Toujours l’œuvre ! Tout décidément l’y ramenait. S’il s’élevait encore au point qu’Eve en fût enthousiasmée, ce serait le triomphe ; 1l irait en Pologne, l’enlèverait, l’épouserait.

Alors, il fut la proie d’un feu nouveau et dévorant, et 1] commença une fièvre à grandes hallucinations, qui ne devait plus se calmer, avant que la vie même s’éteignît en lui. Ce fut un effort de près de dix ans, pendant lesquels il resta tendu, à la fois volontaire et inconscient, car il commandait à tout ce qu'il y avait de plus secret en lui d’apparaître; son esprit, qu'il comparait à un cheval fourbu, refusait parfois pendant des semaines d’obéir ; puis sondain, c'était l’apparition, et dès qu'elle était là, elle le possédait. Il fut ainsi Balzac sollicitant, puis subissant l’humanité qu’il

résumait. Et il retrouva dans le fond de son âme les germes de toutes les vertus et de tous les vices. Il se sentait doré d’une auréole divine, puis il s’abandonnait au noir démon. Il était femme aussi bien qu'homme ; et les ancêtres de toutes espèces, vieux, jeunes, les canailles et les anges, tous les innombrables êtres humains dont il avait dans le sang quelque souvenir, se réveillèrent à son inlassable appel pour lui jouer la vaste comédie dont ils avaient été les acteurs depuis l’aventure du péché. Quel drame! Quelle foule! Que de voix! Que de piétinements! Les parois de son crâne résonnaient de trop de paroles; son cœur était comme une auberge passante ; il gémissait en étant exalté ; 1l mourait de son propre embrasement.…. Pour se livrer à ce travail infernal au sortir des Jardies, il était venu se cacher avec ses papiers, ses flambeaux et sa robe de chambre, dans le village de Passy, où il espérait connaître la paix, seul avec ses visions. C’était à trois cents mètres de la Seine, sur le coteau, qui avait été taillé en terrasses, et bâti à toutes les hauteurs. La rue du Roc, vrai chemin de village, entre des murs croulants sous des lierres pleins d’oiseaux, longeait alors un immense parc aux épaisses frondaisons, et c’est devant lui qu'était la bâtisse à deux étages où Balzac venait de s'installer : maison de campagne à grand portail, ouvrant sur une cour en retrait, et prolongée par un mur qui supportait un jardin suspendu, bordé d’une vigne en plein vent. Le jardin était à Balzac, ainsi qu’une fenêtre sur la rue et trois sur la cour. Et pourtant il n’entrait pas par

le portail. Mais il pouvait sortir par là. Un escalier, caché sous une trappe, descendait de ehez lui dans la cour. Cette idée le ravissait qu'il pouvait ainsi s'échapper, si un visiteur gênant lui barraït sa vraie porte. Celle-ci n’était pas visible de la rue du Roc. Elle ne l'était d'aucune rue : situation clandestine et enchanteresse ! Le pavillon que Balzac habitait formait à la fois second étage sur la rue du Roc, rez-de-chaussée sur le jardin, et semblait la cave d’une grande maison bourgeoise de la rue Basse, laquelle, malgré son nom, était la plus haute. Balzac rentrait par la rue Basse. Il arrivait chez lui, disait Gautier, comme le vin dans les bouteilles, par en haut, et il avait toujours, en regagnant son pavillon, l'impression du mystère. De fait, à quoi cette humble maison cachée avait-elle pu servir? Peutêtre à l'amour? Eh bien, avec Balzac l’amour y rentrait, car il arrivait deux mois après la mort de M. Hanski, plein de véhéments espoirs.

Par malheur, dans ce logis à l’air abandonné, qui semblait une vraie retraite, 1l s’aperçut vite qu’on ne pouvait être en paix que la nuit. Cinq ménages d'ouvriers prolifiques habitaient au-dessous de lui les logements qui donnaient sur la rue du Roc, et ce n’était que cris de marmaille et colères maternelles. O silence de la Grande-Chartreuse ! quel désir et quel rêve! Enfin, puisque les hommes ordinaires et leurs enfants dorment la nuit, c’est l'heure où le génie doit souffrir et produire. Balzac méditait des œuvres massives et complexes comme Splendeurs et misères des courtisanes, les Paysans, les Parents pauvres; il avait besoin du plus vaste

LA LUTTE AVEC LA MORT 315 a ———— — — —“ —

silence, et 1l les fit toutes, rue Basse, dans les tènèbres, à la lueur des bougies. Elles s’en ressentent. Les passions y atteignent un tragique qui s’accorde avec l’heure où elles furent conçues, et leurs per-

sonnages, emportés par la fatalité, ont sur le front

un reflet rouge de flambeaux. C’est un enfer humain. La chétive maison de Passy fut, durant des centaines de nuits, habitée de la sorte par une meute en proie au désir, à l’argent, à l’ambition féroce, à toutes les misères que seule la tombe apaise ; mais elle ne connut rien de plus effrayant que les figures de la Cousine Bette. Balzac fournit alors son plus terrible effort ; jamais son âme ne connut de telles brûlures ; l’affreuse humanité qui sortait de lui le consumait en empruntant sa flamme ; c'était le suprême sacrifice par lequel il montait au sommet de son œuvre.

Il en mourrait, mais il serait grand, ayant bien travaillé pour Dieu et pour les hommes. L’année 44 avait été atroce : que de tourments dans ce corps qu’il épuisait sans mesure ! Foie, cœur, tête et poumons, tout y était motif à souffrir. Il connaissait même des journées d’épuisement, où le cerveau, dans une brume, ne trouvait plus les mots. Alors, il s’effrayait. Sur les supplications de Nacquart, il consentait à s’aliter, puis après un lourd et profond sommeil, il se relevait, le docteur n’était plus là : il courait à sa table et il y restait dix-huit heures, forçant le corps à suivre l’esprit, comme le soldat qui marche, en dépit de ses pieds et de ses reins. Il écrivit César Birotteau les pieds dans la mou-

tarde et la tête dans l’opium.

Cependant, en 46, lorsqu'il conçut les premiers éléments de la Cousine Beite, son corps lui laissait du répit, et il avait de l'espoir au cœur. Après huit ans d'absence, il avait revu son Êve, celle qui serait son épouse, à Saint-Pétersbourg, où elle passait une partie de l’année depuis la mort de son mari, et dans un salon bleu qui donnait sur la Néva il l'avait retrouvée aussi belle, aussi jeune, aussi passionnément intelligente ! Tout ce qui était russe l'avait exalté. Il avait vécu des semaines d’adoration. Une seule dispute en trois mois, à propos d’une cuisinière | Tout le reste dans le lyrisme, entre terre et ciel. Puis il avait fallu regagner Paris, ce désert d'hommes, tandis qu’elle rentrait en Pologne, dans son désert de blés. Et il ne l’avait retrouvée qu’au bout de dix-huit mois à Dresde, en janvier 45, où elle était avec sa fille et le fiancé de celle-ci, le comte Mriszech, que Balzac surnomma Gringalet, tandis que lui-même se laissait appeler Bilboquet. Folles journées, d’une enfantine gaieté | Ayant l’ingénuité magnifique du génie, il sut se rajeunir sans effort, et illumina les fiançailles de ces jeunes gens de sa verve étincelante. Ils partirent tous pour l'Italie ; ils obtinrent une audience du pape. Balzac sortit du Vatican, transporté d’admiration pour la force hiérarchique du catholicisme. En religion aussi, il était légitimiste, et plus que jamais ! L'Église seule avait su concevoir une société où la force et la charité s’entr’aidaient ; seule elle avait eu le sens complet de la vie, répondant avec bonne volonté à ses exigences, mais exigeant qu'on songeât à ses | fins. Ah ! comme il comprit sa chère Eve, son « loup: |

LA LUTTE AVEC LA MORT 317 En en,

loup », quand elle décida de passer l'hiver dans cette ville, où sont réunis les souvenirs les plus précieux de la chrétienté! Hélas! La Comédie humaine le rappelait à Paris; une grande édition de l’œuvre devait paraître ; il partit pleurant comme un enfant. Mais dès le printemps de 46, il s’enfuyait de nouveau pour la Ville Éternelle.

Et c’est au retour de ce voyage dont il revenait ébloui, étourdi, comme lorsque nous passons du soleil aveuglant et du vent plein de rumeurs dans l’ombre silencieuse de la maison, qu’en s’asseyant à sa table ii se sentit dominé par son dramatique sujet de la Cousine Beitte. Il ne rentrait pourtant qu'avec des promesses et des souvenirs doux, mais sitôt qu'il reprenait l’œuvre, sans souci de son existence, 1] était le théâtre où se jouaient les « Scènes » nécessaires, celles qu'il n'avait pas encore montrées. Or, en avançant dans la vie, en approchant du dénouement de toute existence, 1l avait des visions plus âpres, parce qu’il voyait plus loin dans le drame. Des courants d’une lointaine hérédité le traversaient, le renseignant sur l’essentiel immuable des passions humaines, les plus terribles, les plus irréductibles, celles qui seront le plus souvent et le plus affreusement évoquées au Jugement Dernier ; il fallait donc dès ce bas monde, en serviteur du Souverain Juge, en commencer le procès, et il y travaillait avec l’effrayante passion d’un homme au bout de son rôle terrestre, qui n’a plus peur de rien dans ses évocations, sauf de ne pas bien servir la vérité, dont la contemplation sera le bonheur ou le malheur éternel des âmes.

Un soir de la mi-juillet 46, vers les sept heures, comme il venait de dîner et qu’il rêvait dans le fauteuil de son cabinet, avant de se remettre au travail, sa femme de charge, Mme de Brugnol, entra. I1 l'avait depuis quelques années chez lui; c’était une femme assez belle, ayant la quarantaine, intelligente, volontaire, avide, dévorée de curiosité. -Il l'avait prise à son service sur la recommandation d’amis, et elle s'était imposée à lui par l’autorité avec laquelle elle faisait la police de sa porte. Il lui avait laissé ses clefs et elle savait s’en servir. Elle entrait ce soir-là pour annoncer l’arrivée d’une caisse d'Italie :

— Encore un tableau, sans doute ! soupira-t-elle.

Balzac était d’un calme extraordinaire. Un autre jour, 1l se serait levé, aurait couru, pris des tenailles, ouvert la caisse, car il était possédé depuis des mois par la manie de la collection ; il se composait une galerie ; prétendait n’acheter que des chefs-d’œuvre, et toujours à vil prix; et de fait, il avait été des premiers, en cette époque sans goût, à découvrir le grand art du dix-septième et du dix-huitième siècle, s’attachant non seulement aux peintures, mais aux meubles, aux sièges, aux pendules, toujours aiguillonné par l'amour de ce qui était largement conçu et délicieusement exécuté, et là comme en tout ce qu'il approchait et discutait, il vit clair, parla net, fut un précurseur. Mais sa maison minuscule était encombrée de toiles et de bibelots dont les arrivées le transportaient. Ce soir-là, il ne bougea pas ; il ne dit que ces mots :

— De combien sont les droits de douane?

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