‹ La Prodigieuse Vie D,Honore De balzacChapitre 2 sur 10 · VA ATT · texte numérisé non relu

VA ATT

C’est une chose mélancolique et qui fait rêver sur lindigence des familles et de la société que presque toujours les heures matinales d’un grand destin restent inaperçues. Personne n’est prêt à recevoir le génie, qui, comme l’amour, pour s’imposer, doit faire violence. Les parents et les contemporains vivent sans émoi auprès d’une gloire qui naît, et les esprits chagrins seuls l’éprouveront plus tard, en méditant sur la beauté perdue.

Il est vrai que pressentir le grand homme chez l'enfant il y faut un don poétique ; puis les humains manquent d'habitude. Pourquoi parmi tant de choses ordinaires leurs yeux rassasiés distingueraient-ils les marques du divin? En voient-ils davantage dans le ciel radieux d’un jour d’été? Les cœurs sensibles à la grandeur sont aussi rares que ceux qui, dans la bienfaisance répétée du soleil, songent encore à être émus des roses qui vont s’ouvrir. |

Et c’est pourquoi, quand Honoré Balzac ayant ses quatorze ans, en juin 1813, à Tours, le long de la Loire, où sa mère le promenait avec sa

axe HONORÉ DE BALZAC

re

sœur, s’écria tout à coup, dans une gambade :

— Laure, sais-tu que ton frère sera un grand homine !

Innocente, la petite éclata de rire, tandis que trop avertie, la mère répliquait en haussant les épaules :

— N’emploie donc pas des mots dont tu ignores

le sens!

La journée était calme et charmante, et il n’y avait rien que d’accoutumé dans la clarté des cieux et la douceur de la terre tourangelle, rien pour avertir une âme sans pressentiment, que cet heureux cri de la jeunesse était l'annonce d’un grand honneur français L’enfant était à l’âge où la voix mue drôlement. Comment le prendre au sérieux? Cependant, c’est l’heure grave où se forme la personne, heure de la puberté, première heure solennelle : les ancêtres se réveillent ; ils parlent ensemble ; et parmi toutes leurs voix, sous ce chapeau naïf, orné d’un minuscule oiseau de paradis, c’est un petit homme qui aborde le monde et cherche son équilibre.

En rêvant, lui si petit à de grandes choses, il a marché dans la poussière, et la voix maternelle se fait aigre pour dire :

— Voilà tes bas et tes souliers gâchés! Tu ne prends garde à rien ! Quel mal tu donnes !.. Et tu ris |! Sans cœur |

Alors lui, l’œil clair, la joue rose, la bouche gaie :

— Te fâche pas, ma ti mère!

Il court, boit du vent, et compte sur la Loire les voiles blanches qui s’offrent aux soufles de l’air,

comme lui-même aux promesses de la vie. De ses yeux bruns, avides, où il y a déjà le rayonnement d’une âme de feu, il regarde avec amour ce plaisant paysage, doux coteaux aux jardins heureux, dont les maisons ont la grâce et la modestie vraie de l'enfance. L’une d’elles se nomme la Grenadière.

— Laquelle, Laure, sais-tu?

— Sais pas. Et pourquoi Grenadière? Y a-t-1l des soldats dedans? Honoré, sais-tu?

— Sais pas. On ne peut pas demander à maman : elle se fâcherait encore. Laure, quand tu seras mère, te fâcheras-tu?

— Chut! Ton cerf-volant traîne.

Lorsqu’on a marché plus d’une heure, Mme Balzac fait demi-tour :

— Eh bien! Vous ne voyez pas que je m'en retourne |

Elle est impérative et sèche, cette jeune femme élégante, comme si sous l’apparence d’une vie aisée quelque inquiétude couvait.. Honoré ne comprend pas. Tant pis! Voici que se dresse au-dessus des toits cette bonne église de Saint-Gatien, clochers Renaissance sur tours gothiques, la force bienveillante et la charité qui sourit. « Salut, illustre dame ! » dit Honoré. Le pont. « Qu'il est bien réparé! Les glaces ne l’emporteront plus. Il nous enterrera tous, n'est-ce pas, maman? » L'hôtel de ville, avec | son fronton, où se voient la Loire et le Cher : « Madame. monsieur! fait Honoré, que je suis heureux de vous voir sortis de l’eau! Vos poissons vont bien? Moi... merci. Pas mal!»

Son pied bute sur cette phrase. Ah! ces pavés,

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dans la rue de l'Armée d’Italie!.. Laure s’amuse ; la mère soupire. On passe devant un marchand d'images, qui expose Napoléon debout sur la carte de la Corse.

— Maman, dit Honoré farceur, 1 voudrais être né en Corse !

— Outrecuidant personnage ! répond Mme Balzac.

Il éclate de rire.

Un attroupement. C’est un crieur de bulletins militaires. Les enfants ont couru.

— Maman! maman! Une victoire !

— Une fois de plus, crie l’homme, — et sa figure en sueur reluit sous un chapeau déteint, qui s’orne d’une cocarde et de trois feuilles de laurier, — une fois de plus, la gloire couronne l'Empereur et la France ! (La foule fait : « Ah ! » on se regarde et on rit.) La Grande Armée, citoyens, a triomphé à Bauzin !.. ou Bautzin !... ou Bautzen ! — je ne sais comment se prononcent ces affreux noms qui n’ont ! pas l’air faits pour des hommes ! (Bravo ! Bravo! crie la foule.) Et les Alliés, en déroute, se sont enfuis jusqu’à l’Oder ! (Ah! Vive la France ! Vive ! l'Empereur !) | |

Honoré, le cœur frémissant, suit les mines du! soldat, — car c’en est un, un mutilé d’une jambe, | — et il s’initie à la noblesse des hommes par ce | spectacle de l’infortune qui s’exalte dans le bruit d’une victoire. |

Comme il rentre heureux, plein de désirs ! Comme | il y a de grandes et belles choses dans la vie!! Mme Balzac a jeté un ordre. « Mademoiselle »}! accourt, qui est chargée de l’éducation des enfants. |

Allons, il faut se changer, ôter les beaux habits de promenade. Ma foi, Honoré enlève sa veste et sa culotte en drap fin sans même y penser ; il se croit en Prusse ; il porte un drapeau victorieux ; il entre dans une ville conquise ; il entend le tambour et des acclamations…

Quand il se trouve en bonne petite tenue d’intérieur, il appelle Laure, et. dé on ne se met pas à he avant une heure :

-tu dans le fourre-tout ? dit-il.

C’est une chambre merveilleuse sous le toit.

D'abord de la fenêtre on voit Tours et toutes ses cheminées, qui dans l’auréole du crépuscule, expriment bonhomie et sagesse.

— Tu sais, sœurette, dit Honoré, qu’on a de la chance d’être né dans une bonne ville !.. On pourrait être des sauvages ; 1l y en a encore! Il n'ya qu’un malheur, c’est que Tours ne soit pas près de la Prusse. L'Empereur ne viendra pas à Tours. J’aurais tant voulu le voir ! Mademoiselle t’a-t-elle raconté que pendant la retraite de Russie les soldats mouraient dans la neige ; il faisait trente degrés au-dessous de zéro. Et lui allait, commandait, ne souffrait de rien ; il n’avait même pas froid ! Papa le dit : ce n’est pas un homme comme les autres.

Laure.s’était perchée sur une vieille malle, et les genoux à hauteur du menton, elle l’écoutait religieusement de sa bonne frimousse ronde et de ses grands yeux dorés.

— Ce qui me fait plaisir, continua Honoré avec candeur et simplicité, c’est que moi non plus je ne me sens pas comme les autres... Tu demandes quel-

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quefois comment c'était au collège de Vendôme. Mon Dieu. c’était peut-être bien, ma ti Laure, pour des garçons. pareils aux autres garçons. Mais moi je mourais d’ennui, vois-tu, qu’on fasse tous le même devoir à la même heure, dans une même salle, sur des cahiers de même taille. Avec les mêmes idées être tous aussi sales, voilà ce que rêvaient pour nous les bons pères. qui n'étaient pas toujours bons!

Laure eut un recul, comme si Honoré disait une chose pas permise ; puis à voix basse :

— Tu parles des pères qui te donnaient de la férule sur les doigts?

— Oh! fit Honoré nonchalamment, la férule !.… Pendant qu’on tapait, je pensais à autre chose; alors !.. Et puis, j'avais des engelures : à la dernière minute ils renonçaient.… Mais j'en veux toujours au père Haugoult, qui m’a pris mon traité.

— Quel traité?

— Je t’en ai parlé.

— Je ne m’en rappelle pas.

— D'abord, ma Laure chérie, on dit : je ne me le rappelle pas.

— C’est trop long.

— Tout ce qui est bien est long. Savoir le français, c’est plus long que de ne pas le savoir. Vouloir, c'est long. Être entêté, c’est long. Et c’est de cela que je parlais dans mon traité : Traité de la volonté.

— Tu l'avais fait à la place de tes devoirs?

—— Bien sûr! Et il était dans mon pupitre, que j'ouvrais pour le voir. Ah ! je l’aimais ! Il était bien,

tu sais. Le cœur me sautait en l’écrivant ; j'avais l’âge de Blaise Pascal, ma petite, quand il découvrit tout seul toutes les mathématiques. Le jour où le père Haugoult me l’a pris, j'ai pensé à toi, à maman, à papa ; J'ai dit : « Je ne les reverrai jamais ! » Je voulais mourir... Puis, à ma maladie, maman est venue me chercher, j’ai dit adieu à tous les pères ; à lui je n’ai pas voulu. Quand on sera dans le ciel, s’il est en enfer, je dirai à Dieu de lui pardonner ; pas avant. Laure, il m’a brûlé ce que j'aimais le mieux ! f

— Après moi.

— Après toi, oui. Car toi, je t’aime plus que tout. Je veux même vivre avec toi toujours, parce que je n’aime que toi comme genre de femme. Et puisqu’on ne peut pas épouser sa sœur, tu seras mon amante, celle pour qui je ferai tout !

— Qu'est-ce que tu feras?

— Je ne peux pas te dire encore. Mais quand le peuple me fêtera, tu seras au premier rang, ma tite, près de mon estrade.

En racontant il devenait rouge de plaisir.

— Comprends-tu, reprit-il, que papa qui est si intelligent, n’ait pas son nom dans les gazettes et dans les livres?

Laure prit un air fin :

— Il n’aime pas qu’on le remarque.

— C'est vrai, dit Honoré. (Il montra derrière la malle des piles de brochures, grises de poussière.) Il écrit des choses admirables et voilà ce qu’il en

fait !

— En as-tu lu? dit Laure.

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