INTRODUCTION
Des hommes sincèrement convaincus, dont les choses coloniales constituent la principale préoccupation et pour qui elles né paraissent avoir aucun secret, prétendent que nous devrions, pendant un certain temps encore, concentrer exclusivement notre activité vers Textension de nos colonies en surface; et, à Fappui de cette manière de voir, ils font remarquer, avec une certaine raison d'ailleurs, que nos concurrents sur la terre d'Afrique ont su choisir, à notre détriment, les pays les plus riches par leurs productions naturelles, aussi bien que par la densité de leur population et par leur productivité agricole. On oublie peut-être trop que ce choix judicieux de nos concurrents n'est pas résultat du hasard, mais d'une appréciation avisée et que cette appréciation elle-même dépend des hommes et non des circonstances. Les explorateurs ne peuvent être à la fois soldats, diplomates, géographes, commerçants et agriculteurs. n serait peut-être plus sage de se rendre compte des ressources
d'un pays avant de s'en assurer la possession que de constater Lecomte. 1*
seulement sa pauvreté après avoir tout fait pour Tacquérir; et pour cela chaque missioil devrait comprendre un commerçant et un agriculteur. En tout cas on ne peut que condamner, — croyons-nous, — une politique coloniale qui consisterait à multiplier et à étendre indéfiniment nos colonies en nous disant que nos successeurs feront le nécessaire pour assurer leur organisation et leur prospérité. Le gouvernement qui pratiquerait une telle politique pourrait être comparé à Tamateur de livres qui est à Taffût de toutes les occasions, mais qui ne se réserve jamais le temps de lire les ouvrages qu'il accumule, qui en pçrd même à la fin Thabitude et qui se contente, pour toute satisfaction, de garnir ses rayons ! Reconnaissons-le, c'est un peu notre cas au point de vue colonial et c'est là une tendance contre laquelle on ne peut trop s'élever. La plupart de nos colonies se trouvent, en effet, dans les régions tropicales; elles ne constituent pas des centres de peuplement ; leur organisation n'exige qu'un petit nombre d'hommes actifs et nous avons, en France, trop d'énergies latentes, trop de bonnes volontés inutilisées, trop de zèles condamnés à s'émousser faute d'aliment, pour qu'il ne soit pas possible de trouver immédiatement le personnel nécessaire à la bonne organisation de nos conquêtes.
Malheureusement, si nous en exceptons ce qui a été fait pour la Nouvelle-Calédonie, qui est, dans une certaine mesure, une colonie de peuplement, nous sommes obligé de constater que, pour la mise en valeur de nos possessions, on ne s'est guère adressé qu'à une catégorie de gens, à l'exclusion de ceux qui pouvaient être les plus utiles. Pour ne parler que de celles qui ont été acquises le plus récemment, nous n'avions pas commencé la campagne du Dahomey ou celle de Madagascar, que partout on faisait valoir uniquement les avantages commerciaux dont ces conquêtes pouvaient devenir la source, comme si une colonie n'existait que pour servir à récoulcment des marchan-
DANS NOS colo:nies 11
dises fabriquées dans la métropole! On supputait le nombre de pièces d'étoffe, de chapeaux et de morceaux de savon que nos industriels pourraient expédier dans la nouvelle Colonie. On n'oubliait malheureusement qu'une seule chose, c'est que le commerce suppose faculté d'achat, c'est-à-dire possibilité de donner quelque chose en échange des marchandises. Or, on rassemblerait tout ce que possèdent les habitants de certains villages africains qu'on n'arriverait pas, pour une agglomération de 150 ou 200 habitants, à trouver la valeur d'une douzaine de coupons de calicot. Dans ces conditions, tout commerce est impossible.
Confinés dans des pays dont le climat leur permet de se contenter d'un lambeau d'étoffe en guise de vêtement, ces hommes n'ont, en réalité, que des besoins très limités car leur habitation se compose souvent d'une mauvaise case où on trouve à peine un escabeau ; quelques nattes étendues dans un coin leur servent de couchette; des plantations de bananiers et de manioc, dont l'entretien est confié aux femmes, assurent leur existence matérielle. De tels hommes peuvent se passer du reste de l'humanité et il ne faut pas compter sur un trafic bien considérable avec eux. Malheureusement, l'alcool a pour ces hommes un attrait spécial qui semble surexcité par l'ar* deur du climat; les premiers commerçants ont exploité ce vice et, sur beaucoup de points, l'alcool — toujours de très mau-^ vaise qualité — a été la première marchandise pour l'acquisition de laquelle les nègres ont consenti à recueillir le caoutchouc dans les forêts. Montaigne a dit : « le sauvage coupe l'arbre pour en avoir les fruits ». Les noirs d'Afrique ont justifié cette assertion, car, sans discernement, sans aucun souci du lendemain, en imprévoyants, ils ont détruit les lianes à caoutchouc, afin de pouvoir les saigner plus complètement et, de cette façon, ils ont tari, dans leur source même, des richesses qu'ils pouvaient réserver pour l'avenir. D'un autre côté, les
commerçants — pour la plupart des étrangers — en exploitant, chez ces populations, le goût immodéré de Talcool, n'ont pas moins justifié le jugement de Montaigne, car ils n'ont pas craint de saper la race au profit de leur commerce.
Nous ne croyons pas, et personne ne croira, qu'il soit indispensable, ni surtout qu'il soit généreux, d'encourager de basses passions pour créer des besoins à une population et pour en faire profiter le commerce. De même que les hommes de tous les pays, les nègres d'Afrique ne demanderaient pas mieux que d'être habillés un peu moins sommairement qu'aujourd'hui et les étoffes à couleurs criardes ne leur déplaisent pas; ils aiment souvent la chasse et ce serait pour eux la plus agréable occupation s'ils avaient entre les mains des fusils un peu moins primitifs et surtout moins dangereux à manier que les mauvais fusils à pierre que leur vendent nos commerçants; ils ne sont pas non plus ennemis d'un certain confortable dans leur intérieur et on les amènerait rapidement à apprécier l'usage d'une couchette, d'une table, de chaises, de batterie de cuisine, etc. Il nous souvient d'avoir rencontré un jour, dans un village du Fernand-Vaz, un nègre qui possédait un établi de menuisier, avec des varlopes, des scies, des outils variés et qui avait réussi à construire, pour son usage, une couchette et des chaises. Le commerçant anglais (il n'en existait pas d'autre dans la région) qui lui îivait vendu cet attirail de menuiserie et qui restait son fournisseur, avait dû recevoir en échange un lot respectable de caoutchouc; pour lui, l'affaire ne devait pas être plus mauvaise que la vente du tafia et en même temps il avait introduit dans le village un désir de confortable qui ne pouvait qu'être profitable à son commerce.
En prenant la charge d'une Colonie, nous n'acquérons pas seulement des droits; nous contractons des devoirs et notre intervention serait singulièrement injustifiée si nous avions la prétention de maintenir les habitants de nos Colonies dans leur
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ignorance passée et dans l'état moral où nous les avons trou-? vés. Nous devons surtout lutter contre la somnolence intellec- ^ tuelle, fruit de Tinaction; et le moyen le plus efficace, pour atteindre ce but, est de donner peu à peu à nos protégés l'habitude du travail. 1/industrie qui exige des aptitudes et des connaissances variées, des machines et des matières premières, qui suppose une certaine division du travail, ne convient guère aux pays neufs; au contraire, sans exiger des aptitudes ou des connaissances préalables, l'agriculture peut occuper des multitudes de bras et créer la richesse dans un pays.
Ce serait donc presque une vérité banale de répéter ici que Tagriculture doit être, dans ses formes et dans ses nlanifestar. tions variées, la principale source de prospt^rité de nos Colonies. Il ne faut pas croire, en effet, que l'exploitation des produits naturels d'un pays soit susceptible de devenir un élément d'activité suffisant pour une population quelque peu dense et, surtout, il serait dangereux de croire à la perpétuité de ces productions naturelles. La cueillette a pu être l'unique procédé d'exploitation tant que le produit recueilli ne servait qu'à la consommation locale; mais s'il doit être l'objet d'un commerce, s'il entre en lutte avec des produits similaires venant d'autres pays, la période de cueillette ne peut être que transitoire et elle conduit fatalement à la phase de la culture. Le moment où l'homme demande à l'agriculture le principal entretien de sa vie est la date la plus mémorable dans l'histoire d'un peupKî, car elle ouvre l'ère décisive de sa civilisation.
Nous avons eu autrefois des colonies où l'habitant de nos provinces trouvait un ciel clément semblable à celui de France^ où il pouvait s'établir, lui et sa famille, sans rien changer à ses habitudes et se mettre au travail sans initiation spéciale. Malheureusement, nous avons perdu depuis longtemps le Canada qui représentait le type de ces colonies auxquelles on pouvait fortjustement appliquer l'épithète de Nouvelle-France^
Aujourd'hui, la plupart de nos possessions d'outre-mer sont des pays où l'Européen ne peut se livrer, à un travail manuel; il ne peut être que commerçant ou chef d'exploitation ag^ricole et la colonisation se présente alors dans des conditions toutes différentes de celle du Canada.
Chaque fois que notre domaine colonial s'est accru, nous avons été pris d'un zèle méritoire pour la colonisation et le mouvement d'opinion qui s' accuse aujourd'hui dans le mêmesens n'est qu'une nouvelle manifestation de ce périodique état d'esprit. C'est qu'en effet le peuple est simpliste par excellence ; quand il à donné ses enfants pour les expéditions lointaines ; quand il en voit revenir quelques-uns, anémiés par le climat des tropiques, épuisés par les fièvres ; quand il suppute les sommes énormes inscrites à notre budget des colonies et qui pèsent lourdement sur le contribuable français, il se demande si tant de sacrifices d'hommes et d'argent vont toujours rester stériles, si les commerçants étrangers vont continuer à accaparer une grande partie du commerce de nos propres colonies et si ces dernières ne se décideront pas un jour à nous fournir toutes ces matières premières que nous appelons denrées coloniales parce qu'elles nous viennent des colonies étrangères ! Et le peuple a mille fois raison.
Si on met de côté la Nouvelle-Calédonie et quelques régions d'altitude élevée de Madagascar, des Antilles et de la Réunion, nos colonies sont inexploitables directement parles Européens en raison de l'incapacité physique dont ils sont frappés dans les pays chauds ; ce fait domine de très haut toutes les conceptions de l'économie politique coloniale. Et encore ne faut-il pas s'exagérer la capacité de travail de l'Européen, dans les pays comme la Nouvelle-Calédonie. Nos possessions d'outre-mer sont presque toutes des colonies d'exploitation et non pas des colonies de peuplement. « C'est donc une utopie absolue de croire à l'avenir du colon européen, j'entends
de l'individu cultivant lui-même le sol qu'il possède. Il n'est pas un seul vrai colonial poury croire; il est malheureusement encore beaucoup trop de coloniaux en chambre pour se l'imaginer de bonne foi (1). »
Dans ces colonies d'exploitation, le premier soin d'une bonne administration devrait être de multiplier les cultures vivrières' pour assurer le peuplement du pays; car c'est seulement dans les régions où la population est dense, qu'on peut trouver des bras pour Tagriculture et que le commerce peut devenir réellement fructueux. Le principal souci des administrateurs devrait être ensuite de susciter, d'encourager, de favoriser les exploitations agricoles ; le pays devrait être étudié avec soin au double point de vue de ses productions naturelles et de l'importation de cultures industrielles; tous les efforts devraient se concentrer vers l'instruction des indigènes et vers le dé veloppement de l'agriculture. On peut faire beaucoup dans ces pays neufs, si on ne s'obstine pas à établir des plantations de caféiers où devraient être des rizières et si, par une étude méthodique du sol, des conditions climatériques, des qualités ou des défauts de la classe ouvrière, on sait choisir les cultures qui conviennent le mieux. Nous verrons plus loin quelle influence les jardins d'essai pourraient exercer à ce point de vue et quel rôle important on pourrait leur assigner. Enfin, il convient de se rappeler aussi que rétablissement de voies de communication est le plus puissant instrument de transformation dans tous les pays du monde. Nos colonies de la Côte Occidentale d'Afrique, de Madagascar et de rindo-Chine en sont malheureusement trop dépourvues. On nous permettra peut-être d'ajouter qu'il serait prudent de la part de l'administration de réserver ses encouragements pour les entreprises vraiment sérieuses; ce n'est pas sans une certaine appréhension que nous avons vu accorder,
(J) G. Treille, Hygiène coloniale^ Paris, 4899»
i6 LA. PRODUCTION AGRICOLE ET FORESTIÈRE
dans quelques-unes de nos colonies, des concessions tellement dépourvues de tout moyen de communication avec la côte^ qu'elles se trouvent fatalement vouées à un délaissement prochain; et nous craignons que cet avortement probable ne contribue à éloigner des affaires coloniales les capitaux qui ne s'y aventuraient déjà qu'avec une certaine timidité;
En ce qui concerne nos anciennescolonies, Guadeloupe, Martinique et Réunion, cruellement éprouvées aujourd'hui par la crise sucrière, elles ne peuvent trouver leur salut que dans l'amélioration de la culture de la canne et dans son remplacement progressif par d'autres cultures. Au lieu de se laisser aller à un découragement qui ne peut remédier à rien, elles de-*^ vraîent engager la lutte courageusement; mais il faut reconnaître que la métropole a contracté, en leur appliquant son tarif douanier, un devoir de réciprocité ; on pourrait encourager la transformation des cultures, en accordant aux produits de nos colonies un régime plus favorable encore que celui de la demitaxe. C'est là une mesure qui paraît s'imposer,du moins momentanément, et si ces colonies consentent à suspendre les luttes qui les divisent et qui les énervent, elles pourront peut-être retrouver leur ancienne prospérité.
Nous pouvions adopter, pour la rédaction de cette étude une division par colonies ou du moins par grandes régions ; nous avons pensé qu'une telle méthode nous condamnerait fatalement à des répétitions sans nombre. Il nous a paru préférable d'étudier successivement les principales productions forestières ou agricoles, en examinant sommairement, pour chacune d'elles, ce qui a été fait et quels résultats ont été obtenus dans les diverses colonies. Dans les derniers chapitres nous avons résumé, aussi brièvement que possible, ce qui concerne chaque colonie en particulier. Il nous a paru nécessaire d'insister tout particulièrement sur la situation actuelle et sur
la productivité possible des colonies que nous avons acquises le plus récemment et qui sont, par conséquent, moins connues. Nous avons donc consacré des chapitres étendus à nos diverses colonies delà Côte occidentale d'Afrique, à Madagascar et à rindo-Chine. Au contraire, nous ayons résumé en quelques pages la situation agricole actuelle de nos. anciennes colonies dont l'industrie agricole est, sinon florissante, du moins très avancée.
Ne pouvant, sans dépasser de beaucoup le cadre qui nous était assigné, rappeler ici les noms de tous ceux qui devraient être au livre d'or de Tagriculture coloniale; n'ayant d'ailleurs à notre disposition que les documents qu'il nous a été possible de recueillir autour de nous (1), nous avons cru devoir accorder aux données statistiques une place particulièrement importante : l'éloquence des chiffres est parfois brutale; à défaut d'autre, elle nous parait la plus propre à donner une idée exacte de la situation. Il ne nous paraîtrait pas suffisant de déclarer qu'on ne produit pas assez de café dans nos colonies pour alimenter le commerce métropolitain ; il nous a paru préférable de citer des chiffres et de montrer que si, en 1827, nos colonies fournissaient 30 0/0 du café consommé en France, en 1897, cette proportion est descendue à 1,3 0/0 après avoir passé par 0,6 0/0 en 1890. Les constatations que nous pourrons faire ainsi, de même que les comparaisons avec les colonies des autres pays, pourront ne pas toujours être flatteuses pour notre amour-propre national et pour nos aptitudes coloniales; mais cependant nous nous reprocherions de ne pas donner au lecteur les éléments d'appréciation qui doivent faire le fonds d'une étude telle que celle-ci. Nous n'avons qu'un regret à
(1) Nous n'avons pas eu communication des réponses que les administrations locales ont dû faire au questionnaire spécial qui leur a été adressé en 1898 en vue de la rédaction de ce travail.
exprimer, c'est celui d'avoir dû laisser de côté un certain nombre de productions intéressantes, quoique d'importance secondaire ; mais en leur accordant une petite place ici, nous nous serions exposé à transformer ce modeste travail en une sorte de dictionnaire.