EXPLOITATION FORESTIERE ; BOIS DE TEINTURE ET D'ÉBÉNISTERIE
Nous ne nous avancerons pas beaucoup en déclarant que Texploitation rationnelle des bois n'a jamais été organisée sérieusement dans nos colonies.
Nous avons recherché, dans les statistiques du commerce de la France avec ses possessions et dans les statistiques spéciales de chaque colonie, les exportations de bois de construction, d'ébénisterie et de teinture depuis un grand nombre d'années sans y trouver autre chose que des exportations, d'ailleurs très limitées, concernant un certain nombre d'essences dont l'usage est depuis longtemps consacré. Ce que nous ne trouvons pas dans ces statistiques, c'est l'indication d'exportations nouvelles, destinées à alimenter notre industrie de l'ébénisterie et cette lacune est véritablement regrettable, car les forêts de certaines de nos colonies contiennent en quantité des bois utilisables qui n'appartiennent par tous, il est vrai, à la catégorie des bois universellement connus, mais qui pourraient cependant leur être avantageusement substitués dans l'usage courant.
Malheureusement, il n'existe dans aucun de nos grands ports de commerce de marché régulier des bois et, si nous sommes bien informé, des quantités considérables de bois de la côte
occidentale d'Afrique sont dirigées sur le port de Hambourg au lieu de venir au Havre, à Bordeaux ou à Marseille.il existe bien un marché au Havre ; mais il n'a pas l'importance qu'il devrait avoir.
D'autre part, il est bien difficile, sinon impossible, de se rendre compte de la variété des bois que peuvent fournir nos colonies. Autrefois l'Exposition permanente des colonies en possédait de nombreux échantillons, et, avec un peu de bonne volonté, il était possible d'apprécier la valeur relative de ceux de nos colonies ; mais, depuis la disparition regrettable de cet établissement, on chercherait vainement à Paris une collection complète des bois de nos possessions d'outre-mer. Encore faut-il faire remarquer que les échantillons de l'Exposition permanent:^ n'étaient pas présentés sous une forme avantageuse ; il eût été préférable d'en exposer en moins grand nombre, mais de faire un choix judicieux d'essences véritablemmt remarquables et de leur donner une forme ouvrée permettant d'apprécier l'effet qu'ils produisent. C'est ce qu'on a fort bien compris en Angleterre; non seulement le célèbre établissement de Kew possède de merveilleuses collections de bois; mais il existe à YImperial Inslilute, dans l'exposition de chaque colonie anglaise, des panneaux et des meubles présentant, sous la forme la plus avantageuse, les bois utilisables de la colonie.
Les initiatives individuelles n'ont pas manqué chez nous, nous sommes heureux de le reconnaître, et • nos administrateurs, de même que nos colons, ont rivalisé de zèle pour adresser à l'Exposition permanente, quand elle existait, les bois les plus remarquables de leur région. Malheureusement, la métropole n'a pas fait grand chose pour les encourager dans cette voie. Nous ne citerons qu*un exemple entre tous. Des vitrines magnifiques construites par des maisons parisiennes d'ébénisterie avec les plus beaux bois de la Guyane ayant été
données au Ministère des Colonies pour son Exposition permanente, l'administration de cet établissement n'avait rien trouvé de mieux que de les placer, sans aucune indication, dans la salle réservée aux objets provenant de Tlnde et elles étaient remplies d'étoffes de Chandernagor ou de Pondichéry !
Non seulement les administrateurs et les colons ont apporté à la recherche des bois utilisables le zèle le plus louable, non seulement les industriels français les ont secondés dans une certaine mesure en s'efforçant de mettre en œuvre ceux de ces bois qui leur paraissaient présenter quelque intérêt ; mais il est bon d'ajouter qu'on doit des connaissances précieuses sur ce sujet à de savants officiers qui, séjournant dans nos colonies, ont utilisé leurs loisirs à l'étude des bois ; c'est au général Sebert qu'on doit un travail remarquable sur les richesses forestières de la Nouvelle-Calédonie ; de nombreux officiers se sont occupés des bois d'Indo-Chine et, dernièrement encore, le colonel de Cauvigny adressait au résident supérieur de Hanoï un rapport détaillé sur un essai d'exploitation directe des forêts, qui a été entrepris sous sa direction. Enfin loi Flore forestière de Vlndo-Chine constitue une œuvre scientifique de haute valeur et son auteur, M. Pierre, le savant botaniste bien connu, a rendu à notre colonie un service signalé en faisant connaître les richesses de ses forêts.
Bois de teinture, — Il convient tout d'abord de distraire de l'ensemble des bois ceux qui servent uniquement à la préparation des teintures : tel est le campêche, produit en assez grande quantité par nos colonies des Antilles. Le campêche {llœmatoxylon campechiaiitim L.), de la famille des Légumineuses, est un arbre de petite taille dont le tronc^ rarement plus gros que la cuisse, porte des rameaux fiexueux, étalés, cylindriques et couverts de ponctuations; suivant les endroits où on le cultive, il porte des épines ou bien il en est dépourvu. Le cœur du bois est seul exporté; sous l'influence de Tair et
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de rhumidité il acquiert une coloration roug^e noirâtre, du moins à Texlérieur. On trouve sur le marché de Londres quatre sortes de bois de campôche : le Campeachij, le Honduras, le Saint- Domingo et le Jamaïca.
La France importe et utilise annuellement 100 000 000 kil. environ de bois de teinture en bûches (106 942240 kil. en 1894 et 71229 809 kil. en J898.) En J894, 80863 000 kiL ont tUé amenés dans nos ports par des navires étrangers et 21 349 000 seulement par des navires français. Sur ce total considérable, nos colonies n'ont pas fourni 9 000 000 kil. (6 749 370 kil. par la Guadeloupe, 180S36S par la Martinique, 2S4 426 par nos colonies de la côte occidentale d'Afrique) en 1898 nos colonies n'ont fourni à la métropole que 2920246 k. de bois de teinture. Les principaux pays expéditeurs sont Haïti, les possessions anglaises d'Amérique, le Mexique, la République Argentine et le Guatemala. La Guadeloupe et la Martinique produisent du campêche; les premières exportations de la Guadeloupe, indiquées par les statistiques, datent de 1848 et elles ne s'élevaient qu'à 2S00 kil., mais elles ont pris peu à peu de l'importance et le tableau ci-dessous indique les e^;portations annuelles moyennes par périodes:
1847-1850 (4 ans) 8,300 kil.
1831-1860(10 ans) 330,000 1861-1870 ( — ) 193,000
1891-1898 (8 ans) 4,300,000
Cependant, en 1897, les exportations s'étaient abaissées à J, 338,000 kil..
Les premières exportations de la Martinique signalées par les statistiques de la colonie sont celles de 1823; mais, en
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raison de leur importance (1,501,584 kil.), on doit penser qu'elles existaient déjà auparavant. La moyenne décennale des exportations a toujours été inférieure à un million de kilogr. excepté cependant depuis 1890.
Années Exportation Années Exportation
Nos colonies de la côte occidentale d'Afrique fournissent des bois roug-e de teinture. En 1898 le Congo a exporté à lui seul 748,148 kilog. de bois de teinture dont 24,362 kilog*. seulement à destination de France. La Côte d'Ivoire en expédie aussi une assez grande quantité. Les autres colonies qui exportent des bois de teinture sont la Cochinchine (647,220 kilog. en 1898), TAnnam (6,000 kilog. en 1898), et le Tonkin (valeur 133,160fr. pour 1898).-
Bois d'ébénisterie et de construction, — En ce qui concerne les bois d'ébénisterie ou de construction, il ne nous paraît pas possible de procéder autrement que par colonies, car les bois exploitables diffèrent beaucoup d'un pays à un autre.
La Guyane est couverte d'immenses forêts dans lesquelles se trouvent disséminées les essences les plus variées. Dès 1748 l'attention du gouvernement était attirée sur l'utilité d'exploiter les forêts de la Guyane. L'étude de la flore forestière, commencée en 1750 par le savant Godin des Odonois (1), compagnon de la Condamine, et continuée par Lescalier (1789), par Thomas
(4) Catalogue de l'exposition permanente des colonies, 1878. — Sagot, Exploitation des forêts à la Guyane. — De Lanessan, Les Plantes utiles des colonies fi'ançaises, 1886.
( 1818) et enfin par Dumonteil (1828) permit d'apprécierla variété et la valeur des bois de la Guyane; une exploitation fut conirnencéesur les fonds de la Mana pour l'exportation en France des bois nécessaires à la marine (1826). Plus tard, en 1861, un nouvel essai d'exploitation fut tenté par un industriel parisien cjui, ne possédant pas les ressources nécessaires, dut abandonner la partie. Depuis ce moment Tcxploitation des bois de la Guyane n'a g:uère été poursuivie que par le service pénitentiaire; un chantier fut établi sur le Maroni et, en 1898, nous avons pu visiter, au pénitencier de Kourou,une scierie mécanique récemment instullée,
Les principaux bois exploitables sont le bois d'ang-élique (liicortfHÎa paraetisis Benth.); le CoyirhdLril (H yjnenœa Courbaril L^); le bcns violet (Copaifeva bmcteata Benih).; le Wacapou {Vouacapoua americana Aubl.); le bois de coco ou de fer (Bôcoa provacensis Aubl.); le bois de perdrix {Toimatea PamieocoH.Un.); le bois jaune de Cayenne {Licaria guianensis AubL); l'ébèïie verte {Tecoma leucoxylon Mart.); le cèdre noir {^eciandva leuraniha Nées) ; le bois de lettres moucheté (Brosimum Aubledu Pœpp.); le Balata rouge (Mhnusops Balata Gœrtn/)^ le boîs de fer (Sideroxi/lon sp.); etc., etc. Les bois delà Guyaue, malgré leur abondance et malgré lesqualités réelles quilspossèdeiîl, ne sont l'objet que d'une exportation très faible {2m nièlres eulïes en 1888; 80,101 kilog. en 1896 et 52,377 k.
eu mn).
Les Ijoisch' la Guadeloupe et de la Martinique sont exploités pour les liesoiïis locaux; mais les exportations ne portent que sur (es bois de teinture. Cependant, nous avons pu reacontrer, sur im iissiiz f^rand nombre d'habitations de la Guadeloupe, de beaux sixyeljrieTis du Swietenia Mahagoni L. (acajou de Saint- Doniiri^^iit^jdout le bois est très recherché pour la menuiserie.
Iax C(Me orcidentale d'Afrique compte un grand nombre d'arbres founiissanl un bois estimé. En dehors de l'ébène {Diospuros)
exploitée au Congo, des bois rouges (Pterocarpiis eiBaphia), on exploite aussi divers autres arbres dont le bois porte le nom d'acajou de la côte d'Afrique (Okouméa, Khaya, etc.) ; le Rônier du Sénégal (Borassus), etc. Mais nous ignorons encore exactement et la nature même et la quantité des bois exportés. Cependant, en ce qui concerne le Congo, les exportations de 1898 se sont élevées à plus de 2 millions de kilog.
' . I pour France 1,047,433 k. . / ^ Ebène K . o/ûioQ 1,396,556 k.
j pour étranger 349,123 . . ( ^
Bois de j pour France . 24,362 . . -^^g ^^g ^
teinture / pour étranger 723,786 . . C '
La valeur de ces exportations représente, au port d'embarquement, plus de 400,000 francs (1). La Côte d'Ivoire a expédié, en 1898, 12,696,324 kilog. d'acajou dont 1,664,257 kilog. seulement à destination de France ; de la même colonie 21 ,732 kilog. de bois de teinture ont été expédiés en Angleterre.
Les exportations de la Réunion, de Mayotte, Nossi-Bé, Sainte-Marie de Madagascar sont insignifiantes. Quant à notre colonie de Madagascar, elle a exporté, en 1896,281,860 kilog. de bois pour ébénisterie et en 1897 450,120 kilog. Depuis 1888 la compagnie forestière de Madagascar exploite les forêts d'une concession qui lui a été accordée et expédie en Europe l'acajou natte rouge {Imbricaria), le macaque, le tatamaka, le natte clair, l'inzy (Afzelia), etc., etc. Lors d'une exposition des produits, de Madagascar organisée en 1895 à l'Exposition permanente des colonies on a pu voir une collection très intéressante d'objets variés fabriqués avec des bois de notre nouvelle colonie.
(1) L'exportation des bois du Congo a été l'objet d'une réglementation récente.
Lecomte. 2*
En ce quî concerne Tlndo-Chine, qui est couverte de forêts du nord au sud, nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée des difficultés auxquelles on a dû se heurter, que de reproduire une courte notice empruntée a^ux documents recueillis pour l'exposition d'Anvers en 1884 :
« En 1869, la première scierie fut montée à Saïgon; mais elle dut s'arrêter pour manque d'outillage. En 1876, l'industrie fut reprise avec un outillag-e complet ; mais une nouvelle législation sur l'exploitation des bois arrêta les coupes qui ne pouvaient fournir les quantités suffisantes de matières premières et la scierie suspendit son travail. En 1878, une installation fut créée à Pnoin-Penh, puis fermée pour manque de matière première. En 1880, une exploitation fut édifiée à Tan-Chan et une autre plus au nord ; l'une et l'autre végètent. Enfin, à cette même époque, un dernier essai a été fait à Saigon et deux des propriétaires s'y sont déjà ruinés. »
L'unique établissemement de ce genre ayant réussi est celui qu'a fondé un missionnaire au Cambodge, sur les bords du Grand fleuve; le succès en est dû au bas prix exceptionnel de la maind'œuvre.
Autrefois l'exploitation des forêts était libre; mais un arrêté du 16 septembre 1873 défend découper des arbres et de les transporter sans être muni d'un permis dont le prix annuel est de 400 francs. Aucune coupe ne peut être faite sans autorisation préalable et la dimension des bois à abattre est fixée par l'autorité. Malgré ces prescriptions les forêts des arrondissements de Thu-dau-Mot, de Tay-Ninh, de Bien-Hoa sont dépouillées, au voisinage des cours d'eau, des arbres ayant une certaine valeur. Actuellement le gouvernement général a mis à l'étude une nouvelle organisation forestière de la colonie.
D'après M. de Lanessan (1) les bois d'Indo-Chine « ne réu-
(1) De Lanessan, L' Indo-Chine française^ Paris, 1889.
nissent pas les qualités de nature à les faire rechercher par
l'industrie européenne Parmi les bois d'Indo-Chine, les uns
sont trop durs pour qu'on puisse aisément les travailler, les autres sont trop mous, ont le grain trop grossier ou bien sont dépourvus de la résistance qu'exigent nos constructeurs et nos architectes. » D'après le même auteur le Tonkin est le moins bien partagé au point de vue forestier, « car les arbres de grande taille et de belle qualité y sont rares ».
Sans aucun doute si les forêts d'Indo-Ghine ne sont pas susceptibles d'alimenter notre commerce d'importation de bois d'ébénisterie elles pourront du moins fournir certaines essences propres a été utilisées pour le pavage de nos rues.
Les exportations annuelles deboisd'ébénisterie et de construction ne dépassent guère 2.000.000 kilogs, ce qui n'est pas considérable. En 1896, la France en a reçu 648.322 kilogs et en 1897, 855. S21 kilogs. Pour l'année 1898, les tableaux d'exportation de la Cochinchine et du Cambodge ne signalent qu'une sortie de 750 quintaux de bois d'ébénisterie.
Les bois de la Nouvelle-Calédonie ont été l'objet d'un travail très complet de M. le colonel d'artillerie Sebert {Notice sur les bois de la Nouvelle-Calédonie), Les forêts sont encore très étendues; malheureusement les voies de communication laissent à désirer et, pour les constructions, la colonie reçoit encore des bois de l'étranger alors qu'elle pourrait en trouver sur son propre sol.
Les principaux bois utilisables sont :
Le faux gaïac {Acacia spirorbis, Labill. ) Acacia de montagne. 1
— rivière. . > {Acacia gmiiulosa, Labill.)
— forêt . . j
Hêtre gris {Grevillea Gillivrayi, Hooker).
Hêtre noir {Slenocarpus laurifolius, Brongn. et Gris).
Chêne rouge {Pancheria ternata, Brongn, et Gris).
Bois dé rose de rOcéanie {Thespesia populneUf Corr.) Faux santal des Européens {Myopoi^um tenuifolium, Forst.) Ebène blanche {Diospyros montana, Panch.et Seb.) Pin colonnaire {Araucaria Cookii, R. Br).
Kaori de la Nouvelle-Zélande (Dammam lanceolata, Lindl.) Tamanou de montagne (Calophyllum montanum^ Vieill.) La Nouvelle-l^alédonie fournissait autrefois au commerce une quantité considérable de hois de santal; la production annuelle de l'île des Pins pouvait atteindre plus de 2 millions de francs. Aujourd'hui cette essence a presque complètement disparu par suite d'une exploitation inconsidérée. La Nouvelle- Calédonie n'exporte plus de bois actuellement.
En somme, malgré la grande étendue de notre domaine colonial ; malgré l'énorme extension des forêts à la Guyane, à la Côte Occidentale d'Afrique, à Madagascar et en Indo-Chine, la métropole ne reçoit de ses colonies qu'une très faible proportion des bois qu'elle importe. Dans ces dix dernières années, bien que les exportations soient devenues un peu plus considérables à la Côte Occidentale d'Afrique et à Madagascar, la situation est restée, dans son ensemble, à peu près stationnaire et nous pouvons résumer la part des colonies françaises dans le tableau suivant:
Iroporlalions totales.
Proportion fournie par les colonies françaises réunies.
Bois d'ébénisterie
acajou.