‹ La production agricole & forestière dans les colonies françaisesChapitre 30 sur 90 · LA^CANNE A SUCRE · texte numérisé non relu

LA^CANNE A SUCRE

La canne à sucre {Saccharum of/icinarumL.) est une plante de la famille des Graminées dont la tige articulée^ pleine, succulente à rintérieur, peut atteindre plus de trois mètres de hauteur ; cette tige contient une forte proportion de sucre.

La canne à sucre est probablement connue dans Tlnde depuis un temps immémorial et on peut la considérer comme originaire de rinde transgangétique et de laCochinchine, où, sans qu'on ait rencontré le type sauvage, la plupart des espèces du genre Saccharum croissent spontanément et où la canne à sucre est le plus anciennement cultivée (1).

La diversité des noms qu'elle porte dans le sud de TAsie autorise à présumer une origine très reculée. Mais on dut longtemps se borner à sucer le suc des tiges, comme le font encore les nègres des plantations ainsi que les Polynésiens; quelques pieds autour d'une case suffisaient amplement pour cet emploi restreint.

La canne était connue des Aryas dès le temps où furent rédigées les lois de Manou qui en font mention. La Chine la reçut à une époque peu ancienne, car les écrivains du Céleste-

(1) De Candolle, l'Orig, des espèces, p. i2r.l26.

Empire n'en parlent qu'à partir du second siècle avant notre ère. D'après le Pen-ts'ao un Empereur aurait envoyé, au milieu du VII® siècle, un délégué dans l'Inde pour y apprendre la fabrication du sucre (1).

C'est vers le moyen âge que la culture de la canne à sucre se propagea vers l'Occident ; elle fut révélée aux Grecs par l'expédition d'Alexandre.

Hérodote, Théophraste, Sénèque, Strabon et d'autres écrivains avaient sans doute quelque connaissance du sucre de canne car ils parlent d'un miel de canne, d'un miel fait par la main des hoinmes, différent de celui des abeilles. Mais c'est seulement au commencement de notre ère que les anciens connurent incontestablement le sucre auquel ils donnèrent le nom de Saccharon.

Lors de leurs conquêtes, les Arabes transportèrent la canne à sucre d'abord en Arabie, puis en Egypte et en Syrie. Au x« siècle ils la cultivaient en Andalousie. Les Croisés la trouvèrent répandue en Orient et, dans les famines qui les éprouvèrent, notamment en 1099, ils tirèrent parti de cette ressource. La canne à sucre fut introduite par eux en Sicile auxii'' siècle. Elle fut de là transportée à Madère par l'infant Don Henri (1420), d'où elle passa aux Canaries (1503). Les premiers plants qui traversèrent l'Atlantique furent importés à Saint-Domingue en 1494; la canne fut introduite au Brésil dès le commencement du seizième siècle; au Mexique vers 1S20, à la Guyane vers 1600, à la Guadeloupe en 1640, à la Martinique en 1650 (2), à Maurice en 1750. La culture de la canne paraît très ancienne en Egypte et elle y a été reprise dans notre siècle par Ismaïl Pacha. L'histoire a conservé le nom de Gonzalès de Villosa qui, le premier, inaugura la fabrication du sucre aux Antilles. Ac-

(1) De Caûdolle, VOrig. des espèces, p. 426.

(2) De CandoUe, Géogr. bot., 836.

tuellement la canne à sucre est cultivée dans la plupart des anciennes colonies de la zone équatoriale où elle produitd'ailleursbeaucoupplusde sucre que dans les régions plus éloignées de Téquateur.

La cantie à sucre est une plante herbacée, à souche vivace, dont les tiges hautes de 1™50 à 3 mètres et même plus ont un diamètre qui atteint 0"035 à 0™04 dans les cannes de belle venue. Les nœuds sont d'autant plus éloignés les uns des^ autres que la croissance a étéphis rapide. Les feuilles opposées sur la plante jeune deviennent ensuite alternes et mesurent de 0"'60 à l'"20 de longueur sur 0™04 à 0'"05 de largeur.

Les fleurs sont disposées en une grande panicule terminale, étalée, à forme générale à peu près pyramidale, dressée, longue de 0"™30à 0™90. Les ramifications de cette inflorescence portent un grand nombre d'épillets disposés par paires et articulés. En dehors des deux glumes, chacun de ces épillets porte deux fleurs hermaphrodites dont la plus inférieure avorteet se trouve réduite à une seule glumelle. L'androcée de la fleur fertile se compose de 3 élamines à filets grêles et allongés, à anthères oblongues, introrses, déhiscentes par deuxfentes longitudinales. L'ovaire est surmonté d^ deux styles dont les extrémités ont la forme d'aigrettes à poils simples, dentés. Le fruit est un caryopse lisse, contenant une seule graine à albumen féculent et à embryon latéral.

La culture de la canne a donné naissance à de nombreuses variétés dont on a parfois fait des espèces, telles que S. violaceuni Juss. ; S. otahitense Juss. et S. smense Roxbg. Mais, en réalité, les seules formes cultivées sont des variétés de S. offichiarum L. D'après Delteil (1) les principales variétés sont les suivantes :

1® Cannes blanches, jaunes ou verdâtres :

(1) Delteil, la Canne à sucre, Paris, i88i.

a) Canne blanche, aussi désignée sous les noms de canne

de Batavia (à la Réunion) et canne Bourbon ou canne d'Otahiti (aux Antilles). Cettecanne, orig-inaire d'Otahiti suivant les uns, de Madagascar suivant lesautres, fut cultivée à la Réunion et à Maurice jusqu'en 1840, époque à laquelle les plantations furent envahies par une maladie et les planteurs durent abandonner cette variété.

b) Canne du Bengale) originaire de Calcutta; elle est

attaquée de préférence par le Borer.

c) Canne pinang ; aussi nommée canne chinoise à Bour-

bon et Tibboo coppar à Malacca et à Singapour. Elle est considérée comme très productive à Singapour; à la Réunion les résultats sont médiocres.

d) Canne créole ou canne du pays, probablement intro-

duite de Madagascar.

e) Canne diard verte et rose, très bien acclimatée à

Maurice.

f) Canne Bambou, probablement originaire du Bengale.

Aux variétés que nous venons d'énumérer il conviendrait encore d'ajouter la canne éléphant, la grosse canné de Cochinchine, Tamarin, Socrate, Ribonne, etc.

2° Cannes rayées.

a) Canne Guinghan ou encore canne Maillard (Maurice) ou Tobar Socrat (Java). A ce groupe se rapportent encore c. tsiambo, c; mapou rayée, c. calédonienne rayée; c. scavanjerie, c, poudre d'or rayée, c. mignonne royale, c. tiambaba, etc.

3° Cannes rouges ou plus ou moins foncées.

a) Canne rouge nommée aussi canne d'Otahiti à Bour-

bon et c. pourpre de Batavia dans les autres colonies.

b) C. bois rouge blonde ;

il4 LA PRODUCTION AGRICOLE ET FORESTIÈRE

c) C. reine rouge;

d) Cport-maket;

e) C. mapou rouge.

A la Guadeloupe M. Boname (1) a signalé les variétés suivantes :

Canne blanche (TOtahiti, la plus répandue aux Antilles et

la plus estimée ; C. (TOtahiti rubanée ;

C. créole^ petite et riche en sucre; non cultivée; C. de Batavia ou C- violette, très vigoureuse; C. noire, très rustique, non cultivée ; C. de Salangore, non cultivée.

La Trinidad posséderait plusieurs espèces : S. contractum, Poit; S. polystachyum, Sw. et S. dubium, H. B. ; *D'autre part Guzent (2) indique huit variétés existant àTaïti : Tô Ute, tige d'un beau violet à moelle violette; importée de Batavia en 1782 par Bougainville et Blight;

Rutu ou Rurutu, tige d'un violet clair à moelle blanche ;

vient de Tîle Rurutu.

Oura, tige violacée, marquée de bandes longitudinales d'un

beau jaune.

Vaihi, Uouo (blanc) ; à tige blanche ; importée des îles San d

wich.

Piavere, tige légèrement rouge, petite, à entre-nœuds plu

courts que les précédents; cette espèce est regardée comme

inférieure; c'est la canne créole; Irimotu, tige verte et fragile, très riche en sucre ; peu exploitée à cause des poils qui recouvrent la tige ; Avae, tige jaunâtre, rubanée de vert clair; tendre et très

juteuse; mangée par les Tahitiens; Pua-io, serait le S. f'aluum.

(1) Bonâme, Culture de la canne à sucre à la Guadeloupe, Paris, 1888.

(2) G. Guzent, Taïti, Paris, 1860, p. 193.

Bien qu'ayant été considérées par M. Pancher comme de véritables espèces, ces formes ne sont probablement que des variétés du S. officinarum. \

Mais, il faut bien le reconnaître, le nombre des variétés de canne à sucre est beaucoup plus grand que pourraient le faire croire les listes que nous avons cru devoir rapporter ci-dessus. Nous aurons en effet Toccasionde parler plus loin des nombreux essais de sélection qu'on a pratiqués dans ces dernières années et qui ont singulièrement multiplié le nombre des formes.

Nous n'avons pas ici à indiquer en détail tout ce qui concerne la culture de la canne à sucre et l'extraction du sucre, car un sujet aussi complexe nous entraînerait à trop de développements ; mais cependant il nous paraît utile d'indiquer très sommairement les conditions générales de la culture et de la fabrication.

Au point de vue du climat, on peut dire que la canne à sucre peut être cultivée dans tous les pays dont la température annuelle moyenne atteint 20°; mais la richesse en sucre, pour une variété donnée, est d'autant plus grande que le climat est plus chaud. Dans les Indes et aux Etats-Unis on recherche surtout pour cette culture les terres fertiles, riches en sels de soude et de potasse, La canne vient bien dans les endroits très humides, mais aux dépens de la proportion de sucre.

La culture de la canne étant très épuisante, l'emploi des engrais est indispensable (guano, sang desséché, poudrette, sulfate d'ammoniaque, nitrate de soude, engrais phosphatés, etc.) (i).

La canne se reproduit par boutures de 2S à 30 centimètres de longueur, comprenant plusieurs nœuds et prises à la partie

(1) On peut fournir Tazote nécessaire en associant^ comme Ta proposé M. Thierry (Martinique), la culture de Tindigo à celle de la canne, car rindigo, comme toutes les Légumineuses, emprunte de l'azote à l'atmosphère.

supérieure des tiges saines et robustes. On les met en terre, à l'",50 les unes des autres. Les jeunes cannes sortent assez vite et demandent alors des sarclages et des binages fréquents.

Les cannes doivent être coupées quand la tige prend une coloration violette ou dorée et que les feuilles inférieures sont déjà tombées. Après la récolte, qui est pratiquée à Taide d'un coutelas, d'une petite hache ou d'une serpe, on ajoute, si c'est nécessaire, des engrais phosphatés et potassiques autour de chaque souche. Les feuilles sèches de la récolte précédente, laissées sur le sol, protégeront les jeunes pousses. Les premiers rejetons apparaissent bientôt et une nouvelle récolte se prépare. On donne les mêmes soins aux deuxièmes et troisièmes rejetons, après quoi la plantation doit être renouvelée.

La canne à sucre, comme toutes les plantes dont la culture se perpétue sans interruption sur un même terrain, compte beaucoup d'ennemis : des insectes qui perforent la tige et se nourrissent de sa moelle sucrée; d'autres insectes qui rongent les extrémités des racines; enfin,elle est exposée à plusieurs maladies d'origine cryptogamique.

Les insectes perforants ou borers sont au nombre de trois principaux :

Diatrœa saccharalis- Fabr. (ou (Moth-borer). Lépidoptère dont la larve cause de nombreux dégâts dans les plantations des Antil.les. îl dépose ses œufs à l'aisselle des feuilles jeunes; les larves pénètrent dans la tige au voisinage des yeux et se creusent des galeries à l'intérieur du tissu central de la tige ; le jus devient très acide et le sucre est partiellement interverti.

Sphenophorus sacchariÇWeevil borer), charançon de la canne ; coléoptère dont la larve plus grosse que celle du Diatrœa^ se creuse des galeries plus larges et tresse un cocon avec les fibres mêmes de la canne.

Xyleborus perforans (Shot borer), petit coléoptère brun, cy-

lindrique, de 3 millimètres de longueur environ, très répandu dans les plantations de la Barbade et de Saint-Kitts ; il attaque de préférence les cannes déjà visitées par le Diatrœa,

La canne a encore à compter avec les pucerons, attirés par le jus sucré et avec les fourmis qui recherchent les pucerons. A la Martinique, une larve de Lachnosterna s'attaque aux racines delà canne et provoque un arrêt dans le développement; on peut combattre le Lachnosterna par des cultures d'Isaria densa ; des essais entrepris dans ce sens ont pleinement réussi (1).

Un parasite végétal, VAlectra brasiliensis, Scrofularinée de un à trois pieds de haut, a ses racines pour ainsi dire greffées sur celles de la canne et détourne, à son profit, une partie des substances puisées dans le sol par les racines de la canne. UAlectra ne supporte pas le travail du sol et les engrais chimiques;* il est donc facile de s'en débarrasser.

Parmi les maladies cryptogamiques, la plus importante est la maladie de Vécovce (Rind fungus), produite par le Triclwsphœria sacchain, champignon qui se répand rapidement dans toute la tige en provoquant une coloration rouge des tissus. Ce champignon est répandu dans presque tous les pays où on cultive la canne à sucre.

Le Colletotrichum falcatum, Went, a été trouvé non seulement à Java par WentJ mais encore à la Barbade; il provoque d'abord une coloration rouge des faisceaux et cette coloration s'étend bientôt à tout le tissu interne (2).

La canne à sucre a donc à compter avec des ennemis assez nombreux auxquels il faudrait encore ajouter les rats qui rongent le pied des cannes arrivées à maturité.

En Egypte on emploie actuellement deux modes différents

(1) Saussine, Les maladies de la canne à sucre, dans Bulletin agricole de la Martinique, août et octobre 1898.

(2) Wakker en Went. De Ziekten van het Suikerriet op Java (avec 25 planches), Leyde, 1898.

de fabrication du sucre. La Daïra Sanieh écrase la canne dans des moulins, traite d'énormes quantités et fait des sucres de trois jets. Au contraire les nouvelles sucreries de la Haute- Egypte coupent la canne en cossetteset, par un procédé spécial, obtiennent tout leur sucre d'un seul jet (1).

Dans le premier système, l'extraction du sucre comprend sept opérations :

Les cannes sont pressées dans plusieurs moulins successifs qui les écrasent; la bagasse est ensuite mise à sécher pour être brôlée dans les générateurs.

Le jus ou vesoîi de première et de deuxième pression sont mélangés pour être envoyés à la défécation : cette deuxième opération consiste à chauffer (97° environ) le yesou avec de la chaux; on vidange le liquide; la partie claire va directement à la filtration sur noir animal, tandis que les parties troubles sont envoyées aux filtres-presses; les écumes sontséchées pour servir de combustible.

- Les jus- sont ensuite filtrés par simple pression et envoyés à la concentration.

Celle-ci se fait, dans les usines de Daïra Sanieh, par des machines à évaporer à triple effet, pouvant évaporer 2.400 hectolitres de jus de- 4° à 20° Baume en 24 heures.

A leur sortie les sirops sont filtrés dans, des appareils à noir animal et recueillis dans des bacs.

La cuite en grand se fait dans des chaudières pouvant contenir 100 hectolitres de masse cuite et chauffée» par la vapeur directe des générateurs. La massecuite est vidangée dans des bacs de même contenance que les chaudières pour être ensuite turbinée. En effet, les cristaux restent empâtés dans une mélasse semi-fluide, encore riche en sucre et dont on les sépare au moyen de turbines.

(i) Ch. Pensa, Les Cultures de VEgypte, Paris, 1897.

Les mélasses assez riches sont renvoyées dans les appareils à cuire pour en extraire la plus grande partie du sucre qu'elles contiennent, encore et c'est seulement quand elles sont assez épuisées qu'on les livre au commerce, ou qu'on les fait fermenter pour les soumettre à la distillation.

Dans les usines nouvelles, créées en Egypte, la fabrication comprend, en principe, les mêmes opérations; mais, au lieu d'employer des moulins à la pression de la canne, après imbibition d'eau chaude, on coupe la canne en cossettes que l'on traite par diffusion comme la betterave; ce procédé permet d'extraire presque tout le sucre; mais il exige l'emploi de coupe-cannes très puissants.

Le sucre brut de la canne est consommé en grande quantité dans les colonies ; mais la plus grande partie de ce sucre est expédiée en Europe pour subir l'opération du raffinage qui consiste à fondre et clarifier les sucres bruts et à les faire recristalliser dans des moules coniques.

Les mélasses obtenues dans les usines des colonies contiennent encore une forte proportion de sucre composé; pour les deux tiers, de sucre cristallisable et, pour l'autre tiers, de sucre interverti. On les fait fermenter pour transformer d'abord le sucre cristallisable en glucose puis ce dernier en alcool. Par la distillation on sépare cet alcool qui porte habituellement lenom de rhum ou tafia. Autrefois, on ne désignait sous le nom de rhum de la Jamaïque que l'alcool obtenu par la fermentation directe et la distillation du vesou et on réservait le nom de tafia à l'alcool provenant de la fermentation et de la distillation des* mélasses ; dans le langage courant, ces deux désignations se sont confondues et, actuellement, sous le nom de rhum on comprend à la fois les alcools obtenus directement des vesous et ceux qui proviennent des mélasses.

D'ailleurs, depuis que l'industrie du sucre subit une crise provoquée par la concurrence du sucre de betterave, on trans-

formi; directement le vesou en rhum dans certaines plantations des Antilles. Dans ces conditions la fermentation se fait toujours plus régulièrement que dans les mélasses et les eaux-devie obtenues sont de meilleure qualité.

Au point de vue du rendement à Thectare (en poids di\ cannesj nous reproduisons deux tableaux très intéressants :

Page 1