CONCLUSIONS
Ce qu'il reste à faire. — En établissant sommairement, dans les pages qui précèdent, le bilan de ragriculture de nos colonies pendant le siècle, nous n'avons pas eu la prétention d'épuiser le sujet qui nous était proposé. Les produits que peut fournir la culture sont si variés, nos colonies sont à la fois si nombreuses et si diverses, que nous avons dû nous borner à une esquisse de la situation en ce qui concerne chaque production en particulier.
Ce tableau, en le supposant même plus complet, ne représenterait d'ailleurs qu'un côté de la question. Il est clair, en effet, qu'il ne convient pas seulement d'établir la marche de la production et de la relier à des causes prochaines, tenant à la nature du sol ou aux conditions climatériques du pays considéré. Bien d'autres facteurs importants entrent en jeu et devraient solliciter un examen approfondi. En particulier, tout ce qui concerne la main-d'œuvre se rattache étroitement aux questions agricoles et on sait quelle est l'importance de ce facteur : rindo-Chine avec sa population dense, habituée au travail, et la Guyane où on trouve à peine des ouvriers en leur offrant un salaire cinq fois plus élevé qu'en Indo-Chine, constituent les deux termes extrêmes d'une situation qui se pré-r
sente, dans nos diverses colonies, avec toutes les nuances inter- . niédiaires.
Mais il ne suffît pas de produire: il faut exporter et, ici, les tarifs douaniers établis dans nos colonies ou dans les pays importateurs, acquièrent une importance considérable. Certes, les intérêts de nos industriels et de nos commerçants métropo- Htaius sont profondément respectables; mais, peut-être, nous accordera-t-on qu'il ne serait pas mauvais de réserver un peu de bienveillance pour ceux qui vont porter dans nos colonies l'appoint précieux de leur bonne volonté, de leur intelligence et de leurs capitaux. En appliquant le tarif métropolitain à nos colonies pour l'entrée des marchandises qu'elles importent, on en a fait, en quelque sorte, des prolongements de la France et il ne serait que juste de leur accorder un régime plus avantageux que la faveur d'une détaxe de SO 0/0 à l'entrée de leurs produits dans la métropole.
11 est incontestable aussi que tout ce qui intéresse les communications des colonies avec la métropole a une répercussion sur le développement de Tagriculture. Si quelques-unes de nos possessions d'Océanie sont privées de communication directe avec la France, c'est au détriment de leur production agricole; si la production des bananes et autres fruits — pour ne citer que cet exemple — ne prend pas aux Antilles et sur certains points de la côte occidentale d'Afrique, l'extension qu'elle pourrait avoir, c'est que les paquebots reliant ces colonies à la France sont malheureusement encore à petite vitesse et ne permettent pas le transport de ces fruits. Si le sucre de la Guadeloupe nous vient en grande partie par navires étrangers, ne faut-il pas s'en prendre aussi à la mauvaise organisation de notre marine marchande ? L^établissement de voies de communication entre les colonies et la métropole, d'une paît, et entre les divers points d'une même colonie, d'autre part, sera, nous n'avons pas besoin de le dire, l'un des plus puissants
leviers de la colonisation agricole. Peut-être n'avons-rious pas fait de ce côté ce qu'il était légitime d'attendre.
Enfin, pendant que Tagriculture métropolitaine, dans ses branches les plus variées, se fait aujourd'hui, ou du inoins pourrait se faire partout, d'après des principes scïeiilifif[uï^s n'alternent établis, il est loin d'en être ainsi pour Tag^HculUire ci>loniale, Hvrée aux hasards des habitudes locales et des errements séculaires! G'estseulement depuis quelques années qu'il existe en France une chaire d'agriculture coloniale dans un de nos grands étabhssemenls d'enseignement agricole et encore renseignement n'y est-il représenté que par quelques eonférences ! Nous comprenons d'ailleurs qu'il ne soit pas rneessaire d'enseigner la culture du café ou de la canne à sucre à nos petits campagnards ; mais, du moins, pourrail-on faire connaître partout l'origine de produits qui entrent journelle^ ment dans la consommation. On a reproché autrefois aux jeunes Parisiens de ne pas connaître la provenance du pain; mais combien de petits Français, et malheureusement aussi de grands Français, ignorent encore l'origine du café, du cacao, du poivre, du riz, du coton, du jute et de bien d'autres prcdu ils ! Non seulement ils en ignorent le mode de produclioi?, mais ils croient naïvement que toutes ces substances nous viennent des colonies que nous possédons dans tous les pays du monde! Et comment auraient-ils l'idée d'aller dans nos colonies poursuivre la culture de produits dont ils ig-norent nièîî:e la véritable nature !
Ceci nous conduit, tout naturellement, à une observation qui a son importance. Tout le monde sait en effet avec quelle appréliension nos compatriotes engagent leurs capitaux dans les affaires coloniales et tous ceux qui ont étudié de près la mise en valeur de nos colonies n'ignorent pas, d'autre part, qu'il est impossible de fonder des œuvres coloniales dnrables et véritablement efficaces sans le concours de ces eapîtaux*
Bien des causes, évidemment, viennent s'ajouter les unes aux autres pour expliquer cette timidité des capitaux français vis-àvis des entre;jrises coloniales et nous n'avons pas la prétention de les renfermer toutes dans une même formule; mais cependant, il en est une qui paraît à nos yeux la plus importante. Bien peu de personnes, en effet, engagent leur avoir dans une entreprise sans en connaître approximativement les chances de succès et les exploitations coloniales n'échappent pas à cette loi commune. Or, depuis près de 10 ans que nous suivons attentivement le mouvement qui porte enfin nos compatriotes vers les colonies, nous avons vainement cherché à nous procurer des documents authentiques et détaillés concernant les frais d'établissement, les dépenses courantes et les bénéfices annuels des exploitations en cours dans les colonies françaises. On nous a soumis maintes fois des devis d'exploitation à créer, des comptes alléchants de bénéfices à réaliser dans l'avenir : on ne nous a jamais donné l'occasion d'étudier les opérations d'une exploitation agricole fonctionnant déjà depuis un assez grand nombre d'années pour qu'il soit possible de supputer les chances d'une exploitation analogue. Croit-on véritablement qu'avec de semblables procédés on va décider les capitalistes hésitants? Bien téméraire serait celui qui pourrait nourrira ce point de vue la moindre illusion. Si la culture du thé est prospère à Ceylan ; si de nombreuses et puissantes sociétés ont été fondées en Angleterre et se multiplient pour assurer cette production, si les capitalistes les plus modestes se sont empressés de souscrire des actions qu'on a parfois abaissées à une livre sterling, c'est qu'on publie tous les ans les comptes de ces sociétés et que chacun peut connaître le chiffre des receltes et des dépenses et les comparer à celles des autres sociétés. Qu'on ne s'y trompe pas, ces opérations au grand jour sont les seules qui présentent quelque attrait pour les capitalistes prudents et avisés. Tant que dans notre pays ou
s'obstinera à suivre les errements actuels, tant qu'on se con» tentera de faire luire des bénéfices à venir, tant qu'on voudra fonder quelque chose sur ce sable mouvant d'espérances trompeuses, tant qu'on ne présentera pas des résultats certains et acquis reposant sur une rigoureuse comptabilité, les entreprises coloniales n^atlireront que les spéculateurs ; mais les capitaux véritablement intéressants, ceux de tout le monde, ceux qui sont les plus sûrs parce qu'ils jaillissent de sources multiples, <:eux-là ne se risqueront pas dans des opérations problématiques! Et c'est ce qu'il importe d'éviter avant tout, car il faut que la grande majorité des citoyens français soit intéressée à la prospérité de nos colonies.
La m07wculture. — Aucune tendance n'est peut-être plus dangereuse, pour un pays agricole, que celle de donnera une culture unique une extension exagérée vis-à-vis des autres. On comprend parfaitement bien que si une exploitation agricole se montre avantageuse entre toutes, on soit naturellement porté à lui consacrer la plus grande étendue possible de terres cultivables; mais, pour compréhensible qu'elle soit, cette pratique n'en est pas moins condamnable. Pour le montrer, il nous suffirait de citer en exemple certaines parties des Etats- Unis où les cultivateurs se livraient exclusivement à la production du coton ; mais, comme cette culture ne les occupait qu'une partie de Tannée, la moitié peut-être, il en résultait que leurs ouvriers et leurs chevaux manquaient de travail pendant le reste de l'année. Or la concurrence actuelle ne permet pas ce gaspillage de forces ; les cultivateurs américains, instruits par l'expérience, le comprennent maintenant et partout le système de la monoculture tend à être abandonné. Il n'est peut-être pas inutile d'ajouter que la culture d'une même plante sur un même terrain,' pendant une longue succession d'années, finit par tarir dans le sol celles des substances qiïe cette plante peut utiliser ; et que, d'autre part, les parasites Lecomte. 18'
animaux et végétaux, trouvant toujours le même milieu et le même hôte, se perpétuent et, se multiplient au grand détriment des plantations.
Cette pratique de la monoculture qui, à la Réunion, à la Guadeloupe, à la Martinique, a fait transformer peu à peu toutes les diverses plantations qui existaient autrefois en champs de canne à sucre, a peut-être consommé la ruine momentanée de ces colonies, car il ne s'agit pas seulement d'opérer aujourd'hui la transformation inverse : c'est ce que s'efforcent de faire les planteurs ; mais il faut lutter contre la concurrence qui a eu le temps de s'organiser ailleurs ; il faut surtout changer les habitudes des ouvriers de la terre et leur imposer un salaire inférieur à celui que leur assurait, à un certain moment, une monoculture florissante; enfin, il faut faire l'éducation d'une nouvelle génération de travailleurs. C'est contre ces multiples difficultés que se heurtent les planteurs de nos vieillescolonies et c'est pour les éviter, dans l'avenir, qu'il convient de lutter contre le système décevant de la monoculture. C'est dans cet esprit qu'on a encouragé partout l'organisation simultanée des cultures les plus variées.
Jardins d'essais. — S'il est, dans les colonies, une institution qui devrait être, de la part du gouvernement, l'objet d'une soUicitude constante et éclairée, c'est bien celle des jardins d'essais, car des établissements de cette nature, bien dirigés et biea outillés, peuvent jouer un rôle particulièrement actif et presque prépondérant dans le développement agricole du pays.
Mais ces établissements, si on désire leur voir rendre tous les services qu'on est en droit d'en attendre, ne doivent pas être seulement des jardins botaniques au sens littéral du mot ; il est nécessaire de leur imprimer un caractère agricole très prononcé et il est surtout indispensable de mettre à leur tète un choix d'agents éclairés, actifs, consciencieux, sachant orienter leurs études pour le plus grand bien de la colonie où ils se
trouvent. Nous sommes persuadé que là, plus que partout ailleurs, les qualités de l'homme justifient l'utilité de la fonction.
Au cours d'un voyage récent nous avons eu l'occasion de visiter les jardins botaniques de Castries (Sainte-Lucie), de Port d'Espagne (Trinidad) et deDemerari (Guyane anglaise) et nous avons pu nous rendre compte des services agricoles singulièrement variés que ces établissements sont appelés à rendre aux colonies anglaises. Non seulement les directeurs de ces jardins poursuivent Tacclimatation de plantes nouvelles et propagent celles qu'ils reçoivent des autres colonies; mais à Port d'Espagne et surtout à Demerari,on a poursuivi avec le plus grand succès la sélection de la canne à sucre et si les planteurs de canne des colonies anglaises peuvent engager la lutte avec la production du sucre de betterave, c'est en grande partie grâce aux travaux qui ont été entrepris dans les jardins d'essais de ces colonies (1). Toutes les colonies anglaises, Indes, Ceylan, Maurice, etc., sont pourvues de nombreux établissements de cette nature et le personnel européen qui y est affecté vient en grande partie du célèbre jardin royal deKevv^ près de Londres.
Les Hollandais, qui sont, comme les Anglais, nos maîtres en colonisation, ont institué à Buitenzorg (Java), un établissement qui constitue actuellement un véritable Institut botanique et agricfilft sous la direction d'un savant de haute valeur, le
(1) Le tableau cî-d^sous met en présence les valeurs d'exportations de la Trinidad (colonie Anglaise), de la Guadeloupe et de la Martinique depuis 188â jusque 1896.
Trinidad
Martinique
Guadeloupe
31,744,816 fr.
41,811,642 fr.
Les diminutions sont beaucoup plus marquées pour nos colonies que pour la Trinidad.
D^ Treub qui est. membre correspondant de notre Académie des sciences. Le jardin botanique de Buitenzorg est non seulement un établissement où se trouvent réunies toutes les plantes intéressantes des régions tropicales des deux mondes; mais on y a annexé le jardin d'essais agricoles de Tjikeumeuh, des laboratoires d'études aussi nombreux que variés, les uns affectés aux études de botanique pure, les autres à des recherches spéciales sur les tabacs, les maladies des plantes^ etc. Et le budget de ce vaste établissement, qui comprend en outre une bibliothèque très complète et un herbier extrêmement riche, s'élève à environ 443,000 fr., somme supérieure à celle que nous consacrons à l'ensemble des jardins d'essais des colonies françaises !
Celles-ci possèdent aussi des jardins d'essais ou plutôt des jardinsi botaniques dont quelques-uns sont de création relativement ancienne.
Guadeloupe. — Fondé en 1882 sur la propriété dite Trianon à
proximité de Basse-Terre.
Martini(^ue. — Le Jardin des Plantes de Saint-Pierre a été établi
par arrêté du préfet colonial en date du 19 février 1803 ; il est
situé au pied de la montagne dite le Parnasse. L'habitation
Tivoli y a été annexée en 1861.
Guyane. — Il existe un ancien jardin presque abandonné près de
la ville et un auti^e à 2kilom. de Gayenne au pied delacollina
de Baduel. Ce dernier, fondé il y a 6 ans environ, est encore
très peu développé.
Sénégal, Soudan. — Le premier jardin a été fondé à Kayes ; une
décision du 25 mars 1896 en a créé trois autres à Kati, Sîg-uiri
et Goundam.
Guinée. — Le jardin de Gamayen, à 5 kilom. de Konakry, a été
fondé en 1897 ; sa superficie est de 10 hectares et son budget
de 17,000 fr. La ferme de Ballayville-Timbo doit servir aux
essais de culture.
Cote-dIvoirè. — Le jardin botanique de Dabou ne date que de ces années dernières ; il a une superficie de 4 hectares environ*
Dahomkt. — La création d'un jardin a été décidée il y a deux ans.
Congo. — Un ancien jardin créé par Aubry-Lecomte ayant été abandonné,' le g-ouvernement local (M. Ballay gouverneur) en a organisé un nouveau à Libreville en mars 1887. Ce jardin est dirigé actuellement par M. Ghalot.
Madagascar. — Le premier jardin a été fondé à Mahanisana, à 5 kilom. au nord de Tananarive en février 1897 dans une belle propriété de l'ancien premier ministre ; d'autres établissements analogues ont été fondés en divers points de l'île et en particulier à Tamatave.
Réunion. — Le jardin botanique de Saint-Denis fut fondé vers 1769 par l'ordonnateur de Crémont. En 1816 Marchand sollicita et obtint le concours du Muséum pour la réorganisation de l'ancien jardin, qui devint le Jardin du Roi ; plus tard il fut désigné successivement sous le nom àe Jardin de VEtat, Jar^din d'acclimatation et Jardin colonial,
Inde. — Pondichéry possède deux jardins botaniques, l'un fondé en 1827 (17 hectares) et l'autre le 15 mai 1861 (8 hectares 18 ares). A côté du service botanique proprement dit ces deux établissements s'occupent surtout de la propagation des plantes potagères.
Indo-Chine. — L'Indo-Ghine possède à Saïgon un jardin relativement ancien où on a poursuivi notamment des expériences de culture de jute, de riz, de plantes à caoutchouc, etc. Le di=recteur actuel est M. Haffner. Le jardin botanique de Hanoï fut créé par arrêté du 3 septembre 1889; mais il ne fonctionna qu'en janvier 1890. La superficie actuelle du jardin est d'environ 23 hectares.
Si ces divers établissements n'ont pas donné jusqu'ici tous les résultats pratiques qu'on était en droit d'en attendre e1 si les services rendus à l'agriculture des colonies ne sont ni aussi variés, ni aussi étendus qu'on pouvait le croire, il serait injuste
d'en faire remonter la cause aux agents dévoués et parfois de science remarquable qui ont été mis à leur tête; mais il faut, croyons-nous, attribuer cette impuissance relative à un manque absolu d'organisation générale. Chaque établissement, une fois créé, s'est trouvé complètement isolé des institutions analogues; les directeurs ne se connaissent point ; n'étant reliés les uns aux autres par aucune attache officielle, ils n'ont aucune facilité spéciale pour correspondre les uns avec les autres et pour effectuer des échanges qui seraient très profitables, mais que le défaut de communication entre des colonies voisines rend parfois matériellement impossibles. Autrefois, les colonies se trouvaient dans le domaine du ministère de la marine ; les médecins eU les pharmaciens delà flotte se trouvaient être, en quelque sorte^ des fonctionnaires coloniaux; beaucoup d'entre eux s'intéressaient vivement aux questions d'acclimatation et c'est à leur zèle qu'on doit l'introduction d'un grand nombre de végétaux dans nos diverses colonies anciennes. Les navires de guerre, beaucoup plus facilement que les paquebots actuels, pouvaient servir de trait d'union entre des colonies voisines et nous avons, dans lecours de cette étude^ cité plusieurs exemples très nets à l'appui de ce que nous disons ici. Les deux administrations étant aujourd'hui distinctes, les officiers du corps de santé de la marine n'ont plus les mêmes occasions, ni les mêmes raisons d'exercer leur zèle et les missionnaires, qui passent successivement d'une colonie dans une autre, restent seuls des agents actifs et souvent précieux de la dissémination des végétaux utiles. Il existe évidemment, dans- cet ordre d'idées, une lacune à combler et nous avons tenu à la signaler en passant.
D'ailleurs, comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, les jardins coloniaux pourraient rendre de multiples service^s, non seulement à l'agriculture, mais à la science. Le jardin colonial devrait être un centre d'études et d'informations scien-
tifiques où on pourrait trouver réunies et classées, dans un ordre méthodique, toutes les richesses végétales de la région. A ce titre il constituerait une flore vivante du pays et pourraitdevenir l'auxiliaire très utile et le fournisseur de grands établissements scientifiques, tels que le Muséum d'histoire naturelle de Paris.
Au point de vueagricole, on pourraity poursuivre des essais d'acclimatation, créer des pépinières pour alimenter, du moins au début, les nouvelles plantations du pays, constituer des expériences comparatives de culture, expérimenter l'emploi des divers engrais, recueillir les documents propres à permettre l'étude des maladies qui ravagent les plantations, rechercher les divers moyens de combattre ces maladies, etc. Comme on le voit, le champ d'activité est singulièrement vaste et nous avons suffisamment insisté sur l'importance des recherches entreprises sur la sélection de la canne à sucre par exemple, pour donner une idée, aussi juste que possible, des services multiples et précieux que pourraient rendre les jardins coloniaux.
Trois conditions principales doivent être remplies pour assurer le bon fonctionnement de ces jardins. Il est nécessaire de leur procurer une organisation matérielle et des ressources en rapport avec les études qui doivent y être poursuivies (1); il est en outre indispensable d'établir un lien aussi étroit que possible entre ces divers établissements d'une part et entre les jardins coloniaux et la métropole d'autre part. Enfin, nous avons la conviction que le personnel directeur des jardins coloniaux pourrait être plus facilement recruté et que cette car-
(1) Les conditions climatériques d'un pays devant être rigoureusement connues pour y organiser des cultures nouvelles il serait désirable de doter nos jardins coloniaux des appareils nécessaires pour recueillir des observations météorologiques. On pourrait charger le directeur du jardin de concentrer les observations recueillies en diverses localités de la colonie.
rière attirerait plus volontiers lesjeunes gens actifs et instruits, si on créait un cadre spécial d^agents botaniques et agricoles pour nos colonies ; car l'existence même de ce cadre, en assurant à ces agents la possibilité d'un avancement régulier et mérité, présenterait en outre le sérieux avantage de soustraire leur choix et leur nomination à l'ingérence, trop souvent funeste, des cQteries locales.
La nécessité de doter nos jardins coloniaux d'une organisation générale en rapport avec le rôle qu'ils doivent remplir avait attiré l'attention d'une commission spéciale instituée au ministère des colonies, par arrêté ministériel du 24 octobre 1898. A la suite du rapport rédigé par M. Paul Bourde, secrétaire de cette Commission, M. le Ministre des colonies instituait, à la date du 29 janvier 1899, un Conseil de perfectionnement des jardins coloniaux dont le rôle était précisé comme il suit : (( Art. 2. Ce conseil, composé de vingt membres au maximum, a pour mission de donner son avis au Ministre des colonies sur les demandes d'ordre technique formulées parles directeurs de jardins d'essais; de lui indiquer les expériences qu'il lui paraîtrait opportun de faire dans ces jardins ; de donner son avis sur les demandes de bourses de voyage et sur celles de missions agricoles dont il dresse le programme. Il reçoit les rapports des jardins d'essais coloniaux et adresse chaque année au Ministre un exposé sur les travaux accomplis dans l'année. Il est appelé à donner son avis sur toutes les nominations concernant le personnel technique de ces jardins. Il doit enfin se tenir au courant de tout ce qui peut influencer la production agricole dans les pays tropicaux et se mettre en état de faire profiter nos colonies, sans retard, de tout progrès réalisé à l'étranger. »
Et, pour bien marquer son désir devoir les jardins coloniaux entrer en relations suivies avec le Muséum dont les ressources scientifiques peuvent être et ont toujours été d'une grande
utilité pour nos colonies, M. le Ministre attribuait la présidence de ce conseil à M. Milne-Edwards, directeur du Muséum d'histoire naturelle (1).
Un décret du 28 janvier 1899 a créé, en même temps,à Vincennes un « Jardin colonial » destiné, comme le dit le rapport adressé à M. le Président de la République, « à servir de lien entre tous les jardins d'essais de nos colonies, les conseiller, les guider dans leurs travaux, tenir à leur disposition des boutures, semis et graines dont ils pourraient avoir besoin, centraliser et transmettre les renseignements nécessaires à l'amélioration des vieilles cultures coloniales et au développement des nouvelles, et nouer enfin des relations suivies avec les établissements similaires de l'étrano^er. »
Nous ne voulons formuler qu'un désir: c'est de voir les jardins d'essais de nos colonies, obéissant à une impulsion commune, se mettre enfin en mesure de servir utilement l'agriculture tropicale et la science.
Chambres d' agriculture , sociétés de colonisation^ etc. — Non seulement les gouvernements locaux ont fait des efforts méritoires pour orienter l'activité des colons vers l'agriculture et la fondation des divers jardins coloniaux est une preuve certaine de cette sollicitude pour l'agriculture ; mais, dans la plupart de nos possessions, ont été institués des comités spéciaux chargés d'étudier les questions agricoles ou même des chambres d'agriculture ayant un caractère officiel bien déterminé. La Guadeloupe ne possède pas moins de trois Chambres d'agriculture (à Basse-Terre, Pointe-à-Pitre et Grand-Bourg) fondées en 1852,
(4) Le conseil de perfectionnement des jardins coloniaux n'a pas encore été réuni (4 février 4900). On remarquera d'ailleurs que par une contradiction assez singulière l'arrêté ministériel du 29 janvier 4899 accordaitau conseil de perfectionnement des jardins coloniaux des attributions et un rôle qu'un rapport ministériel de la veille (28 janvier 4899) réservait à la direction du Jardin colonial de Vincennes.
reconstituées par arrêté du 19 juin 1867 et définitivement organisées par arrêté du gouvernement local, le 14 février 1889. La Martinique ne possède pas de Chambre d'agriculture; mais un arrêté du 26 août 1897 a institué près du jardin de Saint- Pierre un comité consultatif qui est chargé à la fois de la surveillance du jardin et de Tétude des questions agricoles. Il existe, en outre, un syndicat agricole. Le comité consultatif du jardin de Saint-Pierre a fait paraître en 1898 et 1899 un Bulletin agricole qui contenait des études très intéressantes: A la Guyane, il existe une Chambre d'agriculture qui a été instituée à Cayenne par arrêté du 24 avril 1896. En ce qui concerne nos colonies de la Côte occidentale d'Afrique, les Chambres de commerce de Saint-Louis et de Dakar ont plusieurs fois fourni des renseignements très intéressants sur la situation agricole du pays. Des Chambres d'agriculture existent encore à la Réunion (arrêté du 15 septembre 1888 modifié par arrêté du 2 juin 1893) dans l'Inde (arrêté du 27 septembre 1888) ; en Nouvelle-Calédonie (arrêté du i2 mai 1884); à Tahiti (arrêté du 17 mars 1887, modifié par ceux du 25 janvier 1894 et du 28 mai 1898). Comme on le voit, toutes ces institutions, à une ou deux exceptions près, sont de fondation très récente et elles sont une nouvelle preuve de la tendance, qui se manifeste de jour en jour plus marquée, vers l'exploitation agricole de notre domaine colonial.
Ajoutons que les comités agricoles des colonies, à l'exemple de ce qui se passe dans la métropole, ont entrepris d'instituer des concours ou comices dont quelques-uns ont déjà donné des résultats remarquables. Il existe un Comice agricole à Saint-Denis (Réunion); des concours agricoles ont été institués en Indo-Chine dans ces dernières années ; le 17 septembre 1899 s'ouvrait à Nouméa une exposition locale organisée par l'Union agricole calédonienne; dans nos possessions delà Côte occidentale d'Afrique un comice agricole, réuni déjà plusieurs fois
à Libreville, a fourni aux colons l'occasion de faire valoir les productions si variées du pays. Les comités locaux d'exposition créés dans un grand nombre de nos colonies ont d'ailleurs prêté un concours efficace aux comités agricoles enleurperiiic^Ltant d'organiser des magasins permanents dont quelques-uns sont de véritables expositions de produits agricoles et forestiers. Enfin, le Comité consultatif de Tagriculture, du commerce et de l'industrie des colonies fondé à Paris, par arrêtés successifs des 29 août 1887, 14 juin 1890, 5 novembre 1894 et 13 juillel 1895, comprend des représentants autorisés de ragricuhure coloniale. Ce Comité est chargé de donner son avis sur toutes les questions qui se rapportent à Tagriculture et au commerce de nos diverses colonies.
Dans cette revue sommaire des institutions qui ont contribué à appeler l'attention du public sur l'agriculture coloniale» nous nous garderons bien d'omettre TExposition permainnile des colonies qui avait été installée au palais de rindustrie et qui renfermait des collections précieuses de produits naturels ou agricoles rapportés des colonies par une multitude de voyageurs et de commerçants.
Nous avons vivement regretté de voir disparaître et dis[>eiser d'aussi intéressantes collections, car l'Exposition permanente des colonies, si elle n'était pas aussi visitée qu'elle méritait de l'être et si son organisation matérielle laissait lï désirer, était cependant l'unique établissement français permettant à l'agriculteur, au commerçant ou à l'industriel d'étudier les productions diverses d'une colonie. Nous pouviïiiy ajouter que les archives de cet établissement contenaient de^ dossiers nombreux (articles de journaux ou de revues, brochures, rapports, etc.) concernant les produits exposés, ou relatifs aux essais d'exploitation poursuivis dans nos colonies. Nous doutons qu'il soit possible, sans une grande perlt^ lie temps et sans grands efforts, de reconstituer un tel enseml>le.
2i^2 LA PRODUCTION AGRICOLE ET FORESTIÈRE
Heureusement, le professeur Heckel, dont tous les coloniaux connaissent les travaux, a profité de la situation privilégiée où il se trouve placé pour demander aux agents coloniaux, aux explorateurs, aux commerçants, des échantillons à l'aide desquels il a pu constituer, à Marseille, un musée colonial aujourd'hui très important et très intéressant (1).
Mais nos initiatives ne doivent pas se borner au perfectionnement de toutes les institutions qui ont notre développement colonial pour principaï objet ; pourquoi ne le dirions-nous pas ? Un peu de chauvinisme colonial, sagement dosé, ne serait peut-être pas superflu. Pourquoi n'accorderions-nous pas la préférence aux magasins ne vendant que des produits des colonies françaises? Nous savons bien que de tels magasins n'existent pas encore, même dans la capitale ; mais c'est précisément leur création que nous demandons à l'initiative privée de vouloir bien assurer. Quand on saura qu'on peut acheter ici du café de la Guadeloupe ou de la Nouvelle-Calédonie, là de la vanille de la Réunion ; ailleurs, du tabac et des cigares de rindo-Chine ou de la Réunion et quand on sera parfaitement sûr de l'authenticité de leur provenance, on n'hésitera pas. Sans doute, la vente de tels magasins sera toujours limitée et il ne faudrait pas compter uniquement sur ce moyen pour assurer Técoulement des productions de nos colonies, si peu considérables soient-elles ; mais ce qu'il importe de poursuivre,
(1) Le musée colonial de Marseille a été fondé en 4893 par le professeur Heckel. En même temps commençait la publication, ininterrompue depuis, des Annales de l'Institut colonial de Marseille, dans lesquelles ont paru nombre de méipoires remarquables sur les productions agricoles ou forestières de nos colonies. Le jardin botanique de la ville- placé aussi sous la direction du professeur Heckel, a été oris^anisé pour rendre le plus de services possible aux planteurs de nos colonies en leur fournissant un certain nombre de véjçétaux. La situation ^idéographique de Marseille permet de prévoir que toutes ces institutions auront sur Tafiçriculture des colonies une influence qui ne peut que croître de jour en jour.
c'est surtout Téclosion de cette idée que les produits des colonies françaises, à qualités égales, doivent être préférés à ceux des autres colonies et pour y arriver il faut précisément montrer que les qualités ne sont pas inférieures. Or, ce n'est pas en vendant certains cafés du Brésil ou de Haïti, sous la désignation de cafés de la Marti7iique, qu'on arrivera à ce résultat !
Le mouvement colonial actuel. — Dans cette revue rapide de ce qui a été fait ou de ce qu'il importe de faire pour assurer le développement de notre productivité coloniale, il nous faut encore citer les efforts méritoires poursuivis par diverses sociétés : sociétés de géographie de Paris et de la province, sociétés diverses de colonisation, etc., qui rivalisent de zèle pour orienter nos colonies vers une exploitation agricole qui doit être le gage le plus sûr de leur prospérité. La littérature coloniale, qui était plus riche de récits de voyage et de données purement géographiques que de documents utiles aux planteurs, a vu paraître, dans ces dernières années une riche floraison d'ouvrages agricoles ou économiques, de publications périodiques, dans la métropole et les colonies, etc. Mais, ici encore, nous nous trouvons en présence d'une manifestation q^ii n'est pas autre chose que la suite, interrompue pendant quelques dizaines d'années, d'un zèle colonial qui fut très développé au milieu du siècle. Il suffit, pour s'en rendre compte, de consulter les nombreux mémoires fort intéressants qui parurent dans la première Revue coloniale et dans la Revue maritime et coloniale. Les Annales de Vagriculture des colonies et des régions tropicales, fondées en 1860 par Paul Madinier avec la collaboration active d'un grand nombre de voyageurs, d'agronomes et de savants, pemL être encore consultéefavec fruit actuellement par les agriculteurs coloniaux. Ainsi que nous avons eu l'occasion de le dire plus haut, nous assistons aujourd'hui, non pas à la naissance d'un nouvel esprit colonial, mais à la recrudescence d'un état d'esprit qui, dans la première moitié et au milieu du siècle, a suscité d'impor-
tantes entreprises et provoqué réclusion de nombreux travaux. De tels efforts, quand ils ont leur source dans l'âme même du peuple, ne demandent qu'à être encouragés pour porter leurs fruits. Si le gouvernement sait mettre à profit toutes les bonnes volontés qui se tournent aujourd'hui vers les choses coloniales; s'il sait exiger de ses agents une protection efficace pour les agriculteurs; s'il ne laisse pas détourner le courant au profit de quelques spéculateurs, dont l'intérêt du plus grand nombre est le moindre souci; si, par une sage organisation, par l'établissement de voies de communication, par une protection éclairée accordée aux productions coloniales il réussit à maintenir, pendant quelques années seulement, l'esprit colonial qui règne en ce moment en France, on verra peut-être nos possessions d'outre-mer acquérir définitivement la prospérité qui est à la fois la raison et le but de toute politique coloniale.