RUE SOUFFLOT ET RUE TOULLIER
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LA
Avant d'étudier la production coopérative sous la forme qu'a vu naître la dernière moitié du XIX’ siècle, c'est-à-dire sous la forme d'associations ouvrières de production, il importe d'étudier, d’une façon plus générale, le principe même de la coopération dans la production.
Les associations ouvrières de production en effet, bien qu’elles appartiennent en propre à notre siècle et qu’elles ne puissent guère, quoi qu'on en ait dit, aller chercher des ancêtres dans les institutions du passé, ne peuvent pas néanmoins être présentées comme un phénomène isolé au milieu du développement industriel.
Elles se relient au contraire étroitement à ce mouve- CG. — 1
ment: organisalions nouvelles, elles ont cependant, sinon leur origine directe, toutau moins leur explication dans les phénomènes généraux qui caractérisent ce développement. En cela d’ailleurs, elles suivent la règle générale qui veut qu'en économie politique comme en biologie, tout être se rattache à une espèce, comme toute institution à un ensemble de phénomènes s0ciaux, et que les êtres les plus différents comme les institutions les plus diverses ne soient que les déviations d’un type unique, modifié par les transformations successives du milieu.
La forme d'association ouvrière de production n'est ainsi que l'application nouvelle d’un principe ancien, celui de la coopération dans la production.
Or, ainsi que nous allons le voir, ce principe domine toute l'organisation industrielle moderne : c’est par suite de l'apparition de la coopération dans la production qu'est née l'industrie de manufacture, l’industrie capitaliste. C’est par l'application de plus en plus rationnelle de la coopération que se marquent les différents perfectionnements de cette industrie : ce sont maintenant les résultats excessifs produits par le développement de ce principe que les associations ouvrières vont s’efforcer de corriger en l’appliquant différemment.Parcourons done en quelques lignes Les différentes modifications que celte idée à subies et fait subir à l'organisation industrielle.
Qu'est-ce tout d’abord que la coopération si on prend ce mot dans son acception la plus générale ?
« Quand plusieurs travailleurs fonctionnent ensemble, en vue d’un but commun, ou dans des procès différents mais connexes », à dit Karl Marx (1), « leur travail prend la forme coopérative » ; et il arrive plus Loin à cette conclusion « que le mode fondamental de la production capitaliste, c'est la coopération ».
M. Brentano, tout en critiquant sur certains points cette théorie de Karl Marx, reconnaît cependant la vérité de cette constatation (2) et dit en termes formels que c’est par l'introduction de la coopération et de la division du travail dans la même entreprise « que la manufacture a remplacé l'ancien métier » et qu’ensuite par l'application des machines, la fabrique à remplacé la manufacture.
La coopération est en effet la condition nécessaire pour l'établissement de la division du travail. Ainsi que le dit Stuart Mill (3), « non seulementil y a coopération, quand plusieurs individus s’entr'aident, et ajoutent
leurs efforts en vue d'arriver à l'établissement d’un pro-
(4) Karl Marx, Le Capital, liv. 1, chap. XIII, trad. Lachâtre, DA 2%col.
(2) Lujo Brentano, Dernières causes de notre misère sociale, Rev. d'Ec. pol., 1889, p. 910.
(3) Stuart Mill, Principes d'économie politique, trad. Courcelle-$Seneuil, Liv. 1, chap. VIII.
duit commun, mais il y a coopération aussi quand, par suite dun concert réel bien que sous-entendu, certains groupes de producteurs produisent en surabondance certains objets qu’ils échangent contre d’autres objets, que d’autres producteurs auraienteux aussi,de leur côté, produits en quantité plus grande qu’il n’était nécessaire pour arriver à la satisfaction de leurs propres besoins. » C'est là justement le fondement du principe économique de la division du travail.
Or, comme il a été établi par les travaux des économistes contemporains et notamment par M. Schmoller (1), la division du travail est plus qu'une « règle technique de production, mais doit être considérée comme un grand processus historico-social qui ne s’arrêle jamais tout à fait, mais qui souvent, pour des dizaines et des centaines d'années, s’incruste dans différentes formes et qui, dans chacune de ses parties, est nécessairement le produit des traditions du passé. » C'est donc bien, comme le dit Karl Marx, l’apparilion de la coopération dans la production, se traduisant par la naissance de la division du travail, son succédané, qui doit être placée à la base de tout le développement économique et industriel moderne. C’est donc bien là un principe d'ordre tout à fait général auquel il faut rat-
(1) Schmoller, La division du travail étudiée au point de vue historique, Rev. d'Ec.pol., 1889, p. 569.
Voir aussi Durkheim, La division du travail social.
tacher les formes différentes d'industrie qu'il a pu susciter.
Quelles ont donc été ces principales formes et quelles sont les modifications successives que l'application du principe de la coopération à amenées dans le développement économique ?
Nous n’entreprendrons point d’entrer ici dans le détail, ce qui serait tout à fait en dehors de notre étude ; qu'il nous suffise d'indiquer les quelques stades prineipaux par lesquels est passée la production industrielle au cours de ce développement.
D'après M. Bucher (1) on peut ramener à cinq les différents systèmes d’organisalion de l’industrie : l’industrie du foyer, le travail loué, le métier, l’industrie à domicile, la fabrique.
Dans les quatre premiers stades, la coopération s’est manifestée sous la première forme que Stuart Mill dépeignait tout à l'heure, plusieurs individus surajoutant leurs efforts en vue d'arriver à l’établissement en commun du produit. C’est là la forme grossière; il y a addition d'efforts, il n’v a pas multiplication.
La coopéralion sous la seconde forme apparaît surtout au quatrième stade ; c’est elle qui tend à transformer l’industrie, s’exerçant sous la forme de métier ou d'industrie à domicile, en industrie de fabrique ou de
(4) Bucher, Les formes d'industrie dans leur développement historique, Rev. d’Ec. pol., 1892, p. 625.
manufacture. Cette transformation, d'après M. Brentano (1), se serait effectuée vers la fin du XVI siècle.
Quel est le trait caractéristique de cette transformation ?
Auparavant, chaque artisan achevait lui-même son produit : {out au plus, comme nous venons de le voir, faisait-il appel à quelques collaborateurs qui venaient joindre directement leurs efforts aux siens, lorsque la tâche était trop lourde pour un seul.Mais la production était par essence individuelle, et chaque producteur, chaque artisan, avait la possibilité de réaliser lui-même la valeur totale du produit achevé par la vente directe au consommateur.
Mais avec l'apparition de la seconde forme de la coopéralion, amenant la division du travail et la naissance de l'industrie de fabrique, la situation change. I n°y a plus d'artisans travaillant isolément : il y a d’un côté un entrepreneur qui organise tout le procédé de la production ; de l’autre des ouvriers réunis par lui dans un atelier commun, d’après un plan organisé. 4
« À partir du XV{ siècle, dit M. Schmoller (2), il se forme une espèce de division du travail plus développée qu'auparavant, à savoir : celle qui reposait sur la coopération de plusieurs ateliers à domicile. Autrefois le drapier foulait et teignait lui-même ses draps ; plus tard il avait à côté de lui un fouleur, un teinturier,
(1) Rev. d’Ec. pol., loc. cit., p. 350.
(2) Schmoller, Division du travail, Rev. d'Ec. pol., loc.cil., p. 600.
un apprêteur. Puis vint un moment où une mème pièce de métal par exemple commença à passer régulièrement par plusieurs ateliers ; les pièces nécessaires pour une montre furent faites dans une série de petits ateliers. L'ensemble de la production réclamait dès lors un exact engrenage des ateliers et des ouvriers. De nombreux règlements, des contrôles exercés par la commune et par l'État joints à l'influence des chefs, ne pouvaient obtenir qu'avec peine que de si grandes forces travaillassent sur le même plan. Aïnsi se forma le grand atelier... Il s’opéra dès lors une plus grande spécialisation des outils ; un engrenage plus sûr et plus prompt des opérations devint possible. » A chacun des ouvriers est attribuée une des opérations de cet engrenage, à chacun une partie et une seule partie de la tâche. Chacun coopère à l'achèvement du produit et cet achèvement du produit nécessite l'effort de plusieurs ouvriers.
A cette époque, et par suite de cette transformation, le capital entendu dans le sens d’instrument de production apparaît plus évidemment que sous les états antérieurs et revêt deux formes. Il se présente d’abord sous la forme des instruments de production, des outils dont l’entrepreneur arme l’ouvrier pour augmenter la productivité de son travail: outils qui deviennent de plus en plus nombreux et de plus en plus importants à mesure que le travail se divise davantage et que par suite de cette division une plus-grande partie des
opérations peut arriver à se faire mécaniquement. Le capital apparaît ensuite sous une autre forme, sous la forme d’avances servant à donner au travail la rémunération qui lui revient. En effet, dans la forme antérieure de l’industrie, l’artisan peut, comme nous l'avons vu, se payer lui-même par la vente faite directement au publie du produit qui sort de ses mains. Avee l’industrie de fabrique, cela n'est plus possible, le producteur ne peut plus vendre directement : désormais, c’est l'entrepreneur qui lui fait l'avance de ce que doit lui rapporter son travail, sous forme de salaire fixe. Sans doute, le salaire avait bien existé sous une forme ou sous une autre dans les stades antérieurs de l'industrie, mais c'est avec l'apparition de l’industrie de fabrique et avec la forme de coopération dont elle est la conséquence, que le salaire devient le mode normal de rémunération du travail, et la possession du capital destiné à en faire l'avance, la condition nécessaire de l'exercice indépendant de l’industrie. Autrement dit, le capital sous ses deux formes s’empare de toute la production (1). Voilà le résultat de l'application à la production de la seconde forme de la coopération, de la forme rationnelle. Nous n'avons pas à rechercher ici, comme l’a fait M. Brentano dans l’article précité, si l'application de cette coopération rationnelle à l'industrie et l'apparition d’une division
(1) Bucher, loc. cit., p. 639.
du travail mieux coordonnée n'avaient pas été ellesmêmes nécessitées par une cause plus lointaine, si elles ne résultaient pas de l'application de cette grande loi plus générale encore, que l'industrie transforme nécessairement sa méthode et sa technique à mesure que s'étendent les débouchés qui lui sont ouverts. Qu'il nous suffise d'avoir dégagé les conséquences que devait entraîner l'apparition de ce que l’on peut appeler véritablement la production coopérative sans avoir à en rechercher les causes.
La conséquence principale de cette mainmise du capital sur toute la production moderne, a été la dominalion absolue de l'entrepreneur propriétaire du capital, du capitaliste, sur tous les autres facteurs de la production, et notamment sur le travailleur manuel, sur l’ouvrier.
L’ouvrier possesseur seulement de sa force de travail, ne pouvant plus l’exercer d'une facon indépendante, est obligé de l'offrir à l'entrepreneur capitaliste, de la lui vendre, et comme il est forcé chaque jour, pour subvenir à ses besoins immédiats,de réaliser cette vente d’une façon effective, il est dans la nécessité aussi, d'accepter presque toujours les conditions qu’on lui offre, sans pouvoir imposer celles qui lui paraîtraient légitimes, sans même, la plupart du temps, pouvoir les pro-
poser (1).
(4) V. Brentano, La question ouvrière, chap. HI,
Par suite du développement croissant du capital et de sa concentration entre les mains d'entrepreneurs de plus en plus puissants et de moins en moins nombreux, cette domination du capital tend à se faire de plus en plus absolue, et a pour résultat, sinon d’abaisser toujours le taux du salaire, tout au moins d'enlever à l’ouvrier tout contrôle et de le mettre, par suite, en état de perpétuelle défiance vis-à-vis de ceux qui l'emploient. Si bien que la coopération dans la production aboutit après quelques années de pratique à la division de la société en deux classes opposées d'opinions et d'intérêts, d’un côté, ceux qui possèdent le capital,de l’autre, ceux qui n'ont que leur force de travail (1).
C'est contre cet état de choses que la seconde de ces deux classes essaye sans cesse de réagir, et c’est pour cette lutte qu'elle a essayé, dans la dernière partie du siècle, de reprendre à son profit le principe de la coopération en l'appliquant sous une forme différente.
Elle a essayé de se créer une forme de coopération, pour ainsi dire interne, dans laquelle elle réunirait les éléments qu'une première application du principe avait dissociés et associerait sous une nouvelle forme le capital et le travail dans l'œuvre commune de la production. Elle a voulu créer une organisation dans laquelle la
(1) Brentano, op. cit., p. 79. — Paul Boncour, Le fédéralisme économique, Alcan, éditeur, 4900.
classe ouvrière assumerait à la fois les deux fonctions, celle de travailleurs proprement dite et celle d’entrepreneurs, de façon à ce que la totalité du produit lui appartint.C’est cette forme nouvelle de coopération dont nous allons maintenant étudier les formes diverses.
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LES THÉORICIENS DE LA PRODUCTION COOPÉRATIVE : Fourier, OWwEN, Bucuez, Louts BLanc.
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C'est seulement dans la première moitié du XIX: siècle, que l’idée de constituer une forme spéciale d’industrie, où la coopération consisterait, non seulement dans le fait que plusieurs ouvriers seraient employés à la confection d’un produit unique, mais encore en ce que tous les facteurs qui concourent à la confection de ce produit auraient un droit proportionnel dans la répartition à effectuer, se fit jour.
Pour la première fois à cette époque, on a la conception d'une forme d'association complète, dans laquelle les associés apporteront, non pas seulement un des éléments de la production, les uns apportant leur force de travail, les autres leur intelligence, les autres leurs capitaux, mais où chacun mettra en commun ce qu'il possède de ces trois éléments et restera travailleur, tout en étant actionnaire et en participant à la direction ; et on conçoit cette association, non pas comme une institution qui pourra être créée à l'état exceptionnel,
mais comme une forme d'industrie qui ira se généralisant et qui arrivera rapidement à remplacer toutes les formes de production antérieurement existantes.
Celui auquel revient l'honneur d’avoir le premier émis cette idée, c’est Fourier. Et c’est avec raison qu'à l'heure actuelle un grand nombre de fervents de l’idée coopérative se réclament de son nom comme de celui du fondateur d’une lignée maintenant nombreuse et prospère.
C’est lui qui, au point de vue théorique tout au moins, doit être considéré comme le père de l’idée coopérative. D'autres sans doute, et notamment Buchez, viendront ensuite pousser des reconnaissances plus avancées dans les régions que Fourier avait entrevues dans un éclair de son génie, et commenceront à bâtir pierre à pierre l'édifice dont il avait seulement indiqué les grandes lignes, en quelques traits rapides ; mais, s'ils ne s’inspirent pas directement de lut, tout au moins ne feront-ils que le suivre dans une voie qu’il aura indiquée.
C'est dans son Traité de l'association domestique agricole que Fourier à pour la première fois exposé les avantages de la production coopérative,et cela dès 1808, ou tout au moins dès 1822 (1). Ces idées furent ensuite reprises par lui, dans un autre ouvrage intitulé : Le | (4) M. Gide relève ce fait dans un article bibliographique de la Revue d'Economie politique (1887, p.226) en réponse à une théorie de M. Rabbeno qui voulait enlever à la France l'honneur d’avoir été
l’initiatrice du mouvement coopératif, en contestant que Buchez fût véritablement le premier précurseur de la coopération.
nouveau monde industriel et sociétaire, ou invention d'un procédé d'industries attrayantes et naturelles distribuées en séries passionnées.
Étant donnée la prééminence que Fourier accorde à la production agricole sur la production industrielle, cest surtout en ce qui concerne la production et la répartition des produits de la terre qu'il a entendu appliquer son système de coopération ; et ce système n’est autre chose que l'indication, faite d'une façon très précise et très complète, de l’organisation qui s'est développée en France avec les syndicats agricoles et les sociétés coopératives pour l'achat et la vente en commun.
Cette organisation porte chez Fourier le nom de Comptoir communal aclionnaire, vaste association agricole de production, d'approvisionnement,de vente et de crédit, dont l'un des principaux avantages est,d’aprèsles paroles de Fourier lui-même, de « procurer à chaque individu toutes les denrées indigènes ou exoliques au plus bas prix possible, en l’affranchissant des bénéfices intermédiaires que font les marchands el les agioteurs » (1). Le comptoir communal offre aussi à ses participants des avantages d’un autre genre,en leur permettant de déposer leurs récoltes dans des magasins dont il est propriétaire, et en leur en délivrant immédiatement la valeur, constituant ainsi une société coopé-
(4) Fourier, Œuvres choisies, par Ch. Gide, p. 121.
rative de crédit par le moyen des warrants agricoles qui ont depuis quelques années seulement trouvé place dans notre législation.
Le comptoir communal est aussi une société coopérative de vente en commun et Fourier fait en quelques mots ressortir le singulier avantage de cette façon de procéder.Le comptoircommunal «ne ferait qu'une seule négociation d'achats ou de ventes, au lieu de 300 négoces contradictoires, employant 300 chefs de famille qui vont perdre dans les halles et cabarets 300 journées à vendre sac par sac telle masse de denrées que la phalange sociétaire vendra en totalité à 2 ou 3 phalanges voisines ou à une agence de commission provinciale (1)».
Cette forme étendue d'association coopérative agricole à pour Fourier l'avantage de donner enfin une solution au problème jusqu'alors insoluble des avantages respectifs de la grande et de la petite industrie. « Toute concentrée, ou toute morcelée », disait-il, « voilà la culture civilisée ; il semble qu’elle prenne pour modèle ces procureurs, quitantôt écrivent en lettres d’un pouce de haut quand ils travaillent à la taxe et qui l'instant d'après écrivent en pieds de mouche, quand on ne paie que l'exploit et non les pages (2) ». L'association agricole réunira les avantages des deux formes en permettant de donner à une culture étendue les soins que demande la petite culture et d'obtenir ainsi sur de grandes
(1) Fourier, Œuvres choisies, par Gide, p. 21. (2) Fourier, Œuvres choisies, par Gide, p. 94.
étendues les variétés de produits que l’on ne trouve d'ordinaire que dans les jardins. Fourier va même jusqu'à dire que les effets de Ja transformation produite par le développement de cette forme d'association seront si considérables que les températures même et les climats en éprouveront certaines modifications. Comme on le voit, sa conception de l'association coopérative en ce qui concerne la production agricole,ne manque ni d'ampleur ni d'originalité. C'est d’ailleurs là le côté de son talent que l'on est le plus habitué à considérer; mais il faut remarquer aussi que si ces idées vont quelquefois jusqu'à la bizarrerie, elles voilent souvent, sous leur forme un peu déconcertante, des conceptions d’un ordre extrêmement pratique et que les événements se sont chargés de réaliser. C’est surtout dans le domaine de la production agricole que se révèle la plus grande analogie entre les idées exprimées par Fourier et les institutions actuellement existantes.
Mais ses idées ne sont pas moins intéressantes en ce qui concerne la coopération appliquée à la production industrielle, que nous avons surtout en vue dans cette étude.
La tentative de Fourier en ce qui concerne les modifications à introduire dans l'organisation industrielle moderne présente un caractère tout à fait particulier. Comme les économistes contemporains de l’école historique, il avait été très frappé de l'importance du phé-
nomène de la division du travail : maisil axdibreme
qué que, si la division du travail a, en ce qui touche le développement de Ia production, des effets d’une très grande puissance, en revanche, elle est un élément de désorganisalion sociale, parce que, née dans le sein de la famille, elle en à peu à peu franchi les limites trop étroites et qu'elle a fini par en détendre les liens.Et le but qu'il poursuit c’est d'arriver de nouveau à faire coïneider l’organisation familiale et l’organisation industrielle. Pour cela, il veut briser le cadre étroit de la famille ancienne et constituer une famille industrielle, à l'intérieur de laquelle s’opérera la division du travail. Cette famille industrielle, c’est le phalanstère qui n’est autre chose qu'une association coopérative de produc- {ion et le type même de toute production coopérative, réunissant en un seul corps les divers éléments de la production dissociés etséparés. C'est grâce à cette assoclation qui est l'association intégrale que l’on peut espérer arriver un jour à constituer au sein du monde moderne cette « Harmonie » qui doit être d’après Fourier le point terminus de toute évolution.
Fourier avait en effet vivement senti l'insuffisance du système industriel moderne, du développement duquel devait forcément résulter, d’après lui, une division de plus en plus profonde entre les différents éléments et les diverses personnes qui concourent à l’établissement du produit. « L’industrialisme », disait-il au début du Nouveau monde industriel, « est la plus
récente de nos chimères scientifiques ; c’est la manière
de produire confusément, sans aucune méthode de rétribution proportionnelle, sans aucune garantie,pour le producteur ou salarié de participer à l’accroissement des richesses ; aussi voyons-nous que les régions industrialisées sont autant et peut-être plus jonchées de mendiants, que les contrées indifférentes sur ce genre de progrès (1). »
C’est pour apporter quelque ordre dans cette anarchie économique qu’il imagine d’associer suivant un plan raisonné les trois facteurs de la production, le capital, le travail etle talent, qui non seulement concourront à l'établissement du produit suivant des règles nouvelles, mais qui seront appelés tous les trois à participer aux bénéfices qui pourront résulter de cet établissement, dans des proportions que Fourier détermine d’une façon immuable. « L'ordre civilisé, dit-il, ne sait répartir équitablement que sur le capital, en raison des versements ; c’est un problème d’arithmétique et non de génie ; le nœud gordien du mécanisme sociétaire est l’art de satisfaire chacun sur le travail et le talent. C'est là l'obstacle qui à épouvanté tous les siècles et empêché les recherches (2). » Cet obstacle n'arrête point Fourier, qui, lui, a trouvé moyen de le franchir et de résoudre ce problème de génie. C’est d’abord en établissant une proportion déterminée suivant laquelle 5/12 des bénéfices sont attribués au travail, 4/12 au capital,
(4) Fourier, OŒuvres choïsies, par Gide, P: 51. (2) Fourier, Œuvres choisies, par Gide, p. 189.
et 3/12 au talent (1). Mais ce n’est pas là tout; ce ne serait là qu'un régime d'organisation de la participation aux bénéfices qui ne réaliserait que partiellement l'idéal de la coopéralion, si chacun des associés, à quelque titre qu'il participe tout d’abord à l'œuvre commune, n'avait pas l'espoir etle moyen d'arriver à participer aux deux autres titres.
En effet, Fourier comprend que « l'esprit de propriété est le plus fort levier qu'on connaisse pour électriser les civilisés ; on peut, sans exagération, estimer au double produit, le travail du propriétaire comparé au travail servile ou salarié. On en voit chaque jour les preuves de fait : des ouvriers d’une lenteur et d’une maladresse choquantes, lorsqu'ils étaient à gages, deviennent des phénomènes de diligence, dès qu’ils opèrent pour leur compte. On devait donc, pour premier problème d'économie politique, s’éudier à transformer tous les salariés en propriétaires co-intéressés ou associés (2).» C'est là l'énonciation du principe même de la coopération ; et d’ailleurs, d'après Fourier, cette transformation s'accomplira d'elle-même et sans qu'on s'en aperçoive ; car Fourier n'est point un révolutionnaire, il n’a point la prétention d'imposer par la force le système qu’il a conçu, il veut que ce système sorte réalisé de la succession des événements ; il ne fait que prévoir l'avenir, il ne veut pas le modifier brusquement.
(1) Ibid., p. 202.
(2) Ibid., p. 200.
Or la transformation de chacun en un propriétaire co-intéressé, doit nécessairement résulter de ce que toute propriété tend forcément à devenir mobilière, tout capital à devenir un capital-action, tous les immeubles à se réduire en effets mobiliers (1) cireulants, réalisables à volonté ; si bien que « les rôles de propriétaire etde capitaliste deviennent synonymes ». Chacun dès lors reçoit en actions le montant de ce qu'il apporte dans l'association en y entrant, ou de ce qu'il peut épargner petit à petit en y restant, épargnes qui lui sont d'autant plus faciles que les sommes qu'il gagne ne sont plus, comme sous l’organisation antérieure, limitées à un salaire tout juste suffisant pour vivre, mais s'élèvent à mesure qu'augmente la production elle-même, qui, d'après Fourier, atteindra sous le régime de l'association des proportions jusqu'alors inconnues. Ces actions n’auront pas seulement l'avantage de représenter entre les mains de chacun « une valeur bien plus réelle qu'auJourd'huiles domaines et le numéraire », mais encore leur possession aura ce résultat que «le pauvre,en harmonie, ne possédàt-il qu’une parcelle d'action,qu'un vingtième, est propriétaire du canton entier en participation; il peut dire : nos terres, notre palais, nos châteaux, nos forêts, nos fabriques, nos usines : tout est sa propriété; 1l est intéressé à tout l’ensemble du mobilier et du territoire ». Si bien que l’entreprise, qui revêtait au début la
(4) Op. cit., p. 197 et suiv.
forme d’une entreprise ordinaire, sous la seule modification que les ouvriers y auraient un droit de participation aux bénéfices, devient par la force même des choses une propriété collective, où chacun des coopérateurs est co-propriétaire du fonds social et participe aux bénéfices, non seulement proportionnellement au travail qu'il à fourni, mais aussi aux capitaux qu'il possède dans l’entreprise. Or c'est là précisément le but que poursuit la coopération de production, et nous verrons au cours de cette étude que certaines entreprises coopératives, notamment /« maison Leclaire, ont suivi dans leur transformation en entreprise coopérative les stades indiqués par Fourier, passant par la phase de participation aux bénéfices avant d'arriver à être la copropriété des ouvriers qui l’exploitent.
Sans doute, il ne faut pas chercher chez Fourier, comme nous pourrons le faire tout à l'heure chez Buchez, un plan complet, pratique el détaillé de l’association coopérative de production ; et c'est ce qui a fait que la plupart des auteurs qui se sont occupés de ces organisations, et notamment M. Hubert Valleroux, n'ont pas fait remonter jusqu'à Fourier le début du développement coopératif et se sont arrêtés à Buchez, qui le premier‘ s’efforça de réaliser dans la pratique le type qu'il avait conçu. Mais il serait injuste de ne pas accorder au philosophe de Besançon l'honneur d’avoir le premier découvert l'efficacité du principe coopératif,
d'en avoir exposé les avantages et prévu le développe-
ment. Et d'ailleurs, si les écrivains qui se sont occupés de la coopération ont manifesté en général plus de sympathie pour Buchez que pour Fourier, en revanche, ceux qui font de la coopération une pratique assidue, les directeurs et les gérants de beaucoup d'associations coopératives, tout au moins à Paris, complètement oublieux de Buchez, sont tous unanimes à se réclamer de Fourier, dont les idées vulgarisées par les brochures de ses disciples, ont jeté dans leurs esprits le germe qui devait un jour ou l’autre produire l'association coopérative à laquelle ils appartiennent.
I faut remarquer,en terminant cet exposé rapide des idées de Fourier, qu'elles se présentent avec une grande modération. Nous verrons en effet, lorsque nous étudierons les essais de coopératives inspirées en 1848 par Buchez, que ces associalions ont pour caractéristique de se dresser en révolte contre le capital, et de proclamer que tout prélèvement fait par lui sur les bénéfices est une spoliation et une injustice. Fourier au contraire,non seulement à compris l'importance du capital comme facteur de la production, mais encore la légitimité de la rétribution qui devait lui être assurée. II a vu que tout le problème consistait à limiter cette rétribution,et à faire du capital un associé, au lieu de le laisser devenir un maître. La rétribution accordée au capital lui paraît légitime et naturelle, quelle que soit la source dont il provienne, sous la seule condition que cette rétribution
ne dépasse pas un certain taux, et que le capital ne par-
ticipe pas par exemple pour plus de 4 1/2 0/0 dans le partage des bénéfices. C'est là aussi le résultat auquel, après une longue évolution et de nombreuses difficultés, sont arrivées tout récemment quelques-unes des plus florissantes des sociétés coopératives de production, Elles ont compris qu’il leur était impossible d’arriver à un large développement, sielles ne pouvaient pas user d’un capilal puissant; que, d'autre part, à elles seules, elles étaient impuissantes à se le procurer et qu'il fallait nécessairement qu'elles fissent appel à des capitaux étrangers ; mais que, pour cela, il fallait attribuer à ces capitaux certains avantages qui les attirassent à elles, et elles ont admis au profit de ces capitaux un droit limité de participation dans leurs bénéfices (1). C’est encore là une considération qui fait voir combien les idées de Fourier prouvent de perspicacité et de clairvoyance et qui témoigne qu'il n’a pas été seulement un rêveur avenlureux, mais un économiste très instruit des nécessités du présent et des possibilités de l'avenir.
Les idées de Fourier, difficilement accessibles au public à cause de la forme un peu étrange sous laquelle elles élaient présentées, ont surtout été popularisées par ses disciples qui, dans une série de pelites brochures répandues à profusion dans la classe ouvrière par la librairie phalanstérienne, s’efforcèrent de les commenter et de les éclaircir. Nous citerons entre autres
(4) V. notamment infrà la société coopérative de peintres Le travail.
les Bases de la politique positive , manifeste de l'école sociétaire fondée par Fourier, brochure dans laquelle Victor Considérant préconise l'association comme solution des difficultés sociales. Bien que ces ouvrages n'agitassent pas directement la question de la constitution des sociétés coopératives de production, et qu’ils eussent la visée plus haute de déterminer « les conditions de l'association des individus, des familles et des classes dans la commune, élément alvéolaire de l'État et de la société (1) », en habituant les esprits à l’idée de l’assoclation, ils n’en eurent pas moins une grande influence sur le développement de l'idée coopérative pour laquelle ils préparaient le terrain.
Il faut signaler d’ailleurs que quelques associations coopéralives, mi-agricoles mi-industrielles,se fondèrent conformément aux idées de Fourier. Ce fut notamment le cas de la société agricole et industrielle de Beauregard, aux environs de Lyon ,qui fut fondée en 1845 et qui,ayant commencé par être purement agricole, s’'adjoignit ensuite une meunerie,une boulangerie,une société alimentaire et entreprit le commerce de la draperie.Elle « visait à constituer un organisme qui contint autant que possible tous les éléments de la vie communale sous le régime associé » et «se donnait pour tâche de creuser le sillon, de préparer le terrain où l'association à un jour plus ou moins éloigné pourrait germer et se développer (2) ».
(1) Victor Considérant, op. cit., p. 40.
(2).Flottard, Le mouvement coopératif à Lyon, p. 60, 68.
C’est là la preuve que les idées de Fourier ont eu sur les débuts du mouvement coopératif une influence directe et que, même à ce point de vue, il convenait de le placer au premier rang parmi les précurseurs et les théoriciens de la production coopérative.
Fourier s'était plus d’une fois élevé contre certaines idées qui, malgré quelques différences de détail avec les siennes, offraient cependant avec elles une ressemblance assez frappante (1); c’étaient celles d'Owen. C’est en effet entre 1820 et 1828 que Robert Owen se livrait en Angleterre à ses premiers essais de coopératives et que le bruit de sa renommée commençait à se répandre en Europe, à peu près au même moment où Fourier publiait la 2° édition de son livre de l'Association domestique agricole sous le titre de Théorie de l'Unité universelle.
Les reproches que Fourier fait aux idées d’Owen, suffisent à faire sentir la différence entre la coopération que rêvait le philosophe français et celle que pratiquait le philanthrope anglais. Si nous laissons de côté les reproches relatifs à l'excès du nombre des associés (le phalanstère, simple extension de la famille, ne devant pas compter autant de membres qu'un groupement industriel non limité),et ceux relatifs à l'absence d'agri-
(1) V. notamment Fourier, Œuvres choisies, par Ch. Gide, p. 145 et suiv.
culture, qui d’après Fourier, doit être la principale occupalion des groupes associés, toutes les critiques de Fourier se ramènent à une seule : c'est qu'Owen s’est trompé en voulant fonder ses associations sur une base égalilaire et communiste. Pour Fourier, en effet, « le régime sociétaire est aussi incompalible avec l'égalité de fortunes qu'avec l’uniformité de caractères ; il veut en tous sens l’échelle progressive, la plus grande variélé de fonctions et surtout l'assemblage des contrastes extrèmes ». C’est ainsi qu'il reproche vivement à Owen d'interdire au chef de son association toute participation aux bénéfices, car cela supprimant le ressort de l'intérêt individuel, doit avoir nécessairement pour résultat de frapper de mort l'association. Pour Fourier, au lieu de chercher à développer l'esprit de communauté au sein de l'association, il faut au contraire chercher à exciter l'intérêt individuel et l'esprit de propriété ; c’est par « les impulsions cupides bien dirigées, qu'on arrivera à établir l'harmonie ».
En résumé, d’un côté, le système de Fourier présente, ainsi que l’a remarqué M. Gide (1), un caractère essentiellement « bourgeois », en ce sens qu'il a surtout pour but de rendre les riches plus riches et pour moyen l'appât des gros dividendes qu'il fait espérer, tandis qu’à l'opposé, le système d'Owen se présente avec un caractère entièrement communiste que ne doit venir
troubler le souci d'aucun intérêt personnel.
(1) Introduction aux Œuvres choisies de Fourier, p. XXH.
D'autre part, si Fourier fut surtout un théoricien laissant à d’autres le soin de dresser l'édifice dont il avait établi les plans, Robert Owen fut avant tout un homme d'action, et véeut dans la réalité beaucoup plus que dans les livres. Industriel et directeur d’une importante filature de coton à New-Lamarek près de Glasgow, il avait vu de près la misère de la classe des travailleurs, et il avait entrepris d'y porter remède et d'améliorer la situation matérielle et morale de ses ouvriers. Mais il s’aperçut bien vite que, quelles que fussent les mesures de détail que l’on pût prendre, quelles que fussentles lois que l’on pût voter, — comme celle des factory acts dont il avait été l'initiateur, et qui limitaient le travail des enfants dans les manufactures, — ce n’élaient là que des palliatifs insuffisants et que le mal était plus qu'un malaise transitoire pouvant être guéri pardes remèdes spéciaux, qu'il avait pour cause et pour origine l’organisation industrielle de la société moderne. Eu effet, l'évolution de l'industrie, le développement des machines, la concentration croissante des capitaux, ont amené une dissociation entre les différents éléments dont se compose la société. Les intérêts des différents producteurs étant en conflit, les abus de la concurrence avaient amené forcément la dépréciation constante et progressive de la main-d'œuvre et du prix du travail. En face d’un mal aussi général, les efforts des individus devaient nécessairement rester vains ; d'autre part, les pouvoirs publics se désintéressaient de la question, et eussent peut-
êlre été impuissants, eux aussi, à enrayer un mal dont ils ne pouvaient pas supprimer les causes : et c’est ainsi qu'Owen se trouva amené à penser que les ouvriers devalent chercher leur salut en eux-mêmes, et dans des organisations dont ils prendraient l'initiative en dehors de l'État.Ces organisations, ce sont justement les associations coopératives (1). L'idée maîtresse qui a dominé Owen dans la conception de ces organisations, c'est que les souffrances des ouvriers proviennent de ce que, par suite du développement industriel, l'influence du capital dans Ia production est sans cesse allée en grandissant (2), si bien que Les capitalistes sont devenus les maîtres absolus du marché, qu'ils en ont profité pour prélever sur le profit une part de plus en plus élevée et réduire chaque jour davantage les autres partageants à une part de plus en plus faible, jusqu'à ce qu'ils en fussent arrivés à les restreindre au plus strictminimum. D'un autre côté, malgré l'abaissement des salaires, le prix des subsistances est allé sans cesse en croissant au profit des capitalistes et au détriment de la classe ouvrière.
Pour que les ouvriers puissent se défendre, il faut qu'ils arrivent à se procurer le capital, instrument indispensable de la production, sans le demander au capitaliste, qui prélève sans y avoir droit /a part du lion. Le seul moyen, c’est pour les ouvriers de s'associer afin
(4) V. Métin, Le socialisme en Angleterre, p. #7. (2) Voir supra, notre Introduction.
de constituer un fonds de roulement et d'acheter des machines : ils deviendront ainsiles maîtres absolus de leur industrie n'ayant plus à subir le prélèvement injuste et injustifié du capitaliste.
D'autre part, en face des producteurs unis se dresseront également de fortes associations de consommateurs, unis pour supprimer les intermédiaires entre eux et les producteurs.
Ainsi seulement, d'après Owen, on pourra remédier à l'anarchie économique qu’il avait constatée et guérir les crises de surproduction qui déjà à son époque affligeaient à intervalles réguliers l'industrie anglaise.
Mais les idées d’Owen vont plus loin : non seulement les associations qu'il préconise seront un remède efficace aux maux dont souffrait son pays, mais elles se multiplieront et couvriront bientôt la terre entière d'un réseau serré sous lequel disparaîtra complètement l’ancienne organisation de la propriété individuelle et cette propriété elle-même ; avec elle disparaîtront naturellement ses succédanés, le profit du capital et la rente du sol. Le capital lui-même, non seulement n'appartiendra plus aux particuliers, mais il n’appartiendra même pas à chaque association considérée isolément ; il sera la propriété de la collectivité tout entière, au profit de laquelle il constituera un fonds inaliénable et imprescriptible.
Telles sont les idées d'Owen en ce qui concerne le principe et les effets de la coopération. Chez lui, comme
tout à l'heure chez Fourier, comme bientôt chez Buchez, là coopération apparaît comme un moyen de régénération sociale, destiné à transformer la face du monde. Mais la transformation rèvée par Owen est plus radicale encore que celle imaginée par Fourier. Au sein du phalanstère, si tous vivent en commun, chacun possède en particulier, chacun est propriétaire à titre individuel de la part qu'il a apportée dans l’entreprise et qui lui est reversée sous forme d'actions ; tandis que dans la coopération d'Owen, tout intérêt individuel disparaît ; l'égalité la plus rigoureuse, la communauté la plus complète régneront entre des associés qui auront émondé de leurs cœurs toutes les passions et tous les désirs. Rêve généreux, auquel la réalité devait vite se charger de donner le plus éclatant des démentis.
En effet, tandis que Fourier laissait à d’autres le soin d'appliquer ses idées, et qu’il se contentait, ainsi que le rapporte M. Gide, de rentrer chez lui tous les jours à midi, heure à laquelle il avait donné rendez-vous aux capitalistes qui voudraient expérimenter son système, Owen au contraire se livrait à de nombreuses expériences qui devaient venir à l'appui de ses théories. Il fonde en 1823 une communauté agricole en Irlande. En 1825 il établit sur les confins de l'Illinois la colonie connue sous le nom de New-Harmony qui devait aboutir à un échec complet en 1828. Ces essais devaient être suivis de beaucoup d'autres. En effet, Owen ou ses disciples
organisèrent aux États-Unis jusqu'à 11 colonies du
mème genre. Mais quelques-unes ne durèrent pas même trois mois ; la plus prospère, celle de New-Harmonv, dura pendant à peu près trois ans ; aucune ne dépassa ce terme.
Chacune de ces colonies devait être constituée par un village , contenant de 2 à 3000 individus travaillant dans des manufactures appartenant à la communauté. Cette agglomération devait se suffire à peu près à elle-même, et produire directement les objets les plus nécessaires ; quant au surplus, elle se le serait procuré par des échanges faits avec les autres groupes voisins, échanges faits en nature, car le numéraire devait être supprimé.
En ce qui concerne la répartition au sein de ce groupe, non seulement d'après les idées générales d'Owen, le capital n’a droit à aucun prélèvement, mais même le talent ne donne lieu à aucun bénéfice spécial pour celui qui a le bonheur de le posséder.Owen estime en effet que le caractère de l’homme est un effet de l’hérédité et des circonstances, et que personne de nous n'est responsable de ses qualités ou de ses défauts ; toute la responsabilité devant être rejetée sur la société qui nous a formés. Dans ces conditions, il est bien certain que l'intelligence et l’activité ne sont pas plus méritoires que la paresse ou la sottise,et qu'il n’y a aucune raison pour que l'une soit mieux rémunérée que l’autre. Si cette théorie peut avoir quelque chose de choquant au premier abord, il faut ajouter qu'Owen croit que la
transformation du milieu opérée par les bienfaitsde la coopération, amènera forcément une transformation des hommes et que, chacun étant soumis aux mêmes influences, au lieu de la diversité qui règne avec l'organisation actuelle, tout sera égalisé et que toutes les différences d'aptitude qui séparent les hommes à l’époque actuelle, seront effacées. Si bien que chacun pourra être employé indifféremment à telle ou telle attribution qui lui sera désignée par la collectivité. Le peu de durée des fondations coopératives d'Owen ne lui permit point et ne nous permet pas non plus de vérifier l'exactitude de ses théories sur ce point.
Ses échecs d'Amérique lui montrèrent que peut-être d’ailleurs 1! avait été trop loin. Il revint en Angleterre et il tenta un nouvel essai, avec cette différence toutefois qu'il reconnut à chacun des associés un droit particulier à une part dans le capital ; l'entreprise échoua encore.
Il s'efforça alors de préparer les esprits à la coopération, en fondant des sociétés coopératives de consommation qui, depuis, ont eu un si grand succès en Angleterre, mais qui, dans l'esprit du principal de leurs instigateurs, avaient uniquement pour but de préparer l'avenir à l'avènement des associations coopératives de production.
Les idées d'Owen eurent d’ailleurs, malgré l’échec de ses tentatives de réalisation, un grand retentissement
tout au moins en Angleterre, et c’est à juste titre que C. = 3
son nom demeure attaché à l’histoire du développement de la coopération.
Après avoir vu chez Fourier les idées coopératives sortir de la source d’un socialisme associationniste, après les avoir suivies chez Owen où elles revêtent la forme d'un communisme matérialiste, nous arrivons avec Buchez à une dernière forme qui tout en lui appartenant en propre, a néanmoins quelques traits communs avec chacune des deux autres théories.
L'association de Fourier était « religieuse par passion, par conviction de la haute sagesse de Dieu, dont elle recueillera à chaque instantles bienfaits (1) ». De même chez Buchez, elle revêtira avant tout une forme mystique. Disciple de Saint-Simon, Buchez avait rêvé de réconcilier la Révolution et l'Église par le moyen de l'association. Et l'utilité de l'association pour lui, réside moins dans les bénéfices matériels qu'elle produit que dans ce qu'elle nécessite un exercice incessant du plus noble des penchants humains, qu’on à nommé depuis l’altruisme , le sentiment que personne n'est ici-bas pour lui-même et que chacun doit travailler, en faisant son propre bonheur, à faire en même temps le bonheur d'autrui. C’est donc au nom de la solidarité humaine que Buchez prêche l'association. |
(1) Fourier, Œuvres choisies, p. 118.
Mais, mystique dans son principe, l'association qu'il préconise se sépare beaucoup dans la pratique de celle de Fourier et se rapproche bien davantage de celle que nous avons rencontrée chez Owen. Pour tous les deux en effet, la cause du mal dont souffre la classe ouvrière est dans le prélèvement opéré sans droit par les capitalistes sur le profit. Buchez veut supprimer ce prélève-
* ment, et pour cela constituer un capital qui ne soit pas rémunéré. Le seul moyen, c’est de créer des associations qui consentent à renoncer à tout bénéfice individuel et qui formeront ce capital par les économies que réaliseront leurs membres. Le capital ainsi constitué n'appartiendra pas par fractions à chacun des ouvriers pris individuellement, il devra être la propriété de l’association elle-même. C’est là pour Buchez le précepte capital. Et c’est là surtout ce sur quoi il insistait en essayant à partir de 1831 d'amener les ouvriers à s’associer, par les articles qu'il publiait dans son Journal des Sciences morales et politiques devenu depuis l'Ewropéen : « Une somme équivalente à celle que les entrepreneurs intermédiaires prélèvent sur chaque journée serait, disait-il, réservée. A la fin de l’année, cette somme formant le bénéfice net serait partagée en deux parties, savoir : 20 0/0 seraient pris pour former et accroître le capital social; le reste serait employé en secours où distribué entre les associés au prorata de leur travail. »
Le capital social formé ainsi chaque année du cinquième « serait inaliénable ; il appartiendrait à l'asso-
ciation qui serait déclarée indissoluble, non point parce que les individus ne pourraient s’en détacher, mais parce que celle société serait rendue perpélueile par l'admission de nouveaux membres (1).».
La fondation et l'accroissement de ce capital social inaliénable et indivisible, c’est pour Buchez le fait capital qui doit assurer à la classe ouvrière un meilleur avenir.
En effet, dans les idées de Buchez, lorsque les associations ouvrières se seront multipliées, ce qui ne peut manquer d'arriver à cause des avantages de toute nature qu'un tel genre d'association offre à ses membres, la constitution de ce capital social au sein de chaque société sera le moven de faire passer peu à peu tout le capital entre les mains de la classe ouvrière, et de le mettre ainsi gratuitement à sa disposition en affranchissant cette classe du poids qui, avec l’organisation actuelle de l’industrie, pèse si lourdement sur elle.
Mais, c’est là le but lointain, et, à côté de cet idéal, l'association ouvrière de Buchez présente aussi une utilitéimmédiate et pratique. En premier lieu, les ouvriers étant eux-mêmes propriétaires du capital, il devait résulter nécessairement de ce mode de production une augmentation de salaire. En outre, toutes ces associations reposant sur le même fondement de solidarité, il élait posé en principe que la partie des bénéfices qui
(1) Cité par Hubert Valleroux, Les associations coopératives en
France et à l'étranger, p. 4 et 5.
n’était pas employée à constituer le capital indivisible, était destinée à procurer « l'éducation commune aux enfants, des secours aux veuves, aux orphelins, aux vieillards, de telle sorte qu'une fois admis dans l’association, l'ouvrier pouvait être assuré d’y trouver par son travail, sécurité pour son avenir et pour celui de sa famille ».
Les idées de Buchez eurent une influence considérable sur le développement de la coopération. Ce fut Buchez en effet qui fonda la première des associations coopératives, celle des ouvriers menuisiers, organisée en 1831, et qui n'eut d’ailleurs qu'une existence éphémère. Ce fut aussi sous l'influence directe de ses idées que sorganisa en 1834 l'association des ouvriers bijoutiers en doré, qui existe encore à l'heure actuelle. Et c'est à Buchez que l’on peut faire remonter l’origine de tout le mouvement coopératif qui s’opéra en 1848.
ILest le premier des précurseurs de la coopération dont les idées n'aient pas abouti à un échec complet, et aient, malgré les transformations que devaient nécessairement leur faire subir les nécessités de la’ pratique, supporté sans y succomber l'épreuve de la réalisation. Sans doute, les sociélés qu'ilavaient fondées ne répondirent pas complètement aux attentes qu'il en avait fait espérer ; et quelques-unes, comme la société des ouvriers hijoutiers en doré, au lieu de modifier profondément l’état de choses antérieurement existant, ne tardèrent pas à se transformer en une simple société
de petits patrons; mais ce n'en était pas moins la preuve, et cette fois, la preuve définitive,que les ouvriers pouvaient avec leurs seules forces, grâce à l'association, arriver à prendre une place dans l’organisation industrielle en dehors des capitalistes et étaient capables de produire pour leur propre compte.
Fourier, Owen, Buchez, tels sont les trois noms qui doivent être inscrits en tête de toute étude sur la production coopérative. Sans doute peut-on trouver, parmi leurs contemporains, et à l’époque même où se manifestent les premiers symptômes de développement coopératif, d’autres écrivains, d’autres philosophes, qui ont fait dans leurs théories une part plus ou moins large à la coopération, et il serait injuste de passer complètement sous silence des noms comme ceux de Leroux, de Cabet, de Louis Blanc. Peut-être même devrait-on faire une place particulière à Louis Blanc et à ses ateliers sociaux, qui constituent une forme particulière de l’organisation industrielle se rapprochant par beaucoup de points de l'organisation coopérative (1).
Les caractères dominants sont l'égalité absolue entre tous ceux qui participent au travail, sans distinction en faveur du talent ou de la force ; idée que nous avons
(4) Voir Gide, Associations coopératives de production, Revue dEc. pol., janvier 1900, p. 3, note 1. |
déjà rencontrée chez Owen ; en second lieu l'influence prépondérante accordée à l'État qui édicte pour ces. ateliers des statuts ayant force de loi. C’est là un point sur lequel il se sépare des trois théoriciens que nous avons étudiés et qui, eux, faisaient appel exclusivement à l'initiative individuelle en dehors de toute ingérence de l'État.
Dans les ateliers sociaux, le capital touche un intérêt, mais ne participe pas aux bénéfices, et chacun des associés est libre de disposer comme il l'entend des produits de son travail qui lui appartiennent en toute propriété.
Mais chacun des ateliers sociaur doit nécessairement consacrer une partie de ses bénéfices, d’un côté à alléger les crises qui pèsent sur d’autres industries, de l’autre à secourir les vieillards ou les malades de l’industrie à laquelle ils appartiennent.
Le caractère coopératif des ateliers sociaux résulte de ce fait que la totalité des profits est en définitive, et sauf le prélèvement d’un intérêt minime pour le capital, attribuée aux travailleurs qui ont aussi une part effective dans la direction, puisqu'ils sont appelés, sous le contrôle de l'État, à élire leurs chefs.
Quelle qu'ait été l'influence des idées de Louis Blanc et quelques services qu’elles aient rendus à la cause de l'association, elles ne peuvent être considérées cependant comme ayant la même importance que celles de Fourier, d'Owen ou de Buchez. Elles ne font guère que
reprendre sous une forme un peu différente des idées déjà en faveur, elles ne créent pas un courant d'idées nouvelles.
Ce qu’il faut surtout remarquer chez les différents écrivains dont nous venons d'exposer rapidement les systèmes, c'est que chez tous, l'association coopérative, est toujours présentée comme une solution générale, un remède radical aux maux dont souffre la société moderne. Elle n'apparaît pas comme un expédient transitoire ni comme une forme spéciale pouvant donner lieu à certaines applications sur des points déterminés de l’organisation industrielle : organisme parfait, elle est destinée à répondre à tous les besoins, à donner satisfaction à toutes les nécessités ; elle doit, par son apparition et son développement, transformer le mondeetl’industrie.Que ce soit Le phalanstère de Fourier, la colonie d'Owen, ou l’association ouvrière de Buchez, elle leur apparaît à chacun comme devant rapidement se substituer à toutes les formes de production antérieurement existantes, et réaliser une société idéale où l'harmonie et le bonheur remplaceront l'anarchie et la souffrance. C’est ce qui a fait souvent prononcer à l'endroit de ces idées le mot d’utopie.
Mais il ne faut pas perdre de vue que, sous ces rêves lointains, se trouve la conception d’une organisation parfaitement réalisable et tout à fait pratique, et que, dans chacune des organisations coopératives qué nous
aurons l’occasion de décrire, nous pourrons retrouver l'application de quelques-unes des idées que Fourier, Owen ou Buchez avaient exprimées, et auxquelles les coopératives n’ont jamais cessé de rester fidèlement attachées.
Il était nécessaire, avant d'entrer dans l'étude pratique des diverses formes qu'a revêtues la production coopérative,de rappeler ainsi quels avaient été ses créateurs. Car les formes qu'a revêtues la coopération au XIXesiècle n'ont point été le résultat d’une longue évolution et l’aboutissant d’une série de transformations successives : sans doute elles sont apparues au moment où elles devenaient nécessaires par suite des transformalions du milieu industriel, et peuvent, par ce côté, être considérées comme ayant été le résultat de l’évolution : mais il appartient uniquement aux penseurs et aux théoriciens. d’avoir su dégager des faits, les besoins réels que ressentait la Société et de lui avoir donné la conscience plus complète des maux dont elle souffrait, et en même temps, et surtout, d’avoir apporté comme remède, une organisation qui ne comptait point d’ancêtres directs parmi les organisations du passé, mais qu'ils avaient créée de toutes pièces et qui devait désormais constituer au sein de la société, une forme com-
plètement nouvelle de la vie sociale.
LE DÉVELOPPEMENT DE LA PRODUCTION COOPÉRATIVE DEPUIS 1848 JUSQU'A L'ÉPOQUE ACTUELLE.
Après avoir vu comment les théoriciens avaient entendu la coopération, et ce qu’ils avaient voulu en faire, et avant d'arriver à l'étude des déformations successives qu'ont subies leurs idées en passant dans le domaine du fait et de l'application, et les types principaux qui en sont résultés, il est nécessaire de parcourir rapidement et d’une facon générale l'histoire assez courte d’ailleurs de la production coopérative et d'examiner les diverses phases qui ont marqué son développement.
C’est,nous l'avons vu, sous l'influence directe de Buchez et par application de ses idées que se fondèrent les premières associations coopératives de production.
Il y à dans la période qui s'étend de 1831 à 1848, une période en quelque sorte préparatoire au premier grand mouvement coopératif qui devait prendre naissance à la dernière de ces deux dates.
Des deux associations dont la fondation caractérise cetle première période, l’une, celle des ouvriers menuisiers fondée en 1831, n’a jamais sérieusement fonctionné, l’autre, celle des ouvriers bijoutiers en doré
fondée en 1834,n'a survécu que grâce aux modifications qu'elle à fait subir aux principes qui l'avaient inspirée.
La première représentait l'application intégrale des idées de Buchez. Les ouvriers du métier étaient admis dans l'association sans autre apport que leurs outils. L'association était dirigée par un comité de 5 membres élus par tous les associés et qui devait être renouvelé chaque année. L'association était perpétuelle, le fonds social inaliénable et indivisible et devait s’augmenter indéfiniment par le prélèvement d’une part considérable sur les bénéfices. Les statuts prenaient d’ailleurs la précaution de stipuler qu'ils étaient faits une fois pour toutes, et qu'après qu'ils auraient été adoptés, la forme n’en pourrait plus être modifiée que par une loi. Ces statuts, publiés par le journal l'£uwropéen que dirigeait Buchez, dans le numéro du 14 juillet 1832, furent d’ailleurs la seule chose qui ait jamais existé de cette société.
La société des ouvriers bijoutiers en doré a, au contraire, une histoire beaucoup plus longue, et que nous ne suivrons pas dans tous ses détails (1). Elle avait été fondée par un ouvrier bijoutier, séduit par la lecture des écrits de Buchez, avec trois de ses camarades et un capital de 200 francs. L'association avait revêtu la forme d’une société en nom collectif, dans laquelle chaque associé était tenu de constituer un apport fixe, par
(4) Sur ce point, M. Hubert Valleroux, Associations coopératives en France et à l'étranger, p. 9 et suiv.
l’abandon de ses bénéfices et au besoin par une retenue sur son salaire. Le eapital social, une fois ainsi constitué par les apports des associés, était constamment accru par un prélèvement annuel de 1/7 des bénéfices. fl était indivisible et inaliénable ; aucun des associés, en cas de dissolution de la société, ne pouvait en réclamer le partage, et il devait être remis à l'autorité municipale pour être employé par elle, en œuvres de bienfaisance.
Cette association prospéra rapidement. Elle compta bientôt 13 membres et acquit en quelques années une très grande réputation par suite de la qualité de ses produits.
On peut citer encore dans cette même période de 1831 à 1848 quelques autres associations du même genre, telles que celle des rubanniers de St-Etienne (1841), des ouvriers imprimeurs de l'imprimerie Lacrampe où de l'imprimerie François et Cie ; mais durant cette période, les exemples d'associations coopératives de production se présentent encore à l’étatisolé, les associations sont sans lien entre elles, et l’on ne peut dire que leur apparition constitue, à proprement parler, un mouvement coopératif.
C'est seulement à partir de 1848 que ce mouvement devait commencer à se dessiner. En effet, à cette époque, les idées coopératives avaient été activement pro-
pagées, d’abord par le journal l'Atelier fondé par les disciples de Buchez, par la Phalange qui s'inspirait des idées de Fourier, enfin par certains des hommes politiques les plus en vue au moment, comme Louis Blanc. En outre les quelques essais qui en avaient été tentés et qui avaient réussi, avaient attiré sur elles l'attention des ouvriers. Aussi en 1848, l’un des premiers effets de la liberté qui se trouve subitement accordée à la classe ouvrière, est-il de susciter de toute part la création de nombreuses sociétés coopératives de production. Le gouvernement était d’ailleurs très favorable à ce mouvement et lui manifesta sa sympathie par tous les moyens en son pouvoir, etnotamment par l'attribution qui fut faite aux sociétés ouvrières d’une subvention de 3 millions destinée à faire des prêts aux coopératives, et par les facilités qui leur furent accordées pour prendre part à l'exécution des travaux publics.
Le résultat de cette protection ne se fit pas attendre, et moins d’un an après le vote du crédit de 3 millions, certaines estimations portaient le nombre des sociétés coopéralives dont ces événements auraient suscité la créalion à 120, comprenant 500.000 membres. C'est là un chiffre certainement exagéré. M. Reybaud, qui était plutôt hostile au développement des associations ouvrières, estimait seulement à 20 le nombre de ces sociétés qui réunissaient les conditions indispensables pour réussir. On peut établir une moyenne entre ces
deux chiffres. pour avoir une idée approximative du
46 CHAPITRE Il
nombre des sociétés de coopération en 1848.Ce résultat trouve d'ailleurs sa confirmation dans les renseignements qui ont été officiellement fournis sur le nombre des associations ayant participé au prêt de 3 millions : elles furent au nombre de 61, dont 32 pour Paris et 29 pour la province. C'est là un résultat considérable, si l'on tient compte de ceci qu'il s'agissait d'une expérience entièrement nouvelle et d'une forme d’organisalion à laquelle rien ou presque rien jusqu'alors n'avait pu préparer la classe ouvrière.
Sans doute, plusieurs de ces sociétés n’eurent qu’une existence éphémère et disparurent aussi rapidement qu’elles étaient nées, mais quelques-unes prospérèrent, et certaines, que nous retrouverons au cours de cette étude, existent encore à l'heure actuelle. Cela suffit pour qu'on puisse dire d'une façon certaine que l’élan donné par la République de 1848 n'avait pas été complètement vain et que ce mouvement lui-même n’avait pas été entièrement fictif.
Une autre preuve des mêmes faits résulte encore de ceci que le mouvement ne se borna pas à Paris, mais que de nombreuses associations appelées moins directement à profiter des faveurs du gouvernement, et moins directement aussi sous son influence, se fondèrent en province et que Lyon, par exemple devint un centre coopératif extrèmement actif (1).
(1) Voir Flottard, Le mouvement coopératif à Lyon.
Le trait dominant des associations coopératives de cette époque, c’est leur caractère philanthropique et humanitaire. On est encore tout près des théoriciens de la coopération et directement sous l'influence de leurs idées. D'autre part on vient à peine de sortir des secousses de la révolution de 1848, qui avait fait naître dans le cœur de tous un immense espoir de fraternité et de rénovation sociale. Aussi, chacun s'efforce pour son compte de réaliser l'idéal qu'il s'était formé en ces Jours d'ivresse, et les coopérateurs se font remarquer entre tous par la façon dont ils mettent en pratique les idées de solidarité et de fraternité. Cela ne les empêche pas, d’ailleurs, de s'imposer à eux-mêmes les règles d’une discipline sévère, nécessaire pour assurer le succès de toute entreprise. Comme le disait un des membres de l’une de ces associations : « La fraternité n’exige pas le sacrifice du bon au mauvais, du courageux au paresseux ». Et, en conséquence, ils établissent des règlements intérieurs d’atelier extrèmement rigoureux, où la moindre faute est prévue et sévèrement punie,etils font servir la répression des fautes à l'amélioration du sort de ceux qui souffrent ; toutes les amendes, souvent même des prélèvements faits directement sur les bénéfices, sont versés dans un fonds commun de secours, soit en faveur des individus, soit en faveur des associations similaires dont les affaires ne sont pas en voie de prospérité.
C'étaient là plus de qualités qu’il n’en eût fallu pour
que les associations coopératives continuassent à prospérer; elles ne purent cependant pas empêcher une décadence extrêmement rapide de ce premier mouvement coopératif. Les faveurs du gouvernement avaient hâté le développement des coopératives, la disparition de ces faveurs devait précipiter leur ruine.
Les dispositions du pouvoir à l’égard des associations coopératives se modifièrent en effet du tout au tout.
La loi du 15 mai 1850 força les travailleurs associés à payer chacun 1/20 du droit fixe de patente auquel la coopérative était imposée, l'associé principal payant déjà, comme représentant, la totalité du droit fixe et du droit proportionnel.
A la même époque, les délégués des associations ouvrières qui avaient voulu constituer une fédération, furent arrêtés comme membres d’une société secrète et condamnés en cette qualité par le jury de la Seine, le 1% novembre 1850.
Ces événements marquèrent la fin de la première période de prospérité des associations coopératives.
Le coup d'État devait faire rentrer dans le néant cette institution qui venait à peine de voir le jour. On peut dire d’une façon générale que presque toutes les associations coopératives d'ouvriers disparurent{1).Si quelques-unes,comme celle des ouvriers tailleurs de limes, des ouvriers facteurs de pianos réussirent à franchir
(4) V. Gide, Rev. d'Ec. pol., janvier 1900, p. 3.
celte période difficile, ce fut parce qu’elles arrivèrent à dissimuler complètement leur nature d'association ouvrière sous la forme de société en nom collectif à forme patronale. Mais toutes les autres furent supprimées, la plupart d’une façon violente. C'est ainsi qu'à Lyon toutes les sociétés ouvrières furent dissoutes par un décret du maréchal de Castellane, gouverneur, ainsi conçu : « Art. 1*. Les sociétés fraternelles (c’est-à-dire les associations ouvrières) sont dissoutes, et il sera procédé à leur liquidation. Art. 2. Cette liquidation aura lieu en présence du commissaire de police. » Tout le matériel des sociétés fut vendu et les scellés apposés sur leurs locaux. Le gouvernement ne pouvait en effet regarder favorablement des associations ouvrières, sous lesquelles 1l croyait toujours voir se dissimuler des sociélés secrèles.
Sans doute des mesures aussi radicales n'eurent pas un plein et entier effet, et à Lyon même où elles avaient été appliquées avec Le plus de rigueur, on vit quelquesunes de ces sociétés réapparaître au lendemain de la mesure qui les avait dissoutes. C’est ainsi que la Société industrielle et commerciale de Beaureqard, dissoute en 1851 ,se releva en 1852 (1). En outre, l’idée d'association persiste chez beaucoup d'ouvriers. En 1856, on trouve deux associations de tisseurs à Villefranche (2). A la même époque se fonda une association de tailleurs
(4) Flottard, op. cit., p. 75 etss.
(2) Hubert Valleroux, op. cil., p. 114.
50 CHAPITRE Il
à Toulouse, en 1858, une association de menuisiers à Paris ; à Paris encore, en 1859, une association de peintres en bâtiments. Des peintres s'associent également à Marseille en 1860, à Montpellieren 1862. Mais, malgré ces exceptions, il est vrai de dire que la période de 1852 à 1863 correspond à une disparition complète de l'organisation coopérative. En 1862, il ne restait plus que trois des associations qui avaient participé en 1848 au prêt de trois millions.
Il faut arriver jusqu'en 1863 pour trouver le commencement d’une nouvelle phase du mouvement coopératif.
On remarque, en effet, lorsqu'on étudie la coopération, que son développement n'a pas lieu d’une façon continue et régulière, mais qu'il procède par poussées successives, une période d'expansion étant immédiatement suivie d’une période de dépression.
Cela tient à ce que la coopération n'a pas encore des racines assez profondes pour vivre par elle-même d’une vie pleine el complète. Elle a besoin d'une culture spéciale ; il faut pour qu'elle se développe, que le milieu, les circonstances, la température, pourrait-on dire, lui soient favorables. Elle pousse brusquement de nombreux rameaux, lorsque l'État lui assure des soins et une protection spéciale ; elle se dessèche, au contraire, s'il l'abandonne à elle-même.
Or l’année 1863 marque justement le début d’une nouvelle période de protection gouvernementale pour : la classe ouvrière en général et pour les associations - coopéralives de production en particulier.
En effet, les ouvriers, que, jusqu'à cette époque, l'empire s'était toujours efforcé de séparer et de diviser, obtiennent la permission de se grouper. Les premiers prodromes de cette réforme furent les réunions autorisées entre les ouvriers, à l'effet délire des délégués à la seconde Exposition universelle de Londres. Cette tolérance aboutit bientôt à la loi du 25 mai 1864, proclamant la liberté des coalitions.
Dès que les ouvriers purent entrer en contact, les souvenirs qu'avait laissés dans leurs esprits le développement des coopératives en 1848, se réveillèrent et l’idée reprit une nouvelle vigueur. Elle devait en outre trouver un appui très puissant dans la faveur avec laquelle les classes libérales regardaient à ce moment les associations coopératives, qu'elles considéraient uniquement comme un pallialif efficace des misères de la classe ouvrière et un moyen de donner une satisfaction aux plus pressantes des revendications populaires.
Ce qui caractérise cette seconde phase du développement coopératif, c’est qu'on se préoccupe avant tout de favoriser la naissance des associations coopératives en facilitant la constitution de leur capital social par des organisations de crédit appropriées ; c’est la période des banques coopératives. En 1863 sont fondées la
banque du Crédit au travail et la Caisse d’escompte des associalions populaires (1).
D'autre part, des groupes, où se réunissent des hommes tels que M. Odilon-Barrot, le duc d’Audiffret- Pasquier, le duc d'Haussonville, Casimir Périer, Léon
. Say, Jules Simon, se forment pour favoriser la propagalion des associations fondées sur la mutualité et la solidarité et solliciter en leur faveur l'intervention du gouvernement.
Celui-ci ne devait pas rester sourd à leur appel. Tout d'abord il résolut de s’éclairer sur le compte des assoclations coopératives et il fit procéder en 1866 à une enquête. 43 déposants furent entendus, parmi lesquels la moitié à peu près étaient des gérants de sociétés coopératives qui vinrent défendre l'institution à laquelle ils appartenaient ; d’autres, tels que M. Cernuschi, l’auteur de l'/{/usion coopérative, que l'expérience qu'il avait faite de la coopération avec sa boucherie avait désillusionné, se montrèrent au contraire des adversaires violents des associations de cette nature. Néanmoins les résultats de l'enquête furent favorables aux coopéraleurs. Le gouvernement décida alors
(1) Sur les tendances diverses que représentent ces deux institutions de crédit, la première représentant le coopératisme socialiste continuateur de celui de 1848, c’est-à-dire visant à l’abolition du salariat, la seconde le coopératisme qu'on pourrait appeler bourgeois, c’est-à-dire se donnant pour but l’épargne et l'acquisition de
‘la propriété. V. Gide, Rev. d'Ec. pol., janvier 1900, p. 4.
de favoriser l'expansion de la coopération et il fonda à cet effet la Banque des associations coopératives.
Pour cette organisation nouvelle, il fallait un régime légal nouveau et un projet de loi fut déposé en 1865 à cet effet. Il visait uniquement les sociétés coopératives qu'il définissait et dont il fixait les types.Ce projet, combattu par les associations ouvrières elles-mêmes, céda la place à un autre qui devint la loi de 1867 sur les sociétés, loi dont un titre concerne les sociétés à capital variable, qui ne sont autres que les sociétés coopératives.
À la fin de 1868, une statistique dressée par le Crédit. au travail estimait à 93 le nombre total des sociétés coopératives de production existant à cette époque, soit 44 à Paris, 21 à Lvon et 28 dans le reste de la province et de l'Algérie.
Un des signes caractéristiques des sociétés coopératives de cette seconde période, c’est que, alors que les sociétés coopératives de la période de 1848 à 1852, avaient surtout revêtu la forme de sociétés en nom collectif, celles de 1863 à 1867 prennent surtout la forme de sociétés en commandite. Après 1867, elles prendront surtout la forme de sociétés anonymes.
Encore une fois, à cette période d'expansion succéda bientôt une période de dépression brusque et le mouvement coopératif commencé en 1862 s’éteignit presque complètement en 1868 comme celui de 1848 avait cessé en 1852.
A la fin de l’année 1868, le Crédit au travail-sombra par suite de la façon imprudente dont il s'était engagé; sa chute fut bientôt suivie de celle de la Caisse d’'escomple des associations populaires. A leur suite disparurent presque toutes les sociétés auxquelles ces banques avaient prêté leur appui. La guerre de 1870-71 amena la disparition définitive du second mouvement coopératif.
Sans doute, comme après 1852, on trouve encore, même pendant la période de 1870-71, quelques associations isolées. C’est ainsi qu’une associalion ouvrière se chargea, pendant le siège de Paris, de confectionner les vêtements nécessaires aux troupes. Mais on ne peut trouver ainsi que des exemples isolés, des associations sans aucun lien entre elles ; il y a encore des coopératives de production, il n’y a plus de mouvement coopératif.
Il va falloir arriver jusqu’à l’année 1881 pour trouver le commencement d’une 3° période de ce mouvement.
Avant 1881, on s'était bien encore occupé de la coopérative de production, mais d'une façon plus théorique que pratique. Les différents congrès ouvriers, jusqu'en 1879, tout au moins, avaient volé des résolutions en faveur de la coopération qu’ils jugeaient destinée à faire disparaître le salartat. C'est ce qui fut fait au congrès de Paris en 1876, au congrès de Lyon en 1878. Sans doute,
à partir du congrès de Marseille, en 1879, le parti ouvrier français abandonne officiellement la coopération et la raye de son programme (1). Mais, malgré cette décision officielle, l'idée de la coopération conserve beaucoup d’adhérents parmi la classe ouvrière. De 1881 à 1883, quelques associations se fondent et, en 1883, un nouveau mouvement coopératif se dessine très nettement.
Il est assez difficile de déterminer les causes originelles de ce développement Nous trouverons encore ici des faveurs officielles qui y ont aidé, mais elles n’apparaissent que lorsque ce développement était déjà né et assez prononcé. Elles l’accélèrent, elles ne le provoquent pas. Le fait qui semble en avoir été Ja cause la plus directe, c’est que l’industrie, à cette époque, traverse une crise ; un grand nombre de grèves éclatent, et les grévistes voient dans l'atelier coopératif, à la fois un moyen d'échapper au patronat, et un moyen de constituer un atelier de chômage. La plupart des associations qui se fondent à cette époque ont des relations très étroites avec les chambres syndicales, qui, quoique n'étant pas encore à cette époque reconnues légalement, avaient déjà une grande puissance. Les associalions coopératives ne sont généralement que des émanations de ces chambres syndicales, qui les fondent au cours d’une grève qu’elles ont décidée. C'est le cas de
(1) Voir infrà, chap. 10:
la Société coopérative des ouvriers parqueteurs, fondée en novembre 1881 par la chambre syndicale des ouvriers du mème métier, de l'Association générale de l'ébénistene parisienne, fondée en décembre 1881, et de l'Association coopérative des charpentiers de la Villelle qui date aussi de Ja même époque. Le même fait se manifeste en province ; c’est ainsi que nous voyons se fonder à la suite d'une grève en 1880, la Société coopéralive de l'Indépendance des ouvriers drapiers de Vienne (Jsère).
Quelles qu’en fussent les causes, le mouvement avait déjà pris, en 1883, une grande importance, surtout à Paris. C'est devant ces faits accomplis que le préfet de la Seine, qui était alors M. Floquet, et le Conseil municipal de Paris, prirent une série de mesures de nature à favoriser ce développement ; la plus importante fut la facilité qui fut accordée aux associations ouvrières de prendre part aux entreprises de travaux publics.
L'exemple donné par la Ville de Paris devait être suivi par l'État.
En 1883, M. Waldeck-Rousseau, ministre de l’Intérieur, conslitua une commission d'enquête à l’effet d'étudier Ja situation des associations ouvrières de production et les mesures qui pourraient être prises pour aider à leur développement. La commission devait, à ce dernier point de vue, étudier particulièrement les modifications qu'il conviendrait d'apporter à la Loi de 1867, pour faciliter la constitution des sociétés coopératives ;
d'autre part, les mesures qu’il conviendrait de proposer pour faciliter l'admission des sociétés ouvrières aux adjudications des entreprises de travaux publics.
L'enquête de 1883 différait de celle de 1866, en ce que la première avait porté sur toutes les formes que revêtaient les associations coopératives, quel que fût leur but, consommation, crédit ou production ; tandis que l'enquête de 1883 porta uniquement sur les associations ouvrières de production.
Les travaux de cette commission, commencés en 1883, ne furent terminés qu'en 1888. Ils devaient amener deux résultats : en premier lieu, la promulgation du décret du 4 juin 1888, sur les conditions dans lesquelles les associations ouvrières de production pouvaient être admises à concourir aux marchés de travaux publics ; en second lieu, le dépôt d’un projet de loi, non encore voté à l’heure actuelle, et qui devait constituer un régime légal spécial pour ces associations. Sur ce second point, la loi du 1* août 1893, modifiant la loi de 1867 sur les sociétés par actions, a seule apporté, jusqu'à l'heure actuelle, quelques changements à l’état de choses antérieurement existant.
Les effets de la protection gouvernementale sur le développement de la coopération ne devaient pas tarder à se faire sentir. De 1883 à 1885, 25 sociétés coopératives de production furent fondées.
D'autres faits devaient encore hâter ce développe-
ment.
58 CHAPITRE Il
Par un testament olographe, en date du 7 mai 1878, accepté par le Conseil municipal de Paris le 3 août 1880, un philanthrope, ardent coopérateur, M. Rampal, décédé le 3 décembre 1869, légua à la Ville de Paris la presque totalité de sa fortune, destinée à être employée en prêts à intérêts aux associations ouvrières de production, ou aux sociélés coopératives de consommation, de crédit ou autres. La liquidation de la succession qui n’a été achevée qu'en 189%, a montré que la Ville de Paris recueillait de ce chef un capital de t:411.062 fr. 67.
En même temps, se fondait une organisation dont nous étudierons plus loin le fonctionnement et l'importance, la Chambre consultative des associahons ouvrières de production, qui devait influer beaucoup sur le développement coopératif.
En 1893, l'idée qui avait animé les fondateurs du Crédit au travail et les coopérateurs appartenant à la deuxième période du mouvement coopératif compris entre 1863 et 1868, fut reprise par les gérants et directeurs des principales associations coopératives de production, qui fondèrent la Banque coopérative des assocalions ouvrières de production.
Enfin et en dernier lieu, il faut signaler, parmi les fails qui ont influé sur le développement coopératif à cette époque, l'inscription au budget à partir de 1893, d'un crédit spécial destiné à accorder des subventions aux associations ouvrières de production.
Tels sont, esquissés à grands traits, les principaux événements qui ont marqué l’histoire des associations coopératives de production.
Il nous reste à indiquer quelle est actuellement la situation de ces associations.
Une enquête faite par l'Office du travail au cours de l'année 1896 a permis de constater les résultats suivants. En 1895, il existait 172 sociétés coopératives de production dont 88 pour le département de la Seine et 84 pour les autres départements. Elles comptaient 9029 sociétaires : et leur capital versé s'élevait à la somme de 11.715.507 fr. Ce nombre au début de 1897 avait été porté à 184 associations. Sur ce nombre, 132 sociétés avaient moins de 10 ans d'existence, 35 avaient de 10 à 20 ans, 7 de 20 à 30 ans, 4 de 30 à 40 ans, et 4 de 40 à 50 ans.
Le nombre des associations qui s'étaient formées dans les dernières années avait été de 42 en 189%, de 32 en 1895 et de 41 en 1896. Mais, en revanche, pendant les mêmes années, un assez grand nombre de sociétés avaient également disparu. Ce nombre avait été de 11 en 1895 et de 12 en 1896.
Il semble résulter de cette enquête que le mouvement commencé en 1881 et qui s'était un peu ralenti vers les années 1890 à 1893 à repris à l'heure actuelle, et que
nous nous trouvons en pleine période d'expansion de la
60 CHAPITRE Il
coopération de produelion. Peut-on espérer que cette période sera de plus longue durée que les précédentes, et ne sera pas suivie comme les autres fois d’une disparition brusque ? En d’autres termes, les coopératives qui existent à l'heure actuelle présentent-elles des caractères de solidité et de durée suffisants pour qu’on puisse leur prédire un long avenir ? Nous allons nous le demander en étudiant les diverses formes qu’elles ont revêtues.
LES PRINCIPES DE LA COOPÉRATION ET LES DIFFICULTÉS QUE RENCONTRE LEUR APPLICATION.