La production du coton en Egypte
Lorsqu on se rend de la vallée des tombeaux aux temples de Tancienne Thèbes, on ne peut manquer d'admirer l'un des tableaux les plus frappants qu oITre la Haute-Egypte. Le sentier que l'on suit gravit d'abord une montagne abrupte et l'on ne voit pendant un instant que les lacets qu'il fait au-dessus de votre tête. Mais, bientôt, on atteint le sommet et ta vallée du Nil se découvre alors à vos yeux : le Beuve, très large en cet endroit, coule entre deux bandes vertes, qu'encadre sur chaque rive la ligne jaune du désert; le paysage, plus singulier que grandiose, se présente comme une succession de bandes jaune et verte, verte et jaune, séparées par le ruban argenté du Nil. Entre elles, point de transition; elles courent l'une à côté de l'autre, comme les raies d'une étoffe. Les deux bandes vertes sont plates : un bouquet de palmiers, un temple en ruines ou une agglomération de cahutes grises en interrompent seuls la monotonie; elles sont d'une médiocre largeur et paraissent d'autant plus étroites que la bande jaune du désert, mamelonnée et nue, s'étend à perte de vue. Peut-être n'existe-t-il pas d'endroit d'où l'on soit plus frappé, qu'en longeant cette crête, de la juxtaposition régulière des raies verte et jaune, sur chaque rive du Nil. Un pays que l'œil peut embrasser dans son ensemble, fût-ce dans sa plus petite dimension, n'est point un spectacle auquel l'Europe nous ait habitués. Ces deux bandes vertes juxtaposées h deux bandes jaunes, cette étroite vallée
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du Nil, c'est pourtant là toute l'Egypte. On n'a qu'à se les Ggurer prolongées, toujours aussi régulières et jamais confondues, pendant des centaines de kilomètres, jusqu'au point où se séparent les deux bras du Nil, et on a la conception la plus exacte de ce qu'est l'Egypte. A partir de ce point, la vallée s'élargit en un vaste triangle et la verdure s'étend sur les rives des deux bras et dans l'espace qu'ils laissent entre eux. Mais, telle est l'étrangeté de ce pays que, même après le moment où il a pris d'aussi grandes dimensions, il n'est pas impossible de se rendre matériellement compte de sa configuration. Le point d'où cette expérience est le moins malaisée est le Barrage. Les deux ponts qui forment cet ouvrage sont construits dans le prolongement l'un de l'autre sur les deux bras du Nil, à très peu de distance du point où ceux-ci divergent. En montant sur l'un des pavillons qui s'élèvent aux extrémités de chaque pont, et en se tournant, tantôt vers le Caire, tantôt vers la mer, on a l'impression matérielle de ce qu'est le Delta. Immédiatement derrière soi, on voit couler deux Nil; un peu plus loin, on n'en voit couler qu'un. Devant soi, on aperçoit deux larges cours d'eau qui sont les branches de Damiette et de Rosette, trois autres plus étroits qui sont les Rayahs, entre eux enfin plusieurs fossés, les uns complètement à sec, les autres contenant encore une faible quantité d'eau. La végétation suit les rives du fleuve et des canaux; à l'endroit où l'œil la perd de vue, la zone de verdure est sensiblement plus large qu'en arrière des barrages. Nulle part l'on ne saisit ainsi sur le vif le brusque élargissement de la zone cultivable, la répartition de la fertilité, en même temps que de l'eau, dans les diverses régions de la Basse-Egypte. Du Barrage, le Delta vous apparaît comme un éventail dont les bras du Nil et les canaux qui en
dérivent forment les plis, et dont le désert, trop éloigné maintenant pour être perçu par l'œil, forme les bords. Voilà deux exemples, et sans doute il en est beaucoup d'autres, des moyens que l'Egypte oiFre au voyageur le moins avisé de véri6er par lui-même la configuration singulière dont les cartes ont depuis longtemps gravé l'image dans son esprit.
Une configuration -aussi étrange sufl&rait déjà à justifier le nom de Rpays des paradoxes ?) que Sir Alfred Milner donne h l'Egypte. La vie économique de ce pays ne fait que confirmer cette impression. Elle se résume tout entière dans une source unique de richesses : lagriculture. C'est déjà un fait peu banal que de trouver en plein désert un pays agricole et uniquement agricole, une oasis de dimensions aussi peu communes : nous avons cessé de nous en étonner en vertu d'une habitude aussi ancienne que les temps historiques; cela n'empêche que nous avons motif à nous en émerveiller à plus juste titre que de l'existence d'une cité ou d'un lac au centre de l'Afrique. Mais nous aurions tort de conclure, avec M. Barois, que la vieille réputation de fécondité de l'Egypte lui vient du contraste entre sa vallée et les régions arides qui l'environnent : on peut discuter le degré de sa fertilité, on ne peut en contester le fait. Il n'est donc que plus surprenant de trouver à côté l'une de l'autre en contact immédiat, une fertilité remarquable et une aridité absolue. Mais songeons surtout que l'agriculture égyptienne est la plus singulière qui ait jamais fait la richesse d'un pays : d'abord, elle y contribue seule, car toutes les autres branches de l'activité humaine prennent naissance en Egypte sur celle-là. Il n'y a d'industrie que celle qui transforme les produits du sol; le commerce d'exportation s'alimente uniquement de ces mêmes produits , préparés ou non par l'industrie
locale. Celte agriculture dont tout dérive est pourtanl elle-même asservie au Nil, comme nulle part ailleurs lagriculture n'est asservie à aucun agent physique. Source exclusive de tonte prospérité, elle n'attend sa prospérité que du Nil. C'est lui qui a apporté la terre végétale; cest lui qui chaque année la fertilise, qui décide en maître de son aridité ou de sa fécondité; c'est lui seul qui fournit l'eau d'irrigation, car les pluies, insuffisantes, sont un élément négligeable. En Egypte, te manque d'équilibre entre les agents naturels livre l'agriculture à l'un seul d'entre eux. La qualité des terres dépend bien moins de leur nature propre que de leur position par rapport au Nil. ffLes meilleures terres du pays, dit M. Paponot, se distinguent bien plus par leur situation topograpbique que par la qualité spéciale des couches.» L'influence du climat, de l'état atmosphérique sur l'agriculture égyptienne perd naturellement aussi de son importance. On a coutume de diviser la culture en phases qui portent le nom de cultures d'hiver, d'été, de printemps et d'automne. Mais, ce sont là des noms trompeurs, et les saisons exercent en réalité sur ces cultures une influence bien moindre que le débit du Nil à l'époque ou on les entreprend. Ce qui distingue la culture d'été de la culture d'hiver, ce n'est pas le degré de chaleur dont elles s'accommodent, mais c'est que l'une croit au moment de l'étiage et mûrit au moment de la crue, tandis que l'autre a déjà produit sa récolte quand arrive l'inondation.
Fondée nominalement sur les saisons, effectivement sur le régime du Nil, cette distinction des cultures est trop intimement liée à la question du coton pour que nous n'y insistions pas, et que nous n'en marquions pas le caractère. nLes terres qui ont été inondées par les eaux du Nil depuis le moment
de l'ouverture des cauaux jusqu'à la rupture des digues, dit Girard '", un des savants de l'Expédition française, sont ajfectëes à certaines cultures, lesquelles comprises sous la dénomination générale A'cl-bayady, n'ont besoin d'aucun arrosement jusqu'à la récolte. Les cultures qu'on entreprend peitdant la même saison sur les terres que le Nil n'a point inondées ou qu'il n'a point couvertes assez longtemps, exigent des arrosements artificiels, et sont distinguées par ta dénomination d'el-ehetaotty ou cultures d'hiver. Les cultures el-gefy, ou cultures d'été se font pendant la saison des plus basses eaux du Nil, et ont toujours besoin d'arrosements qui deviennent de plus en plus pénibles. Le coton est au nombre de ces dernières. EnGn, quand le Nil commence à croître, succèdent aux cultures d'été celles que l'on désigne par le nom d'el-detniry lorsqu'elles se font dans les terres basses, et d'el-tiabary lorsqu'elles se font dans les terres hautes qu'il faut arroser : ce sont les cultures de printemps ou d'automne, -o Celte définition est remarquablement exacte et complète : cependant, pour définir les mots de culture d'hiver, d'été, de printemps ou d'automne, il n'est question que d'inondation ou de basses eaux, et d'altitude des terres. C'est là le propre caractère de ces catégories de culture; le rapport de leurs phases ; semailles, végétation, maturité, au régime du Nil : étiage et crue, a décidé de leur fortune pendant d'innombrables années, jusqu'à ce que l'homme vînt, par un nouvel aménagement des eaux, modifier les effets d'un régime exceptionnel.
'" DeKr^lioH de l'Egypte, Mémoire lar l'agrindiure, l'mdtulrie et le commerct de Végyple, par P. J. Girard.
De ce que le Nil est un facteur essentiel, il s'ensuit que le travail de Thomme intervient pour une moindre part dans ta production du sol. Longtemps même, le cultivateur a trop attendu du fleuve et pas assez de lui-même : il se faisait sur la productivité de sa terre natale des illusions qui s'évanouirent, nous le verrons, quand on lui apprit à en exiger davantage. Il serait bien possible que de cette intervention plus réservée du travail humain provînt Topinion exagérée de quelques-uns sur la fertilité de l'Ëgyple : en réalité, son agriculture est plus originale que sa fertilité nest exceptionnelle. Le cultivateur égyptien manifeste dailleurs, sous l'influence des Européens, une tendance à imiter le cultivateur de nos climats dans le concours plus actif qu'il prête à la terre.
Sur un autre point encore, Tintervention des Européens en Egypte est en train de faire perdre à l'agriculture une part de son originalité : c'est en substituant le système d'irrigation par canaux à celui de la submersion par bassins. Il n'y a que fort peu d'années, c'était un spectacle bien singulier que celui de ce pays tout entier submergé quand arrivait l'époque de la crue. Ce régime, qui n'est pas unique en son genre, apparaît pourtant comme unique si l'on songe à l'échelle immense sur laquelle il s'est exercé. Aujourd'hui, il tend k se restreindre, et, partant, à devenir plus commun. Mais de l'influence prédominante du Nil, il résulte une autre conséquence dont l'extension même du système des canaux accroît chaque jour l'importance. Sans doute, tl n'est au pouvoir de personne de déterminer selon ses désirs l'abondance de la crue ni le moment où elle se fera sentir : mais l'emploi de ses eaux dépend entièrement du Gouvernement. «Dans aucun pays ladministration n'a autant d'influence sur la prospérité publique, a
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dit Napoléon. Le Gouvernement en France Q*a aucune influence sur la pluie ou la neige qui tombe dans la Beauce ou dans la Brie; mais en Egypte, le Gouvememenl a une influence immédiate sur l'étendue de Tiaondation qui en tient lieu. C'est ce qui différencie l'Egypte administrée sous les Ptolémées, de l'Egypte déjà en décadence sous les Romains et ruinée sous les Turcs." Combien cette vérité n'estrelle pas plus évidente aujourd'hui où le Gouvernement est maître , par les canaux , de la distribution de l'eau dans les provinces, et peut, grâce au réservoir, régler à son gré la crue elle-même! Ainsi voilà l'agriculture qui seule amène l'abondance dans les cofl'res de rÉtat, de plus en plus soumise elle-même à l'État, qui peut lui donner ou lui refuser les moyens de prospérer! Si l'influence des Européens atténue donc quelques-uns de ses caractères , elle en accentue au contraire d'autres , et ce n'est pas le moindre de tous les contrastes que celui de cette agriculture traditionnelle par excellence , qui est modifiée depuis un temps relativement court par l'introduction de cultures et de méthodes nouvelles : ses traditions, en effet, se confondent avec l'origine même de la civilisation; elle fait la prospérité de la région depuis des milliers d'années par la réapparition constante, immuable, des mêmes phénomènes, et n'avait peut-être pas vu, depuis lors, de changement s'introduire dans ses cultures. Cependant, en l'espace de moins d'un siècle, elle est transformée par l'extension disproportionnée, presque exclusive, de la culture d'une plante industrielle, le cotonnier. Seule la crainte d'épuiser le sol et la nécessité de trouver dans ses récoltes mêmes sa subsistance et celle de son bétail, empêchent aujourd'hui le fellah de donner à celte culture une extension plus grande encore. C'est là la transformation capitale que
notre siècle a vu s'iniroduire dans l'agriculture égyptienne : toutes les autres procèdent de celle-là. Si l'on a essayé d'importer de nouveaux procédés de culture, si Ion a surtout modiûé le régime des irrigations, cest à cause du développement rapide du cotonnier d'abord, puis de la canne k sucre, tous deux restés jusque-là secondaires. La culture du coton est donc la première en date des deux cultures industrielles si vite parvenues à un tel développement; elle est encore de beaucoup la première par le rang. L'Egypte n'est plus aujourd'hui le grenier du monde, mais elle est en revanche l'un des plus grands marchés de coton du monde* : c'est par là qu'elle intéresse le plus l'Europe. L'une des premières industries du continent tire d'Egypte une partie de son approvisionnement, et l'expérience lui a appris combien il est important pour elle de trouver ce marché à sa disposition. Pour l'Egypte, d'autre part, la culture du coton est devenue une tradition, moins ancienne sans doute, mais aussi durable, plus avantageuse même qu'aucune autre, et qui prime aujourd'hui toutes les autres dans les préoccupations du peuple égyptien. C'est donc en étudiant la culture du coton que nous nous rendrons le mieux compte de la vie économique de l'Egypte à l'heure actuelle. Quelle était dans l'antiquité et dans les temps modernes, jusqu'au règne de Méhémet-Ali, l'importance de la culture du coton? à quelles circonstances doit-elle sa première extension, puis le développement que nous constatons aujourd'hui? par quels procédés, dans quelles conditions est-elle pratiquée actuellement? à quelle industrie, à quel commerce donne-t-elle naissance? en&n, quelle place tient-elle dans la production cotonnière du monde entier? tels sont les points que nous nous proposons d'examiner.