LES IRRIGATIONS
L'un des traits caractéristiques de la culture moderne, c'est la répétition et l'abondance des arrosages, même h l'époque des Lasses eaux. 11 est nécessaire, pour que cette condition primordiale de la culture soit remplie, que le cultivateur ait l'eau à sa disposition pendant toute l'année. Des canaux devront donc porter l'eau sur les terres éloignées du Nil ou de ses deux' bras; c'est à cette condition seulement qu'il sera possible de semer du coton sur ces terres. En outre, le cotonnier fleurit au mois de juin, au moment même oïl le Nil commence à croElre, et lorsque le fleuve atteint son maximum de niveau et de débit, la récolte du coton est déjà fort avancée; que les eaux de la crue envahissent les champs de cotonniers et la récolte est perdue. Il importe donc que des canaux, restant à sec pendant t'étiage, ofi'rent un débouché aux eaux de la crue et les portent jusqu'à l'extrémité des terres cultivables. Voilà la double nécessité à laquelle doit satisfaire le système des irrigations en Egypte, pour convenir à la culture du coton. Ce sont justement là les caractères que nous lui voyons présenter aujourd'hui dans la Basse-Egypte et dans une partie restreinte de la Vallée supérieure du Nil. Mais l'organisation actuelle du régime des irrigations n'est pas ancienne, et c'est en grande partie au développement de la culture du coton qu'elle doit son existence. [1 serait, en effet, tout à fait faux de considérer la transformation de ce régime comme une cause des progrès du coton en Egypte : c'est précisément le contraire qui est vrai. L'importance progressive prise, dans l'agriculture de l'Egypte, par la culture du coton, est la cause des progrès incessants de la canalisation. A mesure que s'est accrue la part de ce textile dans la production agricole et industrielle de l'Egypte, le nombre et la longueur des canaux ont augmenté, l'aménagement des eaux a été transformé. Multiplier les canaux de débit constant et les canaux ni'/i, ce nom désigne ceux qui n'ont d'eau qu'en temps de crue, n'est qu'une partie du programme. En effet, la culture du coton excluant toute submersion, exigeant au contraire un arrosage à peu près
continu , il faut tirer parti de la crue d'une manière nouvelle : il faut toujours ne pas laisser perdre une goutte de cette eau précieuse ; mais il est préférable de ne pas l'employer toute «n une seule fois , dans un arrosage sans mesure. De Ih , les grands travaux d'irrigation qui tendent à donner au régime du Nil une régularité artificielle , tout en continuant à profiler des particularités de son régime naturel.
Les progrès de la canalisation, l'exécution de ces grands travaux d'irrigation , ont commencé dès le moment où la culture du nouveau cotonnier a été introduite en Egypte, se sont poursuivis dès lors avec une activité assez irrégulière, et ne sont pas encore achevés. Toutefois, la substitution du régime des irrigations par canaux au système de la submersion par bassins peut être considérée comme un fait accompli. Elle est définitive dans la région entière oi^ sont situées presque toutes les plantations de cotonniers.
Nous avons rendu compte du phénomène qui caractérise le régime du Nil. C'est sur la périodicité de la crue qu'était fondé le système d'irrigations usité, en Egypte, depuis la plus haute antiquité et encore en vigueur dans la plus grande partie de ta vallée du Haut-Nil. Ce système, introduit par les Pharaons , est celui de la submersion par bassins. Il consiste à « couper la vallée par des digues transversales, dit M. Milner, construites perpendiculairement au Nil, et formant, entre ses rives et les terres hautes du désert qui bornent les deux c6tés de ta vallée, une suite de bassins n. Ces bassins, d'une superficie de plusieurs milliers d'hectares chacun, étaient disposés en série : chaque série était alimentée par un canal venant du Nil; un autre canal ramenait l'eau dans le fleuve, après un séjour de six ou sept semaines sur les terres. Les bassins d'une même série communiquant entre eux, se déversaient les uns dans les autres; mais il était rare que le dernier bassin d'uue série et le premier de la série suivante fussent en communication. Sur les deux rives du fleuve étaient établis de semblables systèmes de bassins, depuis la première cataracte jusqu'à la Méditerranée. Les eaux de la crue couvraient ainsi successivement la surface entière de l'Egypte, pénétrant dans une série de bassins par le canal d'amenée, se déversant de l'un à l'autre dans tous les bassins de cette série à mesure qu'ils étaient remplis, retournant au Nil par le canal de drainage, tandis que les autres sénés se remplissaient et se vidaient de la même manière, à mesure que les hautes eaux arrivaient en face de leur canal d'alimentation.
M. Baroîs résume ainsi les éléments essentiels d'un bassin d'inondation: « 1° Une digue parallèle au Nil et sutrisamment élevée au-dessus des hautes eaux pour proléger le bassin contre l'inondation directe; 9* deux digues transversales situées l'une en amont, l'autre en aval du bassin, et allant de la digue du Nil, soit aui collines qui bordent la vallée, soit à la digue longitudinale d'un bassin voisin : elles sont destinées à contenir les eaux de submersion de ce bassin et à la séparer des bassins d'amont et d'aval; 3* un canal d'amenée des eaux pour le remplissage, et un canal de fuite pour la vidange».
Le système d'irrigations que nous venons de décrire consiste, comme on voit, «à former pendant l'inondation, sur les deux rives du Nil, dit Girard, une suite d'étangs qui s'élèvent les uns au-dessus des autres. Ainsi, tandis que la pente de ce fleuve est distribuée suivant une certaine loi de continuité, dans toute la longueur de son lit, depuis la première cataracte jusqu'à la Méditerranée, cette même pente se trouve distribuée par gradins le long des canaux qui traversent successivement les divers territoires qui la bordent. » Tel fut, depuis les anciens rois jusqu'au premier quart de ce siècle, le régime usité, en Egypte, pour l'irrigation ou plutôt pour la submersion des terres. Il n'a pas complètement disparu, et c'est encore à ce régime que sont soumises les irrigations dans la majeure partie de la Haute-Egypte.
Un certain nombre de séries de bassins reçoivent encore les eaux de la crue dans la vallée du Haut-Nil. Ces séries occupent quelquefois une superficie énorme el sont formées de bassins très nombreux. M. Barois cite en exemple la série qui ns'étend de Sobag jusqu'à 6o kilomètres environ au nord de Siout, dans les deux provinces de Girgeb et de Sîout; elle forme une bande de i 5o kilomètres environ de longueur, représentant une superficie de i4o.ooo beclarcs, et divisée en vingt el un bassins principaux; elle est presque exclusivement afimentée par un large canal, appelé canal Sobagieb, qui a sa prise à Sobag et qui traverse toute la ligne des bassins en suivant le thalweg de la valléen. Les eaux qui ont submergé ces bassins se déversent dans le Nil à quelques kilomètres en amont de Siout. La série qui fait suite à celle du Sobagieb n'a pas des dimensions moins gigantesques. Alimentée par le Bakr-Youttef, elle s'étend sur une longueur de plus de 300 kilomètres et représente une surface de 170.000 hectares, divisés en seize bassins principaux. Ces deux séries sont les plus vastes de