‹ La production du coton en EgypteChapitre 29 sur 76 · L.B. DilJ · texte numérisé non relu

L.B. DilJ

est caosidéré comme domaine public, coastruit et entretenu aux frais de l'Etat; la rigole, «chenal servant à l'irrigation des terrains d'un ou deux villages seulement ou de terres appartenant à une personne ou à une famille», est considérée comme propriété privée, construite et entretenue par les particuliers qui en profitent. Les drains sont également publics ou privés, selon qu'ils desservent plus de deux villages ou un seul, et la cbarge en incombe , dans le premier cas , à l'Élat , dans le second , à un particulier. Le décret impose l'observation des servitudes de passage sur un terrain des rigoles et des drains destinés à en desservir un autre; il donne aux inspecteurs l'autorité d'ordonner l'arrêt des machines élévatoires, la fermeture d'un canal, la suspension de l'irrigation sur tout ou partie de ce canal, en vue d'en maintenir la cote ou de faire face h un besoin d'eau plus urgent en un autre endroit. Des règles précises détermineront les cas où lemoudir permettra à un propriétaire defairepasser, sur les terres d'autrui, les eaux nécessaires à l'irrigation des siennes, lorsqu'il n'est pas possible de faire autrement. De même, la création de prises d'eau, ou l'installation de machines élévatoires sur les canaux n'est pas libre : l'autorisation préalable de l'inspecteur des irrigations, s'il s'agit d'une prise d'eau, ou de l'ingénieur de la province, s'il s'agit d'une machine, est indispensable et soumise à certaines garanties. L'inspecteur peut, lorsqu'il trouve que l'eiisteuce d'une rigole est Inutile à l'irrigation, nuisible au drainage, ou qu'elle occasionne des infiltrations, la faire combler pour prévenir les dommages qu'elle causerait à l'agriculture. Il peut prendre toute décision relativement à l'élargissement ou au rétrécissement des ouvrages de prise d'eau, à la modification du niveau des radiers, sauf consultation des propriétaires intéressés. Le décret réserve, dan^resque tous les cas, la faculté d'objection , de protestation ou de requête au profit des propriétaires , sans engager en rien, il est vrai, la décision de l'inspecteur. La construction d'un drain se déversant sur les terres d'autrui, si elle ne peut être l'objet d'une entente amiable, sera déférée au moudir et à l'inspecteur qui veilleront à son exécution , s'ils l'ont approuvée. C'est le même principe qui a dicté les articles relatifs à la réparation d'une rigole ou d'un drain, au remplacement d'une rigole par une autre : les particuliers formulent leurs demandes, l'autorité décide et surveille l'exécution. La démolition des digues ou le comblement des rigoles, par un particulier, constituent des

dommages qu'il doit réparer à ses frais. L'autorité tolère l'emploi, pour la culture, d'une digue ou du lit d'un canal, sans préjudice des travaux d'entretien qui, accomplis sur cette digue ou dans ce canal, porteraient tort aux plantations tolérées. Une digue cultivée peut être transformée en route pour la circulation publique, par simple injonction aux cultivateurs de cesser leurs plantations, sauf suppression de l'impôt qui grevait les terres de la digue. Dans le cas de besoin, les agents de l'Etat pourront occuper des terrains cultivés, démolir des maisons pour exécuter des travaux urgents de défense contre l'inondation, moyennant une indemnité allouée à ceux qui auront souffert de ces dommages. Des contraventions sanctionnent les délits accomplis en violation des dispositions de ce décret. Le décret du sa février 1894 est le texte capital de la législation égyptienne en matière d'irrigations : il a donné à ce service une organisation. 11 était nécessaire qu'un texte vint régler toutes les contestations que pouvait soulever le fonctionnement du réseau de canaux antérieurement créé. L'application du système d'irrigation, dont nous venons de rapporter la création et le fonctionnement, n'a pas aboli l'usage des macbines élévatoires. Le niveau de l'eau n'est pas assez élevé, ni dans le Nil, ni dans le plus grand nombre des canaux , pour que les cultivateurs puissent se dispenser d'y recourir pour l'arrosage de leurs champs. Dans la Haute-Egypte, on ne parcourt pas cinq cents mètres , en remontant le Nil , sans rencontrer une des machines primitives dont se servent les indigènes. Dans la Basse-Egypte même , elles sont établies , de distance en distance , le long des canaux d'irrigation et le long du fleuve. On élève l'eau, dans les campagnes de l'Egypte, à l'aide des engins suivants : 1° le natal, panier tressé en feuilles de palmier, suspendu à quatre cordelettes que deux hommes Uennent en main; en imprimant un balancement au panier, ils te remplissent dans le cours d'eau et te vident dans une rigole. (Presque abandonné.) 9' Le chaâouf, panier du même genre Gxé à l'une des extrémités d'un long levier qui bascule sur un axe fixe horizontal, supporté par deux portants verticaux. A l'autre extrémité est pendu un contrepoids qui aide te levier à se relever, quand l'homme qui le manie a rempli le panier dans le cours d'eau. 3° La^oitiH ou noria, composée d'une grande roue verticale, actionnant une chaîne à godets. Cette roue s'engrène elle-même avec une roue placée horizontalement et mue par une oïl deux bêtes de somme.

à* Le tabout, roue hydraulique mue par deux bêles de somme et plongeant directement dans l'eau à puiser; dans la roue sont pratiqués des casiers creux 01^ l'eau pénètre lorsque le casier plonge dans l'eau , dont elle s'échappe lorsque le casier sortant de l'eau est renversé. Ce sont là, avec la vis d'Arcbimède, connue dans le pays sous le nom de baddalah, les engins dont se servent communément les indigènes. Les grands propriétaires fonciers emploient souvent la locomobile k vapeur, la machine à vapeur fixe, voire même le moteur électrique dont l'essai fut tenté avec succès sur les Domaines de l'Etat. En outre , des industriels possèdent des installations de machines à vapeur, au moyen desquelles ils irriguent, contre redevance , les terres des fellahs. Tels sont les procédés actuellement en usage pour élever l'eau.

Système primitif de submersion par bassins , substitution du système d'irrigation par canaux dans ta Basse-Egypte, question du barrage de la pointe du Delta , état actuel du réseau de canaux de la Basse-Egypte , travaux complémentaires nécessités par l'établissement de ce système, abolition de la corvée et législation des irrigations , élévation de l'eau pour les arrosages : toutes ces questions étant examinées, nous n'avons pourtant pas rendu compte de la "question des irrigations» telle qu'elle se présente aujourd'hui en Egypte. Le système des irrigations de l'Egypte a été révolutionné, le régime du Nil, lui-même, modifié par un ouvrage dont l'exécution est achevée depuis 190Q. Il s'agit du barrage du Haut-Nil. Cette entreprise est le résultat de discussions ouvertes il y a plusieurs années, au cours desquelles l'idée, déjà ancienne, prit corps et se traduisit en projets nombreux. Suivons les progrès de celte idée et examinons les projets qu'elle a provoqués. Les progrès accomplis depuis trois quarts de siècle dans la Basse-^ypte en vue d'y réformer le système d'Irrigation , ont tous eu le même but : augmenter la quantité d'eau disponible à l'étiage. Mais la Basse-Egypte n'est pas une lîëgion indépendante du reste de la vallée du Nil : le fleuve qui l'arrose est le même qui coule k travers le désert depuis des milliers de kilomètres; au phénomène qui s'y fait sentir sont également sujettes toutes les contrées qu'il traverse. L'idée devait naturellement surgir de faire dépendre les irrigations de l'Egypte entière d'un ouvrage placé bien en amont du Delta, et destiné, comme celui delà Basse-Egypte, à augmenter la quantité d'eau disponible à l'étiage. Mais,

avec l'ouvrage dont il est questîoa, ce résultat n'est plus obtenu par une simple retenue des eaux d'élîage, en amont des canaux que l'on veut alimenter; il s'agit de contenir, dans un ou plusieurs réservoirs, une partie de l'eau superflue pendant ta saison d'hiver afin de pouvoir en fournir davantage pendant l'été suivant. Telle est l'idée maîtresse de tous les projets de barrages du Haut-Nil. Cette idée n'est pas née d'hier. nAu fond, elle est vieille comme les Pharaons. Ce fut Joseph, qui, pendant son glorieux ministère, conçut et mit à exécution le projet de creuser un canal qui s'amorçait au Nil, au-dessus d'Assouan, et déversait le trop-plein des eaux du fleuve dans un immense bassin artificiel appelé le lac Mœris. Grâce à ce réservoir inépuisable, une province entière, auparavant déserte, était devenue d'unemerveilleuse fertilité'".?) Le creusement du canal Joseph et du lac Mceris sont des faits si notoires qu'il est inutile d'y insister; mais un article du Figaro nous apprend qu'un savant allemand, M. Georges Ebers, collaborateur de la DeuUche Rundêhau, s'est assuré, en déchiffrant certaines inscriptions, que le roi Usertesen III avait fait creuser un nouveau canal contournant la première cataracte, et sur lequel d'autres inscriptions prouvent que les rois Thoutmosis I' et Thoutmosis III ont navigué, n II n'y a rien de nouveau en Egypte, conclut M. Labadie-Lagrave; tous les progrès de la civilisation aboutissent à refaire, par d'autres moyens, à trois ou quatre mille ans d'intervalle, le lac Mœris de Joseph et le canal d'Usertesen III. n

Mais arrivons à l'époque où l'Egypte , sortant de l'engourdissement oi^ l'a plongée l'oppression turque , recommence à être visitée par tes Européens. Qui sait si, en fouillant les Mémoires des savants de l'expédition française, on ne trouverait pas l'indication de quelque ouvrage de ce genre? Car ces savants ont travaillé sous l'inspiration de Napoléon , qui a dit : « Si j'en avais le temps, je voudrais faire exécuter de tels travaux (d'irrigation) pour qu'il fât possible ensuite que pas une goutte du Nil ne s'écoulât à la mer avant d'avoir passé sur les terres pour les irriguer et les fertiliser, parce que chaque mètre cube d'eau qui s'écoule à la mer, c'est un talari perdun. Un illustre explorateur, Samuel Baker, eut , sur les savants de l'Institut d'Egypte ,

' laBiPU-LiGUVi, Figaro du ao février 1899.

t'avantag« de parcourir le bassin du Nil après l'introduction des cultures d'été. Aussi, fut-il frappé de la solution qu'offrait, au problème des arrosages d'été, la construction de réservoirs sur le Haut-Nil. nOn devrait former, dit-il, sur les différents gradins de l'Egypte, une suite de vastes réservoirs qui permettraient de faire autant d'irrigations que Ton voudrait. La pierre ne manque pas le long du Nil , et les ingénieurs ne rencontreraient pas de difficultés sérieuses. Ce plan n'est pas une fiction , c'est un fait simple et facile à comprendre qu'avec une pente de i5oo pieds en looo milles et une rivière qui , à certains moments , fournit une quantité illimitée d'eau et de limon, on pourrait approvisionner une énorme quantité de terrain que l'on fertiliserait, non seulement avec l'irrigation, mais aussi avec le limon. Ce plan, ajoute Samuel Baker, n'a pas besoin d'être eiécuté du coup en entier, ce grand ouvrage pourra être commencé par la construction d'un premier barrage h la première cataracte, à Assouan, oà ta rivière est bordée de granit. A ce point, le niveau de la rivière pourrait être élevé à une très grande bauteur qui commanderait une immense étendue. Le système une fois mis en pratique, on pourrait continuer à construire des barrages à intervalles proportionnés aux bauteurs qui, non seulement, amèneraient la culture dans les déserts des deux rives, mais faciliteraient la navigation qui, maintenant, est souvent entièrement arrêtée par de nombreuses cataractes, n C'est tout un plan, et c'est, dans son objet principal, le plan même auquel on s'est rallié. Ces données furent recueillies par un Français, M. de la Motte, qui s'efforça de les faire passer de la théorie dans la pratique. Le grand mérite de M. de la Motte a été non seulement de ramener un aussi vaste projet dans le domaine des choses réalbables, mais de le faire au moment même oà le ministère égyptien se défendait de toute autre préoccupation que celle des besoins du moment et traitait le service des irrigations par des demi-mesures et des expédients. La solution proposée consistait à créer un vaste réservoir, non à Assouan, mais à 3o kilomètres plus bas, à Gebel-Selseleh ( ou Cilciley), oi^ se trouve une large dépression, à laquelle un défilé donne accès. M. de ta Motte fit part de son projet à M. de Lesseps qui , frappé de son importance pour les destinées de l'Egypte , mit l'auteur en rapport avec des ingénieurs français tels que MM. Ch. Cotard , Lavalley, et avec des savants qui formèrent le premier noyau d'une société, constituée sous le nom de aSociété d'Études du Nil». M. de la Motte avait.

de son cAté, intéressé à son projet diverses personnalités étrangères, Nubar pacha, en Egypte, le duc de Sutherland, en Angleterre. En t88o, une première mission, partie pour le Haut-Nil, sous la protection du Khédive, confirme pleinement les vues émises par M. de la Motte. En i S89, un ingénieur français, M. Jacquet, qui devait prendre une part active à cette campagne, est envoyé par la tiSociété d'Etudes du Nitn. Le rapport de M. Jacquet fît faire un grand>pas à la question. Reconnaissant l'utilité, la nécessité même des combinaisons hydrauliques de M. de ta Motle, l'ingénieur trace de ces tableauï un plan d'ensemble comportant tous les degrés d'une eiécution progressive. Le plan consiste à «créer, dit M. Ch. Cotard, dans le cours de la vallée, une série de bassins étages, dans lesquels on puisse retenir une partie des eaux surabondantes, pour les réparlir ensuite, suivant les besoins, pendant les époques de décroissance n.

Bornons-nous à l'étude du bassin de retenue projeté h Selseleh : r La vallée se prête parfaitement, en ce point, à une telle création, caries montagnes qui , à la sortie de la cataracte , s'écartent tout à coup à perte de vue, se rapprochent de nouveau à 3o kilomètres plus bas, à Selseleb, entourant ainsi, en un vaste cirque, l'immense plaine de Koum-Ombos, d'une superficie d'environ iso.ooo hectares. Cette plaine, formée par les alluvions du Nil n'est plus atteinte aujourd'hui, même par les plus grandes eaux, et le lit que le fleuve s'y est creusé, traverse, h Selseleh, un défilé étroit, ouvert dans des grés dont la solidité permet l'établissement d'un barrage, n Tel est l'emplacement. Le voyageur le moins expert ne peut pas ne pas être frappé de la singulière disposition des lieux, lorsque, descendant le Nil, il voit le fleuve barré devant lui par une sorte de muraille et le bateau s'avancer droit sur le temple de Koum-Ombos, qui domine le Nil comme une citadelle. Niveau de la plaine, nature de son sol, superficie du cirque destiné h recevoir les eaux : M. Jacquet constate la conformité de ces conditions aux besoins de l'ouvrage qu'il examine. L'ouvrage luimême consiste à fermer le lit actuel du Nil par un barrage insubmersible; à ouvrir, sur la rive droite, un nouveau lit de 3oo mètres de largeur, séparé du lit actuel ; à creuser sur la même rive un bras de décharge de 700 mètres de largeur; à fermer par un barrage de i3o mètres de longueur ce cftté de la vallée jusqu'à la chaîne Arabique; à découper enfin, sur la rive gauche, un canal de navigation avec écluses et un canal de

(lérivaUoD pour les irrigations. Le râle de ce réservoir consistera à opérer, sur les crues trop abondantes, une retenue qui permettra, non seulement d'en éviter le danger, mais de disposer de la réserve au moment de l'étiage ; au contraire, dans le cas où la crue s'annoncera comme insuffisante, les retenues opérées progressivement pendant les mois qui précèdent, amèneront le lac à son plein au moment du maximum insuffisant de la crue et permettront d'accrottre le débit du Nil , en ouvrant plus ou moins les dégagements du réservoir. Ajoutons que la retenue opérée à 3o kilomètres de la première cataracte, aura pour conséquence, en élevant te niveau du Nil sur ce point, de noyer celte cataracte et de supprimer l'obstacle qu'elle crée à la navigation. Enfin, l'augmentation de la quantité d'eau disponible à l'étiage permettra la mise en culture d'une grande surface de terrains aujourd'hui privés d'eau et partant en fricbe. Tel est le plan tracé par M. Jacquet du projet de M. de la Motte, projet dont le réservoir de Selseleb n'est pas le seul article, mais bien, dans l'esprit de son auteur, le plus important et te plus pressant.

A peine le projet de MM. Jacquet et de la Motte fut-il connu en Egypte, qu'il y jouit d'une grande faveur. Les discussions s'ouvrirent à son sujet. En i883, par exemple, un ingénieur attaché au service des travaux publics, M. J. Gallois, présentait h la Société des ingénieurs de l'École centrale, au Caire, un rapport dans lequel il reconnaissait les immenses avantages du réservoir, et ne trouvait à formuler contre ce projet que des objections relatives à la déperdition des eaux par infiltration ou évaporation , et à l'envasement du bassin par les dépAls de limon. Ce sont donc bien tes travaux de ces deux ingénieurs français qui ont ouvert la discussion dont devait résulter ta solution aujourd'hui adoptée. Peu de temps après l'arrivée de Sir Colin Scott Moncrieff au ministère, un écrivain anglais, M. Mackenzie Wallace, disait, dans un livre intitulé : Egypt and the Egyptiait queêtion : a Le colonel Moncrieff aura ensuite h prendre en considération le projet de M. de la Motle, destiné à régler l'inondation annuelle, de façon k ce qu'il y ait une distribution abondante d'eau dans toute l'Egypte et pendant toute l'année n. Prendre en considération le projet élaboré par MM. de la Motte et Jacquet et les innombrables projets auxquels le leur donna prétexte : tel fut, en effet, l'un des premiers soins qui s'imposèrent aux ingénieurs anglais. Les travaux de de la Motte et Jacquet avaient fait plus

que d'indiquer la voie à suivre; ils avaient indiqué les moyens d'arriver au but et presque mis la question au point. Quel que soit, en effet, l'emplacement choisi pour un réservoir, les grandes lignes du plan en sont toujours les mêmes et ce plan était tracé. La discussion va continuer cependant et porter priocipalement sur l'emplacement du barrage. Quoique différant surtout par l'emplacement prévu, les plans ultérieurs prirent des noms à consonance bien britannique : plan Ross, plan Willcocks, plan Moncrieff, tandis que les initiateurs de l'ouvrage proprement dit , de la Motte et Jacquet , tombaient dans l'oubli le plus profond.

Pourtant, ce fut encore un ingénieur français qui reprit le premier l'idée de ses compatriotes et appela, sur cette idée, l'attention des fonctionnaires an^ais. Dans un rapport du 37 février 1890, M. Prompt, qui jouissait d'une légitime autorité en Egypte, proposa de construire en amont d'Assouan, dans le lit même du Nil, un barrage permettant de contenir un milliard et demi k deux milliards de mètres cubes d'eau. Bien qu'inférieure aui visées plus ambitieuses de certains autres projets, cette retenue satisfait aui prétentions des esprits les plus pratiques. En se fondant sur une évaluation maiiimum de l'accroissement des terres cultivées, résultant de la Construction d'un barrage, M. Milner conclut que «la quantité d'eau qu'il faudrait emmagasiner quelque part serait d'environ quatre milliards de mètres cubes par an". Mais, ajoute-t~il, RTEgypte devra se tenir pour satisfaite si, dès la fin de ce siècle, elle est en possession d'un réservoir qui, en fournissant la moitié de la quantité totale d'eau sus-indiquée, pourrait ajouter, à la moyenne des terres à culture d'été, Boo.ooo acres par ann. C'est le bénéfice que M . Prompt engageait le service des irrigations à obtenir par l'établissement d'un barrage dans un emplacement qui n'est plus Gebel-Selseleh , mais qui n'est pas non plus Assouan , où le projet mis è exécution a placé cet ouvrage :

ftM. Prompt, dit M. Henri Pensa, ne s'est pas contenté de prévoir les résultats que l'agriculture obtiendrait, grAce aux réservoirs; il a aussi étudié les avantages que l'industrie du coton et du sucre pourrait retirer de la force motrice créée par les chutes d'eau et transmise par l'électricité , force qu'il évalue à hi.hoo chevaux -vapeur, n Avec le rapport de M. Prompt, s'ouvre une discussion, une polémique de rapports, dans laquelle chacun des ingénieurs du service des irrigations a apporté ses projet et contre-projet.

M. Henri Pensa, dans son livre sur l'Egypte et le Soudan égyptien, résume le plus clairement possible les principaux éléments de la controverse. nLes trois ingénieurs anglais, MM. Willcocks, colonel Ross et Moncrieff, sont d'accord sur deux points : on peut construire , dans la vallée du Nil , des barrages submersibles ou insubmersibles, pour créer des réserves d'eau considérables; les murs des barrages doivent être ouverts aux crues et insubmersibles. M. Willcocks propose un barrage à Assouan, au pied de la cataracte qui a B mètres de hauteur avec 33 mètres d'élévation, et qui noierait le temple de Pbilse pendant l'été seulement. Le colonel Ross pense que le temple de Philœ serait noyé pendant l'hiver, et repousse absolument ce projet qu'écarte aussi M. Moncrieff, s'il y a une aulre solution possible. M. Willcocks repousse le projet d'un barrage à Kalabcbab (Sa kilomètres en amont d'Assouao, sur le Nil), tandis que les deux autres ingénieurs pensent que ce projet peut être réalisé avec un barrage de 17 mètres de hauteur au-dessus de l'étiage, qui contiendra plus de 3 milliards de mètres cubes. Ce projet est d'ailleurs celui qui était préconisé par M. Prompt, dès février 1890; jusque-là, M. Prompt est d'accord avec les ingénieurs anglais (sauf avec M. Willcocks). Les divei^ences s'affirment sur l'opportunité des autres barrages et sur le coût de ces travaux. M. Willcocks propose de construire trois autres barrages dans le Nil, au nord d'Assouan ; M. Ross n'en propose que deux, l'un au sud d'Assouan, à 1 so kilomètres environ , et l'autre à Assiout; M. Moncrieff ne désirerait qu'un seul barrage à Assiout, pour distribuer l'eau d'étiage au nord de cette ville. M. Prompt est de l'avis de M. Ross, mais il juge qu'on devrait commencer par le barrage d'Asstout. Du prix de ces travaux, disons seulement que M. Prompt l'estime à 600.000 livres égyptiennes, M. Moncrieff à a. 600. 000 livres égyptiennes, n Ce sont là les projets au sujet desquels la discussion s'est principalement donné matière. Il en a été proposé d'autres qui, étant moins pratiques, n'ont pas été l'objet d'une étude aussi sérieuse. Un Américain, M. Gope Witebouse, a offert d'utiliser comme réservoir la dépression de Wadi-Rayan, située au sud-ouest de Fayoum. Le colonel Western qui a étudié ce projet en 18S9, s'est assuré que l'emmagasinage de l'eau garantirait le Delta des inondations excessives, mais qu'il faudrait de grands et coûteux travaux pour détourner 100 millions de mètres cubes par jour hors du cours du Nil, pendant la crue, en vue de remplir le Wadi-Rayan.

Enfin, le plus gigantesque de ces projets eût consisté à construire des barrages sur les lacs équatoriaux , sur le Viclorîa-Nyanza et t'Albert-Nyanza , afin d'amener en Egypte, dans les mois de mai, juin et juillet, les eaux qu'un ouvrage établi dans ces régions lointaines retiendrait pendant un temps donné. Le service des irrigations s'est contenté d'établir un nilomètre à la place oi!i d'autres auraient voulu construire un réservoir. nJe suis heureux d'annoncer, dit lord Cromer, dans un de ses rapports à la reine, qu'après une assez longue interruption, due à l'état troublé de l'Ouganda, les observations du nilomètre du lac Victorîa-Nyanza sont de nouveau enregistrées et envoyées régulièrement au Caire. D'autres renseignements qui seraient d'une grande utilité pour l'Administration égyptienne , seraient obtenus par un nilomètre établi au lac Albert, n C'est là tout ce qu'un esprit pratique pouvait alors songer à édifier dans cette région. Quand on voit les auteurs de projets reculer jusqu'à une si grande distance de l'Egypte l'ouvrage destiné à lui assurer l'eau dont elle a besoin , on se demande si les Anglais n'ont pas voulu attendre d'être maîtres du Soudan avant de donner une solution quelconque au problème posé. Au temps oij le Mahdi détenait la suprématie de cette région, avec un simple barrage fait en amont de Khartoum, il aurait pu, chaque année, ruiner l'Egypte. Le désir d'empêcher à tout jamais l'exécution de ce contre-projet intempestif n'a sans doute pas été étranger aux expéditions dirigées contre les Mahdistes. De leur côté, ces expéditions ont contribué à ajourner la consiruction du barrage du Haut-Nil, en imposant momentanément de lourdes charges à la Grande-Bretagne et à l'Egypte. C'est ainsi que le dernier épisode de la question des barrages est, en quelque sorte, l'expédition de lord Kitcbener, el que la dernière partie s'est jouée à Omdurman.

Le jugement au sujet de l'emplacement du réservoir avait été préalablement remis à une commission internationale, composée de Sir Benjamin Baker, de MM. Boulé et Torricelli. Ces commissaires ont jugé, d'après un rapport rédigé par M. Willcocks, et dans lequel «sont comparativement exposés, dit Sir Alfred Milner, les avantages el désavantages de chaque situation, les dépenses qu'il y aurait lieu d'engager pour l'exécution de chacun des projets , et, enfin , l'extension de culture et l'accroissement de produits qui pourraient être espérés dans chacune des hypothèsesn. M. Willcocks avait sans doute éloquemment plaidé sa cause, car la commission s'est prononcée pour

l'établissement d'un barrage à 6 kilomètres el demi au sud d'Assouan , entre ce point et l'tle de Philee. «Le barrage qui arrêtera les eaux du Nil, un peu au-dessus de la première cataracte, dit M. Frédéric Courtaud Pentield dans la Century Magazine, sera construit en granit rose extrait des carrières d'où sont venus tes obélisques de la place de !a Concorde, du Tbames Ëmbanltment de Londres et du Parc central de New-York. La hauteur totale de cette digue sera de aS mètres et sa longueur de plus de 3 kilomètres. La différence de niveau des eaux du fleuve au-dessus et au-dessous du barrage sera de 1 5 mètres. Cet ouvrage colossal n'est pas seulement destiné à arrêter te cours du Nil, mais it doit en outre être un viaduc, qui mettra en communication les deux rives du fleuve; il devra, par conséquent, avoir à sa partie supérieure une laideur d'une douzaine de mètres, afin que les piétons, les cavaliers et les caravanes de chameaux puissent y passer sans difficulté. Pour répondre aux doubles exigences de celte construction gigantesque qui doit être k la fois une digue et un pont, les auteurs du projet veulent bâtir des arches qui seront ouvertes ou fermées au moyen dé portes munies d'un appareil d'invention toute récente qu'un enfant pourrait mettre en action. Pendant ta saison 01^ le niveau du fleuve commence à baisser, il faudra maintenir le réservoir plein afin de conserver, pendant l'été, une quantité d'eau suflîsante pour remplir les canaux d'irrigation. Ajoutons, enfin, que sur la rive gauche seront construites des écluses oîi les bateaux pourront passer sans avoir à redouter les dangers de ta première cataracte, désormais relégués à l'état de souvenirs liistoriques. n Le fonctionnement de cet ouvrage nous était déjà connu : il rappelle celui du barrage de la pointe du Delta. Le projet de M. Wiltcocks comporte un autre ouvrage, constrm't beaucoup plus bas sur le Nil , à Assiout. Voici comment Sîr William Garslin en décrit la disposition (rapport de lord Cromer) : nLa digue d' Assiout sera ce qu'on appelle un barrage ouvert, semblable pour ta construction aux barrages qui existent actuellement sur les bras de Rosette et de Damiette. Ce nouvel ouvrage se composera de cent onze travées ayant chacune 1 6,5 pieds de large; chaque ouverture sera pourvue de portes à coulisse. La longueur totale de l'ouvrage sera de ^o3 yards, ou mètres. On construira sur ta rive gauche une grande écluse de B3 pieds de large par où pourront passer les plus gros bateaux de touristes. Ce barrage alimentera d'eau, au printemps et en été, le cauat Ibraliimieh qui irrigue te centre de

l'Egyple. Od est obligé actuellement de draguer ce canal à une profondeur de 9 mètres au-dessous du niveau du fleuve , en été , et malgré ces dragages les récoltes souffrent du manque d'eau, les années oft le Nil est bas. Un pont à écluse sera construit à l'entrée du canal Ibrahimieb afm de réduire, en cas de besoin , la provision d'eau au moment de l'inondation, n Telle est la solution que les ingénieurs anglais ont fait prévaloir sur les autres. C'est pendant l'été de 1898 que furent commencés les travaux des réservoirs d'Assouan et d'Assiout. Mais l'expédition du Soudan a fait naître de grandes diflicultés pour le transport des matériaux et l'encombrement de la ligne, surtout de la partie à voie étroite entre Louior et Assouan, a occasionné des retards. « Pourtant, écrivait alors Sir William Garstin, les travaux de nsautagen et d'extraction du granit, qui se font sur l'emplacement de la digue et du cbenal de navigation , sont assez avancés. On a fait venir beaucoup de machines, construit des chemins de fer provisoires, des maisons pour les ouvriers, des briqueteries, des fours à cbaux, des ateliers, un hôpital, une poudrière, etc. A la fin de décembre, deux mille oeuf cents ouvriers étaient occupés aux travaux , deux cent soixante et onze d'entre eux étaient Européens, principalement des tailleurs de pierre italiens. On n'a pas commencé les travaux de maçonnerie. La somme totale payée aux entrepreneurs, en 1898, est de 118.000 livres égyptiennes.» S. A. R. le duc de Connaught fut invité à poser la première pierre du réservoir d'Assouan, Cette manifestation olfîcielle devait, dans la pensée des Anglais, achever de donner à cette entreprise le caractère d'une œuvre exclusivement britannique.

Au point de vue de ses effets sur l'agriculture, ce barrage en vaut bien un autre, et s'il ne détruisait que tes souvenirs historiques dont parle M. Fr. Courtland Penfleld, personne ne protesterait contre son exécution. Il détruit malheureusement aussi des monuments historiques, et ces monuments sont les plus beaux de la Haute-Egypte. L'ile de Philse, la merveille de l'Egypte, a été submergée par les eaux du réservoir; le temple d'Isis, la colonnade de Nectaneba, le kiosque de Tibère, tous ces prodiges d'un art que nos compatriotes ont révélé au monde, ont aux trois quarts disparu. Cette nouvelle n'a pas été sans provoquer parmi les artistes et les lettrés de l'Europe entière , une violente indignation.

Leur cri d'alarme eut de l'écho même en Angleterre. Sir Frédéric

LighlOQ, alors présideol de la Royal Academy, s'écria «qu'un attentai contre Phils serait la Ho de la domination britannique en Egypte n. (^Figaro du 30 février 1899.) '^^'* '^^ Anglais, qui ont organisé une ligue contre la démolition de je ne sais quelle maison à Florence, n'ont pas jugé leur domination en péril pour si peu , et se sont bouché les oreilles aux doléances des archéologues. Toutefois, afin de calmer les craintes de ceux-ci, les ingénieurs ont proposé les combinaisons les plus heureuses, comme de surélever de h mètres le niveau entier de l'ile de Phtie, de l'entourer d'une enceinte de 5 mètres de hauteur, d'en transporter tous les monuments dans l'tle Eléphantine ou même aux environs du Caire, n Lorsque tes édifices se mettent à voyager, dit M. Labadie-Lagrave, il n'y a que le premier pas qui coAte.Ti Les avantages de l'emplacement d'Assouan sur celui de Kalabchah ou de Selseleh étaient-ils donc tellement importants qu'il fallût à tout prix y sacrifier les admirables monuments de l'tle de Pbilœ? r Lorsque iMéhémet-Ali donna à Mougel bey l'ordre de démolir les pyramides pour se procurer les matériaux nécessaires à la construction du barrage de Saidieb , l'ingénieur français ne voulant à aucun prix attacher son nom à un acte de vandalisme, déclara au Vice-Roi qu'il serait infmiinent plus économique de faire venir la pierre et le granit des carrières qui se trouvent sur les bords du Nd.n II a été indifférent aux ingénieurs anglais d'attacher leur nom à la submersion de Philse; mais ce à quoi ils tenaient beaucoup, c'était d'attacher leur nom au barrage lui-même. Or, si ce bairage s'était fait à Selseleh, c'eût été le projet de MM. Jacquet et de la Motte; s'il s'était fait à Kalabchah, c'eût été celui de M. Prompt. En se faisant h Assouan, il cause la disparition de Phïlee, mais c'est le barrage de M. WilIcocLs.

Les moyens de se procurer l'argent nécessaire à l'ouvrage projeté ont longtemps préoccupé la Grande-Bretagne. On sait, en effet, que le droit de dépenser des sommes non prévues dans le budget ordinaire d'un service quelconque était alors soumis, pour le Gouvernement anglo-égyptien, à la sanction des Puissances garantes de la Dette. Comme il doutait que cette sanction fût accordée, voici ce que proposait Sir A. Milner : r Indirectement, disait-il , la Grande-Bretagne a gagné beaucoup d'argent avec l'Egypte. 11 y a seize ans, nous achetions pour A.ooo.ooo de livres sterling les 17 6. 000 actions du canal de Suez, dont le Khédive était propriétaire. Serait-ce pour la Grande-Bretagne un énorme sacrifice ou un acte d'extraordinaire générosité de

consacrer, au profit du pays aux dépens duquel elle a relise cette heureuse traosaction, mettons un quart du bénéfice net qu'elle en a retiré? L'opportunilé de cette libéralité serait-elle diminuée , si l'emploi de cet argent avait pour objet l'augmentation de ta richesse agricole et, par suite, te développement des exportations et des importations de l'Egypte, oii son commerce extérieur est intéressé dans une proportion de plus de cent cinquante pour cenl.n Ainsi exécuté par des ingénieurs anglais, aux frais de l'An- ^eterre, sacriGant au profit de l'Egypte le quart des intérêts que lui sert la Compagnie de Suez, le barrage d'Assouan eût été, dans la pensée de Milner, le don d'avènement définitif des Anglais en Egypte.

La combinaison de Sir A. Milner était certes ingénieuse, mais ce genre de sacrifices n'est guère dans les habitudes de la Grande-Bretagne. Aussi, préféra-t-elle frapper k la porte de la caisse de !a Dette. E31e s'y heurta aui difficultés prévues par Milner. En fin de compte, elle trouva un moyen de se procurer les fonds dont elle avait besoin, sans les prendre dans sa poche et sans avoir cependant à obtenir l'autorisation des Puissances. Mie s'adressa à des banquiers britanniques, qui lui tirent l'avance des capitaux nécessaires remtwursables par te gouvernement khédivial en soiiante semes- Irialités de 78.618 livres égyptiennes. C'est donc la finance an^aise qui, en définitive , a avancé l'argent , et c'est le contribuable égyptien quî rembourse l'avance.

Confiés à la maison anglaise Hird , tes travaux du barrage d'Assouan ont été exécutés en U ans. L'inauguration solennelle eut lieu le 10 décembre 190a. MM. Pierre Arminjon et Etemard Michel ont donné dans la Rame Je» Deux Manie» une description très colorée de t'ouvrege et de son fonctionnement: «Qu'on se représente, au sommet de la cataracte, un lac parsemé d'tlots , les uns rocheux , les autres verdoyants , au milieu desquels se détache en pleine lumière la fine silhouette du temple de Phitae, maintenant à demi submei^é. Les falaises circulaires de deux montagnes surplombent le miroir liquide aux reflets changeants, semblent se rejoindre dans le fond vers le sud et n'ouvrent au fleuve, de l'autre calé, en aval, qu'un chenal assez étroit, tout embalisé de gros rochers granitiques. Sur ces assises naturelles, on a jeté les cent onze arches, armées de vannes en acier derrière lesquelles l'eau peut monter à une hauteur de ao mètres, d'un pont rectiligne continué par un mur plein. Ce barrage, long de 1.966 mètres, qui

Le CeXm m Égyptt. 17

ferme la vallée et la transforme en un réservoir de plus d'un milliard de mMres cubes est percé de cent quatre-vingts ouvertures destinées au passage de l'eau et qui en permettent l'écoulement.. A son extrémité gauche, un canal de navigation a éié creusé dans le roc. Tant que le Nil charrie du limon, toutes tes portes restent ouvertes. Aussitôt que le courant commence À devenir clair, ce qui se produit en octobre ou en novembre, suivant les années, on ferme graduellement les portes. Le relèvement du niveau du fleuve se fait sentir jusqu'à loo kilomètres en amont. La provision d'eau ainsi recueillie a permis d'entreprendre aussitôt l'application de l'irrigation permanente à 1 go. 000 hectares de terres à bassin. n

En même temps que le barrage d'Assouan, fut terminé celui d'Assiout, destiné à élever le niveau du Nii à la prise du grand canal Ibrabimieb, qui irrigue la Moyenne-Egypte et le Fayoum. Enfin , la même année , fut achevé à Zifta, sur la branche de Damielte, un barrage destiné à compléter celui de la pointe du Delta , en effectuant une retenue de à mètres d'eau au-dessus du niveau le plus bas du fleuve. Deux ans après fut reconnue la nécessité de construire, en aval du barrage de Zifta, un ouvrage auxiliaire beaucoup moins important, qui fut établi à Faraskour. Telle est la partie d'ores et déjà achevée du programme des grands travaux entrepris par le service des irrigations pour régidariser le cours du Nil et doter l'Egypte d'un système de canalisation uniforme.

Bien que la mise en œuvre des barrages d'Assouan et d'Assiout exige des travaux subsidiaires qui ne sont pas encore entièrement terminés, on peut, aujourd'hui, se faire une idée de leurs résultats. Les effets s'en sont fait sentir de trois façons : la surface des terres cultivées a été augmentée; des terres jusqu'alors soumises à l'inondation par bassins ont pu être converties à l'irrigation par canaux; les conséquences des mauvaises crues ont pu être atténuées.

Sur le premier point, on avait conçu des espérances exagérées qui n'ont pas été justiflées par les faits. La superficie cultivée de l'Egypte était, d'après Milner, de B.ooo.ooo d'acres, soit 9.800.000 dans la Basse-Egypte el 3.900.000 dans ta Haute-Egypte. Dans la première de ces deux régions, la superficie totale susceptible d'être cultivée aurait pu être évaluée, selon le même auteur, à 4. 800. 000 acres, soit 3.000.000 de plus qu'on n'en cultivait à l'époque 01^ il écrivait. Mais, ajoutait-il, «la perspective immédiate

que les partisans les plus enthousiastes du projet puissent raisoDnablement entrevoir, c'est une addition de 600.000 acres à la superficie cultivable du Deltan. Même réduites à ces proportions, les provisions de Milner se sont trouvées trop optimistes. Voici, eo effet, d'après des indications fouroies par le ministère des finances, quelle a été la superBcie des terres cultivées en Egypte depuis 1898, année où les travaux du barrage ont été commencés, jusqu'en 1907, inclusivement.

TBRnBS CULTIViBS EN iGTPTB BB 1898 1 1907.

1898 5.087.885 feddans.

1903 5.aa4.467

On voit par le tableau qui précède que, de 1898 à 1907, c'est à peine si la superficie cultivée s'est élevée, pour la totalité de TÉgypte, de trois cents et quelques milliers de feddans; si l'on prend pour terme de comparaison 1903, année de l'inauguration du barrage, l'augmentation n'est plus que de 68.000 feddans.

C'est surtout sur des terres déjà cultivées que les effets des barrages d'Assouan et d'Assiout se sont fait sentir. La plupart des terres cultivées de la Haute et de la Moyenne-Egypte étaient encore soumises au système de l'inondation par bassins. Elles ne se prêtaient donc pas aux cultures tefy ou cultures d'été, notamment à celle du coton. Dès que les barrages furent terminés, te service des irrigations entreprit la conversion de ces terres au régime de l'irrigation par canaux. Cette conversion exigeait de nouveaux travaux , dont les dépenses durent être échelonnées sur pluneurs exercices budgétaires. On commença par la Moyenne-Egypte. A la fin de l'année 1 90A, la province de Minieb avait été presque enUèremenl achevée

et l'on avait entamé celle de Benî-Souef. Sur â5i.ooo feddanB, représen- (aot la superficie totale à convertir, aoS.Baa avaient été achevés, au prix de 1.399.790 livres égyptiennes. Ces travaux avaient eu pour conséqueoce immédiate de relever la valeur locative et la valeur vénale des terrains convertis dans des proportions que Sir William Garstin appréciait comme il suit: nDans toute l'étendue de cette superficie (aoS.&aa feddan3),la valeur locative annuelle s'est accrue de U livres par feddan, et la valeur vénale de ào livres égyptiennes par feddan. Cela représente, dans la valeur locative annuelle de cette surface , une plus-value de Sac. 000 livres égyptiennes et, dans la valeur vénale, une plus-value de S.soo.ooo livres égyptiennes. n En prenant ces données comme base. Sir William Garstin évaluait ainsi la plus-value dont bénéficieraient la valeur locative et la valeur vénale des terrains de la Moyenne-Egypte, lorsque les travaux de conversion seraient achevés : «Ainsi, pour une dépense totale d'à peu près 6 millions et demi délivres, k fin 1908, la valeur locative annuelle des terrains de la Moyenne-Egypte s'accroîtrait de a. 687. 000 livres égyptiennes et leur valeur vénale, de 36.570.000. n Ces plus-values sont dues à la possibilité d'affecter les terres ainsi converties à des cultures plus rémunératrices que celles auxquelles elles se prêtaient jusqu'alors.

C'est naturellement le coton qui a bénéficié dans la plus large mesure de cette adaptation des terres de la Moyenne- Egypte aux cultures d'été. Nous en avons déjà eu la preuve, en constatant l'extension qu'il a prise, depuis la construction des réservoirs, dans certaines provinces comme celles de Minieh, de Beni-Souef, de Fayoum, d'Assiout et de Gizeb. On s'exagérerait, cependant, l'iniluence des réservoirs en portant à leur compte la totalité de cette extension. Pour s'en expliquer la raison, il faut, en eflfet, tenir compte de ce fait que, depuis quelques années, le coton a pris, dans bon nombre de terres , la place de la canne à sucre , dont la faveur auprès du cultivateur égyptien va sans cesse diminuant. L'accroissement de la surface cultivée en coton, dans la Haute et la Moyenne-^ypte , depuis une dizaine d'années , est donc le résultat de deux circonstances : la construction des réservoirs et la substitution du coton à la canne à sucre sur beaucoup de terres.

L'exécution des barrages présentait enfin une troisième utilité en permettant de remédier, dans une certaine mesure , aux inconvénieDls résultant de

l'insuffisance des crues. Avant l'achèvement de ces travaui , le remplissage des bassins d'inondation, l'étiage des canaux dépendaient exclusivement de l'intensité de la crue. Aussi une mauvaise crue élait-eUe un désastre pour te pays. Au delà des terres avoïsinant le fleuve, une plus ou moins grande partie de la vallée restait privée d'eau et devenait impropre à la culture pour l'année suivante. II va de soi que les barrages n'ont pas supprimé les mauvaises crues, mais ils ont permis d'en atténuer les effets, en utilisant la provision d'eau emmagasinée à Assouan et à Assiout Deux exemples sont venus démontrer les services rendus, dans ces circonstances, par les réservoirs. «La crue du Nil de t^oli, lit-on dans le rapport de lord Gromer, n*a été que légèrement meilleure que celle de 1902, qui fut la plus basse crue connue, à la réserve d'une seule. De même que dans des circonstances antérieures d'une nature analogue, la situation a été sauvée grAce aux ouvrages construits pendant ces dernières années.» L'année suivante, les pertes évitées grâce aux réservoirs ont été, d'après le témoignage de lord Gromer, plus importantes encore, nll est probable, écnt-it, qu'en dehors du personnel des irrigations, peu de personnes, en Egypte, ont su que les niveaux du fleuve, en juin et juillet 1906, ont été les plus bas niveaux jamais enregistrés, et que le débit d'eau passant par Wadi-Halfa a été le le plus petit connu. Tel a été, cependant, le cas. Sans l'assistance prêtée, au moment le plus critique, par le réservoir d'Assouan, il est presque absolument certain que ia récolte eût été fortement atteinte. Il est difficile d'estimer quelle aurait été l'étendue du dommage, mais il est hors de doute qu'il eût été considérable. Avec le peu d'eau qu'il y avait, tous les efforts du personnel, quelque grands qu'ils eussent été, n'auraient pas suffi à assurer l'irrigation h la grande surface mise en culture. En réabté, on ne saurait trop estimer le prix des avantages que le réservoir a valus à l'Egypte en 1906.» A l'appui de ce jugement, tord Gromer cite les chiffres représentant les terrains ckaraki, c'est-à-dire non irrigués, pendant quelques années de mauvaises crues :

1888 969,110 feddans.

Cette année encore (1907), la crue a été mauvaise, l'inQuence sur les cultures ne peut encore en être appréciée. Mais, dans les rapports qu'il a adressés au Ministère des Travaux publics, M. Dupuis, directeur du service des irrigations, a laissé espérer que les conséquences pourraient en être fortement atténuées grâce aus réservoirs.

Si importants qu'ils fussent, les résultats des barrages ne répondirent jias à toutes les espérances que leur construction avait fait naître. La spécU' latîon avait escompté la mise en valeur d'une grande étendue de terres incidtes : l'acbat h bas prix de ces terres et leur revente au feltab, à des prix rémunérateurs, une fois que les eaux d'irrigation y ont été amenées, sont , en effet , devenues en Egypte un placement très recbercbé des capitaux. Lorsqu'on sut que les terres incultes ne bénéficieraient que dans une faible mesure de l'exécution des réservoirs, les intérêts lésés réclamèrent la surélévation du barrage d'Assouan. D'après le projet primitif de Sir William Willcocks, il devait être donné à cet ouvrage a 8 mètres de retenue et 9.700 millions de mètres cubes de capacité. Ces proportions avaient été réduites, daos la suite, à so mètres de retenue et un milliard de mètres cubes, en partie pour ne pas subme^r totalement l'tle et le temple de Pbilœ. La proposition fiit faite de porter le barrage à ta bauteur primitivement prévue et la question fut mise à l'étude. Mais le barrage était-il en état de supporter l'addition projetée? Des doutes forent émis sur ce point. On consulta Sir Benjamin Baker, dont l'autorité faisait loi en matière de travaux hydrauliques. Le grand ingénieur émit l'avis que de nouvelles lois de statique découvertes depuis lors avaient infirmé les calculs sur lesquels les ingénieurs avait fondé la force de résistance de la maçonnerie existante. En outre, la chute des eaux, à l'issue des vannes, avait produit, dans le rocher, en aval de l'ouvrage, des aiïouillements qui auraient compromis la sécurité du barrage surélevé. L'avis de Sir Benjamin Baker décida des résolutions du Gouvernement égyptien. Le projet de surélévation fut ajourné, jusqu'à l'achèvement de travaux de consolidation et, notamment, d'un tablier homogène et résistant.

La raison de cet ajournement a puissamment contribué à donner une certaine créance aux doutes émis sur la solidité du barrage d'Assouan. Même limitée à sa hauteur actuelle, la maçonnerie est-elle en état de résister à la colossale pression qu'elle supporte? Considérés d'abord comme

totaiemeot inconsistants, les doutes à cet égard ont acquis, en se propageant, une certaine vraisemblance. L'imagination a eu bientôt fait de se donner carrière sur les conséquences d'une rupture possible du barrage d'Assouan. nlmaginez, si vous le pouvez, ce qui arrivera quand, le barrage crevant, laissera passer une vague de cent milliards de mètres cubes d'eau qui, s'abattant sur la vallée du Nil, entraînera avec elle tes villes et les villages et anéantira la population tout entière. » Telle est la description que donne de c« « cataclysme effroyable n un voyageur français , M. de Guerville. Les bruits concernant ce danger ont pris une extension assez grande pour que tord Cromer jugeât opportun de leur opposer, dans son rapport de igo5, un démenti formel : nJe tiens, dit-il, & avertir le public contre les rumeurs mises de temps à autre en circulation, et accusant le barrage de manquer de stabilité. Ces rumeurs sont entièrement dénuées de fondement. J'ajouterai que le nombre de personnes capables d'exprimer, à ce sujet, un avis quelconque est extrêmement restreint. Je suis d'avis que, dans ce nombre, on ne trouverait pas un seul individu qui n'eût la plus grande confiance dans la stabilité du barrage, n Emettre un avis sur la question, ce serait donc vouloir se placer dans ce «nombre très restreint de personnes" qui sont en état de le faire en connaissance de cause; l'audace de cette prétention est de nature à faire reculer bien des gens.

La nouvelle a été annoncée celle année qu'on allait entreprendre la surélévation du barrage à 7 mètres au-dessus de son niveau actuel et son élargissement de S mètres. Les pessimistes prétendent que celte surélévaiion dissimule simplement une consolidation. Ainsi formulée, celte assertion n'est pas exacte. Ce qui est vrai, c'est qu'avant d'être surélevée, la digue qui forme le barrage sera préalablement renforcée. Le travail actuellement en cours d'exécution consiste à construire, à quelques mètres en aval du mur existant, un second mur, à combler l'inlervalle et à surélever sur le tout.

Pourquoi avoir reculé devant l'exécution intégrale du plan de Sir W. WîlU cocks, si c'était pour y revenir après coup? Celte critique a été souvent formulée et lout dernièrement reprise, dans une conférence qui a fait beaucoup de bruit, au Caire, par SirW. Willcocks lui-même. «Le réservoir d'Assouan, a dit le c^èbre ingénieur, ne contient toujours que son unique milliard de mètres cubes , et des travaux qui exigeront cinq ou six mois , pour

être menés k bonne fin, sont entrepris alîn de le surélever de 7 mètres et l'élargir de 5 mètres, de façon qu'il puisse emmagasiner un nouveau milliard et un tiers de mètres cubes, moyennant une dépense de 1.100.000 livres égyptiennes. Si on l'avait élevé de 6 mètres, ainsi que le comportait le projet prinoitif, paint n'eût été besoin de l'élargir; il aurait été achevé en trois ans, aurait coAté Boo.ooo livres égyptiennes de plus, et aurait contenu un nouveau milliard de mètres cubes. En réalité, on dépense 600.000 livres égyptiennes pour se procurer une réserve additionnelle d'un tiers de milliard de mètres cubes. . . Feu Sir Benjamin Baker était un grand bomme dans toute la force du terme; il était accoutumé aux grandes choses et, quand il se trompait, il ne se trompait pas à moitié. Son erreur coûte maintenant à l'Egypte 600.000 livres égyptiennes. Personne, toutefois, n'a été dupe et tout ce colossal gaspillage de deniers publics est la risée des ingénieurs indépendants d'Egypte qui connaissent l'histoire du barrage, n On ne saurait songer à exclure Sir W. Willcocks du «nombre restreint de personnes n qui peuvent formuler un avis en connaissance de cause sur de telles matières. Aussi des critiques émanant de lui ne peuvent-elles pas ne pas être prises en considération. L'exécution du barrage d'Assouan s'est ressentie d'hésitations, voire même de contradictions dont il n'a pas, jusqu'à présent, été donné d'explication satisfaisante. Pour expliquer la réduction du pian primitif, on a allégué le désir de protéger Phihe d'une submersion totale. Mais, quelques années après, ce louable souci ne s'oppose pas à l'examen du projet de surélévation et n'a aucune part aux raisons qui le font écarter. 11 n'en est pas question davantage lorsque, deux ans plus tard, la surélévation est décidée. Dès lors, on est autorisé à douter que le sacrifice de Philse soit jamais entré sérieusement en ligne de compte et, ce sacrifice n'ayant, en somme, été qu'ajourné, on en est réduit aux conjectures sur les raisons qui ont fait réduire, en 1898, les proportions prévues pour le barrage.

Mais le barrage d'Assouan, bien qu'il attende encore son complément, a déjà cessé de faire l'intérêt principal du problème des irrigations. La modification apportée, è l'aide des réservoirs, au régime du Nil devait fatalement amener les esprits à considérer une action plus efficace et plus radicale, une action s'exerçant sur les causes mêmes qui influent sur ce régime. En plaçant les sources du Nil et son cours supérieur sous la

dominatioD égyptienoe, la conquête du Soudan donnait k l'administratioa les moyens, qui lui avaient Fait défaut jusqu'alors, d'étudier les coadilîons d'une telle action. Le conseiller aux Travaux publics, Sir William Garstin, consacra une grande partie de t ^oh à un voyage d'études hydrographiques dans le Soudan et l'Afrique équatonale. Les résultats de ces recherches ont été consignés par lui dans un rapport, publié en aoAt 190&, qui 6t grand bruit en ^ypte.

Sir W. Garstin commence par écarter, comme étant insuffisanunent étudiée, une proposition émanant de Sir W. Willcocks et consistant à utiliser comme réservoir le Wadi Rayan , dépression située au nord du Fayoum que l'on croit pouvoir identifier avec le Ht de l'ancien lac Moeris. Il ajourne également l'examen d'un projet de réservoirs échelonnés entre la deuxième et la sixième cataracte.

A ces projets, il substitue tout un programme de travaux tendant à aménager le cours du Nil Blanc et du Nil Bleu, en vue d'une utilisation rationneUe de leurs eaux au proBt du Soudan et de l'Egypte.

En ce qui concerne le Nil Bleu, Sir W. Garstin juge suflisantes la régularisation de l'afOuent Gash actuellement torrentueux et la construction d'un barrage k élever sur le cours inférieur de la rivière. Ultérieurement, un réservoir au sud de Rosaires pourrait compléter cet ensemble d'ouvrages qui, pour le moment, suffiraient à assurer une aire de terres cultivables répondant largement aux besoins de la population du Soudan.

Les travaux à exécuter sur le Nil Blanc ont pour but d'accroître le débit de ce fleuve , d'une part , en empêchant une grande partie de ses eaux de se perdre dans des marais, d'autre part, en régularisant leur sortie des lacs Albert et Victoria-Nyanza. En vue du premier de ces résultats, il faudrait, ou bien endiguer et surélever les rives du Nil Blanc, ou bien, ce qui serait plus efficace, couper la boucle qu'il forme, de Bor à son confluent avec le Sobat, au moyen d'un canal rectiligne, long de 3 1 kilomètres et muni de régulateurs aux deux extrémités. De la sorte, le Nil Blanc serait affranchi des tributs qu'il paye aux immenses marécages constituant la partie de son cours actuellement dénommée le Bahr- et -Djebel. Tandis qu'on remédierait k cette sorte de gaspillage naturel , on favoriserait l'adduction des eaux des lacs Albert et Victoria au lit normal du Nil Blanc, par l'établissement de régulateurs aux chutes Ripon, sur le lac Victoria et à quelques kilomètres

en aval du lac Albert. Tel est l'ensemble des travaui proposés par le conseiller aux Travaux publics, aRn d'assurer l'irrigation du Soudan, accroître le volume d'eau disponible pour l'Egypte, et mettre les deux pays h l'abri des conséquences des mauvaises crues.

Le programme de Sir W. Garstin comportait encore l'exécution immédiate, en Egypte proprement dite, de travaux de moindre importance, mais d'utilité plus urgente, destinés à mettre la contrée en état de profiter des ouvrages grandioses à entreprendre sur le cours supérieur du fleuve; ce sont : la surélévation du barrage d'Assouan, la construction, à Ësneh, d'un barrage qui est actuellement en cours d'exécution'", l'élargissement et la régularisation des branches de Damiette et de Rosette.

La dépense prévue pour te tout était de 1 1 .Aoo.ooo livres égyptiennes. La somme dépassait de beaucoup les ressources dont pouvait disposer le gouvernement khédivial; aussi les travaux prévus pour r%yptc proprement dite furent-ils seuls mis en train, les autres sont encore à l'état de projeté, dont l'étude se poursuit activement. Une n branche soudanaise du service égyptien des irrigations» a été inaugurée en décembre 190&; une somme de 3A.000 livres égyptiennes. a été consacrée aux frais d'études préUminaires , auxquels procèdent des équipes d'arpentage. 11 est permis de supposer qu'en publiant cet imposant programme de travaux, si longtemps avant d'être en état de l'entreprendre, l'administration anglo- égyptienne a obéi au désir de prouver quel profit te pays tout entier retirerait des stipulations de l'accord de i()oâ qui donnaient au Gouvernement ia libre disposition des réserves budgétaires. C'était peut-être un peu trop se hâter de promettre monts et merveilles. Les trésors publics, comme l'Egypte elle-même.

''' Voici Gommeot, dans son rapport de 1906, lord Cromer décnt le rAIede cet ouvrage :

iiCet ouvrage est appelé, en tout caa pour l'heure présente, à seconder uniqnement le système de la submersion en âevani arlificidleraent les niveaux du fleuve et ea mellant ainsi les terres de bassin, situées au nord, k même de recevoir suffisammenl d'eau pour leurs besoins, mâme durant les années de mauvaise crue. Il ne sera, pour le moment, d'aucune nltlilé b l'irrigalion tejt. Il est cependant conçu de t^e façon qu'une fois que la question de t'augmeutalton du débit d'été aura été résolue et que celte augmeDlatioii aura élé acquise, il puisse élre utilisé comme barrage leji, h l'instar de ceuï d'Assionl du Ddta et de Zifta.n

connaissent des alternatives d'abondance et de sécheresse, et ce n'est pas encore cette année que les disponibilités budgétaires semblent autoriser la réalisation des vastes espoirs.

La publication du programme de travaux de Sir W. Garstin n'a pas coupé court aux discussions. Sir W. Willcocks voulut, lui aussi, étudier la question sur place, voir de ses propres yeux et donner son avis. Il vient, au retour d'un voyage d'études aux sources du Nil, de formuler ses conclusions dans une conférence qu'il a faite h la Société de géographie du Caire. Après avoir suivi le Ntl Blanc, pour ainsi dire pas à pas, de ses sources jusqu'à Khartoum, Sir W. Wiltcoclis se prononce pour la construction de trois régulateurs aux points suivants : Nimulé, le confluent de Sobat et Khartoum. «De ces travaux, dit-il, celui par lequel il serait préférable de commencer serait la réfection du Nil Blanc près de Khartoum. Deux talus de terre à 5 kilomètres de distance l'un de l'autre, soutenus avec de la pierre, s'étendant le long de la vallée et munis d'une écluse et d'un barrage comme celui qui est en construction à Esneh , mais n'ayant que trente ouvertures au lieu de cent vingt, formeraient un réservoir pouvant emmagasiner entre a milliards et demi et 3 milliards et demi de mètres cubes d'eau, n Au confluent du Sobat, les travaux à exécuter seraient de même nature, mais moins considérables. Le troisième point oiï devrait être établi un régulateur, Nîmulé, est à quelque aso kilomètres au nord du lac Albert. «En approchant de Nimulé, le Nil Blanc se rétrécit, décrit un angle droit abrupt et pénètre dans une gorge rocheuse, longue de iBo kilomètres. Les couches granitiques de Nimulé formeraient, dit Sir W. Willcocks, un point excellent pour l'établissement d'un réservoir avec barrage. J'ai passé des heures à cet endroit, voyant en rêve le grand régulateur de l'avenir, n L'exécution de ce troisième ouvrage ne devrait être entreprise qu'après l'achèvement des deux autres et lorsque le fleuve aurait été mis, à l'aide de dragages, en état d'écouler le volume d'eau qui lui serait fourni. Mais, préalablement à ces travaux, il y aurait lieu de procéder, en Egypte même, à l'aménagement du wadi Bayan en réservoir. Sir W. Willcocks revient à son projet écarté par Sir W. Garstin, Il y voit le moyen d'assurer à l'Egypte deux nouveaux milliards de mètres cubes d'eau, en attendant que les ouvrages projetés sur le Haut-Nil mettent à la disposition de ce pays un volume d'eau plus important encore. Quand , grAce k ces

ouvrages, le débit du Nil Blanc sera Buffisant aui besoins de l'Egypte, le wadi Rayan, devenu superflu comme réservoir, pourra être utilisé conune déversoir, en cas de crues trop fortes.

Le but final et le résultat pratique de tous ces travaux grandioses est d'assurer leur provision d'eau à r%ypte, du i5 mars au i5 octobre, au Soudan, du i5 mai au i5 mars et, auxdeui pays, du i5 mai au 1 5 juillet, c'est-à-dire au moment oîi le débit du Nil est le plus faible. Et cet approvisionnement en eau n'a lui-même d'autre but que de permettre une nouvelle extension de la culture du coton. Sir W. Willcocks a mis un soin tout particulier à étudier les conditions offertes à la culture du coton par les régions qu'il a traversées. Partout, depuis le Delta jusqu'aux lacs, il a constaté que le climat et la nature du sol se prêtaient à la culture du cotonnier, à celle d'espèces naturellement inférieures aux types cultivés dans le Delta. Seul, le défaut d'eau s'opposerait encore, d'après Willcocks, à l'extension de cette culture au Soudan. On voit par là le magnifique horizon que l'enquête de l'ingénieur aurais ouvre aux cultivateurs de coton , sans parier de quelque &00.000 hectares encore en friche dans le Delta, et qui pourraient, d'après lui, être les plus riches terres à coton du monde.

Quels seront, des projets de Sir W. Garstïn ou de ceux de Sir W. Willcocks, ceux qui recevront la préférence? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre aujourd'hui. En tout cas, lorsque les uns ou les autres de ces projets auront été réalisés, l'Egypte entière sera en possession d'un système d'irrigation uniforme, analogue à celui auquel est soumis le Delta. Ce système, c'est l'introduction des cultures d'été, canne à sucre et coton, et leur rapide extension qui en ont provoqué l'établissement. Mais il faut ajouter qu'il a exercé une bfluence de retour très considérable sur tes cultures qui l'ont suscité. C'est dans cette influence, dans cette impulsion donnée aux cultures d'été qu'il faut voir le principal avantage résultant des irrigations. nCest, dit M. Barois, cette modification capitale du régime agricole qui a apporté à l'Egypte cette prospérité si remarquable que l'on pouvait constater il y a quelques années. L'irrigation, en effet, a seule rendu possible la culture en grand de la canne à sucre, dans la Uaute-^ypte, et du coton , dans la Basse-Egypte , et celte dernière culture, pendant la guerre (te Sécession des Etats-Unis, au moment où la valeur du coton était si élevée, s'est trouvée assez développée dans le Delta pour que le pays p6t

,yGoo(^le

profiter largement de cette hausse des prix cl accroître notablement sa richesse.)) La même influence se perpétue, et sï Taménagement des terres continue à faire, dans le Delta, une part plus large à une culture plus rémunératrice, cet avantage n'est dA qu'aux irrigations. Mais cette énorme augmentation de la production du sol n'a pas été sans causer des dommages : le surplus des produits exigés de la terre a diminué sa fécondité; les récoltes qu'on lui a fait porter sont des récoltes épuisantes. Or, en même temps qu'elles appauvrissaient le sot, ces cultures provoquaient l'adoption d'un système d'irrigation qui rend au sol moins que ne lui rendait le système de submersion. Lorsque l'Egypte était divisée en bassins d'inondation , l'eau séjournait plusieurs semaines sur le même sol : elle avait donc le temps d'y déposer eo abondance le limon qui constitue le meilleur engrais. En outre, les eaui de submersion étaient celles de la crue, c'est-à-dire les plus chargées de matières qui fussent. Aujourd'hui, les eaux ne font que passer sur les terres, et tout l'effort des ingénieurs se porte vers les moyens de les employer aux arrosages à un autre moment que celui de la crue. Il en résulte que les terres, ne recevant plus chaque année les éléments fertilisateurs contenus dans le limon, s'affaibhssent, s'appauvrissent et exigent que le cultivateur leur rende, par quelque procédé que ce soit, les éléments que les récoltes leur ont enlevés. Au contraire, les dépôts de limon se forment inutilement dans les canaux tefy et ni/i, au détriment des irrigations qu'ils rendent plus difficiles. On essaye bien d'employer à fertiliser les terres les matières qui proviennent du curage des canaux : mais on conçoit que ce n'est pas là un remède, et tout au plus un palliatif, applicable seulement è des termes éloignés et sur une surface restreinte. Le danger de l'appauvrissement des terres reste donc intact; c'est la rançon des immenses bénéfices que l'Egypte a tirés du système des irrigations.

Ainsi que nous le disions, ce régime, à la longue, fera perdre à l'agriculture égyptienne une partie de son originalité : le cultivateur égyptien, comme celui de toutes les contrées, devra rendre à la terre les éléments prélevés par les récoltes et que le Nil lui rendait autrefois. La nécessité de de cette restitution s'est déjà fait sentir : elle provient tout à la fois et de la plus grande exigence du cultivateur à l'égard du rendement de la terre, et de la substitution des irrigations par canaux à la submersion par bassins.

L'avenir dira si cet inconvénient doit se faire sentir en Egypte avec autant ou plus d'acuité que dans les pays d'Europe, et s'il a été imprudent de rompre, en matière d'irrigation, avec les traditions de l'Egypte.

Il était nécessaire d'avoir une idée des conditions dans lesquelles le coton est cidtivé en Egypte, avant d'aborder le problème que nous avons posé en terminant l'historique de ta production cotoonière et effleuré k diverses reprises au cours des chapitres suivants. Goaunent se fait-il que la quantité de colon produite en Egypte reste à peu près stationnaire, alors que la superficie ensemencée a augmenté et augmente eocore dans des proportions considérables? 11 a été fourni beaucoup d'explications de cette énigme, dont bien des auteurs, autrement qualifiés que nous, ont déjà demandé le secret au sphinx.

On a accusé tout d'abord le barrage d'Assouan , dont la construction a coïncidé îk peu près avec le moment où le rendement du coton a commencé à faiblir. nL'on croit, dit lord Cromer, que cet ouvrage, en arrêtant le courant, force la vase à se déposer au fond du lit et prive ainsi l'eau de ses propriétés fertilisantes, n Sir W. Garstin , invité par tord Cromer k donner son avis , a réfuté cette théorie par des arguments techniques tirés du fonctionnement même du réservoir. «A mon avis, dit le conseiller aux Travaux publics, une telle assertion dénonce une connaissance très limitée de la réalité. On ne commence à retenir l'eau dans te réservoir qu'en faïver, après que la crue est passée. Cette retenue s'accomplit graduellement; on ne retient que le surplus d'eau et le débit ordinaire continue à s'écouler dans le fleuve, faiblement diminué. Durant cette période, l'eau ne contient presque pas de sédiment. Quand l'ensemencement du coton commence, en mars, l'eau du fleuve est parfaitement claire. Tel a toujours été le cas avec le Nil, et le réservoir n'a en aucune façon altéré tes anciennes conditions du fleuve. Les affluents vaseux , tels que le Nil Bleu et l'Atbara, cessent de couler longtemps avant cette période, ou bien sont réduits à fournir une très petite quantité d'eau eiceptionnellement limpide. Tous ceux qui ont visité ces fleuves durant l'été confirment cette constatation. Ainsi l'Egypte, pendant les mois où le coton est d'abord planté et où il commence è croître, dépend entièrement de l'eau du Nil Blanc. Celle-ci,

après avoir été filtrée en passant k travers les grands marécages , ne contient de dépbl d'aucune sorte. Pendant la crue, le réservoir est complètement ouvert et ii n'y a aucune réduction dans le débit du fleuve , qui passe à travers les vannes en emportant, sans retenue d'aucune sorte, toutes les matières en suspension dans ses eaux. Je ne comprends pas pourquoi on va chercher si loin l'explication de l'infériorité de la récolte, alors que d'autres raisons devraient se présenter naturellement à l'esprit, n

Le barrage étant mis hors de cause, la raison qui se présente le plus naturellement à l'esprit est l'épuisement de la terre, par suite d'une culture trop intensive. On est ainsi conduit à attribuer ta diminution du rendement à la suppression de l'ancien assolement triennal (coton, bersim, céréales, avec culture intercalaire de maïs), remplacé par un assolement biennal, oii le coton revient tous les deux ans. Le coton est en effet une culture épuisante, et si le hersim ne vient pas, à époque régulière, jouer son rdle bien connu de légumineuse azotant le sol, comme ce sol est par lui-même assez pauvre en azote, il est évident que les meilleures conditions de production ne lui sont pas assurées. Cette explication paraît, de prime abord, tout à fait rationnelle et, cependant, dans les terres des domaines de l'État, oi^ l'ancien assolement a été maintenu, le même phénomène de diminution des rendements a été et est encore constaté, et avec la même proportionnalité qu'ailleurs.

Ce n'est donc pas encore dans l'assolement biennal que réside la solution du problème. Est-ce dans les ravages causés par le ver du coton? Mais ce ver a toujours existé, sous sa double forme, ver de feuille et ver de ta graine, e( s'il était prouvé qu'il s'est multiplié en Egypte, il resterait encore à déterminer l'agent physique sous l'influence duquel il s'est développé.

On a accusé aussi la salure des terres. Nul n'ignore , en efl'et , qu'en Egypte, 01^ it De tombe presque jamais d'eau , la terre n'est pas lavée du sel qu'elle peut contenir. Or, comme le Nil n'inonde plus le pays comme autrefois, lui non plus n'entratne plus à la mer, sauf sur les points particuliers où des drains ont été établis, l'excès de sel qui se trouve k la surface du sot et qui se manifeste par des affleurements de cristaux d'un gris blanchâtre tout à fait signiGcatifs. La nappe d'eau souterraine, notablement salée, envoie ainsi chaque jour à la surface, à travers la masse sablonneuse perméable,

de plus grandes quantités de sel, qui ont de moins en moins de chances d'êtres dissoutes. Cette seconde raison ne peut être mauvaise non plus, et pourtant on sait que le coton souffre moins du chlorure de sodium que les céréales et qu'il pousse surtout bien dans la Basse-Egypte oîi sont précisément les terres les plus salées. Alors?

Alors, il semblerait que ce phénomène de la diminution des rendements de coton fût dû h l'agent même dont on n'attendait que la fécondité, ce qui veut dire h l'eau du Nil. Par suite de la pérennité de l'irrigation , conséquence elle-même de l'établissement des barrages, l'humidité du sous-sol de l'Egypte est entretenue aujourd'hui d'une façon constante, ce qui n'était pas le cas autrefois. Les racines des plantes et celles du coton en particulier, qui pénètrent à une assez grande profondeur, reçoivent ainsi plus d'humidité qu'il ne serait nécessaire, et, à l'époque oi^ la végétation devrait cesser dans les boïs pour laisser mûrir la graine, on voit encore la sève faire mûrir de tardifs et inutiles bourgeons; de sorte, et le fait a été constaté de façon absolue ces dernières années, que la maturité du coton, sensiblement retardée, se trouve se faire à une époque oi^ les brouillards sont plus à craindre. Ces brouillards eux-mêmes, plus nombreux et plus intenses qu'autrefois, toujours à cause du surcroît d'eau charriée par les canaux, ont une action des plus néfastes, non peut-être tant par eux-mêmes que parce qu'ils interceptent la chaleur des rayons solaires nécessaires pour la parfaite maturité du coton , plante quasi équatoriale.

Il se trouve donc, en fin de compte et si paradoxal que cela puisse paraître, que la culture du coton souffre en Egypte d'un ej:c& (Teau. Gomme il est difficile d'empêcher cette eau de venir oii l'appellent la pente naturelle et les travaux des hommes, sans doute faudra-t-il songer à l'évacuer par un plus grand nombre de drains appropriés, quand elle aura produit son maximum d'effet utile, qu'il importe de bien déterminer. Ces travaux et l'épandage des engrais chimiques sauveront probablement^ au prix, il est vrai, de fortes dépenses, les rendements cotonniers du pays. En attendant, il aurait été prouvé une fois de plus que le pire peut naître des meilleures intentions, et que la nature, pliant toujours l'homme à son propre geste, dont il n'est jamais le maître qu'un instant, lui interdit, ici comme ailleurs, les oeuvres parfaites et les espoirs illimités.

Page 1