‹ La Production et l'Échange au Point de vue énergétiqueChapitre 41 sur 145 · BESOINS RELIGIEUX · texte numérisé non relu

BESOINS RELIGIEUX

L'étude des besoins transcendants nous oblige à examiner maintenant une question particulièrement délicate : celle du sentiment religieux.

Si l’utilitarisme de la morale éveille des objections chez un grand nombre, comment oser donner une explication énergétique des besoins religieux ? Nous croyons qu’en prenant la religion comme un fait, en laissant de côté les problèmes métaphysiques, nous pourrons nous livrer à un examen du sentiment religieux d’un point de vue purement humain, comme nous l’avons fait pour la morale. Ce qui importe au savant qui étudie la réalité, ce n’est pas la fin dernière l’homme. Quelles que soient les vues de Dieu sur l'humanité, il n’en est pas moins vrai que celle-ci est régie sur la terre par un ensemble de lois, aussi valables pour un athée que pour un croyant. On peut faire, en parlant de la religion, une distinction analogue à celle que nous avons faite pour la morale. Laissons de côté ce qui est pour les uns hypothèses et pour les autres certitudes et examinons le fait religieux. Nous prendrons pour guide dans cet examen un des plus grands philosophes mo-

dernes, celui dont la philosophie, à la fois biologique et spiritualiste, est celle qui peut le mieux prêter son SECOUFS à l’énergétisme, un peu désorienté dans le domaine où regne le pur subjectif. C’est un ouvrage récent de M: BERG- SON (1) qui mous permettra de donner de la religion une explication satisfaisante pour les énergétistes. Nous suivrons d'autant plus volontiers le maître que la distinction qu’il fait entre la religion, qu’il appelle statique et la religion dynamique ou mysticisme, nous permet de considérer la religion sous un angle utilitaire, sans la rabaisser cependant. Celui qui souffrirait de voir la religion réduite au rôle d'un simple moyen n’a qu’à lire les pages consacrées par M. BERGSON au mysticisme pour constater que ce qu’il y a de sublime, de désintéressé, dans la religion, n’est pas aboli pour cela. Il y verra que le mysticisme est un créateur de torrents d’énergiès spirituelles, dues à l’union inti. me d'êtres privilégiés avec Dieu et que les grands mystiques sont élevés sur un plan supra-humain. Mais ici nous touchons au domaine métaphysique que nous nous sommes interdit. Revenons donc à la religion statique, à celle qui est au fond de toutes les manifestations religieuses si primitives et barbares qu’elles soient. Nous verrons que la religion ainsi comprise joue un rôle dans la conservation de la société, de même que la morale. Mais tandis que la morale l’exerce, comme l’activité intellectuelle, dans le domaine de la réalité, la religion s’apparente plutôt à l’art, premier domaine de l'idéal. L'art, nous l’avons montré, idéalise la réalité et se satisfait par des représentations objectives. La religion est à un échelon au-dessus. Née elle aussi de la discordance entre l’homme et le monde, c’est dans l’irréel qu'elle place son idéal et ses buts.

« La religion, dit M. BERGSON, est une réaction défensive » de la nature contre ce qu'il pourrait y avoir de dépri- » mant pour l'individu et de dissolvant pour la société > dans l'exercice de l'intelligence. ÿ Nous reconnaissons là une analogie avec la définition que nous avons donnée de

(1) BErGsox, —— Op. cit, p. 127 et suiv.

l’art : mais, tandis que l’art met en jeu les aptitudes esthétiques de l’homme et lui présente, pour le distraire et lui permettre de rénover son énergie intellectuelle, un monde idéalisé, c’est dans un monde sublimisé que la religion transporte l’homme, afin de remplir la même fin. Elle y parvient grâce à la fonction fabulatrice, ou fiction, qui ‘aractérise l'esprit humain. La fabulation est un acte qui fait surgir des représentations fantasmatiques. C’est comme une hallucination qui peut contrecarrer le Jugement. Ces images jouent un rôle qui aurait pu être dévolu à l'instinct virtuel. La nature se préoccupe de la société plus que de l'individu. Or, l'intelligence menace de rompre la cohésion sociale. Il lui faut un contre-poids qui sera le résidu d’instinet existant en elle ; mais, pour agir sur elle, et comme l'intelligence travaille sur des représentations, il en suscitera d’imaginaires qui tiendront tête à la représentation du réel et qui réussiront, par l'intermédiaire de l'intelligence même, à contrecarrer le travail intellectuel.

L'intelligence conseille légoiïsme, facteur de désorganisation sociale. Pour l2 combattre, l'instinct suscitera la perception de barrières. Ce seront des interdictions religieuses, telles que les tabous. Irrationnelles du point de vue de l'individu, puisqu'elles arrêtaient net des actes intelligents, sans s'adresser à l'intelligence, elles étaient rationnelles, autant qu'avantageuses à l'égard de la société et de l’espèce.

La religion travaille encore pour le bien de la société, mais indirectement en stimulant et dirigeant les activités individuelles. La certitude de la mort contrarie l’intention de la nature, en ralentissant chez l’homme le mouvement de la vie, et cela, grâce à la réflexion qui devrait ne faire penser qu’à vivre. À l’idée que la mort est inévitable, la nature oppose l’image d’une continuation de la vie après la mort. L'intelligence introduit, en plus de la peur de la mort, le sentiment de l’imiprévu et du risque. Pour le neutraliser, la nature lui fera inventer des puissances favorables et il attribuera ses échecs à des puissances défavorables. Cela d’ailleurs aura pour effet de stimuler indirec-

tement l’activité de l’homme en l’invitant à prendre garde. Cette réaction suscite au sein de l'intelligence même des images et des idées qui tiennent en échec la représentation déprimante ou qui l’empêchent de s’actualiser. Elle créera ainsi la magie qui cherche à forcer le consentement dela nature, et les dieux, en qui a été converti ce que la magie suppose dissous dans le monde.

Il résulte de ce qui précède que perturbation et fabulation se compensent et s’annulent. La religion est ce qui doit combler, chez des êtres doués de réflexion, un déficit éventuel de l’attachement à la vie.

Aïnsi, tandis que le gain de la morale se traduit surtout par une économie d'énergie, la religion, comme l’art, se situe plutôt parmi les générateurs d'énergie, générateur indirect sans doute, mais dont l’importance ne saurait être mise en doute, quand on constate l’universalité et la persistance du sentiment religieux.

Le mysticisme assure, sous une forme éminente, la sécurité et la sérénité que la religion statique a pour mission de procurer, mais, en même temps qu'un rôle énergétique, il semble devoir jouer un rôle régulateur en face des aberrations des instincts. |

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