ABERRATION DES BESOINS TRANSCENDANTS
Nous ne terminerons pas ce paragraphe sans dire un mot des aberrations des besoins transcendants. Nous avons dit, en parlant des besoins organiques, que l’aberration de certains d’entre eux semblait liée à une anomalie fonctionnelle qui ne faisait pas correspondre à Ia satisfaction éprouvée l’assouvissement du besoin. Mais nous avons vu aussi que l’aberration était le plus souvent d’origine psychique et nous allons faire la même constatation en traitant des aberrations de l'intelligence.
« De même que nous recherchons instinctivement toutes » les excitations agréables de nos différents besoins orga- » niques, dit M. Edme Tassy, nous sommes également por-
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tés à rechercher les satisfaclions que nous procure la
réalisation de notre fonciion mentale. La recherche du > plaisir procuré par la satisfaction qu'a la pensée à se » réaliser, comporte un grand nombre de variétés ; elles » se ramènent toutes à l'illusion d'un accroissement de > puissance du moi par la réalisation d'idées autres que » répondant à des besoins proprement organiques. Aussi » la tendance primitive, fondée sur le besoin de réalisation » mentale intensivement poursuivie par le savant, l'artiste >» ou le philosophe, se différencie en d'autres tendances » variant suivant les idées par lesquelles l'individu pense » obtenir un accroissement de puissance (amour du faste, » de l'argent, des louanges…., etc.) > Cette illusion de la puissance du moi, dont il est fait mention, n’est pas autre chosé, transposée sur le plan intellectuel, que cette excitation générale que vise la recherche d’une satisfaction ne correspondant plus à un besoin.
Nous avons vu plus haut comment, en raison de l’unité du cerveau, une satisfaction esthétique ou morale pouvait influer indirectement sur l’énergétisme de l'individu. On se trouve ici en présence d’un fait analogue. Cette illusion de puissance peut être la déterminante d’une activité productrice, au même titre que ces autres illusions que nous avons discernées, avec BERGSON, sous la morale et sous la religion.
L'auteur que nous avons cité, montre comme il suit la genèse de la passion intellectuelle :
« Le besoin de réalisation (1) que l'élément idéatif pro- » voqué éprouve, est mental ; il crée par différenciation » cinesthésique les sentiments que nous venons de passer » en revue : orgueil, ambition, propriété, doute, etc. Dans » sa forme la plus générale, il conditionne le désir d'ap- » prendre et de divulguer et correspond ainsi à ce que, » dans la plupart des traités de psychologie, on désigne > sous le nom de besoin intellectuel. La tendance à recher- » cher la satisfaction que ce dernier procure, recherche
(1) Tassy. — Op. cit, page 43.
DE QE » poussée au-delà de la nécessité immédiate, est psychi- » que. Poursuivie au point de nutre au développement des » autres tendances, elle sera encore passion. » Pour illustrer d’un exemple ces considérations, l’auteur rapporte une page de Th. RiBoT, d’après LETOURNEAU, sur la vie du Hongrois MENTELL, philologue et mathématicien.
Cet homme avait réduit ses besoins à la plus simple expression et vivait comme un anachorète dans un taudis, mais, anachorète scientifique, il consacrait vingt heures par jour au travail intellectuel. Quand il mourut à 60 ans, noyé dans la Seine, où il allait renouveler sa provision d'eau, il ne laissait aucun ouvrage, aucune trace de ses recherches.
Cela ne concorde-t-il pas avec ce que nous avons, déjà dit au sujet de l’aberration de certains besoins organiques ? Tout se passe ici encore comme si l’activité intellectuelle, recherchée à cause de la satisfaction qu’elle procurait et trouvant en elle-même son aliment, ne revêtait ce caractère de frénésie que parce que frappée de stérilité, sa seule raison d’être étant la recherche d’une excitation générale.
L’aberration du besoin esthétique se rencontre fréquemment. L’amour du laid, la recherche du vulgaire ou de l’'horrible ont été signalés à toutes les époques et nous avons Connu, parmi nos contemporains, des hommes sincèrement épris d’un art outrancier.
Si l’on se reporte à la définition que nous avons donnée de l’art et si l’on se souvient que. nous lui attribuons le pouvoir de créer pour nous un monde idéal], qui nous fasse oublier le monde réel où nous souffrons, on peut admettre que tout ce qui est étrange, tout ce qui est inhabituel peut donner une émotion esthétique. Par ailleurs, les arts des peuplades sauvages ou primitives, les beautés féminines si disparates que l’on rencontre dans le monde et qui, toutes, ont cependant leurs admirateurs, ont déjà prouvé depuis longtemps qu'il n’y a pas d’absolu en art. Enfin, il y a des hommes qui ne peuvent pas se contenter de l’art qui plait à la foule. Doués d’une sensibilité spéciale, ils ressemblent
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à ces gourmets à qui les plats communs semblent fades et qui réclament des mets de plus en plus épicés. Nous voyons ainsi que les aberrations du sens esthétique sont plus apparentes que réelles. L'homme qu’émeut un art étrange, peut paraître différent des autres. En réalité, il vise, sans le savoir, au même but énergétique que ceux-ci.
L’aberration de l'instinct moral ést caractérisée par la poursuite exagérée des tendances égo-relativistes. Or, y sont plus fréquemment sujettes les personnes de santé délicate, chez qui les besoins physiologiques sont moins impérieux. Tout semble indiquer que des individus, diminués physiquement, tendent inconsciemment à vouloir une économie plus accusée du capital énergétique de la société. C’est parmi elles que l’on trouvera les maniaques de l’épargne, qui transforment une qualité réelle en un affreux défaut, l’avarice. Or, celle-ci se rencontre le plus souvent chez les vieillards, ce qui confirme notre thèse. Elles comprennent également les fanatiques de l’objet rare, les pratiquants trop zélés de la tempérance ou de l'hygiène, les . amis trop exclusifs des animaux, tous ceux, en un mot, chez qui une prédisposition plus ou moins morbide tend à exagérer un sentiment ou une pratique, par ailleurs recommandable.
Quant à l’aberration du sentiment religieux, elle représente, poussée à l’extrême, la réaction de l'intelligence contre des tendances dissolvantes ou déprimantes. Elle ne fait done qu’accentuer le caractère énergétique de la religion.
Cet examen des besoins transcendants a-t-il levé toutes les objections que l’on peut faire à la théorie qui veut donner d’eux une interprétation énergétique ? Sans doute non ; mais, dans son objectivité, il oblige ceux qui y sont le moins préparés à réfléchir sur la question que cherche à éclaircir l’énergétique et qui se résume ainsi. L'homme. comme tous les animaux, est un transformateur d'énergie. Au milieu de toutés ses agitations, il voit, comme l’animal, son activité suspendue au courant d'énergie qui le traverse. Les besoins dont il est le plus vain, il les dépouille de luimême en présence de la nécessité. On l’a dit bien souvent.
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Que sont devenus l'intelligence et le savoir, la morale et la religion, sur le radeau de la Méduse ? Manger, vivre. étaient les seules aspirations des misérables que la folie ou la mort n’avaient pas encore touchés. Et combien de fois, au cours de la guerre, les combattants n’ont-ils pas senti l’animalité les écraser sous une chappe de plomb ?
Cependant, les besoins que forge notre LMÉENEGREE ne sont pas sans cause. Ils ont une finalité certaine. L'analyse sommaire, que nous en avons faite, oblige l'esprit le plus prévenu à reconnaître que la nature, en nous les inspirant, a en vue l’accroissement de notre activité et de notre efficience. Or, celles-ci, nous l’avons montré, sont liées à notre énergie.