UNE REVANCHE
Pendant sa promenade à cheval, Gontran a beaucoup pensé à la singulière rencontre qu'il a faite le matin, et il est toujours très-décidé à faire remercier le professeur de son neveu; il ne veut pas que ce soit maître Ludger Ficheclaque qui continue à se chargei d'instruire le petit Armand.
Mais, au bois, le marquis rencontre un de ses amis, grand joueur, bon vivant et aimant le plaisir autant que lui. Celui-ci vient chevaucher à son côté et lui dit :
— Je pense que nous nous rencontrerons aussi ce soir, marquis?
252 LE PROFESSEUR EICHECLAQUE
— Où donc cela, mon cher de Sienne?
— Mais, chez madame de Vergis, où nous taillerons un petit baccara.
— Clr.z madame de Vergis ?... Je n'y suis pas heureux... Il y a comme cela des maisons qui nous son* fatales, à nous autres joueurs!...
— Je présume que vous ne croyez pas à la fatalité, vous, Gontran?
— Pourquoi donc pas? quand on est joueur, mon cher, on croit à tout, on devient extrêmement superstitieux... Ah! cela vous fait rire !... Cependant, si vous allez ce soir chez madame de Vergis, j'ai bien envie de braver encore la fatalité...
— Oui, j'y vais, d'autant plus que je serai bien aise de revoir Grézicourt, et je sais qu'il y sera...
— Gitzicourt... à qui j'ai donné un assez joli coup d'épûe, l'hiver dernier?
— Lui-même; il a été longtemps à se guérir... il a été prendre des eaux... je ne sais où...
— Ah! ce pauvre Grézicourt 1 pardieu, moi aussi je serai enchanté de le revoir. Il se bat bien mal, ohl il se bat d'une façon pitoyable... mais il est trèsbrave... et très-curieux, autant que je me rappelle... Allons, c'est décidé ; ce soir, j'irai chez madame de
gis.
Les salons de madame de Vergis étaient le rendez-
LE PROFESSEUR FICHliCLAQUE
vous d'une société nombreuse et brillante : il y avait de jolies femmes et des dames bel esprit, de l'ancienne noblesse du faubourg Saint-Germain, des gens de la haute finance, des hommes qui donnaient la mode, et les moutons de Panurge qui faisaient ce qu'ils voyaient faire et attendaient pour émettre un avis, pour avoir une opinion, qu'un personnage en renom eût parlé; enfin il y avait quelques artistes en vogue, quelques hommes de lettres, mais ces der- *e niers en très-petite quantité : les gens d'esprit se sentent perdus dans ces grandes réunions, et en général ils aiment à se retrouver.
La soirée était dans tout son éclat lorsque le marquis de Ravageole entre dans les salons. Après avoir serré la main à quelques intimes, il entend un petit rire sec, saccadé, donné dans un ton de fausset, et qui lui fait sur-le-champ reconnaître celui qui se livre à cette démonstration : c'était en effet M. de Grézicourt qui, assis près de quelques dames, venait d'apercevoir Gontran et s'était aussitôt livré à sa gaieté railleuse, en s'écriant :
— Tiens!... c'est monsieur de Ravageole!... Ah! je suis enchanté de le revoir... je vais lui demander des nouvelles de sa sœur.
Gontran a fait quelques pas vers Grézicourt et le salue gracieusement, en lui disant :
254 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— Enchanté de vous revoir, monsieur de Grézi* ourt!...
— Moi de même, monsieur le marquis.
— Et vous allez tout à fait bien, vous êtes entièrement remis de... votre blessure?
— Entièrement, marquis, et tout prêt à recommencer !...
Gontran sourit en répondant.
— Eh 1 je présume que cela n'est pas nécessaire !
— Eh! eh! on ne sait pas, marquis, on ne sait pas!... Et madame votre sœur, cette charmante comtesse de... de Valgrave, est-ce que nous n'aurons pas le plaisir de la voir?...
— Je ne crois pas. Vous savez que ma sœur va trèspeu dans le monde...
— Ah ! c'est vrai. . . depuis son veuvage. . . Mais pourquoi donc ne se remarie-t-ellepas?... Rester veuve... si jeune et si belle. . . franchement, cela ne se comprend pas... à moins que M. de Valgrave ne soit pas tout à fait mort?...
Les dames qui sont près de M. deGrézicourt partent d'un fou rire. L'une d'elles s'écrie :
— 11 n'y a que M. de Grézicourt pour avoir de ces idées-là... le voilà qui veut faire revivre les morts... rendre aux veuves leurs maris... prenez garde !... Savez-vous bien qu'il y a des veuves qui auront peur
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE '255
de vous !. .. Quand on s'est bien désolé, qu'on a bien pleuré son mari, c'est une cbose faite; on prend ensuite son parti, on tâche même de se distraire... de se consoler... et, ma foi! alors, si le mari reparaissait... je ne sais pas s'il causerait une surprise bien agréable... il y a même des occasions où il pourrait gêner beaucoup, où l'on pourrait bien lui dire : a Mon cher ami... vous avez fait le mort... et maintenant vous ne l'êtes plus, c'est une très-mauvaise plaisanterie... Tant pis, votre place est prise, il ne fallait pas la quitter!... »
— Bravo, mesdames, bravo!... Enchanté de connaître votre manière de regretter les défunts... mais je suis bien tranquille avec madame de Valgrave, je suis persuadé qu'elle ne craint pas que je lui rende son mari!...
Gontran n'a pas jugé convenable de se mêler à cette dissertation, il s'est contenté d'écouter, puis il s'éloigne, en se disant :
— Je crois vraiment que ce petit Grézicourt a envie de recommencer! Ah! qu'il y prenne garde, il m'ennuie, ce monsieur... et, si nous nous battons encore, cette fois je ne le ménagerai pas.
Les parties se sont engagées, puis on fait de la musique, on danse dans un autre salon. Gontran n'a pas plus de chance qu'à l'ordinaire. Ennuyé d'être battu
256 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
au baccara, il vient de se mettre à une table d'écarté, et là, à sa grande surprise, vient de passer plusieurs fois. Son adversaire se lève, en disant :
— Décidément, marquis, vous avez une veine... je ne peux pas continuer... vous ne gagnez pas souvent, mais quand vous avez la chance pour vous, ah! vous la tenez bien !... J'ai perdu trois mille francs, je m'en tiens là,., qu'un autre essaye de lutter avec vous.
— Eh bien! monsieur, dit Gontran, j'attends un adversaire... Quoi!... personne ne se présente; et pour la première fois que la fortune m'est favorable... on n'ose plus se mesurer avec moi?...
Mais le petit rire sec de M. de Grézicourt se fait entendre, et ce monsieur s'approche de la table de jeu, en disant :
— Que dit donc M. de Ravageole?... que personne n'ose se mesurer avec lui? ... Oh ! quelle plaisanterie ! ... Mais me voilà, moi, et très-disposé à être son adversaire.
— Venez, monsieur de Grézicourt, venez vous mettre là, s'écrie Gontran; vous êtes un brave, vous, et ma veine ne vous fait pas peur.
— Oh ! pas du tout... d'ailleurs, j'ai une revanche à prendre avec vous...
— Celle-ci ne sera pas dangereuse, je l'espère...
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 257
— Eh! eh! on ne sait pas... Quel est votre jeu, marquis ?
— Ce que vous voudrez... cinq cents francs, cela va-t-ii?
— Va pour cinq cents francs ! d'ailleurs , nous pourrons varier...
Le jeu s'engage : M. de Grézicourt perd deux parties.
— Décidément, vous êtes en veine, dit-il.
— Voulez-vous que nous doublions l'enjeu?... Je tiendrai tout ce que vous voudrez.
— Vraiment! Eh bien! voulez-vous me jouer le château de monsieur votre beau-frère, le comte de Valgrave?... Ça me ferait bien plaisir de le gagner.
Gontran fronce le sourcil, mais tâche de sourire, en répondant :
— Vous me proposez là une singulière partie. Vous voulez que je vous joue quelque chose qui ne m'appartient pas?...
— Je présume que ce qui appartenait au comte est revenu à sa veuve... Or donc, comme vous êtes, je crois, le gérant des biens de la comtesse, vous pouvez parfaitement me jouer un des domaines de feu son époux. Aimez-vous mieux le vendre que de le jouer?... Eh bien! dites-moi votre prix, nous pourrons nous arranger ; j'ai le plus vif désir de posséder
25S LE PROFESSEUR F.ICHECLÀQUE
quelque chose qui ait appartenu à ce mystérieux comte de Valgrave, sur lequel, dans un voyage en Allemagne, je n'ai pu obtenir le plus léger renseignement.
Gontran froisse dans sa main les cartes qu'il tenait, et répond à demi-voix, mais en accentuant ses paroles :
— Monsieur de Grézicourt , est-ce pour me dire tout cela que vous vous êtes placé à cette table d'écarté?
— Peut-être, monsieur le marquis", peut-être!... Vous savez que j'ai toujours eu le plus vif désir de me renseigner sur le comte de Valgrave... que personne n'a vu... et qui m'a empêché d'épouser madame votre sœur... dont j'étais fortement épris...
— Monsieur, lors même que ma sœur n'aurait point épousé le comte de Valgrave, vous pouvez être persuadé qu'elle n'aurait pas voulu de vous.
— On ne sait pas, marquis 1... Madame votre sœur écoutait favorablement M. de Charmeuse, je le sais, mais M. de Charmeuse était ruiné, et venait de s'expatrier; j'avais donc quelque chance d'arriver, lorsque tout à coup vous emmenez votre sœur... on ne sait où... et la mariez à un soi-disant comte de Valgrave... que personne ne connaît.... que personne n'a vu... et qui, à ce que je crois, n'a jamais existé!
LE PROFESSEUR FICHECLÀQUE 259
— Avez- vous fini, monsieur?
— Ma foiî non; quand je suis sur ce chapitre-là, je m'amuse beaucoup... et j'aime à m'y étendre...
— Mais, cela ne m'amuse pas, moi, d'écouter toutes les balivernes qu'il vous plaît de me débiter sur ce sujet. Je croyais, monsieur, vous avoir donné sur ce chapitre une leçon qui aurait dû vous empêcher de renouveler vos mauvaises plaisanteries...
— Une leçon! qu'est-ce à dire?... Est-ce que je reçois des leçons, moi!... Des coups d'épée, à la bonne heure, cela s'accepte... mais des leçons... jamais!...
— Alors, monsieur, ce sont des coups d'épée que vous désirez recevoir encore?...
— Recevoir ou donner, marquis, on ne peut pas être sûr de ce qui arrivera... la chance tourne... par exemple, voias qui perdez toujours, vous gagnez, ce soir! Vous voyez bien que la fortune varie... vous avez été vainqueur dans notre dernier duel... c'est à mon tour de l'être maintenant.
— C'est donc bien sérieux, monsieur de Grézicourt? Vous voulez encore une rencontre avec moi?
— A moins que vous ne consentiez à me vendre un domaine ayant appartenu au feu comte de Valgrave...
Gontran réprime avec Deine un mouvement d'im-
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
patience, mais il se penche vers son vis-à-vis, et lui dit à voix basse:
— A quelle heure, monsieur, aurai-je le plaisir de vous rencontrer demain à la porte de Saint-Mandé?
— Mais à dix heures, si vous le voulez bien, marquis ; ce n'est ni trop tôt ni trop tard, et l'on a le temps de se lever...
— C'est convenu, monsieur; demain j'y serai à dix heures, avec mes témoins.
Cette conversation n'avait été entendue de personne, car on s'était aperçu que, depuis quelque temps, ces messieurs avaient cessé de jouer et causaient à voix basse. On s'était éloigné de la table d'écarté.
M. de Gi ézicourt s'est levé et va papillonner autour des dames. Le marquis va se placer au lansquenet, où il perd tout ce qu'il avait gagné à l'écarté, puis il s'approche d'un de ses intimes amis, et lui dit à l'oreille :
— Je me bats demain matin; je compte sur t)i et ton frère... Je vous attends à neuf heures chez moi.
— Très-bien, c'est entendu, cher ami, tu peux compter sur nous. Et avec qui donc te bats-tu ?
— Avec M. de Grézicourt.
— Comment! encore?... Il n'est donc pas content du coup d'épée que tu lui as déjà donné?
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 261
— Il paraît que cela ne lui suffit pas ; aussi, cette fois, je tâcherai de lui faire la bonne mesure.
— Est-ce qu'il s'agit d'une dame?
— Non, non!... Oh! c'est pour un motif sérieux, et que je tiens à ne point expliquer. A demain, je compte sur toi et ton frère.
- C'est convenu ; pour une affaire d'honneur, on est toujours exact.
Gontran est rentré chez lui, il se couche en se disant :
— Ce petit Grézicourt a le diable au corps; son entêtement, son obstination à me parler toujours du comte de Valgrave mérite une correction; tant pis pour lui si cette fois il la reçoit un peu rude. Il faut en finir!... Après ce duel, je m'occuperai de ce Ficheclaque, qui est le professeur de mon neveu, et je le consignerai à la porte de l'hôtel... Cet homme ne doit plus y mettre les pieds.
Le lendemain, à neuf heures du matin, le marquis voit arriver ses deux témoins : ces messieurs viennent assister à un duel comme s'il s'agissait d'une partie de plaisir, et se permettent de nombreuses plaisanteries sur l'adversaire de Gontran, qui ne sait pas faire des armes et veut lutter contre un des meilleurs tireurs de Paris.
— Oui, j'en conviens, dit Gontran, et cela me con-
trarie beaucoup; il n'y a pas de mérite à vaincre un adversaire aussi faible. Ab! si je rae battais contre Charmeuse ou contre l'un de vous, messieurs, à la bonne beure, ce serait un véritable assaut!... Mais ce petit Grézicourt va se laisser toucher à la première botte ! Cela me gênera, je vous certifie que cela me gênera beaucoup; et, cependant, je veux qu'il reçoive cette fois une bonne leçon.
Ou monte dans l'équipage du marquis, et l'on est bientôt au lieu du rendez-vous. M. de Grézicourt s'y trouvait déjà avec ses témoins; ce qui pique Gontran, qui s'écrie :
— Messieurs, il est à peine dix heures, je ne pense pas que nous soyons en retard?
— Non, marquis, non, vous n'êtes point en retard! dit Grézicourt; seulement, moi, j'étais bien aise d'être en avance. C'est un si grand honneur pour moi de me battre avec vous , que vous ne devez pas être surpris que j'y mette cet empressement. Eh! eh! ehl
— Eh bien, messieurs, cherchons un endroit convenable pour la conversation que nous voulons avoir.
On entre dans le bois, et on s'arrête dans un endroit isolé où se trouve une espèce de clairière.
— N'allons pas plus loin, dit Gontran. Monsieur de Grézicourt, je pense que vous avez dit à vos témoins
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 2*5?
qu'ils n'étaient ici que pour la règle... mais que tout était d'avance convenu entre nous ?
— Oui, marquis... ces messieurs savent qu'ils ne sont que simples spectateurs; l'un d'eux est chirurgien... je pense à tout. Nous nous battons à l'épée... cela va tout seul. Quant aux armes, je prendrai une de vos épées, vous choisirez une des miennes...
— C'est parfait.
Les épées sont choisies; les deux adversaires mettent habit bas.
— J'y suis, marquis, dit M. de Grézicourt en se mettant en garde.
Et Gontran sourit en regardant son adversaire :
— Diable!... mais je crois que vous avez pris des leçons...
— Peut-être, marquis... peut-être!...
— J'en serais enchanté... car, au moins, vous sauriez vous défendre!...
— Ne vous occupez pas de moi, marquis... et défendez-vous vous-même.
En disant cela, M. de Grézicourt attaque avec impétuosité son adversaire. Gontran, un peu surpris, se contente d'abord de parer, tout en disant :
— Ohî mais, vous avez appris, monsieur, c'est mieux... c'est infiniment mieux que la dernière fois!
— Trouvez- vous, monsieur?... Et ceci?...
264 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
Toujours persuadé que dès qu'il le voudrait il toucherait son adversaire, le marquis mettait de la mollesse dans son jeu et ne se méfiait pas des attaques de M. de Grézicourt; mais celui-ci, qui par une feinte a écarté l'épée de Gontran, se fend tout à coup et lui enfonce la sienne dans la poitrine.
— Ah ! superbe !. .. magnifique ! dit Gontran en tom bant; qui diable se serait attendue ce coup-là!... où l'avez-vous appris?... Ah! je...
Mais le blessé ne peut en dire davantage; le sang l'étouffé. On le porte dans sa voiture; le chirurgien s'y place près de lui. Les deux témoins du marquis l'interrogent du regard, mais il secoue la tête d'une façon qui n'est nullement rassurante.
Arrivés à l'hôtel, on transporte le marquis sur son lit. Le médecin examine alors sa blessure, puis lui fait prendre un cordial gui le ranime. Gontran ouvre les yeux et murmure :
— Je me sens bien faible!... bien mal!... Que pensez-vous de mon état, docteur?
— Si vous avez quelques dispositions à prendre... hâtez- vous, monsieur, car d'un moment à l'autre vous pouvez ne plus en avoir la force...
— 11 suffît. Que Ton avertisse ma sœur... qu'elle vienne sur-le-champ près de moi... Allez! qu'elle se dépêche...
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 265
Valentine arrive tout éplorée; elle ignorait le duel de son frère ... elle venait seulement d'apprendre qu'on l'avait rapporté blessé, mais elle ne croyait pas que sa vie fût en danger.
— Monsieur, dit Gontran au chirurgien, veuillez me laisser quelques minutes avec ma sœur; il faut que je lui parle sans témoins... puissé-je en avoir la force!...
Le chirurgien sort de la chambre. Valentine s'approche du lit en versant des larmes. Gontran lui tend la main, en lui disant :
— Ne pleure pas ma mort... je suis un misérable ! ... Je t'ai à peu près ruinée... j'ai joué... perdu ta fortune...
— Oh! je te pardonne, mon frère... que ceci ne to cause aucun remords!...
— Mais tu ne sais pas tout?... j'ai un grand secret à te révéler... Ne voulant pas que... âh! mon Dieu!... je n'ai plus la force... Valentine... tu...
Gontran fait un violent effort pour parler, mais cet effort achève de l'épuiser; ses yeux se ferment, sa tête retombe en arrière; Valentine, effrayée, appelle du monde. Le docteur revient, il court vers le blessé; il essaye de le ranimer, mais en vain... Le marquis de Ravageole venait d'expirer.
ENCORE ROBERTOT
Plusieurs semaines se sont écoulées depuis la mort de Gontran. Valentine a chargé M. de Charmeuse de mettre de Tordre dans l'état de ses finances, qui ont été bien mal menées par son frère. Cependant, avec ce qui appartenait encore au marquis, il restera à la jeune femme une fortune très-suffisante pour elle et son fils. De ce côté, elle n'éprouve donc aucun regret, et se trouverait satisfaite de sa position si les dernières paroles de son frère ne troublaient sa tranquillité et ne lui revenaient souvent à la pensée : • J'ai un grand secret à te révéler. » lui avait dit G on-
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 267
tran, et malheureusement il n'avait pas eu la force d'en dire davantage . Quel pouvait être ce secret ? Voilà ce qu'elle répétait souvent à M. de Charmeuse, qui était aussi désolé qu'elle de ce que Gontran n'en avait pas dit plus.
— Ce secret doit avoir rapport à votre mariage, disait Edouard; le marquis se sentait mourir, et, pressé par le remords, allait peut-être vous donner un moyen de faire rompre cette ridicule union!...
— Je le crois, car il semblait être bien repentant du mal qu'il m'avait fait. ..
— Faut-il qu'il n'ait pas eu la force d'en dire plus.., et qu'il emporte avec lui dans la tombe un secret dont la révélation aurait peut-être fait notre bonheur à tous ! Ahî le destin est toujours contre nous !...
Ludger avait appris la mort du marquis et n'avait pas donné le moindre regret à ce monsieur qui était l'auteur de la fausse position dans laquelle il se voyait obligé de passer toute sa vie. Sans doute, il pouvait se dire aussi qu'il n'aurait pas dû accepter la proposition qu'on lui avait faite, qu'il était le maître de conserver sa liberté. Mais, lorsque, dans une situation malheureuse, on nous offre un moyen de nous en tirer, si ce moyen n'est pas toujours approuvé par la morale, celui qui le propose n'est-il pas aussi coupable que le pauvre diable qui l'accepte ?
268 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
Enfin, en se rendant près de son jeune élève, le professeur ne craignait plus de rencontrer le marquis im'il ne connaissait pas, puisqu'il ne l'avait vu que masqué, mais dont il ne doutait pas qu'il serait reconnu ; il pensait bien que sa vue ne serait nullement agréable à ce monsieur, et cette idée lui causait une certaine frayeur chaque fois qu'il entrait dans l'hôtel de Ravageole. Cette frayeur était fondée; car, si la mort n'avait pas surpris si brusquement le frère de Valentine, nous savons que son intention était en effet de ne plus laisser Ludger venir chez sa sœur.
Telle était la situation dans laquelle la mort du brillant Gontran de Ravageole avait laissé des personnes auxquelles il avait fait une si singulière existence, lorsqu'un matin un homme se présenta à l'hôtel de Ravageole, et demanda à parler à M. le marquis.
CeS homme était le même qui, quelques mois auparavant, s'était déjà présenté et avait obtenu un entretien particulier du marquis. Bien que cette fois sa tenue fût beaucoup plus convenable et n'annonçât plus la misère, les gens de l'hôtel l'avaient reconnu sur-lechamp. C'était bien, en effet, Robertot qui revenait faire une visite à Gontran, et qui demeure tout surpris lorsqu'un valet lui dit :
— Vous voulez voir M. le marquis de Ravageole?..,
LE PROFESSEUR PICHECl.AQUE 269
mais vous ignorez donc ce qui est arrivé depuis que vous êtes venu ici?...
— Quoi?... qu'est-il arrivé?... Je ne sais rien, en effet ; j'ai fait une petite tournée à Bade... à Hombourg... j'étais bien aise de connaître ces villes où l'on joue à la roulette et où Ton peut faire fortune en quelques heures. Je voulais chercher, étudier une manière pour gagner toujours...
— Eh bien ! pendant que vous étiez en train d'étudier la roulette, M. le marquis s'est amusé, lui, à se battre en duel, ce qui, du reste, lui arrivait assez souvent ; mais ordinairement il était vainqueur, car c'était un tireur excellent. Cette fois, cependant, il a trouvé son maître ; il a reçu un grand coup d'épée en pleine poitrine, et n'a survécu que quelques heures.
— Ah ! mon Dieu ! que me dites-vous 1... M. de Ravageole serait mort ?
— Depuis deux mois à peu près.
Robertot est consterné : la mort de son ancien maître vient de détruire toutes ses espérances, toutes ses ressources pour l'avenir. 11 reste quelques instants indécis sur ce qu'il doit faire; un seul espoir lui reste, et il s'adresse de nouveau au valet qui lui a appris la mort de Contran :
— M. de Ravageole est mort... mais madame sa sœur?...
270 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— La comtesse de Valgrave, voulez-vous dire?... Elle demeure toujours ici avec son fils...
— Ah ! elle demeure toujours ici... et on la nomme toujours la comtesse de Valgrave?...
— Plaisante question 1 Gomment voulez-vous qu'on la nomme ?...
— Je veux dire... qu'elle aurait pu songer à se... remarier...
— Oh! il n'en est pas du tout question... bien que M. de Charmeuse vienne toujours aussi assidûment faire sa cour à madame...
— Bon... très-bien î... Nepourrai-jepas avoir l'honneur de présenter mes devoirs à madame... la comtesse?... Je suis Robertot... l'ancien valet de chambre de M. le marquis.
— Je vais aller m'informer si madame veut vous recevoir.
Le domestique s'éloigne, et Robertot se dit :
— M. de Ravageole sera mort sans avoir eu le temps de tout divulguer à sa sœur, ou il aura voulu emporter son secret dans la tombe. Mais moi, je n'ai plus aucune raison pour le garder, ce secret-là, et sa connaissance va terriblement changer les choses... Si le marquis avait parlé, je n'aurais plus rien à faire ici, plus rien à espérer; mais si, comme tout me l'annonce, on ne sait rien... je crois que ma révélation
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 271
me vaudra encore une assez jolie récompense. Il faut tirer parti de tout !
Valentine était chez elle ; Armand était en train de prendre la leçon que lui donnait Ludger, et la jeune femme aimait à entendre les naïves questions que son fils adressait à son professeur. M. de Charmeuse, qui venait d'arriver, assistait aussi avec plaisir aux progrès d'un enfant qu'il avait le droit d'aimer comme un père.
Le valet vient demander à madame si elle veut bien recevoir un homme qui se nomme Robertot, et se dit ancien valet de chambre du marquis de Ravageole.
— Robertot! murmure Valentine, oui... je me rappelle ce nom-là; c'était, autant qu'il m'en souvient, un assez mauvais sujet, que mon frère avait eu vingt fois l'intention de renvoyer, et qu'il gardait toujours, je ne sais pourquoi... Que peut me vouloir cet homme?...
— Peut-être, dit Charmeuse, le marquis lui avait-il fait quelque promesse... et ce Robertot vient savoir s'il vous a chargée de la tenir. En tout cas, il me semble que vous pouvez toujours entendre cet homme; si, comme cela est probable, il cherche à exploiter votre bienfaisance... fiez-vous à moi pour deviner ses intentions»
272 LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE
La comtesse dit au valet d'introduire Robertot ; et Ludger, toujours discret, demande s'il doit se retirer.
— Non, non, restez, monsieur Ludger, dit Valentine ; cet homme ne peut rien avoir à me dire que tout le monde ne puisse entendre.
Robertot est introduit dans la pièce où se trouvent en ce moment maître Ficheclaque et M. de Charmeuse. Bien qu'il se présente d'un air humble et respectueux, dès son entrée chez Valectine, Robertot a reconnu le professeur qui est assis devant une table, près de sou élève, et M. Edouard de Charmeuse, qui se tient debout contre une cheminée. La réunion de ces divers personnages lui semble si singulière, qu'il ne peut s'empêcher de se sentir tout troublé en se trouvant devant eux.
— Vous avez désiré me parler, monsieur, dit Valentine en examinant Robertot. Qu'avez-vous à me dire... à ine demander?...
— Madame... en effet.., j'ai à vous entretenir de choses... fort importantes; mais en entrant ici, je ne m'attendais pas à y trouver d'autres personnes...
— Ces personnes-là ne sauraient, je pense, vous empêcher de me dire ce qui vous amène, monsieur... car je ne présume pas que vous ayez quelque chose de mystérieux a me communiquer.
LE PROFESSEUR FICHECLAQUE 273
— Pardonnez-moi, madame, ce que j'ai à vous apprendre est de la plus haute importance ; mais, en y réfléchissant, je trouve au contraire que la présence de maître Ludger Ficheclaque est une circonstance heureuse, car ce que j'ai à vous dire, madame, intéresse également M. le professeur.
Ces paroles causent une vive émotion à tous les personnages, et Ludger, qui depuis quelques instants examinait attentivement Robertot, s'écrie bientôt :
— Mais je vous reconnais maintenant, monsieur ; c'est vous qui êtes venu me trouver dans les environs de Louveciennes, c'est vous qui...
— Oui, monsieur, oui, c'est moi. Mais si madame veut bien me permettre de parler, elle va connaître enfin toute la vérité... que M. le marquis est mort sans lui avoir révélée.
— Quoi ! monsieur... ce grand secret que mon frère voulait m'apprendre lorsque la mort Ta empêché de parler... vous le connaissez ?...
— Parfaitement, madame.
— Oh ! parlez, de grâce...
— Je vais, en parlant, m'avouer un grand coupable... un grand misérable !... mais madame me pardonnera, j'ose l'espérer, en faveur de la joie que je vais lui causer.
— Expliquez-vous donc, monsieur !,..
274 LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— M. le marquis votre frère était votre tuteur... il gérait votre fortune , madame , et , comme il en avait déjà dissipé une grande partie, il ne voulait pas que vous prissiez un époux auquel il aurait fallu rendre des comptes; bref, il fallait vous empêcher de ne jamais vous marier, et, pour cela, le meilleur moyen était de vous faire croire que vous Tétiez...
— 0 mon Dieu!...
— M. le marquis , qui daignait me témoigner de la conliance, m'avait dit plusieurs fois : a Cherc che donc un moyen pour que ma sœur reste fille * toute sa vie, » lorsqu'une confidence que vous fîtes alois à monsieur votre fi ère vous mit entièrement sous sa dépendance. C'est alors que je lui fis comprendre qu'il serait facile d'abuser de votre inexpérience et de vous faire croire que l'on vous mariait à un personnage de notre invention. . . il ne nous fallait pour cela que trouver un homme naïf, primitif, dont la position fût tellement précaire, que, pour quelques billets de mille francs, il consentirait à perdre sa liberté; car il fallait que cet homme ci ùt aussi qu'il était réellement marié, sans quoi il n'aurait pas tardé à faire connaître la vérité* Le ha^aid me lit rencontrer maître Ficheclaque ; je sus qu'il était sans ressources, sans espérance... près-
que sans pain... il accepta la proposition que je lui fis.
— 0 mon Dieu!... l'ai-je bien entendu! murmure Valentine ; ainsi ce mariage...
— N'était que simulé, madame ; c'est moi qui osai revêtir les habits d'un ministre du Seigneur... les témoins étaient payés par le marquis. Rien n'était si facile que de vous tromper... vous étiez entortillée, couverte de voiles, madame, et M. le professeur tellement troublé, qu'il n'était pas en état d'entendre ni de voir autour de lui; et, d'ailleurs, j'avais soin de parler si bas que vous ne pouviez pas saisir mes paroles...
— Il serait possible! s'écrie Ludger, en sautant d'un bond par dessus la table. Ainsi je ne suis pas marié... je suis libre... je suis garçon ?...
— Vous n'avez jamais cessé de l'être. Madame, me pardonnez-vous maintenant le rôle que j'ai joué dans tout ceci... en faveur de la déclaration que je vous fais aujourd'hui ?
Mais Valentine pouvait à peine répondre ; elle était tellement émue, elle se sentait tellement heureuse de n'avoir pas été mariée, qu'elle souriait et pleurait en même temps, pressant son fils contre son cœur et tendant sa main à Charmeuse, qui la pressait dans les siennes en s'écriant :
27G LE PROFESSEUR FICHECLAQUE
— Enûn.. . vous serez donc à moi !
Puis, se tournant vers Robertot qui attend, Charmeuse lui dit :
— Venez demain chez moi, monsieur, je vous donnerai une somme qui vous mettra a l'abri du besoin... Puissiez-vous désormais devenir honnête homme et ne plus tromper personne!
Robertot s'incline et s'éloigne ; quant à Ludger, il est déjà parti; il a sauté les marches de l'escalier, bousculé tout ce qui se trouvait sur son passage, s'est mis à courir dans la rue, et est arrivé comme un fou chez Angelle, en lui criant:
— Libre !... libre !... c'était un faux mariage !... Je puis vous épouser, chère Angelle... demain... tout de suite si c'était possible... je ne m'en vais pas sans avoir vu votre père 1 Enfin, vous serez ma femme !...
Angelle a peine à croire ce qu'elle entend ; il faut que Ludger lui explique, lui répète plusieurs fois ce que Robertot vient de déclarer à la sœur du marquis pour qu'elle se livre enfin à la joie que lui cause cette révélation inattendue. Alors elle est aussi heureuse que Ludger, et, pendant que celui-ci va trouver son père, elle se hâte de se rendre chez sa sœur pour lui apprendre qu'elle va enfin épouser le professeur.
LE PROFESSEUR F1CHECLAQUE 277
«*- Est-ce bien sûr? dit Léonie.
— Oh ! oui, car rien maintenant ne s'oppose à cette union ; plus tard, ma sœur, je te raconterai ce qui empêchait ce pauvre Ludger de me nommer sa femme, et tu verras que ce n'était pas parce qu'il m'aimait moins.
— C'est égal, dit Jolichose, Taflaire a été longtemps sur le tapis ; mais, puisque enfin vous vous mariez, je me flatte que la confection d'enfants va marcher mieux que jamais.
Trois semaines après cette journée qui avait changé la situation de deux familles, Valentine de Ravageole épousait Edouard de Charmeuse, et Angelle Picardin devenait la femme de Ludger Ficheclaque.
Et , lorsque plus tard Jolichose fut choisi pour être le parrain du premier enfant du professeur, il n'en voulut pas démordre et le nomma: C'est -bien* heureux.